Journal LittéRéticulaire

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jeudi 31 août 2006

Bien titiller du contentieux

D'habitude, c'est moi qui lui téléphone. Alors, quand T. m'a appelé ce matin, je me suis dit qu'il devait y avoir du nouveau. Et en effet, avec toutes les infos que je lui avais envoyées, elle a téléphoné au ministère japonais des transports, à British Airways, à je ne sais quels bureaux de la consommation, elle a signalé diverses pratiques peu recommandables de British Airways (comment British Airways essaie de s'arranger des mesures antiterroristes), des pratiques qui affectent, fait-elle découvrir, une petite centaine de citoyens japonais sans valises... Et elle a obtenu des bureaux de British Airways Japon la précieuse référence de ma valise égarée entre Londres et Paris (qui n'est bien sûr PAS le tag bagage délivré à Narita), celle qui permet d'accéder au service Worldtracer, référence que je n'avais pas pu obtenir de Paris parce qu'aucun numéro de téléphone du service concerné n'a jamais répondu à un des cent ou cent cinquante appels depuis six jours ! (Voir billet de lundi.)
Parce qu'il n'est pas concevable au Japon qu'une entreprise ne réponde pas au téléphone. Parce que le Japon est un pays où le service client est extrêmement important. Et parce que T. aime bien titiller du contentieux.
Ceci dit, ça ne change pas grand-chose. Cette référence me permet de vérifier que mes adresses et numéros de téléphone au Japon et en France sont corrects, ce qui est déjà une bonne chose. Mais elle ne permet pas de localiser mon bagage. Ni de savoir quand on me le rendra...
(Je ne vérifierai d'ailleurs cela que ce soir, quand j'aurai réparé la connexion, câble seulement, qui ne fonctionnait plus depuis ce matin, sans qu'on sache pourquoi... On testera d'ailleurs de l'attente téléphonique et de l'aide en ligne de Noos et c'est pas du joli joli...)

Ai reçu le livre (merci !) de Jean-François Paillard, Pique-nique dans ma tête, aux Éditions du Rouergue. À suivre...

De la bûche à la bouche.
Pour l'heure, il fait beau, pas besoin de parapluie, je sors en emportant l'ordinateur, en vue de trouver du wifi quelque part. Du bus 47, j'aperçois le restaurant la Bûcherie, près de la librairie Shakespeare & Co., qui est un des noms signalés par Bikun à qui j'ai demandé tout à l'heure de regarder ça pour moi dans le web (en fait, ça n'avait rien à voir, il m'avait signalé un café rue de la Bûcherie, carrément de l'autre côté du square...). J'y vais, demande s'ils ont du réseau (Ozoneparis.net), on me dit que oui et je prends un chocolat chaud et ça marche, gratuitement (etc., voir commentaire d'hier).
Plus tard dans l'après-midi, au Bastille, j'aurai de l'Ozone payant mais prendrai un gratuit du coin... Ce sera avant de voir Lorenzo Soccavo pour premier contact et discussion technique, puis Jean-Paul Collet, l'ami libraire de La Boucherie, qui me permettra, lui, d'utiliser directement son ordinateur pour vérifier les commentaires et le spam (pas beaucoup ces jours-ci alors que juillet-août ont été assez pollués, quelques commentaires ayant même réussi à s'incruster dans les fils RSS avant nettoyage).

« Tout concorde : les pièces sont vides, rien ne laisse supposer qu'il s'agisse d'une autre situation que celle d'un homme visitant un appartement dans le but de l'acheter, accompagné d'une employée de l'agence immobilière. De plus, je n'avais rien d'autre à faire avant le coup de fil de mon ex-beau-père et il se peut que j'aie pris rendez-vous, l'aie oublié, mais que mes pas inconscients m'aient conduit ici, le cerveau développant des qualités d'agenda derrière moi, un ensemble de choses arrive dans mon dos.» (Alain Sevestre, Le Slip, Éditions Gallimard, 2001, p. 39)

Avec Alain au Mazarin, angle rues Mazarine et Jacques Callot. Ici, c'est lui qui fait du vélo, c'est son Kagurazaka, son Saint-Martin à lui. Pour notre deuxième fois, j'ai apporté Le Slip, commencé dans l'avion. Il ne déjeune pas. Dédicace pendant mon entrecote. Conversation inrendable, agréable. Tout y passe. En partie sur l'ellipse. Puis on se quitte. Il ne m'invite pas pour le soir, au même endroit. Ce n'est pas bien grave. Et puis il a peut-être de bonnes raisons pour cela.

Tiens, puisque j'ai soirée libre, récupération et mise en ligne des dernières entrées du Lexique de l'actuel de Pierre-Marc de Biasi, avec toujours de quoi faire tourner les méninges. Je crois que c'est fini pour cet été puisque la grille de rentrée de France Culture est prête...

mercredi 30 août 2006

Beaucoup plus indisciplinés que les bus ou les touristes

Malgré le peu d'heures de sommeil, je ne m'en sors pas trop mal. Deux trois appels aux numéros de British Airways, histoire de dire que c'est fait et que rien n'a changé de ce côté-là, douche, et me voilà prêt.
Déjeuner au Rostand (où il n'y a presque personne (les m'as-tu-vu habituels sont-ils encore en vacances ?)), avec un ami, Éric, rencontré quand il faisait sa coopération à l'Ambassade de France de Tokyo, disparu le temps de faire une thèse sur l'éloquence révolutionnaire (quel beau titre), réapparu il y a quelques mois avec un poste de prof à Kyoto. Tranquille comme je le retrouve, il vient quand même de traverser la Chine, la Mongolie et la Russie en Transsibérien, avec des arrêts à Ulan Bator, Krasnoïarsk et Irkutsk... Et il me parle de ça avec intensité et calme, sans faire état de notable difficulté, comme on irait de Bastille à Montparnasse en passant par l'Île de la Cité, ou comme je vous parle de faire Kagurazaka-Ginza en vélo. Il a presque plus de mal ces jours-ci à finir un article sur Stendhal.
La salade gourmande est très bien.
Venu à pied de Saint-Denis, via la gare de Lyon où il a déjeuné avec un copain, Bikun nous rejoint devant les grilles du Luxembourg. Éric et lui se souviennent vaguement s'être croisés à Tokyo. On est comme trois papys se chauffant sur le muret pendant que d'énormes nuages passent en tous sens, beaucoup plus indisciplinés que les bus ou les touristes.

Après avoir fait le tour de l'offre des cinémas du quartier de l'Odéon et de notre temps libre, Bikun et moi nous décidons pour Le Vent se lève, de Ken Loach. Le titre original, c'est quand même autre chose : The Wind that Shakes the Barley (Le Vent qui secoue l'orge). Mais comme les Français ne doivent pas trop savoir ce qu'est l'orge, ou que ça les fera penser à whisky ou à sucre d'orge, et que le film est tout sauf énivrant ou sucré, c'est peut-être mieux comme ça : le vent de la révolte se lève... et on ne sait pas où il va aller ni quand il va s'arrêter.
C'est un film ahurissant, qu'on prend à froid (rien lu dessus) en pleine figure. On sort de là décomposé, livide, pas tout à fait sûr d'avoir vu un film, comme on dit. Débats d'idées et combats sont rendus avec même force et clarté, c'est ça qui en fait un grand film. À la fin, leur désespoir est le nôtre, devenu existentiel. Seul bémol pour moi, ça fait encore un film qui exploite le thème, quand bien même véridique, des frères qui s'adorent et deviennent ennemis.

mardi 29 août 2006

Poids fous de se croire quelqu'un

C'est merveilleux. Je reviens vingt-cinq ans en arrière. Il est trois heures du matin. J'ai dormi une heure et me suis réveillé parce que j'allais avoir du mal à digérer, qu'il valait mieux rester à la verticale. J'écoute Radio Nova sur un vrai poste de radio et j'écris. Le programme musical est somptueux, cette nuit. Comme il y a très longtemps. C'est merveilleux, je reviens en arrière.

