Journal LittéRéticulaire

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lundi 31 juillet 2006

Lui chercher des angles inodores

Dehors ! C'est là que j'ai passé la journée. C'était pas dit, au départ. Je devais juste aller déjeuner avec Manu, à Kanda. Mais il fallait aussi passer à la banque, à l'agence de voyage, à Kasuga pour changer un achat de verrou de fenêtre, éventuellement à Akihabara pour voir les prix des ordinateurs ces jours-ci ainsi qu'à Kappabashi pour quelques cadeaux. Et l'idée m'est venue de faire tout ça en vélo.
Avec T. pour les deux premières étapes, tout seul ensuite. Et en rentrant vers 17 heures, 30 kilomètres au compteur. Et dans mon sac, tout le temps, jamais ouvert, un livre. Comme Claudine Galéa, je ne sors jamais sans un livre (je ne suis donc jamais libre).

Déjeuner au Champ de soleil, comme souvent avec Manu puisque c'est assez près de son travail. De ce côté, d'ailleurs, ça s'éclaircit puisqu'il a passé avec succès une certification qui va lui permettre de prétendre à un emploi mieux rémunéré, quand il en aura trouvé un. Avec deux enfants, ça s'impose. Mais la question se pose toujours, quoique moins présente que les mois derniers : en France ou au Japon ? (Avec bien sûr des avantages et des inconvénients des deux côtés, sinon il n'y aurait pas de question...)
Moi, j'arrive du Dell Real Store d'Akihabara, le fameux quartier électrique, après être allé chez Laox où je n'avais rien vu d'intéressant. J'ai ramené le descriptif du Dimension 3100 C pour lequel il y a, jusqu'à aujourd'hui inclus, deux promotions intéressantes, l'une avec écran 19 pouces et 512Mb de Ram (87.330¥), l'autre avec écran 23 pouces, 2 Gb de Ram, un tuner TV et quelques autres bricoles (134.980¥). On en cause, ce n'est pas mal mais il n'y a pas lieu de se précipiter. D'autant que pour avoir le système en anglais, il vaut mieux passer commande par le site web de Dell. Pas trop de discussion sur moi, puisque Manu lit ce journal, un peu sur les commentaires et les commentateurs. Et puis c'est déjà l'heure.

Étonnement, toujours, au débouché d'une rue, de sentir soudain la dominante horizontale, tant les verticales nous conditionnent à notre insu. Cette fois, c'est avec la Sumida, au sud d'Asakusa, fleuve large, bordé et traversé d'autoroutes sur les berges duquel commence à se développer un habitat bourgeois — c'est la zone Bercy de Tokyo.
J'y suis arrivé au pif, zigzaguant gauche-droite depuis Kanda sans rien reconnaître, vers ce que j'estimai être le nord et qui était en fait le nord-est. Plutôt Asakusa que Ueno, donc.
Mais ce n'est pas grave puisque Kappabashi, ensemble de quatre ou cinq rues de moins d'1 km² appelé quartier du matériel de cuisine, se trouve exactement entre Ueno et Asakusa.
Ça peut servir de repère, de loin. Mais de près, je suis toujours surpris par le mauvais goût du StarckÉtron pour la bière Asahi. À moins de lui chercher des angles inodores, de jouer à cache-cache avec la lumière... Ajoutons aux érections d'immeubles cossus, un autre mouvement archictectural du quartier : les cabanes de bâches bleues, en quantité vraiment impressionante. Si ce quartier devient chic, les nouveaux habitants, probables migrants de Roppongi, déçus par l'étroitesse du lieu et la mauvaise réputation de quelques hommes d'affaire véreux, devront faire leur jogging entre les cartons, les popotes et les collecteurs-broyeurs de canettes. Se poseront-ils des questions sur la valeur du capitalisme, les uns et les autres ?

Quelques cadeaux plus tard (discrétion, car de futurs récipiendaires lisent...), je m'engage sur le chemin du retour, par le nord de Ueno, Nippori (méconnaissable, énormes travaux de nouvelles lignes de train) pour revenir sur Kasuga de façon quelque peu mystérieuse. Faut que j'aille consulter la carte pour voir où je suis passé. Pour sûr, on y retournera... Mais c'est assez, il est tard. je mettrai des liens urbanistiques demain.

« Le Liban qui n’a jamais fait la guerre à Israël, un pays avec 40 quotidiens, 42 universités et une centaine de banques différentes, est en train d’être détruit par nos avions et nos canons, et presque personne ne prend en compte le prix de la haine que nous semons. L’image d’Israël dans l’opinion internationale est devenue monstrueuse et cela non plus, en attendant, n’est pas enregistré à la rubrique "dette" de cette guerre. Israël est marqué de lourdes taches morales qu’on n’enlèvera pas rapidement. Il n’y a que chez nous qu’on ne veut pas les voir ("Temps obscurs", par Gidéon Lévy, Haaretz pour version en anglais)

Assez, oui. Pour l'image monstrueuse, je confirme.

dimanche 30 juillet 2006

Du basilic entre chaque pied de tomate

Sortant du centre de sport où nous avons coulé de belles heures, mes tuteurs verts d'1,50 m à la main (pour les tomates). Je les tiens par le milieu comme une arme de trait, souple entre les doigts. J'avance en pliant les jambes comme si j'étais dans la savane et dis à T. que je me vois à la chasse. Avisant une jeune rombière un peu dodue, surmaquillée et fort décoletée, je demande à T. si ce n'est pas une antilope, par hasard. Elle me répond que non, que ce serait plutôt une salope...
Quelques minutes plus tard, quand nous traversons dangereusement le grand carrefour de Shibuya, elle marche dans mon sillage pour fendre la foule. Tourné vers elle, au risque de mourir écrasé par un troupeau de piétons, je lui demande ce qu'elle regarde et elle répond : « Je surveille mon Masaï...».

Le vendeur de tuteurs, en haut du magasin Tokyu Bunkamura, nous a quand même dit qu'il fallait arroser deux fois par jour les tomates, en ce moment. On se dépêche de rentrer, on n'a pas arrosé depuis vendredi soir...

« Planter du basilic entre chaque pied de tomate pour éviter le mildiou.» (Sandrine)
Entre chaque, si on y pense, c'est un peu bizarre, non ?

Parce que le site de France Culture n'avait pas de lien sur le titre d'émission (et je ne savais pas s'il y aurait conservation ou non), j'avais programmé l'ordinateur portable pour qu'il enregistre à 2 heures du matin la conférence de Claudine Galéa, première d'un cycle de dix auteurs à la BnF. Ce matin, pas de conférence dans la boîte. Après vérification du logiciel Total Recorder (qui marche impeccablement), je m'aperçois que c'est parce que l'ordinateur est à l'heure française : il attend donc qu'il soit deux heures en France, soit neuf heures au Japon...
Et tout ça parce que depuis mars, j'ai modifié l'heure à chaque redémarrage, au lieu — que je suis bête ! — de modifier le fuseau horaire (compte tenu que j'ai activé la fonction de synchronisation automatique via le web).
Heureusement, le lien magique est apparu et j'ai pu écouter et enregistrer.
Et ce soir ? Youpi ! Rien moins qu'Antoine Volodine ! (sans doute ici après 20h30, heure française...) Et huit autres à venir les week-ends prochains. Je l'écouterai demain matin...

Totemo isogashii (très occupé !). Pour bien faire, faudrait aussi que j'enregistre les extraits du Journal de Jules Renard (sur RSR), un entretien avec Bertrand Leclair (même radio), et que j'écoute attentivement De beaux lendemains. Tout à l'heure, Jean-Pierre Dupuy parlait philosophiquement de catastrophisme et juste après lui les infos décrivaient les débuts de la marée noire que la démesure des bombardements d'Israël ont déclenchée...

Je voulais rouvrir et citer le livre enfin commencé au sport, sur mon petit vélo fixe, mais il est trop tard, on verra demain. Je me souviens seulement que j'ai d'abord craint, comme on craint de déranger quelqu'un, puis j'ai été en mesure page après page et parenthèse après parenthèse d'apprécier la timidité et les détours pris par l'écriture pour aller vers son sujet.
Déjà avec ça, ceux qui l'ont lu devraient deviner de quel livre je parle (paru cette année).

samedi 29 juillet 2006

Libre et les mains vides comme au début

Positivons dans l'e-adversité — et ridiculisons un peu plus RDDV, son équipe et le Conseil constitutionnel.

Deux heures de Romain Gary sur la RSR, puisqu'on en parlait. Ça fera plaisir à Clotilde. À suivre avec deux heures d'archives Claude Simon (et des entretiens pas spécialement connus en France).

À l'occasion d'une nouvelle visite du site Classici Stranieri, j'ai découvert sa migration au format blog et que, outre les textes pour lesquels je venais, Valerio Di Stefano proposait aussi de la musique classique en mp3, la voix de Caruso ou l'Orphée de Monteverdi, par exemple.

