Son discours de réception, hier. Extrait :
« L’écriture m’est devenue activité souvent nocturne, en tout cas permanente, une quête presque à perdre souffle... J’écris par passion d’« ijtihad », c’est-à-dire de recherche tendue vers quoi, vers soi d’abord. Je m’interroge, comme qui, peut-être, après tout, comme le héros métamorphosé d’Apulée qui voyage en Thessalie : sauf que je ne veux retenir, de ce prétentieux rapprochement que la mobilité des vagabondages de ce Lucius, double de l’auteur, mon compatriote de dix-neuf siècles auparavant...
Est-ce que, me diriez vous, vous écrivez, vous aussi, métamorphosée, masquée et ce masque que pourtant vous ne cherchez pas à arracher, serait la langue française ?
Depuis des décennies, cette langue ne m’est plus langue de l’Autre — presqu’une seconde peau, ou une langue infiltrée en vous-même, son battement contre votre pouls, ou tout près de votre artère aorte, peut-être aussi cernant votre cheville en nœud coulant, rythmant votre marche (car j’écris et je marche, presque chaque jour dans Soho ou sur le pont de Brooklyn)... Je ne me sens alors que regard dans l’immensité d’une naissance au monde. Mon français devient l’énergie qui me reste pourboire l’espace bleu gris, tout le ciel.»


Dans Le Monde du 22 :
« L'Algérienne Assia Djebar, première personnalité du Maghreb élue à l'Académie française, a évoqué son attachement fusionnel à la langue française, lors de sa réception, jeudi 22 juin, sous la Coupole. Le français, "lieu de creusement de mon travail, espace de ma méditation ou de ma rêverie", "tempo de ma respiration au jour le jour", a-t-elle résumé lors de son discours d'entrée à l'Académie.
Cette entrée honore les écrivains maghrébins, se sont félicités, à Tunis, des écrivains tunisiens. "C'est la femme qu'il fallait à l'endroit qu'il fallait", s'est réjouie la romancière Massouda Boubaker, souhaitant qu'Assia Djebar "serve l'identité et la cause arabes en renforçant les liens entre Orient et Occident". Pour le président de l'Union des écrivains tunisiens, Sallaheddine Boujah, "honorer un écrivain algérien sert la littérature française, mais aussi la littérature maghrébine en raison du nombre d'écrivains maghrébins qui produisent en français, ce qui représente un phénomène international".
QUATRIÈME FEMME SOUS LA COUPOLE
À 69 ans, Assia Djebar, qui figure parmi les classiques de la littérature maghrébine d'expression française, est l'auteure d'une quinzaine de romans, pièces de théâtre et scénarios. De son vrai nom Fatima Zohra Imalayène, fille d'un instituteur, née à Cherchell, en Algérie alors sous domination française, elle a évoqué dans son discours l'"immense plaie" infligée par le colonialisme aux peuples colonisés.
Peu connue en France, son œuvre, commencée en 1955, à l'âge de 19 ans, avec
La Soif, défend l'émancipation des femmes musulmanes. Première musulmane admise à l'Ecole normale supérieure de Paris en 1955, elle enseigne depuis les années 1990 la littérature française aux États-Unis.
Avec Assia Djebar, élue le 16 juin 2005 au fauteuil du juriste Georges Vedel, dont elle a prononcé l'éloge, quatre femmes siègent à l'Académie française. L'helléniste Jacqueline de Romilly a été élue en 1988, l'historienne Hélène Carrère d'Encausse en 1990 et l'écrivaine Florence Delay en 2000. Première femme élue à l'Académie en 1980, Marguerite Yourcenar est décédée en 1987.»


