La semaine dernière, avec Clotilde, on devisait de Pour Sganarelle de Romain Gary. Avec clin d'œil, je glissais comme ça dans la conversation qu'on était tranquille de ce côté-là, ces temps-ci. Je voulais dire dans la querelle Molière-Corneille. J'avais en tête non seulement les médiatiques charges à étripe-chevaux de 2003-2004, par exemple entre Dominique Labbé et Georges Forestier, dans la presse ou à la radio, mais aussi les débats et les invectives au sein de LITOR dont les archives n'étaient pas encore ouvertes (dans les liens suivants, chercher "moli", c'est le plus simple ; désolé pour l'aspect brut, si quelqu'un veut du texte propre, me demander), ou incidemment aux JADT de Louvain, et par suite Étienne Brunet chez Texto ! (reprenant une intervention au séminaire d'Hubert de Phalèse en avril 2004). (Là, attention tout de même, si on veut bien faire pour recoller les morceaux, il faudra encore plus de temps que ce dont dispose habituellement un universitaire au Japon...)
Or, que m'éberlué-je tout à l'heure quand, sous la plume d'Éric Dussert (qui vient — je jure que c'est une coïncidence — de mettre un commentaire sur le JLR du 29 juin), je lis qu'un risque majeur de rallumer les feux va se présenter sous peu avec la publication des dossiers de Pierre Louÿs en octobre. Car bien avant les Labbé et leurs calculs à la louche, un maître du raffinement y avait consumé ses dernières années, avais-je lu il y a fort longtemps, quand je fréquentais assidument les fin-dixneuviémistes.
L'alamblogué se croyait-il un premier avril ? Semblerait bien que non, et qu'il soit plutôt bien informé. En tout cas après la scie du ballon rond et avant le duel entre Ségolène et Nicolas, vous reprendrez bien un peu de Molneille & Cornière ?
Nota Bene : le site du Centre de recherche sur l'histoire du théâtre que dirige Georges Forestier à la Sorbonne (et qui abritait une réfutation de Labbé) est en reconstruction...
Perso, ce dont je me réjouis, c'est surtout que l'on reparle de Pierre Louÿs...

Voilà, mon heure est largement passée. Comme je n'ai pas de cours demain, je vais m'autoriser une petite rallonge pour évoquer le surcroît de plaisir de lecture de Clara Stern, ce matin, dans le shinkansen et dans le métro de Nagoya avant d'aller faire passer des examens à des étudiantes échancrées par le retour des chaleurs. Le point paroxystique dont je parlais je ne sais plus quand et à partir duquel je lis un livre beaucoup plus vite, non pour arriver à la fin et en quelque sorte m'en débarrasser, mais parce que tous ses mécanismes d'écriture me sont acquis ou m'ont dompté (ou pour pouvoir au plus tôt contempler par l'esprit la totalité du texte lu, l'effeuiller, me renfiler l'incipit, voire lutiner quelques pages centrales à la recherche d'un détail salé), ce point-là est venu très tôt pour ce livre et j'avale maintenant sans ciller les proustoïdes phrases articulées comme des équations de biochimie, qui sont peut-être — qui sait ? — les équations de l'amour...

« Saisissant alors tout le parti qu'il y avait à tirer de la situation, je cédai à leurs prières conjointes et, m'astreignant à maintenir sur mon visage l'expression pathétique que je venais de lui donner, déclarai avoir perdu tout espoir quant à la possibilité que cette femme, que je prénommai au débotté Véronica, s'offrît à moi. "Mais tu continues malgré tout à la fréquenter, non ? me demanda Clara. — Certes. La raison me commanderait pourtant de cesser toute relation avec elle, car son indifférence à mon égard m'est une souffrance, mais, vraiment, je ne peux m'y résoudre. Je ne saurais expliquer pourquoi. Peut-être y a-t-il enfoui en moi quelque désir de souffrir, ou plus exactement de m'amender par la souffrance en m'exposant à mon tour aux tourments que j'ai infligés à toutes ces femmes qui m'ont aimé et que j'ai ignorées pour la plupart, voire méprisées pour certaines, me contentant de les baiser, pour les abandonner aussitôt fait. — Cette femme serait ainsi, si je puis dire, le bras armé de son sexe, commenta Clara. [...]"» (Éric Laurrent, Clara Stern, p. 82)
La scène s'achève « lorsque son mari, laissant tomber avec fracas son poing sur la table, s'exclama dans un brusque transport euphorique, légèrement amorti par le morceau de pain avec lequel il venait de faire disparaître de la surface de son assiette d'ultimes traînées de sauce, et dont sa bouche était emplie : "Houmpf ! Putain, de l'ail ! Il y a aussi de l'ail !"» (Ibid., p. 83)