Texture si ductile à la lire
Par Berlol, vendredi 7 juillet 2006 à 23:39 :: General :: #320 :: rss
Encore une grosse journée sur un dossier administratif. Épuisant
(mais je vois le bout du tunnel) (oui, je dirai un jour ce que c'est que
ce dossier, patience...). Une petite heure de détente avec David au
Downey pour un hambourgeois. Hésitant à sortir, une Japonaise
se ravise et vient vers nous, nous parle timidement en français pour
nous demander si nous le parlons, s'excuse de nous déranger, nous
dit qu'elle est traductrice et qu'elle ne savait pas s'il y avait des Français
par ici, nous lui sourions et nous apprêtons à expliquer, décliner
notre identité mais elle s'excuse encore, ne veut pas nous déranger
et se retire, puis sort avec son amie. Nous avons à peine eu le temps
de lui dire qu'on se reverrait peut-être, ici même, que ce serait
avec plaisir. Des politesses, comme ça, mais normales avec quelqu'un
qui vient nous parler notre langue. Et puis comme elle était ravissante...
Dans le train, la nuit tombe, du sale temps, champs et montagnes semblent comme steppes inhospitalières. Mon voisin est civilisé, il a acheté une bière et des cacahuètes au chariot de passage mais il n'a pas éclaboussé en l'ouvrant, il n'a pas poussé des haaa après chaque gorgée et même quand il a eu fini je n'ai eu à souffrir d'aucun remugle. C'est rare. De mon côté, j'envoie un courrier à T. par téléphone portable pour la prévenir de mon retard, puis je continue les Désaxés sans m'endormir... La tension ne se relâche pas. Je me demande comment elle fait, Christine Angot, pour avoir à la fois une vision si incisive et une texture si ductile à la lire. Beaucoup de parataxe, mais peu de redondance. Des changements de point de vue mais jamais de coq-à-l'âne. De la justesse psychologique mais pas de psychologisme. Ce que d'aucuns n'obtiennent pas en dix pages d'ambiance de couple, elle l'instille en trois dizaines de mots. Avec ça, on est dans l'intimité du couple, sexualité comprise, mais sans pesanteur, ni formalisme érotisant, ni vulgarité, évidemment. La vitesse du texte, c'est celle de Bataille ou de Cendrars, aussi maîtrisée. Les recours à Lacan et Dolto ne tordent ni ne retardent le récit, ils se justifient, sous-tissent du sens aux destins individuels.
Comme il y a, chez certains, prévention, voire détestation d'Angot, il faudrait organiser des lectures en aveugle, des blind tests littéraires. Je suis sûr qu'avec ce texte on aurait de grandes surprises.
« Quand il la serrait dans ses bras, c'était comme avant. Malgré le détachement, la souffrance, les épreuves. Pourtant les obstacles étaient déjà là. Entre une rencontre et une rupture, les gens prétendaient que c'était "l'habitude, la routine, l'usure, la perte du désir", ou au choix "le bonheur ne se raconte pas". Ce n'était pas ça, ils n'étaient pas passés du plein au vide sans raison, sans autre raison que l'habitude ou la routine. Sur la vie à deux, tout le monde mentait. Les films et les livres aussi.» (Christine Angot, Les Désaxés, p. 103)
Dans le train, la nuit tombe, du sale temps, champs et montagnes semblent comme steppes inhospitalières. Mon voisin est civilisé, il a acheté une bière et des cacahuètes au chariot de passage mais il n'a pas éclaboussé en l'ouvrant, il n'a pas poussé des haaa après chaque gorgée et même quand il a eu fini je n'ai eu à souffrir d'aucun remugle. C'est rare. De mon côté, j'envoie un courrier à T. par téléphone portable pour la prévenir de mon retard, puis je continue les Désaxés sans m'endormir... La tension ne se relâche pas. Je me demande comment elle fait, Christine Angot, pour avoir à la fois une vision si incisive et une texture si ductile à la lire. Beaucoup de parataxe, mais peu de redondance. Des changements de point de vue mais jamais de coq-à-l'âne. De la justesse psychologique mais pas de psychologisme. Ce que d'aucuns n'obtiennent pas en dix pages d'ambiance de couple, elle l'instille en trois dizaines de mots. Avec ça, on est dans l'intimité du couple, sexualité comprise, mais sans pesanteur, ni formalisme érotisant, ni vulgarité, évidemment. La vitesse du texte, c'est celle de Bataille ou de Cendrars, aussi maîtrisée. Les recours à Lacan et Dolto ne tordent ni ne retardent le récit, ils se justifient, sous-tissent du sens aux destins individuels.
