Encore une grosse journée sur un dossier administratif. Épuisant (mais je vois le bout du tunnel) (oui, je dirai un jour ce que c'est que ce dossier, patience...). Une petite heure de détente avec David au Downey pour un hambourgeois. Hésitant à sortir, une Japonaise se ravise et vient vers nous, nous parle timidement en français pour nous demander si nous le parlons, s'excuse de nous déranger, nous dit qu'elle est traductrice et qu'elle ne savait pas s'il y avait des Français par ici, nous lui sourions et nous apprêtons à expliquer, décliner notre identité mais elle s'excuse encore, ne veut pas nous déranger et se retire, puis sort avec son amie. Nous avons à peine eu le temps de lui dire qu'on se reverrait peut-être, ici même, que ce serait avec plaisir. Des politesses, comme ça, mais normales avec quelqu'un qui vient nous parler notre langue. Et puis comme elle était ravissante...

Dans le train, la nuit tombe, du sale temps, champs et montagnes semblent comme steppes inhospitalières. Mon voisin est civilisé, il a acheté une bière et des cacahuètes au chariot de passage mais il n'a pas éclaboussé en l'ouvrant, il n'a pas poussé des haaa après chaque gorgée et même quand il a eu fini je n'ai eu à souffrir d'aucun remugle. C'est rare. De mon côté, j'envoie un courrier à T. par téléphone portable pour la prévenir de mon retard, puis je continue les Désaxés sans m'endormir... La tension ne se relâche pas. Je me demande comment elle fait, Christine Angot, pour avoir à la fois une vision si incisive et une texture si ductile à la lire. Beaucoup de parataxe, mais peu de redondance. Des changements de point de vue mais jamais de coq-à-l'âne. De la justesse psychologique mais pas de psychologisme. Ce que d'aucuns n'obtiennent pas en dix pages d'ambiance de couple, elle l'instille en trois dizaines de mots. Avec ça, on est dans l'intimité du couple, sexualité comprise, mais sans pesanteur, ni formalisme érotisant, ni vulgarité, évidemment. La vitesse du texte, c'est celle de Bataille ou de Cendrars, aussi maîtrisée. Les recours à Lacan et Dolto ne tordent ni ne retardent le récit, ils se justifient, sous-tissent du sens aux destins individuels.
Comme il y a, chez certains, prévention, voire détestation d'Angot, il faudrait organiser des lectures en aveugle, des blind tests littéraires. Je suis sûr qu'avec ce texte on aurait de grandes surprises.

« Quand il la serrait dans ses bras, c'était comme avant. Malgré le détachement, la souffrance, les épreuves. Pourtant les obstacles étaient déjà là. Entre une rencontre et une rupture, les gens prétendaient que c'était "l'habitude, la routine, l'usure, la perte du désir", ou au choix "le bonheur ne se raconte pas". Ce n'était pas ça, ils n'étaient pas passés du plein au vide sans raison, sans autre raison que l'habitude ou la routine. Sur la vie à deux, tout le monde mentait. Les films et les livres aussi.» (Christine Angot, Les Désaxés, p. 103)