Restons dans la littérature et les blogs. J'ai l'impression de voir pousser ces semaines-ci deux nouvelles catégories de blogs littéraires. Une que j'approuve car elle veut exhumer des trésors enfouis dans les bibliothèques et les catalogues d'éditeurs exigeants, car elle fournit des informations vérifiées et dûment formatées, dont le type serait l'Alamblog. L'autre que je crains comme la peste car elle transforme en people et en VIP les milieux des auteurs et des éditeurs, car elle se fait l'écho des bruits de couloirs et de cocktails, fussent-ils inintéressants au possible, et je crains que les Blogauteurs s'en veuillent l'archétype.
Disant cela, je ne serais pas un brin dandy, à mon tour ? (Après l'avoir reproché à Barthes chez Lignes de fuite...) Pourquoi reprocherais-je aux milieux littéraires (dont je ne fais pas partie) de vouloir devenir aussi sexy et trendy que ceux de la com, de la pub, de la télé, du show-biz et quelques autres qui ont déjà fait leur mue photogénique et lobotomique pour entrer dans la joyeuse disneylandisation de tous les rayons culturels ?

Mais... D'une façon plus générale, pourquoi quelqu'un veut-il intervenir et donner son opinion ? Il n'y a qu'à laisser faire. Que le monde aille à sa perte, disait Duras. Et puis le choix des mots, comme « lobotomique » ou « disneylandisation », c'est une condamnation a priori. Ce n'est ni très sérieux, ni très fair play... alors décrisper. Zen.
Ce que certains voient comme la perte, est pour d'autres la réussite, la voie de la consécration. Le monde tourne et l'on croit toujours qu'il tourne vers le bas — certains disent que c'est parce qu'on vieillit.
Je me demande parfois si l'autoritarisme d'une génération sur ses suivantes (qui donne la gérontocratie actuelle) ne viendrait pas du fait que nous avons trop de mémoire, trop de choses auxquelles on tient trop, et si, à engranger, reproduire, diffuser de la mémoire en multipliant les supports, on ne finirait pas par s'auto-réifier dans son espace-temps idolâtré, au détriment du vivant en soi qui n'aspire qu'au mouvement, au déplacement, à l'allègement pour aller découvrir d'autres horizons — quitte à laisser tomber des pans entiers de ses origines (origines et racines de plus en plus revendiquées et causes de bien des maux du monde). Écrivant cela, je revois l'image de Rahan, qui repartait toujours en fin d'épisode, libre et les mains vides comme au début.

Tout cela pour dire, puisque ça accompagne par fragments la journée, que j'ai commencé les gros travaux de l'été : les relectures en vue des Actes du colloque de Cerisy d'août dernier. Vous le croirez ou non, mais après 11 mois et plusieurs courriers de rappel aux auteurs, je n'ai pas encore tous les textes ! Presque, quand même.
Je ne suis sorti que pour aller déjeuner d'un poulet-frites au Saint-Martin. Je ne me souviens même pas s'il y avait des nuages. Il m'a semblé que le ciel était gris.

vendredi 28 juillet 2006

Sans écrire, le retrouverai-je ?

Et le
bonheur
d'aller me coucher
sans écrire,
le
retrouverai-je
un jour ?...

Le lendemain.
D'ailleurs il n'y avait pas tant de choses à dire.
J'avais peu lu, même dans le train où j'ai surtout dormi (je dormais déjà debout dans le métro, presque, comme piqué par ce fameux moustique somnifère).
Quand j'ai essayé de finir L'Os du doute, je ne comprenais rien. C'était moi qui étais dans la purée ou c'était la seconde moitié du livre qui ne tenait pas les promesses de la première. Va falloir que je tire ça au clair sous peu...

Le soir, avant le dîner, j'ai écouté et regardé ce qu'on appelle un mash-up, The Wizard Side of the Moon... En fait, j'ai plus écouté que regardé, parce que j'ai rapidement fait autre chose à l'écran puis pris part à la préparation du dîner avec T.
Ce Pink Floyd-là, c'était un de mes premiers disques, sinon le tout premier, alors forcément, ça fait remonter des sensations. Mais pas de souvenirs, ni de nostalgie. Juste un étonnement de sentir cela comme un classique (et T., qui ne connaît pas — parce que ce groupe n'était pas très connu au Japon dans les années 70 ?).

Dans la journée, il avait fait très chaud, et sec. J'avais surveillé un dernier examen puis déjeuné avec David, fasciné, pendant que son sandwich gouttait dans l'assiette, par une scène de l'autre côté de la rue, d'énormes engins détruisant de l'intérieur un vieux bâtiment de l'hôpital, me disant alors avoir vu en vidéo des démolitions explosives contrôlées, à Las Vegas, transformées en spectacle avec feu d'artifice, montrant ainsi la maîtrise atteinte dans cet art — dont nous ne sommes pas sûr qu'il n'ait pas été sciemment pratiqué un certain 11 septembre...
Le soir, après l'article de Banu à lire ci-dessous, je lis que le film d'Oliver Stone devrait être plutôt bien accueilli. Ça sent la commémoration et la fermeture de couvercle doxique, tout ça, la réussite du film étant en partie d'avance acquise par le fait que Stone a « pour une fois évité toute allusion politique ». Là, je me suis frotté les yeux, j'ai relu ça encore une fois et suis allé directement me coucher, de bonne heure.

L'affaire Bozonnet et le fait du prince
par Georges Banu ("Rebond" de Libération, le 28 juillet 2006)
« Marcel Bozonnet n'a pas été reconduit dans ses fonctions d'administrateur de la Comédie-Française. Le monde du théâtre l'a appris par un communiqué officiel qui, malgré l'importance de la décision, ne s'est accompagné d'aucune conférence de presse, de nulle explication publique. Et pour un ministre qui ne les craint pas, les affectionne même, ce silence fait sens comme s'il s'agissait d'entériner le plus vite possible, sans appel ni débat une décision autoritaire.

Le mutisme et les explications laconiques inaptes à camoufler « le fait du prince » ont surpris et étonné bon nombre de gens du théâtre. Qu'évite-t-on ? Et surtout qu'entend-on affirmer par la détermination de ce geste ? Sans doute une maîtrise mise à mal par la blessure toujours ouverte des intermittents que l'on entend restaurer grâce à des décisions appelées à la rappeler et réconforter. Oublions le gant de velours et montrons la main de fer !

Le ministre et les rares bribes rendues publiques s'emploient péniblement à nous faire croire que le décret de non-reconduction de l'administrateur du Français ne serait pas lié au « cas Handke » désormais devenu historique. Etant donné la scission produite par l'acte de Marcel Bozonnet, que moi et tant d'autres respectons, la ruse consiste à nous dire qu'il n'est pas sanctionné en raison de ce geste, que les motifs sont autres, dit le ministre qui a reçu Handke pour le consoler et sans doute se faire excuser. Bozonnet devait payer cette allégeance. Que l'on ne nous prenne pas pour plus naïfs que nous sommes : la décision est politique. Et pourtant, on s'emploie à camoufler son caractère qui ne trompe point.

La stratégie de déminage est tellement visible qu'elle s'annule. Réclamons-nous des quotas et du changement générationnel et face au « politiquement correct » personne ne pourra avancer des contre-arguments. Silence pour cause de mauvaise conscience ! Mais comment ne pas se révolter justement contre l'instrumentalisation flagrante de ces arguments si justes ? En procédant à de pareils usages, on les pervertit et galvaude. Il ne s'agit pas de les contester, mais de réfuter leur mode d'emploi.

L'inédit d'un autre argument surprend encore plus. Et inquiète l'observateur attentif du travail théâtral, statut que nous sommes nombreux à assumer. On apprend que dans l'arbitrage ministériel « le bilan » d'un responsable d'institution, de surcroît la Comédie-Française, n'entre pas en ligne de compte et que seul « le projet » fait foi. Et loi... Inquiétant refus du passé et mépris pour le travail effectué ! N'invite-t-on pas ainsi à une déresponsabilisation implicite ? Pourquoi renouveler une Maison comme le Français, l'ouvrir, la diversifier, la faire voyager à l'étranger ou en France ? (La mobilité que le ministre valorise inconsidérément aujourd'hui est coûteuse : l'on n'a pas trouvé les moyens pour présenter le Cid à Rouen lors des festivités Corneille.) Pourquoi donc bâtir une oeuvre d'administrateur lorsqu'on réclame à l'heure de la reconduction que les compteurs soient remis à zéro ? Parce que le mot «bilan» inquiète le Président, faut-il l'exclure de tout travail d'appréciation d'une candidature ? « Nous sommes la somme de nos actes », propos d'un philosophe responsable que le ministère en manque d'arguments n'entend plus faire sien. Il se présente comme le « ministère de l'Avenir » en oubliant que tout nouveau programme s'appuie sur l'alliance d'une oeuvre et d'une identité.

A travers ces cinq ans à la tête de la Comédie-Française, Marcel Bozonnet est parvenu à assurer leur conjugaison. C'est pourquoi la reconduction nous semblait légitime. On l'élimine à l'heure de l'achèvement d'un parcours ! Mais au-delà de sa personne, les arguments convoqués témoignent d'une stratégie et d'une vision qui risquent de déstabiliser tout appétit de construction. A moins que tout cela ne soit le rideau de fumée dressé à la va-vite pour répondre au fantôme vengeur d'un Handke blessé par un administrateur citoyen ? Comment se taire ? »

jeudi 27 juillet 2006

Difficulté d'un déménagement vers le nord-est

C'est l'été. On a envie de prendre son temps, de réfléchir, à soi, à tout. Essayons de nous concentrer sur le XXe siècle, par exemple, avec cette conférence de Peter Sloterdijk (conférence inaugurale de sa chaire Emmanuel-Levinas à l'Académie européenne de Strasbourg, 4 mars 2005 — académie, au passage, qui ne sait pas ce que c'est que la diffusion sonore...). J'avais cité son nom dans un récent commentaire puis me suis souvenu que je n'avais rien lu de lui depuis plusieurs années... Il a un site web, plutôt mal fait, mais tant pis.