Je le dois à Cécile et à Marguerite. Et aussi à Christine. Ou à deux Christine. Ou trois.
À Cécile avec qui j'ai déjeuné de pâtes, rue Saint-Jacques, alors qu'il pleuvait sur Paris et avec qui la conversation est agréable et fournie, connivente depuis la première fois, depuis ses premiers commentaires au JLR. À Marguerite, avec qui j'ai excellement dîné Au bon Accueil, rue Montessuy, après un superbe coucher de soleil que j'ai encore reçu comme un signe (païen) entre l'église Sainte-Cécile et la rue Saint-Dominique, et avec qui la conversation est agréable et fournie, connivente aussi depuis la première fois au dîner organisé par Christine à l'Argo, à Tokyo.
Je ne les mets pas en concurrence. Je m'excuse si on pourrait le croire. Il faut relire. Il n'y a pas de concurrence, c'est un hasard du calendrier. Un hasard provoqué. Ce sont des rencontres littéraires, qui deviennent de la vie. Nous parlons de littérature au milieu d'autres choses, et c'est notre vie qui s'y joue. C'est ce qui m'amène à la deuxième Christine, Angot.
Ne dormant pas, pour être plutôt vertical qu'horizontal et que la digestion vienne, j'ai lu une heure Rendez-vous, quelques dizaines de pages. Apparemment, je ne lis pas le même livre qu'Assouline dont j'ai dit déjà la vulgarité du billet y consacré. Il a relevé des choses du livre en effet, mais il n'a pas dit comment elles s'inscrivaient, à côté de quoi ou contre quoi, et comment alors ça faisait du sens tout différent de ce qu'il a extrait (non, il a fait un mauvais jeu de mots sur verge, a parlé des 400 pages à se cogner, a reproché des conventions bourgeoises du roman qu'il utilise lui-même à fond dans ses propres textes, etc.). C'est ça, la vulgarité, de ne pas sentir ce qu'il ne faut pas départir, de croire qu'on peut tout bouger comme on veut, pour servir à des trucs qu'on a à dire soi. Ou rien à dire, juste nuire. Le manque de finesse. Les gros sabots de la république des livres. Qui devient la raie publique où tout le monde se délivre de dizaines de commentaires tous plus inutiles les uns que les autres, infinie queue des caudataires qui se défoulent. Et disant cela, je pourrais être vulgaire, mais je ne le crois pas, ou pas de la même façon.
Bref. Impressionnant début de Rendez-vous, où la narratrice passe au niveau spéculaire suivant, celui où elle est auteur invitant un admirateur bien plus âgé qu'elle à une lecture, qui la reconnaît donc avant tout comme un écrivain avant de devenir son amant et de se mettre en concurrence avec son père pour la faire jouir. Perversion spéculaire qui provoque un choc qui lui fait intégrer, comme dans un jeu vidéo, le niveau supérieur de sa vie.

« Aucun ne s'était jamais mis en compétition avec mon père, et aucun ne l'avait donc délogé. Lui, le banquier, l'avait fait, le faisait, ce n'était donc pas une question d'admiration [...] J'avais d'ailleurs fait un rêve magnifique quelques jours plus tôt. Dans mon rêve, je me réveillais le matin dans ma chambre et je m'apercevais que tout l'appartement était jonché de pétales de fleurs. J'avais tout de suite compris le sens : la défloration. Tous ces pétales de fleurs qui jonchaient mon appartement signifiaient que j'avais enfin été déflorée. Le banquier m'avait déflorée, ce qu'aucun de mes précédents amants n'avait réussi à faire sur un plan abstrait.» (Christine Angot, Rendez-vous, Flammarion, 2006, p. 26)

L'important est bien sûr / sur un plan abstrait. Par les hasards du calendrier d'un homme sans valise, qui prend sa malle en patience comme me l'a écrit Jean-François Paillard, il n'y en avait que pour des femmes, aujourd'hui, et je n'ai pas pu voir Bikun comme je le lui avais pourtant proposé. Qu'il m'en excuse. Je n'aime pas décommander, ni déplacer, c'est vulgaire. Quand il m'arrive de l'être, je le regrette profondément.
Mais il y a plus malheureuse que moi, comme me l'a écrit quelqu'un d'autre en m'envoyant l'info de cette athlète handicapée allant à une compétition et dont la prothèse a été perdue par British Airways, parce que, du fait des mesures de sécurité, British Airways a forcé cette femme à se séparer de sa prothèse pour embarquer.
Nous sommes tous embarqués, mais il y en a dont l'intégrité du corps est plus menacée que d'autres. Et où en arrive-t-on dans l'irrespect des personnes ? J'espère que British Airways fera faillite. Comme moi, T. que j'ai appelée de l'Opéra où je passai dans l'après-midi n'a aucune compassion suite aux explications que quelqu'un du service réservation de British Airways a bien voulu me donner ce matin par téléphone sur le plus grand déréglement de bagages jamais vu dans l'histoire, sur le fait que les employés, et même les managers, disait-elle, travaillent jour et nuit, sont épuisés, pour réacheminer vingt ou trente mille valises accumulées par l'over-réaction des autorités britanniques et l'under-réaction de la compagnie aérienne. Qui aurait dû embaucher, du jour au lendemain, des dizaines de personnes ne serait-ce que pour répondre au téléphone. Car qu'est-ce qu'on dit aux gens, sur un plan abstrait, en ne leur répondant pas ? Vous n'êtes rien, des fétus, des poids, peanuts, des poids fous de se croire quelqu'un...

lundi 28 août 2006

Passé le portillon, son long imper

La matinée s'est perdue comme ça, téléphoner, attendre, chercher sur le web. Faire tout ce qui est en mon pouvoir pour joindre British Airways, service bagages. Et l'idée naissante que s'il y a réellement organisation d'un système d'évitement du contact contentieux de leur part, c'est une faute grave... Mais il faut le prouver... Et le faire enregistrer par une autorité... Pas sûr que ce soit à ma portée... À suivre.

Bas-fonds touchés, après déjeuner... Jusqu'à ce que je me décide à sortir. Après tout, j'ai acheté un coupon orange hebdomadaire. À moi Paris by bus !

Je suis à peu près sûr — si incroyable que cela puisse paraître — d'avoir aperçu Patrick Deville, juste à la fin de la pluie. Il arrivait peut-être de Saint-Michel, s'est engouffré dans l'escalier du métro Odéon, avec des sacs... J'allais le rejoindre et lui adresser la parole mais des voitures m'ont empêché de traverser le boulevard Saint-Germain à temps, et quand je suis arrivé en haut de l'escalier, il avait déjà passé le portillon, son long imper se tournait, se soulevait dans le mouvement, partait. J'ai pensé que ce n'était pas la peine de le poursuivre, que ce n'était pas le bon moment pour une rencontre.
Or, justement, parmi les livres que j'allais chercher chez Gibert, il y avait Pura Vida, que j'ai finalement trouvé à la librairie Compagnie. Je n'ai d'ailleurs acheté que ça, problème de bagages oblige...

Puis le 87 jusqu'au bout, Champ-de-Mars, et retour. Lire un peu, regarder le paysage urbain, suivre des passants des yeux, le soleil, les nuages. Puis autre itinéraire jusqu'à place d'Italie pour chercher des polos (solution plus économique et plus pratique que les chemises), mais je ne trouve pas ce que je veux au Printemps. Je trouverai aux Galeries Lafayette de Montparnasse.
Ramener ça à la maison, me délester un peu et repartir vers Odéon, en deux bus, pour aller au cinéma. Séance dans moins d'une demie-heure, hop, un sandwich.