Dans Jeune Afrique, le 18 juin, Assia Djebar, le sabre avant le sacre, par Dominique Mataillet :
« Siéger à l’Académie française, c’est adopter un accoutrement distinctif composé d’un bicorne, d’une cape et du célèbre habit vert, dont les caractéristiques furent fixées au lendemain de la Révolution, sous le Consulat. La traditionnelle épée, quant à elle, fut alors interdite, au nom de l’abolition des privilèges, avant de reprendre ses droits à la Restauration. À sa création en 1635, sous Louis XIII, l’Académie faisait en effet partie de la Maison du roi, ce qui autorisait les gens de lettres qui la composaient à porter l’épée…
La tradition veut aujourd’hui que cette arme toute symbolique soit offerte au nouvel académicien par ses amis. Présidé par Jean Daniel, le directeur du
Nouvel Observateur, un comité d’honneur avait été constitué pour financer celle d’Assia Djebar, élue le 16 juin 2005 et qui fera son entrée officielle sous la Coupole le 22 juin prochain. Le magnifique objet remis le 15 juin à l’écrivaine algérienne lors d’une cérémonie organisée à l’Institut du monde arabe ne manque assurément pas de symboles. Sur le sabre oriental du XVIIIe siècle déposé entre ses mains par l’historien Pierre Nora, qui avait présenté sa candidature l’an dernier, ont été gravées les trois lettres pax (« paix » en latin) entre ses initiales en arabe. Répondant aux divers hommages qui lui ont été adressés, l’auteur de La Soif — son premier roman publié chez Julliard en 1957, alors qu’elle n’avait que 19 ans — a confié qu’elle a choisi ce mot pour rappeler quelle épreuve avait été pour elle, comme pour tous ses compatriotes algériens, la sombre décennie 1990.
Assia Djebar, qui fêtera ses 70 ans le 4 août et enseigne aujourd’hui la littérature francophone à la New York University, a vu un heureux présage dans le fait d’être la cinquième femme à rejoindre la « Vieille dame du quai Conti ». On sait que le chiffre 5, hamsa en arabe, représenté par la célèbre main de Fatma, est considéré comme le porte-bonheur par excellence au Maghreb.
Juges éclairés du bon usage des mots, les académiciens ont pour principale activité de travailler à leur fameux Dictionnaire. Le terme sur lequel devra plancher Assia Djebar, qui a consacré une bonne partie de son œuvre aux questions d’identité, ne pouvait être mieux choisi : repère.»


Fait soif, après tout ça. D'autant que ce n'est pas fini. Ce matin, pendant que je manipulais mon extincteur, une correspondante m'a gentiment envoyé l'article de Sloterdijk dont je parlais hier (j'y reviendrai demain, sinon ça va faire trop). Au sport, du nouveau villa Godin (et c'est beau), et ma descente à 69 kilos. Au déjeuner, bonne rigolade avec David, mais pas au sujet du JLR. À 15h15, un étudiant passe chercher mon transfo pour changer du 100 V en 220 V et récupérer les numéros de téléphone qu'il a laissés dans le portable qu'il utilisait en France (au moins pour ça, il a eu besoin de moi...). Puis c'est le shinkansen, en écoutant notamment Catherine Malabou et Marc Goldschmit parler de Derrida avec Finkielkraut (plutôt bien, y aurait matière à citer...). Enfin le dîner avec T. — qui a fait du vélo sans moi cet après-midi (ça s'est bien passé, dire ouf !) — suivi de la lecture in extremis de la page de JCB datée d'hier, une merveille. Merci.

« Il a vu des endroits où le terrain plisse et ondule, entraîne irrépressiblement croix et bustes, jardinières et marbres, comme une marée lente et puissante. Il a vu des racines desceller des jointures de ciment, soulever des pierres tumulaires, insinuer leurs tentacules crochues et noueuses dans les caveaux, faire sombrer des chapelles et reléguer la pierre au limon. Depuis, Gélase nourrit une vision désabusée du monde. La longévité du travail humain, la vie après la mort, des légendes, oui. L'ortie et la mauvaise herbe l'ont atteint en profondeur. Qu'on lui donne une tondeuse à moteur variable [...] » (Alain Sevestre, Double Suicide villa Godin, p. 69 — un livre qui a vingt ans !)