Par des lignes de fuite, on redécouvre des propos de Roland Barthes sur le journal intime. Qui résonnent caducs dans ce monde très changé par l'existence des réseaux électroniques — c'est mon opinion et je la partage... par la pratique.

36 ou 37°C et encore trois examens à surveiller ou faire passer. Et de très beaux nuages. Entre deux séances, j'ai le temps d'aller au magasin Grand Back, à quelques rues de la fac, sous le cagnard. C'est simple, dans ce magasin, je ne peux acheter que des chaussettes. Tout le reste commence à la taille LL et va jusqu'à 5L, puis sur mesure. Et ça tombe bien, parce que je ne viens que pour des chaussettes. D'ailleurs, ce n'est pas la première fois. Mais cette fois, c'est pour des chaussetes d'été, très basses ou très fines.
Durant la dernière surveillance, entre deux arpents d'amphithéâtre, un collègue allemand me propose d'aller dîner ce soir à Osu, dans une petite izakaya de sa connaissance. Nous avions déjà formé ce projet et l'envisagions pour la rentrée mais ce soir, bon, pourquoi pas...

Le restaurant s'appelle Bakauma. Doit-on traduire par mauvais cheval, cheval con ? Le patron n'a pas l'air d'être un mauvais cheval, ni un mauvais bougre, mais d'avoir une forte personnalité — et une corpulence à se vêtir chez Grand Back. La patronne quelque peu édentée fait aussi penser à quelque personnage de Miyazaki Hayao. Il doit y avoir dix-sept ou dix-huit places, essentiellement au comptoir. Ils font une bonne cuisine de choses simples, ça cause de tous les côtés et il y a beaucoup de bouteilles de clients réguliers, avec leur nom dessus. Entre un poisson grillé au sel et des onigiris à la prune, nous discutons tous les deux, dans un anglais que la bière fluidifie, de sujets très variés, la fac, bien sûr, mais aussi les trains, les traditions et les changements au Japon, l'équivalence entre les katakanas dans la langue et la marge d'intégration des étrangers, le film Good Bye, Lenin, la jeunesse d'Hitler et comment il devient ce que l'on sait, ce que l'on serait devenu s'il n'avait pas voulu surpasser Napoléon en allant jusqu'à Moscou, la difficulté d'un déménagement vers le nord-est selon les codes shintos, la construction du quartier d'Ueno, et j'en passe...

Il n'y a pas eu d'orage mais quand je suis arrivé à la maison, j'ai trouvé le courriel que je reproduis ci-dessous. Ce n'est jamais agréable de recevoir cela, je ne le souhaite à personne. Mais que faire ? J'ai d'abord pensé à répondre. Mais que répondre ? L'individu accumule les erreurs et il semble qu'il y croie sincèrement... On ne peut même pas le traiter de menteur. Je crains qu'une reprise point par point ne serve à rien. On voit qu'il recherche quand même ce qui pourrait blesser. Ce n'est donc pas quelqu'un que je pourrais convaincre.
La question intéressante, c'est pourquoi aujourd'hui ? S'il lit régulièrement le JLR (il en rappelle des épisodes), pourquoi est-ce aujourd'hui qu'il m'écrit ? Serait-ce un défenseur de RDDV ? Comment peut-on être rddvabrien ?...
Voilà, je vous laisse lire :

« Vous ne savez plus que faire pour créer du trafic sur votre blog. Les petites provocs ne fonctionnent plus bien. Vous avez fait le ménage parmi vos commentateurs, même si la Pool revient distiller ses conseils d'amie !
RDDV est con ? Peut-être. Et vous, non ? Je crains que d'après votre définition de la connerie vous ne soyez obbligé de lui donner la main ! Ce qui vous différencie c'est au niveu du ridicule. RDDV assume à peu près ce qu'il fait pendant que vous, d'une semaine sur l'autre, vous tournez votre veste dans le sens du vent "intellectuel". Un vrai faux-cul, décidément !
Allez, Rebollar, je veux pas le salir, votre petit blog à expressions ampoulées.»


Publiquement, je peux reprendre, c'est utile :
1. Pour créer du trafic, je crois que je devrais faire à peu près le contraire de ce que je fais, donc...
2. Je ne suis ni plus ni moins provocateur, c'est aléatoire.
3. Je n'ai fait aucun ménage récemment, des personnes ont décidé de partir, c'est différent.
4. MP fait ce qu'elle veut, elle le redira peut-être elle-même.
5. Que je sois con, et non pas RDDV, est une possibilité inscrite dans le paragraphe d'hier : « (et ce sera lui ou moi) », mais comme c'est l'un ou l'autre je n'aurai jamais à lui donner la main, dieu soit loué.
6. Je voudrais que l'on me cite des exemples de mes hebdomadaires retournements de veste ! ; j'ai plutôt l'impression d'être constant sur certains combats pas évidents au départ (contre Houellebecq, contre le CPE, pour Bozonnet, pour Angot, etc.) ; certes au référendum j'ai voté oui en pensant non très fort, je m'en expliquais par le nouin ; et sur Finkielkraut, ça varie tout le temps, sauf qu'il m'énerve.
7. « décidément » et « expressions ampoulées » font référence à un précédent courrier, sans doute de la même personne, du 2 septembre 2005, comme quoi, ça sert, le journal...

Dernière possibilité, que ce soit écrit en privé pour blesser mais aussi avec la certitude que ce sera publié. Auquel cas, là, je dis bravo, ça a bien réussi.

mercredi 26 juillet 2006

Mon sang sucé s'étalait sur les murs

« Nous sommes au diapason, nous aussi exsudons ! », chante le cœur infernal.
C'est par 35°C que nos étudiantes planchent. Prenant toute la mesure de l'allongement du semestre, nos clientes-reines diront peut-être ce soir à leurs parents ce qu'elles pensent des 13e et 14e semaines de cours...
En ce qui me concerne, deux surveillances, déjeuner de pâtes sauce tomate avec David (dont nous sortons indemnes de bougnettes, souriant des infortunes du couple voisin), puis deux réunions où nos impeccables cravates font effet — et de bonnes nouvelles pour l'avancement. Pierre blanche, discrète, pour moi-même.
Contrecoup, quand même, de l'énervement, une partie de la nuit. Ayant entendu gémir un moustique à mes oreilles (l'humidité les a multipliés), l'ensemble de mes pores s'est hérissé vers les deux heures du matin, empêchant le sommeil, produisant de permanentes et imaginaires démangeaisons accompagnées de vengeances où mon sang sucé s'étalait sur les murs par l'insecte explosé, jusqu'à me lever vers quatre heures, boire un coup, tourner en rond quelques minutes en mal d'aurore, titubant malgré l'aguet auditif — et m'endormir enfin plomb le reste de nuit.

Peut-on être plus maladroit que Renaud Donnedieu de Vabres ? C'est la question — qui n'est pas nouvelle mais — qui se pose quand enflent à vue d'œil les conséquences combinées de sa désapprobation de la décision de Bozonnet, de sa réception de P. Handke dans l'enceinte de son ministère et de la non-reconduction du contrat du directeur du Français, sans parler de son attitude en Avignon, et plus généralement dans le dossier des intermittents du spectacle, ou de sa gestion du dossier des droits numériques.
Rappelons à tout hasard (et ce sera lui ou moi) qu'un con se ridiculise sans s'en rendre compte par le fait même de se croire plus intelligent que les personnes auxquelles il s'en prend... Et quand il est ministre, cerné et comme autorisé par une connerie d'envergure beaucoup plus générale, cela peut devenir très grave. C'est un peu comme si, pendant les vacances, vous donniez à garder votre collection de bonsaïs centenaires à un bûcheron...

Bravo Florence !
« Florence Delay [...] "compte tenu des circonstances", annonce sèchement sa démission du comité de lecture de la Comédie-Française. Dans une lettre à Bozonnet, qu'il assure de "toute [sa] solidarité", Pierre Bergé, lui, déclare renoncer à soutenir la production de Phèdre par Bob Wilson, prévue pour 2007-2008, estimant que la non-reconduction de Bozonnet vaut "implicitement un soutien à Peter Handke".
Marcel Bozonnet, de son côté, a écrit au président de la République pour, tout en déclarant
"accepter la décision qui [le] concerne", demander à Chirac de "surseoir" à la nomination de Muriel Mayette au profit d'une "solution transitoire", qui verrait la doyenne de la troupe (Catherine Samie) faire l'intérim, permettant d'écarter "le spectre des tentations claniques, qui ont fait tant de mal dans le passé à la seule troupe permanente de France". Denis Podalydès devait également adresser une lettre au ministre, sans doute cosignée par d'autres sociétaires.» (extrait d'un article de René Solis dans Libération ce jour)

Enfin, pour mémoire, puisque j'irai, dès le pied posé à Paname, cet article du Monde d'hier...