Pour un peu de douceur et de légèreté dans ce monde épais, un film sur la musique classique. Un peu de Bach et surtout, oui, du Chostakovitch. Mais la diabolique et edmond-dantèsque Tourneuse de pages réserve des surprises. La grande bourgeoise grande pianiste qu'incarne Catherine Frot n'en sortira pas indemne, si on peut appeler ça en sortir.

« Le petit jeune homme boitillant traîne sa gloire et son orgueil fracassés au fond de l'une des baraques, dernier palais d'où peut-être il chasse, comme je me plais à l'imaginer, à l'instant de l'abandonner à son sort dix fois mérité, quelque tapir ou tamanoir réfugié de la pluie tropicale. William Walker arme son pistolet. C'est le 2 septembre 1860. Après tous ces échecs, lorsque demeurent au bout de sept ans de combat l'excuse et l'héroïsme sans doute d'avoir tenté l'impossible, il connaît maintenant l'endroit de l'Amérique centrale où bientôt s'achèvera sa déroute.» (Patrick Deville, Pura Vida, Vie & mort de William Walker, Seuil, 2004, p 16.)

J'attends toujours !

C'est assez invalidant. C'est aussi pas mal déprimant. Mais c'est surtout rageant. Non pas tant d'un point de vue personnel ou intime (les affaires qui manquent, les cadeaux non distribués, le temps perdu) que d'un point de vue éthique ou social.
On peut supposer que des personnes s'occupent activement de retrouver et d'acheminer les bagages égarés et retardés. On peut aussi penser qu'ils s'en foutent royalement, parce que ça ne rapporte rien et parce que ça n'aura aucune incidence. Il n'est pas possible de le savoir. En effet, la compagnie British Airways s'est rendue injoignable, sur le sujet des bagages, tout en donnant toutes les apparences de la disponibilité (reliability) : numéros de téléphone, de fax, adresse web... Mais : le téléphone ne répond pas, le fax n'appelle pas de présence simultanée et la page web n'est qu'une façade (d'ailleurs, on ne m'a pas donné à l'aéroport de référence me permettant d'utiliser le service de traçage des bagages).
Tout d'abord, le numéro de téléphone du service bagages de British Airways à Roissy, le 08.00.18.10.00, délivre en boucle le message suivant : "Bonjour, toutes les lignes de votre correspondant sont occupées. Veuillez rappeler ultérieurement. Hello, all the lines of your correspondant are busy. Could you, please, call back later." Il ne s'agit pas d'un message d'attente mais d'une demande de rappel, ne donnant aucune autre solution et mettant celui qui appelle à la disponibilité du service. Le message ne contient aucune forme d'excuses. Au contraire le pluriel des "lignes" occupées montre combien ce service est occupé, sans doute à des choses d'une grande importance, et n'est donc pas disponible pour votre petite personne. On est là devant une façade, un artifice.
Ensuite le numéro de British Airways en France, à La Défense, qui n'est pas indiqué sur le document que l'on m'a donné à l'aéroport mais que j'ai trouvé, avec la même adresse postale, via le web, le 0825.892.892. Ce numéro avait samedi et dimanche le même message que le précédent. Ce lundi matin, c'est différent : plusieurs séquences préenregistrées s'enchaînent automatiquement, avec des différences de voix et sans doute des possibilités de modulation. Voici l'enchaînement de ce matin : "Votre appel a été transféré à une messagerie vocale... La boîte vocale appartenant à... est pleine... Ne quittez pas, on va vous répondre dans quelques instants... Nous sommes désolés mais aucun standardiste n'est disponible pour vous répondre en ce moment... J'attends toujours. Pour couper la communication, pressez le 1, pour appeler un autre numéro, pressez le 2... J'attends toujours. (idem)... Nous regrettons que vous ayez des difficultés. Veuillez réessayer un peu plus tard. Au revoir !" (Et ça coupe.)
On constate le même rabaissement du client par le degré d'importance de l'occupation du service (aucun standardiste n'est disponible). Ce qui diffère du message du numéro précédent, c'est qu'ici on laisse croire à la possibilité de joindre quelqu'un, ou de laisser un message... mais la boîte vocale est "pleine" (de messages importants qui de toute façon auraient à être traités avant le vôtre, dans l'éventualité où vous auriez pu en laisser un). On vous propose même gentiment d'arrêter de nous faire ch... en coupant vous-même la communication. L'hypocrisie atteint un sommet avec ce Nous regrettons que vous ayez des difficultés, puisqu'aucune possibilité visant à résoudre, voire seulement exposer ces difficultés n'est offerte. D'ailleurs, comment savent-ils que j'ai des "difficultés" ? Ils sont partis du principe que toute personne qui essaie de les appeler le fait parce qu'elle a des difficultés et ils ont concocté cette réponse qui signifie qu'ils n'ont aucune intention de résoudre ces difficultés. Cette phrase signifie donc précisément : "on se fout complètement de vos difficultés".
Le vrai langage qui nous est tenu apparaît d'ailleurs dans la phrase : J'attends toujours. En effet, moi, qui vous appelle, j'attends toujours. Ou bien je me décris en disant que j'attends toujours, oui, c'est vrai, comme vous dites, j'attends toujours. Mais en réalité, ce n'est pas moi qui le dis, c'est la voix préenregistrée, qui n'est pas ma voix, qui est une voix qui représente ce service de British Airways, et qui me dit qu'elle attend toujours. Mais que peut-elle attendre ?, me demandé-je, sinon que j'obéisse à son injonction de raccrocher ! Foutez-nous la paix, dit-elle en substance, raccrochez ! Alors, j'attends toujours ! Ma parole, mais quel boulet ! Vous êtes bouché ou quoi ?

L'appelant qui est chez lui et qui n'a qu'une ligne de téléphone, lui, est tiraillé : s'il essaie d'appeler différents numéros et de rester en ligne en attendant une hypothétique réponse, il se prive de la possibilité d'être appelé. Et s'il attend que le téléphone sonne sans rien demander à personne, aucune pression de quelque ordre ne risque de peser sur le service de réclamation. Que faire ?

Je demande à toutes les personnes de bonne volonté qui lisent ce billet de le faire connaître autant que possible dans le but de dénoncer cette hypocrisie, voire d'obliger British Airways à répondre réellement à ses obligations de service. Je souligne que tout le monde est concerné puisque ce type de façade peut être installé par toute entreprise commerciale qui ne souhaite pas réellement répondre aux réclamations légitimes de ses clients.

dimanche 27 août 2006

Il faut avoir plusieurs solutions sur soi

Pour aller à la gare d'Austerlitz et au déjeuner familial (partiel, tout le monde n'est pas là), je traverse le jardin des Plantes dans la cour duquel un étrange dinosaure, vaguement nikidesaint-phallesque, est venu s'installer. Il plaît beaucoup aux enfants. Puis la roseraie, que les sillages des joggers empuantissent.