Comme il y a, chez certains, prévention, voire détestation d'Angot, il faudrait organiser des lectures en aveugle, des blind tests littéraires. Je suis sûr qu'avec ce texte on aurait de grandes surprises.
« Quand il la serrait dans ses bras, c'était comme avant. Malgré le détachement, la souffrance, les épreuves. Pourtant les obstacles étaient déjà là. Entre une rencontre et une rupture, les gens prétendaient que c'était "l'habitude, la routine, l'usure, la perte du désir", ou au choix "le bonheur ne se raconte pas". Ce n'était pas ça, ils n'étaient pas passés du plein au vide sans raison, sans autre raison que l'habitude ou la routine. Sur la vie à deux, tout le monde mentait. Les films et les livres aussi.» (Christine Angot, Les Désaxés, p. 103)
Commentaires
1. Le vendredi 7 juillet 2006 à 09:43, par alain :
Pour Angot, pas de besoin de test anonyme, on voit tout de suite que c'est de la merde.
et ran, ainsi, après du silence.
"un critique est-il donc (...) une conscience à apaiser ?"
De qui, cette phrase ?
2. Le vendredi 7 juillet 2006 à 12:17, par k :
moi j'aime angot
ben oui
3. Le vendredi 7 juillet 2006 à 17:39, par Berlol :
Oh oh ! Retour d'Alain sur les chapeaux de roues...
4. Le vendredi 7 juillet 2006 à 23:05, par caroline :
Je veux bien participer au blind test à condition qu'il y ait une équipe médicale prête à intervenir. J'ai bien peur de faire un oedème de Quinck tant le produit est allergisant.
5. Le vendredi 7 juillet 2006 à 23:48, par grapheus tis :
Préventions contre (!) Angot en abondance, mais quand Berlol fait mention de la rapidité de l'écriture à la Cendrars, oh, que oui !
Dans "Les Autres", whouaafff !
« Ils sont dans des états fous furieux, pos-
sédés. Les joues en feu, le sexe en feu, dans
ces moments-là, ils ne sont que du sexe, du
sexe, que du sexe. Mais qui tourne en rond.
Au bout de deux heures, elle lui a fait un
geste en montrant sa montre. Puis au
revoir. Puis un baiser du bout des doigts. »
Et ce n'est pas de l'éjaculation précoce !
6. Le samedi 8 juillet 2006 à 00:42, par Berlol :
Évidemment, le commentaire pertinent au possible de Grapheus Tis était bloqué par le filtre (il l'avait d'ailleurs réécrit une seconde fois). Tout le monde aura vu pourquoi. Donc n'ayez crainte, si, à l'occasion, vous ne voyez pas apparaître votre commenaire tout de suite, je surveille le filtre...
7. Le samedi 8 juillet 2006 à 00:48, par Ev. :
Angot casse, broie, pulvérise le Discours Social sur le couple et recompose, file avec ses gravillons, un texte épuré au plus près de la rencontre avec l'autre qui est d'une nécessaire violence.
Angot est salutaire.
8. Le samedi 8 juillet 2006 à 01:15, par le consul :
mystère Angot. Elle a une phrase incroyable, un rythme étonnant (il faut l'entendre lire ses textes...) et pourtant c'est pas bien, parce que les thèmes sont abordés dans cette violence propre à l'époque pour faire chic et choc... C'est du gachis... on pouvait penser la même chose de Duras, sauf qu'elle a créé du mythe, elle. Pas sûr que Angot y arrive...
9. Le samedi 8 juillet 2006 à 01:37, par Berlol :
Violence propre à l'époque, peut-être, mais retournée sur l'époque comme un couteau dans la plaie, et pas pour "faire" chic et choc mais pour prendre date dans l'histoire des mœurs et du langage — d'où aussi que ça ne plaise pas, manque de recul, confusion entre image de l'auteur créée par les médias et contenu de l'œuvre que l'on évite de lire avec l'attention requise... Un nœud conflictuel pour longtemps.