Michel Butor, un voyage d'écriture et d'amitiés, par René de Ceccatty
« Deux ans après la bibliothèque municipale Louis-Nucéra de Nice, à laquelle Michel Butor avait légué son fonds (manuscrits et plus de mille volumes publiés), c'est au tour de la Bibliothèque nationale de France de rendre hommage à l'auteur de La Modification, qui a confié à la conservatrice Marie-Odile Germain sa correspondance. Un don inattendu mais qui, étant donné la personnalité du donataire et l'identité de ses correspondants, présente un intérêt documentaire unique.
Né en 1926, Michel Butor est un octogénaire à l'apparence bonhomme, entre Verdi, Hugo et Bachelard, l'aura-t-on assez dit. On ne s'attend donc pas à une célébration poussiéreuse. Le caractère protéiforme de l'oeuvre, dominée par le pôle du Nouveau Roman (période de fiction relativement brève, puisqu'elle s'achève vers le milieu des années 1960) et par celui des
Répertoires, monumentale oeuvre critique, suivie de la série des Improvisations, invite plus à la rêverie contemplative qu'à la recherche pointilleuse. Et pourtant... Romancier, professeur d'université (que seule la Suisse a fini par reconnaître), poète ou ami des artistes ?
Organisée astucieusement selon des zones géographiques (Paris, l'Egypte, l'Allemagne, l'Angleterre, Venise, Rome, l'Amérique, le Japon, etc.), qui correspondent à des dominantes artistiques (le roman, l'analyse des lieux, la photographie...) et à de grandes amitiés successives ou parallèles, cette exposition donne du créateur une image parfois difficile à cerner. Librettiste d'opéra (avec Henri Pousseur), auteur de jeux, musicologue, historien d'art, photographe, ethnographe, Michel Butor a répondu à sa façon, à ses façons, à l'appel des langages du monde. Non pas des langues et des cultures, malgré son insatiable curiosité (exceptionnelle chez les créateurs de son envergure, le plus souvent habitués à une seule musique répétée), mais des secrets du monde. Ces secrets, il les a décryptés dans son entreprise du
Génie du lieu, suite de textes régulièrement parus en alternance avec ses premiers romans, puis avec ses essais critiques et ses poèmes, mais aussi dans d'innombrables tentatives de révolution des formes.
UNE GÉOPOÉTIQUE
Il était essentiel, devant un tel phénomène, de comprendre et de faire comprendre comment la création se nourrissait à la fois de voyages et d'amitiés. La carrière d'enseignant a été le premier moteur de ces déplacements : au hasard d'affectations, fortuites ou choisies, Michel Butor a approfondi sa connaissance de la
"géopoétique" du monde, pour reprendre l'expression de Daniel Maximin. Et il est passionnant de voir que l'un des fondateurs de l'école du regard a été aussi peu parisien et aussi peu français, sans pourtant jamais renoncer à une qualité d'écriture ludique typiquement française et en gardant les yeux rivés vers des fondateurs de son univers culturel (de Flaubert à Jules Verne, certes tous les deux voyageurs littéraires, en passant par Baudelaire et Rimbaud).
Outre des éditions originales rares et souvent divertissantes (dans le cas des oeuvres poétiques de très faible tirage et de présentations inventives) et des tableaux, tirages photographiques ou sculptures d'artistes amis (Alechinsky, Maxime Godard, Jacques Monory), les vitrines, installées dans l'élégant coquillage qui tourne autour d'une sorte de représentation sculpturale du
Gyroscope (dernier de la série du Génie du lieu), proposent des lettres personnelles envoyées à l'écrivain : les siennes ne figurent que dans le cas où la BNF les possède dans d'autres fonds.
Nathalie Sarraute accueille
Degrés (Gallimard, 1960) comme une publication radicalement nouvelle : "Cela ne ressemblait à rien de déjà vu ou seulement entrevu ou pressenti." Mobile (Gallimard, 1962) déconcerte la critique qui ne prévoyait pas cet avatar du Nouveau Roman. Barthes, bientôt suivi de Pierre Boulez et de Claude Simon, vient à son secours : "La littérature consiste à lutter avec le langage et il est toujours juste de porter cette lutte à ses extrêmes." (Gallimard, 1971), ignoré par la critique à sa sortie, est célébré par le jeune Le Clézio : "A lire continuellement, tout le temps sans repos, pour fuir le monde et retrouver la beauté de la terre, sa multiplicité, son inexplorabilité." Tous ces dialogues avec le présent et le passé permettent de recomposer notre vision de l'histoire littéraire, comme un kaléidoscope, au désordre fragmentaire seulement apparent.

"Michel Butor, l'écriture nomade", jusqu'au 27 août. Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, quai François-Mauriac, Paris-13e. Mo Bibliothèque-François-Mitterrand. Du mardi au samedi, de 10 heures à 19 heures, le dimanche de 13 heures à 19 heures. Fermeture lundi et jour fériés. Entrée libre. Catalogue, sous la direction de Marie-Odile Germain et Marie Minssieux-Chamonard. 150 p., 120 illustrations, 39 €.»

mardi 25 juillet 2006

Les équations de l'amour

La semaine dernière, avec Clotilde, on devisait de Pour Sganarelle de Romain Gary. Avec clin d'œil, je glissais comme ça dans la conversation qu'on était tranquille de ce côté-là, ces temps-ci. Je voulais dire dans la querelle Molière-Corneille. J'avais en tête non seulement les médiatiques charges à étripe-chevaux de 2003-2004, par exemple entre Dominique Labbé et Georges Forestier, dans la presse ou à la radio, mais aussi les débats et les invectives au sein de LITOR dont les archives n'étaient pas encore ouvertes (dans les liens suivants, chercher "moli", c'est le plus simple ; désolé pour l'aspect brut, si quelqu'un veut du texte propre, me demander), ou incidemment aux JADT de Louvain, et par suite Étienne Brunet chez Texto ! (reprenant une intervention au séminaire d'Hubert de Phalèse en avril 2004). (Là, attention tout de même, si on veut bien faire pour recoller les morceaux, il faudra encore plus de temps que ce dont dispose habituellement un universitaire au Japon...)
Or, que m'éberlué-je tout à l'heure quand, sous la plume d'Éric Dussert (qui vient — je jure que c'est une coïncidence — de mettre un commentaire sur le JLR du 29 juin), je lis qu'un risque majeur de rallumer les feux va se présenter sous peu avec la publication des dossiers de Pierre Louÿs en octobre. Car bien avant les Labbé et leurs calculs à la louche, un maître du raffinement y avait consumé ses dernières années, avais-je lu il y a fort longtemps, quand je fréquentais assidument les fin-dixneuviémistes.
L'alamblogué se croyait-il un premier avril ? Semblerait bien que non, et qu'il soit plutôt bien informé. En tout cas après la scie du ballon rond et avant le duel entre Ségolène et Nicolas, vous reprendrez bien un peu de Molneille & Cornière ?
Nota Bene : le site du Centre de recherche sur l'histoire du théâtre que dirige Georges Forestier à la Sorbonne (et qui abritait une réfutation de Labbé) est en reconstruction...
Perso, ce dont je me réjouis, c'est surtout que l'on reparle de Pierre Louÿs...

Voilà, mon heure est largement passée. Comme je n'ai pas de cours demain, je vais m'autoriser une petite rallonge pour évoquer le surcroît de plaisir de lecture de Clara Stern, ce matin, dans le shinkansen et dans le métro de Nagoya avant d'aller faire passer des examens à des étudiantes échancrées par le retour des chaleurs. Le point paroxystique dont je parlais je ne sais plus quand et à partir duquel je lis un livre beaucoup plus vite, non pour arriver à la fin et en quelque sorte m'en débarrasser, mais parce que tous ses mécanismes d'écriture me sont acquis ou m'ont dompté (ou pour pouvoir au plus tôt contempler par l'esprit la totalité du texte lu, l'effeuiller, me renfiler l'incipit, voire lutiner quelques pages centrales à la recherche d'un détail salé), ce point-là est venu très tôt pour ce livre et j'avale maintenant sans ciller les proustoïdes phrases articulées comme des équations de biochimie, qui sont peut-être — qui sait ? — les équations de l'amour...

« Saisissant alors tout le parti qu'il y avait à tirer de la situation, je cédai à leurs prières conjointes et, m'astreignant à maintenir sur mon visage l'expression pathétique que je venais de lui donner, déclarai avoir perdu tout espoir quant à la possibilité que cette femme, que je prénommai au débotté Véronica, s'offrît à moi. "Mais tu continues malgré tout à la fréquenter, non ? me demanda Clara. — Certes. La raison me commanderait pourtant de cesser toute relation avec elle, car son indifférence à mon égard m'est une souffrance, mais, vraiment, je ne peux m'y résoudre. Je ne saurais expliquer pourquoi. Peut-être y a-t-il enfoui en moi quelque désir de souffrir, ou plus exactement de m'amender par la souffrance en m'exposant à mon tour aux tourments que j'ai infligés à toutes ces femmes qui m'ont aimé et que j'ai ignorées pour la plupart, voire méprisées pour certaines, me contentant de les baiser, pour les abandonner aussitôt fait. — Cette femme serait ainsi, si je puis dire, le bras armé de son sexe, commenta Clara. [...]"» (Éric Laurrent, Clara Stern, p. 82)
La scène s'achève « lorsque son mari, laissant tomber avec fracas son poing sur la table, s'exclama dans un brusque transport euphorique, légèrement amorti par le morceau de pain avec lequel il venait de faire disparaître de la surface de son assiette d'ultimes traînées de sauce, et dont sa bouche était emplie : "Houmpf ! Putain, de l'ail ! Il y a aussi de l'ail !"» (Ibid., p. 83)

lundi 24 juillet 2006

Il y a des priorités tournantes

À signaler : la Revue des Littératures de l'Union Européenne, 5, de juillet 2006. J'ai déjà lu les deux articles qui concernent les blogs. J'aurai des choses à en dire. Je continuerai dans la semaine. Ça me permettra d'attendre la livraison de Formules, 10, sur la littérature numérique. Tiens, il y a des noms communs dans les deux sommaires...