Chez ma grand-mère, où je suis allé rechercher quelques affaires, que je ne trouve pas, je mets la main sur une pile de revues Minuit gondolées, partiellement moisies, collées entre elles. Sans doute un petit dégât des eaux dans un carton. Je les enveloppe et les emporte, ainsi qu'un Cahier noir de Forez, une étude sur les Contes de Madame d'Aulnoy que T. aura plaisir à revoir, un petit poste de radio...
Puis je m'en vais retrouver Bikun devant la fontaine Saint-Michel. Nous marchons un peu en devisant, passons place Monge pour déposer mes affaires. Il fait assez bon quoique l'on sente le temps changeant, il faut avoir plusieurs solutions sur soi. Ce qui n'est pas commode dans mon cas. On se décide à aller au cinéma, si une séance veut bien de nous. Allons jusqu'à Odéon.
Selon Charlie dans moins de dix minutes, parfait. Film dense sur une base de croisements d'aventures masculines au sein d'une petite ville de province. Un fond à la Chabrol, une trame à la Belvaux, mais un film bien de Nicole Garcia dans la façon de regarder les joies, les déboires et les hésitations des hommes, avec des silences éloquents (notamment celui de l'enfant Charlie qui joue pivot narratif) et des relations sociales bien frappées (Bacri excellent en maire, Magimel tout en retenue, Poelvoorde en sous-truand foireux que sauve le gong et le boomerang...
Je ne peux pas m'empêcher de voir ce film — outre ses évidentes qualités intrinsèques — comme une sorte de réponse (cinématographique, esthétique et en acte) au Huit femmes d'Ozon : sept hommes, filmés en décor naturel, dans des histoires vécues en direct, objectent assurément quelque chose à ces huit femmes faites de paroles dans un décor théâtral.

Au début du film, le maire de la ville fait une remarque désabusée sur les voyages des romanos, que l'on a autorisés à s'installer à l'écart de la ville. Quand on lui dit qu'au moins eux ils voyagent (sans doute par rapport à l'encroûtement provincial), il se demande s'ils partent vraiment quelque part puisqu'ils restent toujours entre eux. C'est très bref, très pertinent.

Bikun et moi discutons de divers aspects du film en prenant le métro juqu'à Saint-Denis, chez A. et Dom, où Bikun a pris ses quartiers d'été. Joyeux dîner de retrouvailles où il est question de Japon, de personnel des institutions culturelles, de T., des bagages et de la cuisine... Car on me fait manger excellemment : artichaut vinaigrette, charcuterie supérieure, filet mignon à l'aigre-doux, plateau de fromages et tarte aux pommes. Chacun y a mis du sien... et découvrira sans doute dans la nuit les qualités ventilatoires de l'artichaut.

samedi 26 août 2006

Satisfaction à l'heure pile et sans se mouiller

Pas de valise, donc, pas de pyjama, pas de rasoir, pas de linge de rechange et... pas de cadeaux pour les proches. Et au numéro de téléphone des bagages de British Airways, pas de réponse. Bien sûr, devrais-je dire, tant il est évident que cela doive mal fonctionner. C'est ce que je ne voudrais pas avoir à dire mais que je suis bien obligé de constater. J'appelle 50 fois, entre diverses activités matinales, et c'est tantôt occupé rappelez ultérieurement tantôt libre et sans réponse. Mais c'est samedi, bien sûr, et demain dimanche !...

En sortant, suis presqu'arrosé par un nettoyeur de rue muni d'un karcher géant (j'en verrai plusieurs autres dans la journée — Paris semble hystériquement nettoyée, ce qu'Isabelle confirmera plus tard...). Au Monoprix des Gobelins pour le minimum vital. Une carte de téléphone (pour continuer mes tentatives d'appel) après dix minutes de queue dans un tabac surenfumé de joueurs de divers jeux de La Française des jeux — l'espoir fait vivre... l'Etat.
Plus loin, j'achète Les Inrockuptibles, avec un supplément de 18 extraits des meilleurs livres de la rentrée, disent-ils, et Christine Angot en couverture. Elle a bonne mine. Je lis son extrait et comme d'habitude, j'accroche tout de suite. Je n'ai pas de problème avec la textualité d'Angot, au contraire.

Rendez-vous avec Cécile devant le MK2 Bibliothèque — chasse aux nuages en l'attendant. L'exposition consacrée à Michel Butor est très belle et très bien faite, très décomplexante, elle rend compte du foisonnement butorien et donne envie de s'y plonger (alors que la longueur de sa bibliographie déconcerte). Tout près de l'exposition, l'achalandage de la librairie en Butor est surprenant, sans doute pas mal d'ouvrages très difficile à trouver ailleurs. Avis aux amateurs... Hélas pour moi, ce n'est pas le moment d'accumuler du poids. Je prends deux catalogues de l'exposition et, à l'autre bout de la librairie, l'unique exemplaire de Rendez-vous.

Cécile et moi allons grignoter quelque chose de chinois rue de la Roquette en attendant l'arrivée d'Isabelle — l'Isabelle de Zazieweb, bien sûr. N'ayant aucune nouvelle de ma valise, s'ajoute au plaisir de nos retrouvailles au Café de l'Industrie la nécessité d'obtenir un rasoir (et un rasoir électrique car il ne m'est plus possible depuis longtemps d'utiliser autre chose), ce qui nous décide à traverser bavardeusement le Marais jusqu'au Darty de la place de la République, où j'obtiens satisfaction à l'heure pile (et sans se mouiller, une ondée s'étant abattue) de la fermeture !

Quelque peu fourbus par la marche, on ne résiste pas à la proposition de monter voir le nouvel appartement d'Isabelle (c'est entre chien et loup, avec vue imprenable quoique distante, sur la Tour Eiffel, Beaubourg et le Sacré-Cœur, et des petites rues de mon enfance, là, juste en bas, du temps où grand-mère habitait rue Volta...).
Et pendant qu'on y est (et que la maîtresse de maison n'a plus guère envie de sortir), on dîne à quatre à la bonne franquette (j'ai même l'honneur de découper le canard rôti) en causant réseau, souvenirs de Cerisy, contacts gardés, évolutions actuelles du web, comportements aberrants de commentateurs dans divers sites, fausseté de la plupart des restaurants japonais de Paris, et accessoirement du Japon ou de mes mésaventures britishairwaysques.

vendredi 25 août 2006

C'est combien, le mot, maintenant ?

Bien arrivé Monge STOP
2 heures de retard dès Narita (enregistrement des bagages) STOP
Londres Heathrow, bus spécial pour aller au vol de Paris STOP
Encore une heure de retard en sus STOP
Et à l'arrivée pas de valise STOP
Heureusement que j'avais tout le matériel informatique avec moi ! STOP
Serai livré entre demain et dans une semaine ! STOP
Me rappelle les récents ennuis de Bikun... STOP
Taxi sympa et très beau coucher de soleil STOP
Les détails et la suite, demain... STOP
(73 mots, mais c'est combien, le mot, maintenant ?)

Complété le 1er septembre.
Films vus dans l'avion : The Sentinel (bien, dans son genre, sans plus) et Failure to launch (de toute évidence, réalisé sur la base du Tanguy de Chatiliez, le trentenaire qui ne veut pas partir de chez ses parents, mais à la sauce américaine, il passe son temps à faire du VTT, de la pêche sous-marine, du paintball ainsi que divers autres sports, et ses parents embauchent une psychologue qui doit le séduire pour le détacher d'eux, film très peu convaincant et, même dans l'avion, à peine distrayant). Il y en avait d'autres mais ça suffisait, non ? J'ai encore écouté des bouts de Bouvard et Pécuchet veulent écrire un livre, puis lu les premières pages du Slip d'Alain Sevestre et... — des heures entières — scruté le plan de transfer du terminal 4 au terminal 1 de l'aéroport d'Heathrow, avec sa mention extravagante de 75 minutes maximum pour aller de l'un à l'autre, sans comprendre ce que cela pouvait bien vouloir dire. Qu'on pouvait musarder si on avait envie de s'amuser mais qu'il valait mieux ne pas dépasser 75 minutes ? Que de toute façon on allait y passer un sacré bout de temps mais que ça n'excéderait pas 75 minutes ?
Et puis arrivés à Heathrow, on a annoncé que les passagers pour le vol de Paris devaient se rassembler pour qu'on les achemine... en dix minutes par bus spécial. Après, au terminal 1, le vol pour Paris avait une heure de retard, mais ça, c'était déjà une autre histoire. Et puis à ce moment-là, je ne savais pas que la valise ne suivrait pas, parce qu'on m'avait dit à Tokyo que peut-être il y aurait un problème, qu'on n'y pouvait rien, ni savoir ni éviter.

jeudi 24 août 2006

Ni les cônes verts ni les hélicoptères

Jour creux, du creux entre deux mondes.
Akihabara le matin, des dévédés vierges pour T., rien d'autre qui soit intéressant. À une station de là, Okachimachi, derrière le magasin Takeya, bien connu pour vendre de tout à bas prix, je vais au centre de services du groupe Swatch dont Tissot fait actuellement partie. Changement de la pile de ma montre (3150 ¥, 21 €). On me signale qu'il doit y avoir un autre problème, dans la montre, qu'il faudrait la garder deux semaines pour réparer... C'est bien possible, on verra plus tard, et à Paris...
Je rejoins T. au Saint-Martin. boudin-frites, pour moi. On m'en donne plus, pour me fortifier en vue du voyage... C'est gentil. À la maison, nous sommes au creux du creux, l'attente qui empêche de faire quelque chose. Nous lisons une bonne partie de l'après-midi, dans ce calme un peu triste.

