Où l'on finit un livre qui se continue longtemps en soi.
Nous commençons cette séance ultime sur Molloy par le mélange apéritif des questions que Moran se pose (p. 226-228). Impossible d'y répondre ni de les traiter toutes mais élargir le grand écart entre les questions de casuistique du dogme (« Marie conçut-elle par l'oreille [...] ? »), de pratique (« [...] De quelle main on s'absterge le podex ? »), avant que n'arrivent les puériles et essentielles questions sur soi et ses connaissances (« Nous retrouverions-nous tous au ciel un jour, moi, ma mère, mon fils, sa mère, Youdi, Gaber, Molloy, sa mère, Yerk, Murphy, Watt, Camier et les autres ? », p. 228).
Puis nous détaillons le dernier grand mouvement du livre, celui de la conscience de Moran se transformant en une indicible créature qui erre entre la sainteté et la liberté. Pour la sainteté, il essaie au moins d'y faire croire un paysan qu'il ne peut massacrer, en prétendant aller en ligne droite jusqu'à la madone de Shit. Mentant à l'intérieur de sa fiction (variante du paradoxe du menteur), nous livrerait-il alors une clef de son destin ? Avoir perdu son fils et conservé la mère, dit-il, quand nous savons qu'il a un fils, cela ne veut-il pas dire, à mots couverts, qu'il a perdu son épouse dans l'accouchement ? Terrible drame — mais aussi motif récurrent de toute littérature.
Enfin, « je vais pouvoir conclure » (236) : tout est mort chez lui, abeilles, poules, ampoules, et ça va durer. Son asocialité atteint une sorte de dépouillement jouissif qui, avec des béquilles, le fait ressembler furieusement à Molloy, à l'autre bout du livre, tout près. Écoutant maintenant sa voix pour connaître la voie, il entame son rapport en répétant deux fois : « Je m'en vais.» (C'est assurément de cette répétition-là que partira, 60 ans plus tard, Échenoz.)

Déjeuner avec les participants du cours. J'en connais qui sont soulagés de voir finir cette session, Beckett leur causant bien plus que des soucis linguistiques. Bonne occasion de faire le bilan de ce cours depuis un peu plus de trois ans. Nous avons étudié ensemble (quatre personnes ont suivi toutes les sessions, les autres ont varié) une dizaine d'œuvres et cela fait, ma foi, un beau panorama.
Paris d'Émile Zola, Sido de Colette, Colomba de Prosper Mérimée, La Route des Flandres de Claude Simon, La Mare au diable de George Sand, René Leys de Victor Segalen, La Nausée de Jean-Paul Sartre, Le Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras, Le Colonel Chabert de Balzac et Molloy de Beckett. Prochain rendez-vous, en octobre, avec Poil de carotte — où l'on verra que ce Renard-là, c'est tout sauf un li(è)vre pour enfants !

Après-midi mi-studieuse à écouter des exposés sur les violences politiques, mi-sportive — je sors en catimini et je reviens deux heures plus tard comme si de rien n'était — à pédaler avec T. pour faire une course de l'autre côté du Palais impérial... Je trouve les débats assez poussifs, la communication entre participants français et japonais quasi inexistante et peu sollicitée. Peut-être n'est-ce pas encore le moment ? L'asymétrie ici aussi pèse : entre des Japonais qui connaissent assez bien les études françaises et étudient aussi leur propre passé (comme Karakida Ken'Ichi auteur d'un livre sur 1968 au Japon) et des Français qui ne connaissent pas du tout l'histoire de ces confilts japonais. Souhaitons que ce soit une étape nécessaire dans la prise de conscience de la nécessité d'un rééquilibrage...
Sur ce, je rentre à la maison.

Lors d'une pause, je discutais avec Philippe Artières (ici à droite de Jean-François Rochard), qui connaît bien la situation de l'EHESS après l'occupation illégale de mars. Mais il ne savait pas que j'y avais aussi contribué, par mon modeste commentaire... Il n'est certes pas contre que des propos du bout du monde s'immiscent dans le microcosme parigocentriste, mais quand même un peu interloqué — même si ça ne lui déplaît pas. Pour moi, ce n'est qu'une variation sur le thème de la mondialisation de la rentrée littéraire...

Vers 21 heures, ayant dîné, une pensée émue me remue car nombre d'amis s'assemblent en ce moment même pour donner voix au poème — mais aussi pour matérialiser (et arroser) des années de tissages webiques. Ici, moins de deux heures plus tard, fatigue ou déprime passagère, je jette l'éponge sur mon clavier sans publier et vais finir Le Nom des singes au lit.