Et déjà ça, ça m'a bouffé la moitié du temps que je voulais consacrer à autre chose. Est-ce que je peux être en même temps enseignant de français en période d'examen, diariste littéréticulaire, cycliste tokyoïte, apprenant de japonais et chercheur en littérature & informatique ? Je ne vois pas que l'on puisse tout mener de front, il y a des priorités tournantes. Sans parler des dispositions variables selon l'humeur. Par exemple moyenne...

... aujourd'hui, j'ai quand même réussi à actualiser l'index des noms propres du JLR jusqu'à la fin mai. J'ai revu en accéléré quelques bons moments des commentaires du printemps, c'était une autre saison, un autre temps.
Ceux de ces derniers jours ne sont pas mal non plus. Incidemment, Elsa me donnait hier, en un seul bout de phrases, beaucoup d'informations sur la réception du JLR, quand elle parlait d'un « échange qui ne peut être qu'amical, même à contre-courant de la tradition de ce blog »...
1. Elle connaît cette adresse depuis pas mal de temps (tradition).
2. Il y a (ou avait) un courant pas très amical entre commentateurs, qui doit (ou devait) dissuader d'intervenir.
3. Des précautions oratoires ne sont pas inutiles pour prendre la parole (ce que l'on savait pour la vie courante). Merci de toutes ces informations.

Il a encore beaucoup plu.
Ne me cherchez pas, je suis en crue, je vogue sur des idées, des lectures et n'ai guère envie d'écrire. Si j'arrive à m'échouer, j'enverrai des signaux. Peut-être avec la lampe que T. vient de m'offrir pour le vélo, lors d'une sortie à Korakuen où nous n'avons pas trouvé de tuteurs pour nos pieds de tomate.

dimanche 23 juillet 2006

Des coquillettes et quelques heures de corrections de copies

Pour finir hier, donc.
Autoportrait Il y avait d'abord eu un amical courrier de JCB avec notamment un lien sur le coup de boule du moment (auquel on peut ajouter celui apporté aujourd'hui par le Consul, vous comparerez en écoutant Finkielkraut et ses deux invités parler foutchebol — pour moi, c'est bon, là, je n'en parle plus pendant quatre ans...).
Puis T. et moi avions déjeuné au Saint-Martin,  avec une Yukie très contente de nous revoir. Passage à l'agence de voyage pour confirmer mes dates et payer mon billet pour Paris, sur British Airways. Un peu de bureau puis longue, belle et agréable équipée à vélo, jusqu'à Hibiya, Ginza, retour à la nuit (voir photos ajoutées au billet d'hier). Dîner d'agneau et de curry de légumes que nous avons accompagné de la très bonne bouteille ramenée de Yamaya il y a quelques temps, un Château Larcis Ducasse de 1998. Comme il faisait 25°C dans la maison, j'avais improvisé un seau avec quelques glaçons, pas trop, pour le tenir... Et ça l'a fait, vraiment.

Aujourd'hui.
Écoute des derniers Jeux d'épreuves de la saison. L'Os du doute est notamment au programme et Clara Dupont-Monod en parle de façon fort convaincante.
Après des coquillettes et quelques heures de corrections de copies, T. éprouve de nouveau le besoin de se défouler... Allons à bicyclette au Musée d'Art moderne de Tokyo, à Takebashi, pour une exposition rétrospective de la poterie de Jusetsu Miwa, trésor vivant. Je suis capable de me perdre des heures dans l'admiration des méandres de vernis et des nacrures roses et blanches. Le potier, qui a plus de 90 ans, fait maintenant des bols à pied large et à épais émail blanc cassé qui laisse voir la matière sableuse de la région de Hagi. Il expose aussi des poteries de calligraphies, ce qui est un paradoxe complet, le vernis ayant dû être creusé, soulevé, fendu pour laisser trace d'un mouvement que le four a fixé juste après.
Après une petite heure de cette profonde tranquillité esthétique, agrémentée d'un thé vert dans un des bols du maître, nous enfourchons nos engins pour descendre doucement sur Akasaka. Petit arrêt chez Peltier pour une provision de chaussons aux pommes. Visite d'un sanctuaire shinto. C'est près d'un grand hôtel, celui-là même où avaient logé les Beatles lors de leur premier concert à Tokyo, dit T. qui devait alors habiter le quartier — mais qui n'a pas vu le concert, d'ailleurs elle n'aime pas les Beatles, et d'ailleurs moi non plus. Mais on ne reste pas longtemps, il y a des moustiques. Dure pente qui donne sur l'arrière de la Diète, puis obliquons vers la Cour suprême à l'architecture si monumentale (reconstruite dans les années 70). Nous nous perdons un peu, mais c'est plutôt amusant, dans des rues comme d'habitude désertes le dimanche.

« Il n'y a pas de contrainte, c'est fini ça, la contrainte : vous êtes parfaitement libre de vous lever, de ramasser vos affaires et de vous en aller.
Mais compter mesquinement ses petites forces dans une telle aventure ! Un tel défi !
Ça nous remonte par le nez jusqu'aux sinus, ce défi, pas vous ? Ça nous électrise incroyablement. Nous nous défonçons tellement, sur ce projet, que nous nous passons de manger, nous nous passons de caresser la tête de nos gosses... et le sommeil, nous n'y pensons même plus.
Pas vous ? »
(Nicole Caligaris, L'Os du doute, p. 66)

samedi 22 juillet 2006

Une traitre nageoire dans le vivier

Je lis avec plaisir dans Le Monde que Les Marchands de Joël Pommerat a bien été accueilli au festival d'Avignon et sera joué au Théâtre Paris-Villette en septembre-octobre. Pour une fois que j'ai vu et commenté une pièce !

Je ne lis pas grand-chose d'autre, ce matin.
Je suis dans l'appartement du 4e étage, celui de feu le père de T., et j'attends le paquet de livres que j'ai moi-même posté mercredi après-midi. Il n'y a pas de connexion fixe au réseau mais mon ordinateur portable détecte un signal assez faible ou irrégulier d'un voisin auquel il arrive à se raccrocher de temps en temps, me permettant alors d'ouvrir quelques pages de blogs ou de presse.
Et T. comme horizon... C'est ainsi que je lis avec dépit ce que je savais déjà il y a quinze ans et ce pourquoi j'ai initialement accepté de partir au Japon, à savoir que la précarité matérielle des diplômés et des surdiplômés qui souhaitent rester dans les domaines culturels et intellectuels est de mieux en mieux admise par l'ensemble de la population française, organisée par le gouvernement et les entreprises concernées, y compris les médias dits contestataires — l'article de Mona Chollet arrive bien tard. La puce m'était venue à l'oreille vers 1990 quand, heureux titulaire du tout nouveau statut d'allocataire-moniteur (AM) de l'enseignement supérieur (c'était sa première année d'existence et je faisais partie des premières recrues), j'entendis dire par le responsable du CIES, comme tous ceux qui étaient assemblés dans un amphithéâtre, que nous allions constituer un vivier dans lequel les universités et les structures de recherche puiseraient bientôt, que notre recrutement viendrait à son tour, etc. Déjà, je n'écoutais plus, ce mot de vivier, me restait en travers et trahissait toute une façon de nous considérer, en bloc — comme si on abusait de moi par avance à travers le statut que je briguais. Est-ce la formation ou la sensibilité littéraires — nous n'étions pas beaucoup dans cette discipline parmi les AM — ou bien dira-t-on que je suis susceptible, mais je ne vis personne d'autre qui avait été choqué par ce mot. Quelques mois plus tard, cependant, je rencontrais une ou deux autres personnes qui s'interrogeaient un peu comme moi sur le traitement éthique que l'on nous réservait. De fil en aiguille, nous avons été amenés à former l'année suivante une association officielle de défense de notre statut que nous avons nommée AMES (association des moniteurs de l'enseignement supérieur) et une feuille d'information dont je m'occupais en partie et que j'avais proposé de nommer États d'AMES... Du jour où je quittais le territoire — et avant même de mettre une traitre nageoire dans le vivier — je ne sus plus rien des épuisettes.