Et puis ça nous prend, sans crier gare, d'aujourd'hui aussi, sortir en vélo. Encore un grand tour d'une douzaine de kilomètres autour du Palais dans le sens trigonométrique : Ichigaya, Yotsuya, Akasaka, Tameike-Sanno (devant le Matignon du Japon), Toranomon, Shimbashi, puis retour habituel par Ginza, Takebashi et Kudanshita. Évidemment, entre cinq et six heures, on se paye tous les piétons qui sortent du boulot pour aller au métro ; on peut slalomer entre trois ou quatre personnes de temps en temps, mais pas entre des centaines en marche compacte, alors on doit parfois aller à leur vitesse et ronger nos freins — ce qui est encore un entraînement à la gestion de l'équilibre.


Qui ne regarde pas les nuages
n'y voit ni les bleus, ni les roses
ni les animaux qui prennent la pose
ni les cônes verts ni les hélicoptères
ni les orages qui grossissent ni la nuit
qui tombe

Pour finir la soirée, je me projette...
J'ajoute diverses activités sur mon agenda Google, des rendez-vous, j'envisage de voir et entendre Günter Grass sur Arte samedi soir, d'aller à la Bastille, à Saint-Denis, à Chelles, à Thiron-Gardais. Et même... au Palais de Tokyo.

mercredi 23 août 2006

L'hydre ne serait plus mythologique

En déjeunant (délicieuse piperade avec le reste de ratatouille), nous avons regardé I Confess (La Loi du silence, 1953), un film d'Alfred Hitchcock que je n'avais encore jamais vu. Dans le décor de la ville de Québec et au sein de la bonne société des années 50, s'opposent jusqu'au paroxysme la logique policière (trouver le coupable d'un meurtre) et la loi du sacerdoce (garder le secret de la confession). On voit bien comment les idées préconçues de la bourgeoisie vont dénicher et fabriquer l'adultère pour en stigmatiser les auteurs, même s'ils ne l'ont pas commis (ni l'adultère, ni le meurtre). Or le véritable assassin, un Allemand réfugié, sait avec une redoutable persuasion (ses yeux sont toujours intensément ouverts) profiter du prêtre, jusqu'au faux témoignage, jusqu'à ce que son épouse le lâche.
Son délire criminel apparaît finalement au grand jour dans une superbe aporie : il accuse le prêtre de l'avoir trahi, lui, l'assassin, en révélant le secret de la confession, voulant ainsi montrer, au-delà du prêtre qui avait eu la bonté de le recueillir lui et son épouse après la guerre, que c'est tout le système religieux qui est invalide — et bien sûr, disant cela, c'est lui-même qui révèle tout à la police alors que le prêtre n'avait pas parlé.
Or ce délire ressemble fort, de façon symbolique et déplacée (métaphorique), à la façon dont le régime nazi entendait profiter à la fois de l'éthique de la bonté de la religion catholique et des principes de liberté et de fraternité des systèmes démocratiques pour les détruire de l'intérieur (après avoir fait mine de les suivre). Je crois (je n'ai pas compris tous les mots du dialogue) que le passé de l'Allemand n'est pas explicité et je pense qu'Hitchcock a eu raison de ne pas faire savoir clairement s'il a été ou non nazi par le passé car l'hospitalité aurait moins de prix et, surtout, le symbolique céderait alors la place à l'historique — de sorte que l'hydre ne serait plus mythologique (ni le film universel).
Parmi les critiques que je lis ce soir, aucune ne signale cette dimension allégorique du film... Est-ce à cause de Maspero et de Lindon ?

Car à la généalogie des Lindon évoquée hier, le hasard des lectures a ajouté celle de François Maspero dont le père, Henri Maspero, sinologue réputé, est mort en camp de concentration (Buchenwald) en 1945. Le premier chapitre des Abeilles et la guêpe retrace l'histoire des informations sur la mort de son père, comment il se souvient de ce qu'on lui a dit, ce qu'il trouve dans divers documents et de quelle façon ils se recoupent ou pas. Avec compréhension et subtilité, avec ténacité aussi, Maspero relève et comprend les erreurs des témoins, c'est-à-dire des rescapés, sur les jours, les lieux, les activités. Il semble aussi accepter les mensonges que certains ont commis pour enjoliver ou ne pas faire souffrir les familles de ceux qui sont partis « dans le ciel » (p. 16), en fumée, par la cheminée.
Alors qu'un narrateur donneur de soupe pouvait sortir magnifié de son récit du camp (p. 17), Maspero en arrive tout de même à une contradiction sur l'état de son père...

« Mais je note surtout qu'il y a un homme qui, cinquante ans plus tard, se souvient d'avoir porté charitablement un bol de soupe à mon père au Petit Camp, et qu'à la date à laquelle il situe son souvenir, mon père venait, lui, du Grand Camp, apporter du pain et du sucre au colonel Mollard. N'en demandons pas trop aux témoins, quand ils n'en finissent plus de se conter leur histoire.» (François Maspero, Les Abeilles & la guêpe, Le Seuil, 2002, p. 48)

Je voulais aborder un autre sujet, tout à fait contemporain, mais je n'aurai pas le temps de le développer ce soir. J'en mets un bout quand même, pour garder un état de ma perception de la chose... je verrai ainsi comment elle évolue.
Il s'agit de tous ces blogs prétendus de presse, plus ou moins politiques, et de soi-disant journalistes, indépendants quand ça les arrange, qui fabriquent de l'information avec les informations des autres (principalement celles de ce qu'on appelle les grands médias) et puis qui les font tourner en rond d'un blog à l'autre en se congratulant mutuellement entre blogueurs — tout en tapant sur les médias dont ils se nourrissent. Double parasitisme : nutritif et sonore.
Bien sûr, il faudrait que je prouve et que je donne des noms. Et que je me prépare à recevoir des coups, aussi, parce qu'ils s'estiment dans leur bon droit (celui qu'ils sont en train d'écrire et qui, à les lire depuis quelques mois, n'est guère basé sur la tolérance ou la liberté d'opinion — sauf la leur).

mardi 22 août 2006

Centrale électrique de l'édition française

Entre les phases de travail à l'ordinateur, je continue à préparer ma valise. Avec 30 °C dans la maison, pas facile d'imaginer devoir mettre un pull, ni de minimiser le sac pour les bagages en cabine. Mais comme je dois passer par Londres Heathrow, il vaut mieux éviter de se faire remarquer...
Pendant le déjeuner (rouelles d'agneau poêlées et ratatouille), T. me propose de voir Charlie et la chocolaterie, film agréable, plutôt étonnant pour la qualité de l'image, la finesse du jeu de Johnny Depp et l'aspect pédagogique de l'histoire (les enfants désobéissants sont éliminés par leur vice majeur, qui la gourmandise, qui la convoitise, etc.). Le couplet sur la famille est un peu éculé, mais l'attendrissement de Christopher Lee sur sa progéniture vaut d'attendre jusqu'à la fin.
Plus tard, on sort les vélos. Grand tour d'une douzaine de kilomètres : d'abord jusqu'à Shinjuku via Ichigaya, Akebonobashi et Nukebenten, puis retour par Yotsuya, Hanzomon et Kudanshita où nous nous arrêtons au Royal Host Grill (rare) avant de rentrer et de filer directement sous la douche. Il faut bien ça pour se défouler des heures d'abrutissement devant l'écran...