10. Le samedi 8 juillet 2006 à 01:40, par k :
pas sur,
mais moi, je trouve plutot que justement "les dexasés"(livre que j'aime le moins d'angot) sont dans cette violence chic et choc de l'époque, trop net, bien écrit, fait pour plaire au plus grand nombre.
11. Le samedi 8 juillet 2006 à 07:22, par Mth Peyrin :
Angot dans un interview radiophonique : "J'écris pour mettre ce qu'il y a dedans dehors, un peu pour que les autres n'aient pas à le faire"... Posture sacrificielle ? Duras n'avait pas l'idée de se justifier ainsi, elle savait la posture de l'écrivain dangereuse, car exposée, tant à l'amour qu'à la destruction. Lucidités parallèles, complémentaires peut-être, à deux générations près ( si j'ai bien calculé ). Mais le mouvement semble identique, une sorte d'injonction intérieure à écrire le réel tel que perçu, au plus près du prélevé. Je n'ai aucun plaisir "littéraire" à lire Angot, gênée je suis, non pas par la violence - j'en ai lu d'autres - mais par cette immédiateté de l'image qui me la rend trop vite insupportable ( lieux de traumatisme réel obligent ) - mais c'est une femme que j'estime, parce qu 'elle défriche quelque chose d'important . Et elle se défend contre l'aveuglement... Et peut-être, mais là j'hésite un peu... qu'elle est de celles qui apprend quelque chose aux hommes et conséquemment aux femmes, qu'ils et elles ne souhaitaient pas forcément voir. Alors, c'est utile, sinon salutaire, selon ce qu'on avait avant dans la tête sur ces questions sexuelles.
12. Le samedi 8 juillet 2006 à 14:22, par caroline :
Ce qui est sûr, c'est qu'Angot elle fait couler de l'encre (si on peut dire ça quand on écrit un commentaire à un article)... C'est peut-être son seul talent.
13. Le samedi 8 juillet 2006 à 14:56, par k :
berlol si je vous dis marie nimier??????
14. Le samedi 8 juillet 2006 à 15:43, par Berlol :
Je vous réponds beurk !!!
15. Le samedi 8 juillet 2006 à 16:13, par k :
merci
16. Le dimanche 9 juillet 2006 à 08:10, par stubborn :
"Je me demande comment elle fait, Christine Angot, pour avoir à la fois une vision si incisive et une texture si ductile à la lire."
Je demande aussi.
ps : Vous passez parfois sur le site de Guy Birenbaum, non ?
17. Le dimanche 9 juillet 2006 à 11:02, par Berlol :
Euh... non. Pourquoi ? Il explique tout ?
18. Le mardi 11 juillet 2006 à 16:41, par stubborn :
Berlol, berlol, ça me dit quelque chose...
Déjà vu ce pseudo ridicule quelque part
That's why my little supposition,
le blog NRV peut-être ?
Ou ?
Ah ah...
Je cherche et ne trouve pas, arrgh.
Voilà, vous savez tout.
19. Le mardi 11 juillet 2006 à 16:43, par stubborn :
tiens, j'avais oublié "me".
Je ME demande aussi.
Donc.
20. Le mardi 11 juillet 2006 à 16:55, par Berlol :
Le blog NRV, c'est quoi ? Parlez en clair, ou offrez-moi un décodeur. Et puis, vous n'avez pas répondu à ma question, sur Birenbaum ? J'y suis passé voir, oui, c'est pas mal... mais bon.
21. Le mercredi 12 juillet 2006 à 04:01, par stubborn :
Désolée. Le Blog de Guy Birenbaum qui n'explique rien, pas le genre du garçon, est dit aussi le blog NRV.
En fait, j'ai peut-être du vous lire sur le blog de Sébastien Fontenelle, Vive le Feu. Je ne sais pas. Pas grave.
Je trouve vos notes bien, je passerai donc vous lire de temps à autre.
Bonne journée.
22. Le mercredi 12 juillet 2006 à 19:43, par Berlol :
Vous êtes toujours la bienvenue. Chez Fontenelle, en effet, j'ai pu laisser quelques traces. J'aime bien le ton de ses billets.
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