Arrivée sur Ginza... Il y avait donc encore des choses comme cela que je n'avais jamais écrites malgré leur charge politique, leur importance pour le cours de ma vie et trente-trois mois de journal, et il y en a sans doute encore beaucoup d'autres tant ce que je fais n'a pas pour but d'établir mon autobiographie, serait-elle fictive ou autofictionnelle. Ma recherche se focalise bien plutôt sur ces déclencheurs que sont la littérature, la presse, la vie quotidienne et banale d'un individu quelconque (moi), déclencheurs d'une écriture soumise notamment à des contraintes de temps, de réticularité et de lisibilité. Il a donc fallu cet article lu dans le Monde diplomatique et encore toute la journée passée à faire autre chose avec ces pensées-là qui étaient là sans y être (qui ne me dérangeaient pas), pour que viennent à la fois ce soir la motivation d'écrire, le ton et un certain ordre des mots (ce que d'aucuns nommeraient l'inspiration mais je m'y refuse), préférant ces quelques propos d'Antoine Emaz, lus il y a quelques mois, si je les retrouve...
Voici, bien que je n'appelle pas poème ce que j'écris mais JLR :
« Je commence quand je laboure — quand je sens dans la langue une sorte de masse tassée de nerfs possibles — c'est difficile à dire — une sorte de masse de possibles sans fin et le poème ne sera qu'une suite de connexions dans ce trop de possibles.» (Antoine Emaz, À vrai dire, réédité dans Remue.net)

Entre Yurakucho et Ginza... Et pour donner un exemple contraire, même si je suis préoccupé et désolé un peu plus chaque jour, même si je trouve que tout n'est pas faux dans ce Proche-Orient pour les nuls, il m'est impossible d'écrire sur le sujet de cette guerre, de ces belligérants dont les torts et les hypocrisies sont tellement partagés et croisés depuis tellement de temps que je ne vois de bénéfique pour eux tous que l'amnésie des litiges et le doute religieux, qui sont les deux dernières choses auxquelles ils sont disposés. Et donc je les voue tous au gémonies.

Ça m'en fait perdre la place du reste du jour.
Je m'y collerai demain.
Avec des photos.

vendredi 21 juillet 2006

Un Zidane qu'on anime par soi-même

Jour creux.
Après les jours pleins, ce n'est pas plus mal. La pluie volette dans l'air plus qu'elle ne choit, sauf entre 11h et midi, son heure de sérieux. Je reçois une étudiante qui veut me faire signer un papier pour ses études à Lyon pendant six mois. J'enregistre les sixième et septième cours de Claude Hagège sur les langues comme constructions humaines, dans l'Éloge du savoir, alors qu'on diffuse ce matin le douzième et dernier épisode de sa série (je vais essayer de finir ce week-end, comme ça, je les écoute à la suite et le propos est mieux restitué). Ensuite je déjeune au Downey avec David.

Soirée d'anniversaire d'Olivier chez Peter (fait étrange : je n'ai pas souvenir d'être allé au French Dining qu'il ne pleuve — exception, donc, puisqu'il ne pleut pas pendant le dîner...). Neuf à table, d'âge, de milieu et d'occupations variés. Plaisir de revoir Annabelle dont je n'avais plus de nouvelles depuis qu'elle avait quitté Nagoya. Un collègue est soulagé d'avoir trouvé un poste de titulaire permanent. Une amie de T. angoisse parce qu'elle est dans sa dernière année de thèse française. Commerce équitable : je recommande la lecture de Nicole Caligaris à Agnès, elle me vante les qualités de Frédéric Léal. Etc. Pas de grand sujet de discussion. Du grappillage et quelques mauvais jeux de mots (de ma part). À un moment, je disais qu'il y avait cette chanson très amusante, Coup de boule, et j'ai appris qu'il y avait aussi eu un jeu vidéo en ligne avec un Zidane qu'on anime par soi-même, mais je n'ai pas pu le retrouver.

«Toutes les chaises y étant, en règle générale, occupées à notre arrivée, il nous fallait attendre quelques instants, debout, près du bassin, autour duquel elles étaient disposées pour la plupart, que deux, sinon l'une d'entre elles, se libérassent. Je fondais alors dessus avec célérité, presque en courant, car nous n'étions naturellement pas les seuls à désirer nous asseoir, et jusqu'à quatre ou cinq personnes pouvaient convoiter un même siège.
[...] nous finissions assez vite séants, d'autant que, notamment quand mes doigts se refermaient sur le haut d'un dossier en même temps que ceux d'un congénère mâle, je savais, tout à la fois pour impressionner Clara Stern que par pente naturelle pour la bagarre [...], faire montre de la plus grande détermination en toisant mon rival d'un regard par lequel je lui signifiais [...] que je n'hésiterais pas à en venir aux mains pour m'approprier l'objet, que je tirais à moi simultanément, sous les applaudissements de la jeune femme qui scandait en riant : "Le coup de boule ! Le coup de boule !", depuis qu'une fois, dans une même circonstance, je l'avais rejointe avec mon trophée en plastronnant : "Le type a compris que c'était la chaise ou le coup de boule."»
(Éric Laurrent, Clara Stern, p. 74-75)
Précurseur, va !

jeudi 20 juillet 2006

Par crainte d'un e-qu'en-dira-t-on

Hier ne fut qu'une belle parenthèse qu'occupa l'astre. Je regarde les rideaux de pluie tomber et je m'interroge...
À quel spectacle irai-je ? Encore un bon gros mois pour y réfléchir. Engagement dans le choix plus facile si je peux déjà m'imprimer mes billets, via Digitick, par exemple (pas encore beaucoup de choix mais ça viendra).
Ceci dit, fin août et début septembre, il n'y a quasiment aucune pièce à l'affiche, à Paris. Un peu comme fin février début mars... Comment se fait-il que cela corresponde précisément à mes disponibilités annuelles ?

Côté théâtre, justement, on suggère que le non-renouvellement du contrat de Marcel Bozonnet à la Comédie-Française aurait rapport avec sa déprogrammation de Peter Handke... Le ministre n'avait pas été content du tout. Est-ce de bonne guerre ? Quoi qu'il en soit, bien des choses à Muriel Mayette !

Concentré sur mon rôle, aujourd'hui, j'ai joué les derniers cours pour déstresser les étudiants. Pourquoi nombre de profs les stressent-ils ? Éprouvent-ils du plaisir à voir les ouailles trembler ? À palper leur pouvoir discrétionnaire dans l'épaisseur de l'angoisse ? Moi non.

« DIÈSE — Et le commando de l'an dernier, qu'est-ce qu'ils ont généré comme développement ?
BILLE — Oui, le dossier est là. Les résultats sont là, oui.
DIÈSE, MILAN — ... ?
DIÈSE — Ils sont brouillés ?
BILLE — Oui.
MILAN — Et les méthodes ?
BILLE — Oui, les méthodes, nous les avons supprimées dans le dégraissage du mois dernier. Personne ne sait plus.»
(Nicole Caligaris, L'Os du doute, p. 34)

Contre le rouleau compresseur de l'emploi et la moissonneuse-batteuse du chômage, contre le formatage à vie des employés par la pseudo-éthique de leur travail, l'élite dirigeante et la classe entrepreneuriale doivent compter un ennemi de plus, qui n'est pas LE blog comme entité, mais la contributivité solidaire de quelques blogs qui peuvent retourner contre une entreprise le gant de sa crédibilité médiatique... En quelques années, l'immatérialité de l'image de l'entreprise, production virale qui la servait jusqu'alors (publicité, cotation en bourse, etc.), est devenue un réel danger pour sa survie, tant elle peut, à peu de frais et par un ennemi quasi invisible, être ternie et mise à mal. Bien sûr, on n'a pas encore vu de boîte en faillite par suite d'une blogofronde — et ce n'est pas souhaitable pour l'ensemble des personnes qui y travaillent — mais on entrevoit déjà des corrections stratégiques d'attitudes vers plus de respect, si l'on peut appeler ça comme ça, par crainte d'un e-qu'en-dira-t-on. Une forme de syndicalisme réticulaire serait-elle prête à prendre la relève du moribond syndicalisme historique ?

mercredi 19 juillet 2006

Satelliser son homme

Des choses s'éclairent. Le ciel se dégage. Il pleuvait encore ce matin et puis soudain, le balayage complet, la transparence de l'air, comme une révélation... En plein cours de phonologie, la première et puissante stridence d'une cigale — plaisir dans les yeux et sur les lèvres. Point d'inflexion de l'été.
Et des nuages, d'une variété, d'une beauté ! Un festival de la nuée. Ici, avec David, allant vers la boutique d'où l'on enverra à T. un colis de 23 kilos de ses propres livres avant de se prendre une petite glace.

Du beau, du très beau Beckett dans les Fictions de dimanche dernier, avec des textes dits par Roger Blin en 1967, Serge Merlin en 1978 et 1998, et David Warrilow en 1981. Évidemment, je n'avais pas fait attention au programme et j'ai raté la suite, dimanche soir, plus de trois autres heures beckettiennes qui ne sont pas disponibles sur le site...
Il y a tellement d'émissions sur le théâtre, ce mois-ci (trop, peut-être), que le quotidien d'un auditeur à dix mille kilomètres est au moins aussi intense que celui d'un festivalier en Avignon... Et puis, je me suis laissé amadouer, petit à petit, par la disponibilité des émissions sur le site de France Culture, au point de ne plus programmer l'enregistrement en direct, de ne même plus y penser, tant il y a d'autres choses à penser par ailleurs. Éh bien, c'est une erreur. Je reprends la prospection. Et je vois par exemple que dans la nuit de jeudi à vendredi, à deux heures du matin (9h, heure du Japon), il y aura rediffusion d'une émission de 1992 sur Odilon Redon. Bon, bah, ça, je prends !
Sans lâcher le rétroviseur : Hubert Lucot aux Mardis littéraires d'hier, et Jacques Dupin à Du jour au lendemain de mercredi dernier, par exemple.