Sans doute la première fois que mon alerte Google sur l'expression Nouveau Roman sert à quelque chose. D'habitude, ça ne me ramène que des paginettes qui resucent des infos déjà lapidaires, quand ce n'est pas simplement le nouveau roman de Bidule ou de Truc. Mais cette fois, c'est l'historique de la famille Lindon, sujet auquel je ne m'étais pas intéressé jusqu'au maintenant, pensant que tout commençait avec Jérôme.
C'est en anglais, c'est dans l'Ottawa Citizen du 18 août, un long article d'Isabel Teotino intitulé In 1940 Paris, there was little time to mourn the loss of art. La traduction automatique de Google peut être lue en page (ou ci-dessous pour le cas où le texte serait amené à disparaître à sa source). Les anglophones iront plus vite dans l'original mais la version française a ses charmes (et rien à envier à quelques blogueurs ou commentateurs) — que les puristes me pardonnent. J'y ajoute le Vuillard dont l'image est parue dans le Scotsman. Voir également chez Branchezvous.com et Voila.fr du 18 août.

Le citoyen d'Ottawa
Samedi 17 janvier 2004
Cela a pris aux envahisseurs nazis des heures justes pour défaire une durée de la vie active. Méthodiquement, ils ont fourré les trésors inestimables -- Monets, Renoirs et Cezannes -- dans des caisses, les marquant sur leurs dossiers comme appartenant « au juif Alfred Lindenbaum. »
Alfred Lindon n'a plus employé son nom de naissance, qui lui avait été donné dans un ghetto juif niché dans une région de la Prusse qui est aujourd'hui la Pologne.
Il a cessé d'employer Lindenbaum pendant la première guerre mondiale parce qu'il vivait en France et pensé lui mieux pour ne pas avoir un nom Allemand-retentissant.
La plupart des personnes à Paris l'ont connu simplement comme Lindon, l'homme d'affaires riche qui avait fait sa fortune dans les pierres précieuses et avait rempli sa passion pour l'art de peintures estimées.
Quand les nazis ai pillé la chambre forte de Lindon chez Chase Manhattan Bank en 1940, ils ont volé plus que juste sa collection de 65 peintures valables -- ils ont pris un morceau de lui qui pourrait ne jamais être remplacé.
D'ici là, Lindon s'était sauvé Paris et a été épargné le chagrin d'amour d'observer son écoulement aimé de dessin-modèle hors du pays et dans les mains allemandes.
Entre les avril 1941 et juillet 1944, un total de 4.174 caisses contenant au moins 22.200 morceaux d'art volés des collections juives ont été embarqués en Allemagne. Les nazis ont également eu des dépôts dans d'autres pays.
Comme ennemi les réservoirs ont roulé dans la France, Lindon et son épouse, Fernande Citroen, la soeur du fabricant de voiture André Citroen, offre adieu à leurs cinq fils d'adulte. Ils se sont sauvés en Angleterre, où ils ont vécu brièvement avant d'aller aux Etats-Unis.
Leur appartement à Paris, rempli de tapisseries et d'antiquités a été fermé à clef vers le haut et les toiles colorées qui ont orné ses murs ont disparu dans l'obscurité d'une chambre forte.
Quand Lindon est retourné à la maison après que la guerre qu'il s'est mis à récupérer sa collection de peintures contemporaines et impressionnistes françaises.
Avec l'aide de son fils, Raymond, qui a traité la pile des écritures a impliqué dans le processus de rétablissement, plusieurs des peintures ont été retournés --quelque assez bientôt pour que Lindon revoie avant sa mort en 1948 à l'âge de 80.
Une des peintures les plus célèbres dans la collection était la rue Montorgueil de Claude Monet le 14 juillet. Après avoir été recherché d'un diplomate allemand, elle a été entrée dans une exposition 1946 de l'art volé récupéré en Allemagne. L'apparence était chez Galerie Nationale du Jeu De Paume, un lieu de rendez-vous convenable puisque c'était là que les nazis se laisseraient tomber outre du butin pris des bibliothèques et des archives juives.
Monet de Lindon a été choisi par des organisateurs pour l'affiche de la publicité de l'événement.
Tandis qu'il sentait la fierté énorme à voir son Monet plâtré dans toutes les rues de Paris, un sens de la perte s'est attardé profondément en dedans.
« Il était très heureux parce que, à un point, il a pensé qu'il avait perdu pour toujours (ses peintures), » a rappelé son fils, Denis Lindon, 76, dans une entrevue de téléphone de Paris.
« (Mais) il s'est inquiété probablement davantage des peu qui étaient absents que les nombreux qui avaient été trouvés, » ont indiqué le professeur retraité de vente qui a également fondé l'institut de vote de SOFRES, une des compagnies les plus influentes de la France.
Un Lindon peignant n'a jamais revu, qui a tenu la valeur sentimentale pour lui parce qu'il a comporté son ami, le dramaturge Tristan Bernard, était Madame Aron de Le Salon de par Edouard Vuillard.
C'avait été une addition récente à sa collection, achetée d'une galerie à Paris avant la guerre.
Après la mort de Lindon, Raymond a essayé jusqu'à ce que les années 60 de récupérer les trésors perdus de son père. Mais le Vuillard, et quelques autres, non jamais reblanchis et ont été par la suite oubliés.
- - -
Le chapitre le plus remarquable dans les antécédents familiaux de Lindon pendant la guerre n'a rien à faire avec des peintures, mais tout à faire avec la survie, indique Denis Lindon.
« À ce moment-là, nous avons eu des problèmes de la vie et de la mort et n'avons eu aucun souci pour la propriété volée, » il a dit.
Quelques parents sont entrés dans se cacher ou ont été forcés de se sauver, il a dit. D'autres ont été envoyés à Auschwitz, pour ne être revus jamais.
« Nous étions justes si heureux d'avoir survécu cela avoir perdu quelques peintures n'était pas important. »
Quand la guerre a éclaté, 12 ans Denis ont été forcés d'indiquer au revoir à ses grand-pères aimés. Son père, Raymond, était un avocat qui avait décidé de rester en France.
Et avec ses grand-pères allés, il n'aurait plus jeudi à attendre avec intérêt. C'était le jour où il le visiterait pour le déjeuner.
Il manquerait s'asseoir à la table avec Alfred grand-pere, qui a aimé manger et a eu le ventre pour la prouver.
Il manquerait le sens de l'humour de son père, son affectueux embrasse et surtout, son esprit immesurable.
Mais sous son inquiétude grégaire de configuration de nature.
« Il était toujours très impatient -- il était très juif à cet égard. Il a été inquiété du futur, toujours pessimiste, » Denis rappelé.
« Il avait eu une jeunesse difficile et a eu l'esprit juif -- il pensait toujours que les choses allaient être difficiles. Mais peut-être cela a sauvé sa vie parce que s'il n'était pas pessimiste peut-être il le would've resté à Paris et fini vers le haut dans Auschwitz. »
Peut-être son épouse a possédé un peu de ce pessimisme, aussi.
Avant qu'elle et Alfred se soient sauvés en Grande-Bretagne, elle a averti Raymond qui si la situation à Paris devenait trop volatile il et son épouse devrait s'échapper avec leurs quatre enfants dans la campagne. Elle lui a donné le nom d'une femme au contact et lui a souhaité la chance.
La bienfaitrice mystérieuse de Raymond était la fille d'un paysan qui avait par le passé travaillé pour sa mère en tant qu'infirmière humide.
Fernande a eu les amis étroits devenus avec l'infirmière, qui a vécu avec le Lindons pendant deux années.
Pendant des années, Fernande a continué à envoyer la femme et son argent de famille pour les aider dans leurs luttes.
Par le printemps 1943, il était devenu loin trop dangereux de rester à Paris, ainsi Raymond sauvé avec sa famille, espérant trouver le refuge avec la femme sa mère avait recommandé.
Et quand il l'a finalement trouvée, elle était seulement trop désireuse de rembourser la dette de la gratitude sa famille due au Lindons.
« Elle était une femme rurale et elle lui alimentait des vaches dans la cour, » s'est rappelée que Denis Lindon du jour fatidique sa famille est arrivé.
« Mon père a ouvert la porte et dit « mon nom est Raymond Lindon » et elle a laissé tomber ses deux seaux et a couru à lui et dit « je vous avais attendu toute ma vie. » « 
« Elle a ouvert sa maison à ma famille entière au risque de sa vie, » il s'est rappelée, battant en retraite déchire.
« Nous avons été sauvés de l'prise par les Allemands par une famille des paysans français, qui étaient utiles et généreux. »
Après deux ans de vie en se cachant, Denis est retourné avec sa famille à Paris à la fin de la guerre. Puisqu'ils n'ont eu aucune maison, ils sont entrés dans ses grand-pères à la maison. Remarquablement, une grande partie était intacte parce que le Gestapo avait établi le bureau là.
Les 18èmes meubles du siècle du Lindons avaient survécu une autre guerre et les tapisseries étaient toujours là.
Elle était tout comme Denis s'était rappelée, excepté les murs nus.
Bien que Raymond Lindon ait été nommé à la cour suprême, il a trouvé l'heure de continuer de rechercher les peintures estimées de son père et de faire la chronique de leur expérience de temps de guerre d'un journal de famille.
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Pendant que Denis vivait dehors la fin de la guerre en se cachant avec ses parents et enfants de mêmes parents, son frère de 18 ans, Jerome Lindon, a joint la résistance française en 1943.
Après que la France ait été libérée en 1944, il a joint l'armée et a combattu jusqu'en 1945.
Peu après, son non-conformiste et esprit rebelle ont réussi à pénétrer son la littérature. Son amour de l'écriture unique et innovatrice l'a incité à chercher l'emploi chez Editions de Minuit, une petite pression souterraine qui a obtenu son nom parce que les livres ont été imprimés la nuit.
Jerome a par la suite succédé la barre en 1948 à l'âge de 23 et l'a transformée en centrale électrique de l'édition française.
« Il est terriblement gentil cette jeune gerçure, » Samuel Beckett dit de lui en 1951 après qu'il ait édité le premier roman de l'Irlandais non-conformiste, Molloy.
« Particulièrement quand je pense il est faillite de revêtements en raison de moi. »
Il prenait certainement une chance sur Beckett, who'd rejeté par chaque éditeur principal en ville.
Néanmoins, Jerome a dit qu'on l'a assommé que les « gens pourraient ne brillent pas par un tel météore. »
L'année suivante, Beckett a brillé tous avec son chef d'oeuvre Godot de attente.
Jerome Lindon est crédité comme étant le catalyseur pour le modèle révolutionnaire de l'écriture a doublé le « nouveau roman » ou « Nouveau romain, » dans quel récit linéaire est pratiquement absent, avec des romans se fondant sur l'introspection, attention au modèle et fréquente l'utilisation de l'allusion.
Le succès commercial n'a pas ramolli son ardeur pour la polémique politique. Dans les années 50, il a attiré la notoriété pour la question de édition de La, un livre concernant l'utilisation des militaires français de la torture en Algérie. En dépit d'être affiné pour la désobéissance militaire d'incitation, il est resté fidèle à la cause.
En années postérieures, pendant que les éditeurs littéraires autour de lui se vendaient dehors aux conglomérats, il est resté vrai à sa vision originale.
Une grêle des hommages a suivi sa mort en 2001. Le Président Jacques Chirac, un ami à long terme, rappelé lui comme « rédacteur exigeant, » « un découvreur passionné » et « une des plus grandes figures dans l'édition française. »
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L'année avant sa mort, Jerome Lindon a reçu un appel peu commun.
La galerie nationale du Canada l'a contacté avec les nouvelles qu'une des peintures il avait achetées en 1956 d'une galerie de Paris, était apparue sur une liste compilée par le gouvernement français dans 1947 du pillage nazi enlevé de la France pendant la guerre.
Le Vuillard évasif avait apprêté de nouveau -- plus que la moitié par siècle après que les tentatives de son Alfred première génération de la récupérer.
Mais tellement le temps s'était écoulé qu'il lui-même avait oublié elle, et son père, qui a surveillé le rétablissement des peintures, était déjà mort.
Il a interrogé oncle Jacques, le dernier fils vivant d'Alfred, au sujet de la peinture à l'huile, mais le vieil homme a nié la famille l'avait jamais possédée.
Jerome Lindon a transmis par relais cette information à la galerie à Ottawa et il a semblé comme si la matière était fermée.
Mais à la différence de son acte disparaissant plus tôt, cette fois le Vuillard pas se fanent dans l'oublie.
En été de 2003, Denis Lindon, qui était maintenant le patriarche de famille, a été contacté par le ministère français des affaires étrangères l'informant que le Vuillard à Ottawa était en effet celui qui a appartenu à son père.
La confirmation officielle a prouvé ce que la galerie plus tôt avait suspecté : Madame Aron de Le Salon de était le premier morceau de pillage nazi découvert au Canada.
Denis Lindon a écrit au directeur de la galerie, Pierre Theberge, l'automne dernier et demandent le retour de la peinture.
Actuellement, la galerie attend la confirmation légale que les réclamants sont les héritiers légitimes en vertu de loi française avant que le Vuillard soit retourné.
M. Theberge a admis qu'elle sera aigre-douce pour partie avec la « tranche de la vie à Paris. » Mais, il a ajouté : « Il serait plus regrettable si nous ne pourrions pas trouver qui étaient les propriétaires pendant la guerre, sachant qu'il y avait les marchandises volées sur nos murs. »
Il y a de huit Lindons dont se tenir pour hériter du Vuillard, aucun qui ont pris beaucoup d'en considération ce qu'elles feront avec lui quand il est retourné, mais il est douteux que n'importe lequel d'entre elles le gardera.
Alfred la collection de l'art originale que de Lindon était divvied vers le haut parmi ses fils après sa mort, mais les craintes du vol ont incité beaucoup pour se vendre. Et quelque peintures aient été transmises à un troisième génération ont été depuis vendues.
Quand Helene Lindon, 67, a reçu un appel de son frère, Denis, au sujet de la peinture, elle a été complètement étonnée et n'a pas même su qu'elle a existé.
« C'était tout à fait une surprise, une surprise délicieuse, » elle a dit dans une entrevue de téléphone de sa maison en Provence.
« Mais ce qui est fait la plupart d'impression sur moi est l'attitude du musée, » elle a dit expliquer que les galeries sont sous aucune obligation légale de renvoyer le dessin-modèle.
« On me déplace que le musée renvoie la peinture sans difficulté. »

lundi 21 août 2006

Parfois on dit qu'on fait une ratatouille

« Tout comme dans les années 1930, un groupe entier au sein de la population de notre pays est désigné à la vindicte populaire comme étant l’ennemi intérieur.» (Jürgen Elsässer, Londres : terrorisme fictif, guerre réelle, dans le réseau Voltaire.)
Il s'agit bien sûr des musulmans au sein de la population allemande. Mais on pourrait bien en dire autant au sein des populations française, anglaise, américaine et de quelques autres pays de notre vaste monde très moderne et très intelligent et qui ne voit rien venir.
Alors tous ceux qui auront envie de jouer les étonnés quand, après quelques camps de concentration style Guantanamo et après quelques tentatives d'élimination de masse estampillées XXIe siècle, il sera l'heure de nommer des responsables, eh bien, je leur donne rendez-vous ici même.