Car je ne vois réellement QUE la littérature, je veux dire la création littéraire qui soit vraiment et radicalement contre la LQR, que j'appellerai plus généralement langue doxique. D'où mon attachement, je le comprends mieux maintenant, à ces œuvres contemporaines qui révèlent, recyclent, pervertissent ou désamorcent la LQR. Je me demande même si ce n'est pas par cela que l'on doit définir la création littéraire. Avec chaque livre, se demander s'il est écrit dans la LQR & pour la LQR, ou avec de la LQR & contre la LQR...
(Je n'interdis pas au cinéma, à la peinture ou à d'autres arts d'être contre la langue doxique, mais le cas échéant ces arts s'y opposent avec leurs moyens intrinsèques, leurs systèmes sémiotiques, qui ne sont pas la langue, le matériau même de la langue doxique.)

« Celui/celle qui parcourt le journal dans le métro, qui jette un coup d'œil aux affiches publicitaires dans les stations, qui parcourt distraitement les injonctions de la RATP placardées dans les wagons, qui écoute les annonces [...], absorbe des énoncés et des textes rédigés dans la même langue, avec "les expressions isolées, les tournures, les formes syntaxiques" qui s'imposent, comme disait Klemperer, à des millions d'exemplaires.
Une telle cohérence a de quoi surprendre, vu que les supports de la LQR sont innombrables et que les publics auxquels elle s'adresse sont infiniment variés. Il n'y a pourtant là nul paradoxe. S'il y a cohérence, c'est qu'il y a communauté de formation et d'intérêts chez ceux qui ajustent les facettes de cette langue et en assurent la dissémination. Communauté de formation : les membres des cabinets ministériels, les directeurs commerciaux de l'industrie, qu'elle soit chimique, cinématographique, hôtelière ou autre, les chefs de rubriques des quotidiens ou les responsables de l'information télévisuelle sortent des mêmes écoles de commerce, d'administration ou de sciences politiques, où on leur a appris les mêmes techniques avec les mêmes mots, après leur avoir expliqué qu'ils vont former l'élite de la nation — certitude inculquée aux élèves dès les classes préparatoires dans les grands lycées parisiens. Communauté d'intérêts : du sommet de l'État au dernier des directeurs du marketing, chacun sait que sa place dépend du maintien de la guerre civile sur le territoire français au stade de drôle de guerre. Que la LQR devienne soudain inaudible, et l'on verrait bien ce qui resterait du décor.
Cohérente et mégaphonique, cette langue souffre pourtant d'un lourd handicap : elle ne doit surtout pas apparaître pour ce qu'elle est. L'idéal serait même que son existence en tant que langage global ne soit pas reconnue. Que ses leitmotivs, ses tics, ses répétitions, ses détours restent à l'état de messages infraliminaux et qu'en tout cas leur prolifération ne soit pas perçue comme celle d'un ensemble — même par ceux qui, chacun dans leur coin, œuvrent à cette prolifération.»
(Éric Hazan, LQR, p. 120-121)

On sent bien comme les choses s'amalgament, se mettent en abyme, déteignent les unes sur les autres. Il suffit qu'un ciel se dégage, qu'un texte dessille et qu'un cours s'achève pour satelliser son homme.
La mangue et la fraise sont venues s'écraser dans la chantilly. Je suis monté au sixième étage et j'ai tout suivi, jusqu'au dernier rai abricot.

L'après-dîner est forcément moins glorieux. Fatigues accumulées donnent piqué du nez dès 23 heures. Quelques lignes et puis s'en vont... Mais ces lignes-là, qui sait, iront dans mes rêves, reviendront demain.

« MILAN  — Nos facteurs de réussite ? Un développement personnel musclé,
BILLE — proactif, organisé,
MILAN — engagé, persévérant, investi de façon durable dans un projet évolutif,
BILLE — doté d'un très bon sens de l'opérationnel,
DIÈSE — autonome et enthousiaste,
MILAN — de tempérament entrepreneur,
BILLE — une sensibilité de terrain,
MILAN — l'esprit battant,
DIÈSE — l'esprit 8e,
BILLE — l'esprit chacal,
MILAN — nous communiquons dans un environnement relationnel global, [...]
BILLE — Nos facteurs de réussite : une excellente pénétration des recoins.»
(Nicole Caligaris, L'Os du doute, Éditions Verticales, 2006, p. 19-21)

mardi 18 juillet 2006

Vous accusez l'eau de mer

C'était donc un dé-ca-la-ge ! Plus exactement un retard. La saison des pluies, habituellement attendue mi-juin et pouvant se prolonger parfois jusqu'à la mi-juillet, la saison des pluies est en retard. On a cru y échapper à bon compte en voyant la chaleur arriver. Mais voilà, la pluie attendait quelque part très loin vers le sud-ouest, dans des nuages anodins en apparence, ou même pas encore, dans la mer — la pluie se planquait dans la mer ! Quelle meilleure cachette ?

Pure téléologie : c'est parce qu'il pleut que vous accusez l'eau de mer...

Non, je n'ai rien bu de spécial. Juste qu'il a plu dru toute la journée, en plus d'hier c'est sûr et de demain sans doute, et que ça donne sur le système. Et puis que deux des cours du semestre sont définitivement derrière.
Bien sûr, ça me rapproche aussi du tombeau, mais ça, de toute façon, que je fasse des cours ou pas, hein... c'est pareil. Il se pourrait même que faire des cours, gardant l'esprit éveillé et au contact de la jeunesse, aide à la vivacité de la comprenette et, si on évite le stress et sa faux, tienne la bière à plus grande distance.
Faire mousser.

On a fini le cours de conversation par des choix de sites dans le toujours aussi beau Degree Confluence Project. Non pas beau esthétiquement, mais intellectuellement. D'émérites lecteurs du JLR se souviendront qu'il en a déjà été question (voir moteur). Bonne occasion pour un peu de géographie, matière passablement délaissée par les étudiants japonais qui peinent à situer quelques dizaines de pays... Et puis un peu d'histoire des sciences, méridien de Greenwich et boussole, par exemple, comme préalables au GPS.
Si nous étions d'accord sur le fait que cette communauté aléatoire d'étranges voyageurs ne s'était pas assignée de mission humanitaire, scientifique ni commerciale, une seule étudiante jugeait inutile de partir sac au dos pour chercher à aligner les zéros sur un écran (sans doute une qui n'a jamais joué à aucun jeu vidéo...).
Sauf qu'à aller toujours Nord-Ouest en partant de Shikoku, de croisement de lignes en croisement de lignes — des chaînes d'or d'étoile à étoile — on arrive droit sur... la Corée du Nord ! Et là, surprise, il y a quelqu'un qui a fait sa B.A.
Et l'utilité devient même politique, si on est subtil...
Voilà. Errer, se poser des questions qu'on ne se posait pas. Y répondre ou pas... L'art du cours de conversation selon moi.

Je me suis finalement inscrit sur Wikipedia, en premier lieu pour corriger des coquilles, rétablir des petites erreurs rencontrées ici ou là, ici un Jean qui est en fait un Jacques, là "une" retable qui est "un" retable, des choses comme ça. Ce n'est que le passage à l'acte après la proposition faite à Cerisy, à la fin de mon exposé... Proposition d'une humble mais active communauté de correcteurs bénévoles, aussi bien dans le domaine littéraire que dans les autres domaines. Parce que la diffusion et la multiplication à grande é-chelle des erreurs minimes dans les textes pourrait bien, sur le long terme, être plus dommageable à la culture mondiale que — par exemple — les publications révisionnistes, plus faciles à dénoncer — et dont la dénonciation est plus rentable, aussi.

lundi 17 juillet 2006

Livres qui gondolent, là-bas

Découverte par temps libre et pluies torrentielles.
Il faut voir la dernière émission de la saison de Madame Monsieur Bonsoir, sur France 5 (émission du 3 juin, disponible sur le site au moins jusqu'en septembre). Pour l'historique des occurrences de l'homosexualité dans les émissions de télé, où l'on voit avec effarement les progrès accomplis depuis les années 1960 et le coming-out de Jean-Louis Bory en 1973, qui fut le premier de l'histoire. Mais surtout, c'est le second sujet de l'émission, pour un fameux match de football de la coupe du monde 1982 dans lequel la violence caractérisée se marie à l'erreur d'arbitrage pour faire couler sang et encre. Michel Hidalgo, invité à témoigner plus de vingt ans après sur le plateau de David Pujadas, considère que la FIFA n'a absolument pas évolué depuis et que le refus de réglementer l'arbitrage par le recours à la vidéo est très dommageable à ce sport. Disons, commentaire perso, que la vidéo aiderait mieux à décider si c'est un sport de ballon ou un sport de combat...
Le plus étonnant est tout de même de prendre connaissance de cette émission après la finale 2006, d'entendre ce qu'on en dit quelques semaines avant, car les problèmes de 1982 sont rigoureusement les mêmes que ceux de cette année !

Suis allé imperméablement au centre de sport pour éliminer en lisant. Il y avait du monde, comme normalement un jour férié. Mais c'est surtout pour les cours en salle ou pour la piscine. La queue pour les cours en salle a été réglementée, avec des marquages au sol et des numerus clausus selon l'activité. Ça date de peu et ça veut sûrement dire qu'il y a plus de monde pour ces cours. Je m'étonne tout de même qu'ayant à faire des queues nécessaires, on accepte encore des queues facultatives, surtout dans le domaine des loisirs... Ceci dit, il m'arrive de faire la queue au cinéma ou pour une exposition.
Entre deux pages de Clara Stern, j'observe les filles et je me souviens du coup de foudre après la rencontre de T., me demandant quel météore avant-coureur je n'avais su percevoir...

« Je n'avais pas fait dix pas le long de la rue Oberkampf qu'une violente averse se déclara, dont les gouttes ventrues, craquetant plus que crépitant sur le sol, duquel elles feraient brièvement s'élever des empyreumes de goudron chaud, se muèrent très vite en grêlons gros comme des billes d'enfant, hachurant l'air de milliers de stries orangées et obliques, dans un fracas croissant de foule applaudissant.» (Éric Laurrent, Clara Stern, p. 41-42)

« Or, je demeure convaincu que la raison de ce discrédit brutal et nouveau parmi la gent féminine tenait à ce seul fait que j'étais tombé amoureux, en ceci que cet état devait être perceptible, je veux dire par là que toutes ces demoiselles et dames devaient obscurément saisir, au peu d'empressement que, de toute évidence, je leur témoignais (disons au caractère distant et mécanique, et même désespéré, de cet empressement), le statut de pis-aller que je leur assignais sans m'en rendre compte (et, on le sait, rien n'est plus humiliant dans la vie que de se sentir l'objet d'un suffrage par défaut).» (Ibid., p. 49-50)

Dans l'après-midi, toutes fenêtres ouvertes, moustiquaires en place et climatiseur éteint, je laisse la température se stabiliser à 26°C par 78% d'humidité. Je vois des livres qui gondolent, là-bas, dans la chambre. Mais pas le petit LQR dont j'arrive à la fin et qui me fait l'effet de certains petits livres d'apparence bénigne et qui modifient pourtant en profondeur le paysage intellectuel, à l'instar du Plaisir du texte de Barthes, après quoi bien des livres charpentés m'étaient apparus tout simplement inutiles...

« Après le référendum constitutionnel du 29 mai 2005, tous les médias ont souligné que "la France du non" était surtout rurale et peu diplômée, jeune et peu fortunée. Façon polie de dire que le pays a penché vers le non à cause de jeunes ploucs sans argent ni éducation.» (Éric Hazan, LQR, p. 109 — étonné qu'il ne le fasse pas, je prolonge sa pensée de la mienne en soulignant que cette mauvaise éducation n'est sans doute pas la cause du vote mais que, le fût-elle, elle incombait depuis des décennies... aux politiques eux-mêmes.)

En voyant les infos ce soir, j'étais désolé pour les amateurs de Gion Matsuri. Les très fortes pluies qui s'abattent sur le pays depuis hier n'ont en effet pas épargné Kyoto, où le défilé est un rituel imprescriptible. On pouvait voir les dizaines d'hommes portant ou tirant chaque char dans les rues détrempées, couverts d'imperméables légers et translucides, principalement entourés des policiers du service d'ordre — d'autant plus visibles qu'il n'y avait quasiment pas de public.

dimanche 16 juillet 2006

Après amalgame, au bout de la chaîne et simultanément

J'ai donc fait partie de ce très petit nombre de Français à l'étranger qui ont réussi à voter en ligne... À toutes les incertitudes procédurales que le scrutin électronique suscite déjà, j'ajouterai que personne n'est venu voir si j'avais ou non un canon sur la tempe au moment du clic final.
De même dans l'enseignement, je crois que la dématérialisation de la présence humaine pour mettre en avant la puissance de la machine est une erreur ontologique.

Dimanche d'Open Campus, des milliers de lycéennes et de lycéens, parfois accompagnés de leurs parents, viennent voir ce qu'on a à leur proposer pour l'an prochain. Dans toutes les disciplines représentées, nos meilleurs professeurs ont été mis sur la brèche, enlevés à leurs activités dominicales pour tenter d'attirer, d'harponner avec une corde de six à neuf mois le meilleur choix de cette clientèle. La dénatalité nippone nous amènera d'ailleurs bientôt à être moins regardants sur le meilleur choix.
Avec mes deux appareils, je joue les photographes, vais dans les cours de mes collègues ainsi qu'aux tables attribuées à notre département, dans le gymnase, pour immortaliser le passage du gibier et nos attitudes héroïques.

« Quousque tandem
Ils mangent leur couscous tout en restant assis sur leur bicyclette.»
(Jean-Pierre Verheggen, Ridiculum Vitae, p. 163)

De nos jours (et jusqu'à quand ?), la plupart des massacres se commettent au su des chefs d'état, des télespectateurs et des internautes. C'est une bien plus grande honte qu'auparavant pour les premiers, dont la malhonnêteté et l'inefficacité sont ainsi patentes (j'ai huit andouilles dans mon jardin), et c'est une bien plus grande tristesse qu'auparavant pour celles et ceux qui exècrent la haine, n'ont aucun pouvoir mais que l'on somme de prendre un parti.
Car, dans ce jeu biaisé où la mondialisation de l'opinion prend la place de l'expression des points de vue individuels, chaque parti pris, quel qu'il soit, fera, après amalgame, au bout de la chaîne et simultanément, tomber des vies en poussière et venir des dollars chez des fabricants d'armes.

« Mais assez de leçons ! Le problème, c'est la concentration d'un côté et de l'autre, le mou généralisé. Le tout mis sur le même pied d'nez d'hilarité ! Le moindre mot de vous qui devient du mou de veau ! Le consensus et sa femelle, la consangsue qui vous colle à la peau ! » (Ibid., p. 97)

samedi 15 juillet 2006

C'est dans les petits sacs qu'on trouve les meilleures épices

Grand buffet de petit-déjeuner, en haut de l'hôtel Okura. Nous regardons des cyclistes sur les berges de la Kamogawa — souvenir d'avoir nonchalamment pédalé là il y a plus de dix ans, envie de le refaire (à programmer — en tout cas, ça nous donne l'idée de venir ici avec ma sœur fin décembre...).
Note payée à la réception, y laissons nos bagages et filons dans un taxi, billets d'exposition en main...
Exposition Léonard Foujita, ratée à Tokyo ce printemps. Superbe musée près du sanctuaire Heian, pas trop de monde. Beau rassemblement d'œuvres — jamais eu personnellement une image aussi complète de cet artiste — à l'heure où le Japon voudrait se le réapproprier, après l'avoir enrôlé de force, si je comprends bien, dans la représentation de la Seconde Guerre mondiale, puis l'avoir critiqué et rejeté dans les années 50-60. On s'accorde à louer ses recherches sur le blanc, T. apprécie tout spécialement ses chats, pour ma part je suis surtout sensible à la radiation des corps dans les toiles des années 1920-1930 : une fine ligne comme de crayon noir qui délimite le corps est redoublée d'une ou plusieurs épaisseur(s) de blanc isolant ou radiant — est-ce l'esseulement du corps dans son enveloppe, est-ce son aura magnifique ?
Par ailleurs, intéressante similitude entre sa façon de dessiner / peindre sa table de travail et le dessin de Claude Simon sur le même thème.

T. voulait qu'Alex lui montre où se trouve un certain magasin traiteur de konbu, algue que l'art culinaire japonais amène à un très haut niveau de raffinement. Le chauffeur de taxi connaît d'ailleurs tout près du lieu de rendez-vous, au carrefour Imadegawa-dori et Sembon-dori, une excellente préparation artisanale de sansho (山椒) aux feuilles de thé, mélange que l'on disposera par exemple sur du riz blanc. Il nous arrête devant, va saluer la patronne et nous introduire — sidérée, cette dernière a quand même le temps de noter le nom de son bienfaiteur — et on a le dernier paquet de la matinée
山椒は小粒でもぴりりと辛い, proverbe qui dit que c'est dans les petits sacs qu'on trouve les meilleures épices, ou que ce sont les petites têtes qui sont les mieux faites...
Chez le konbuyasan, T. fait une razzia, autant pour nous que pour faire des cadeaux à Tokyo. Autre magasin de tsukemonos, juste en face, encore quelques petits sachets. Le tout n'est pas très lourd quand même. Alex nous nous fait découvrir le Tofu Café où il vient souvent, excellent et léger.

Dernière promenade au sanctuaire voisin, le grand et beau Kitano Tenmangu, construit pour honorer posthume un personnage injustement banni (sur l'île de Kyushu), dont la mort avait été suivie de diverses catastrophes et que le pouvoir en place avait prudemment décidé de réhabiliter...
On transpire allègrement bien que le soleil soit voilé et qu'il y ait de temps en temps des averses orageuses, un temps rare pour Kyoto en juillet. Nous revenons près d'une grande avenue par la Kamishichiken (上七軒), une rue bordée de nombreux restaurants japonais chics et classiques et qui, le soir, paraît-il, s'emplit de promeneurs, de grosses voitures et de belles dames en kimono (maikos). Alex a l'art des transitions et prépare ainsi notre prochaine venue... Merci, T. est déjà d'accord, moi itou.

Train de retour, dont je descends à Nagoya tandis que T. y reste jusqu'au terminus.
Soirée de repos et de lecture.