Plus localement, dans le temps, la rentrée approche et je prépare mes bagages pour aller voir ça de près... Bien sûr, j'ai entendu parler de Ségolène Royal à la Fête de la Rose et des bouchons sur les premières routes du retour, mais voilà des signes plus pertinents encore : un premier débroussaillage des parutions littéraires chez Remue.net et, puisque la rentrée va se prolonger jusqu'aux présidentielles, une liste impressionnante de fils RSS des personnalités à suivre chez Jean Véronis (je ne dis pas que je vais m'abonner à tous, chacun fera comme il voudra, seulement je signale la chose car, en plus, c'est une première dans le web).

En métro parce qu'il n'y avait pas assez de nuages pour faire du vélo (d'ailleurs le goudron fond en maint endroit), T. et moi sommes retournés à Ginza pour ce problème de pile de montre mais on nous a dit que, comme ma Tissot est très hermétiquement étanche (il y avait du superlatif flatteur dans l'expression du vendeur ganté de Wako), il faudrait plusieurs semaines de délai et payer plus de 5000 yens — ce qui est tout à fait abusif, donc on laisse tomber. En revanche, il y a un bureau (ou un magasin) de Tissot à Okachimachi (près de Ueno) où l'on devrait pouvoir me faire ça sur l'heure. On verra si j'ai le temps avant mon départ (parce que chercher Tissot à Paris n'est pas nécessairement plus simple qu'à Tokyo). En attendant, je regarde l'heure sur mon téléphone et je vois que c'est celle d'aller déjeuner, au saint-Martin...

En fin d'après-midi (il fait un peu moins chaud), je passe à la médiathèque de l'Institut. Je lis quelques dizaines de pages de Guyotat (Carnets de bord, 2005) et vois dans le rayonnage son très étonnant Musiques chez Léo Scheer, de format presque carré avec pas moins de 12 CD (que je ne fais que feuilleter, il faudra que je m'en souvienne car ce n'est évidemment pas le moment de l'emprunter). Je vois par ailleurs qu'il n'y a pas beaucoup de Patrick Deville et aucun Fleutiaux (ils sont peut-être sortis).
Dans la notice de l'éditeur, il est précisé que les 12 CD réalisés à partir d'émissions de France Culture sont « offerts ». Mais le livre coûte 85 € ! No comment.
J'emprunte Les Abeilles & la Guêpe de François Maspero et, étonné de le trouver ici, Os d'Antoine Emaz.

À la demande de T. (c'est peut-être par là que je la tiens...), je prépare une ratatouille complète. Je l'appelle complète parce que parfois on dit qu'on fait une ratatouille quand on met ensemble de l'oignon, de la courgette et de la tomate... Que nenni ! Il y faut aussi de l'ail, de l'aubergine et du poivron. Je ne parle même pas de l'huile d'olive. Mais il ne me viendrait pas à l'idée de faire frire d'abord les aubergines ! Ces éponges à huile ! Non, pour moi, c'est dans l'ordre et à feu moyen-fort : les oignons émincés dans l'huile d'olive, à réduire de moitié, puis l'ail coupé fin, six gousses, à revenir avec, puis les morceaux de poivrons, à faire sauter avec oignons et ail, puis les courgettes en remuant souvent, puis les aubergines quand les courgettes commencent à rendre de l'eau, enfin les quartiers de tomates, puis feu doux et fermer le couvercle et servir dix minutes après. Le sel, c'était entre les poivrons et les courgettes. Je mets aussi de l'anis étoilé et des clous de girofle. Et du poivre vers la fin.

dimanche 20 août 2006

Les confitures ne sont pas des vrais MacGuffins

Compilation hebdomadaire des Lexique de l'actuel...
Pierrette Fleutiaux, la bonne surprise des conférences de la BnF, parle beaucoup de Beckett, et très bien !

Sinon, peu de choses aujourd'hui. Relâche, on pourrait dire. Vers 16 heures, par temps nuageux, nous partons à bicyclette vers Ginza sous deux vagues prétextes, nos MacGuffins à nous (マクガフィン) : des piles de montre à faire changer et des pots de confiture à acheter — vous savez, les confitures primeures de Meidi-ya ? (La première de la saison, et la meilleure à mon avis, c'est la confiture d'abricot. D'ailleurs, les confitures ne sont pas des vrais MacGuffins, parce qu'on les a ramenées et qu'on sait ce qu'elles sont...)
Le TLF ne connaît pas l'adjectivation de primeur...
Pour les piles de montre, on repassera, fermeture dominicale.
Au total, 13 kilomètres sans fatigue, et pas de soleil direct.

« Topaz était parvenu à inscrire dans ma mémoire un ensemble d'images éparses avec une netteté intacte, à pénétrer mes propres fantasmagories au point que, peut-être, certaines décisions qu'il me semblait avoir prises pour de tout autres raisons, et que je croyais délibérées et conscientes, celle surtout de partir m'installer à La Havane au début des années quatre-vingt-dix, avant d'avoir revu Topaz et rencontré la Grande Infante de Castille — comme si j'espérais rencontrer là-bas Juanita de Cordoba — peuvent avoir été suscitées, en sous-main, parmi des milliers d'autres motifs inconnus, par les souvenirs souterrains du film enfouis pendant vingt ans.» (Patrick Deville, La Tentation des armes à feu, p. 100)

« En 1944, il [Hitchcock] avait choisi comme MacGuffin de son film Notorious un trafic d'uranium organisé au Brésil par des nazis pour fabriquer une bombe atomique. C'était un an avant Hiroshima. Et personne, en dehors des physiciens retranchés à Los Alamos, n'était supposé connaître la composition d'une bombe atomique. Ce MacGuffin vaudra au réalisateur d'être surveillé pendant plusieurs mois par le FBI, mais Notorious est un chef-d'œuvre. Ce n'est pas le cas de Topaz (Ibid., p. 102)

Alors, la valise lumineuse de Pulp Fiction ? La « matière » des Tristes d'Alain Sevestre ? Le monolithe dans 2001, L'Odyssée de l'espace ? Et tant d'autres... Des MacGuffins ? Et les introuvables armes de destruction irakiennes ? Et les dernières menaces d'attentat à l'aéroport de Londres ?
— Mais qui écrit ce film ?
— Et... mais... c'est nous qui sommes dedans...

samedi 19 août 2006

Chlore (de) l'œuvre

Coiffeur (J'ai sorti et déplié mon vélo pour aller chez le —).
Mon coiffeur de Kagurazaka. Notre coiffeur, devrais-je dire, puisque Bikun y va aussi quand il est à Tokyo (je le soupçonne de ne venir à Tokyo que pour se faire couper les cheveux — ça fait cher la coupe, c'est très snob, ce qui est un compliment). C'est d'ailleurs lui qui m'a fait connaître ce salon de coiffure, au début de la première à gauche après Bisha Monten en montant Kagurazaka. Plaisir, comme toujours pour moi, d'entendre et de ressentir la coupe clairsemante des ciseaux... Rôôônronnement des neurones. Ça me fait penser, repenser à des trucs.
Par exemple que les expulsions de squats arrivent presque à la même date (seconde moitié d'août) que l'incendie d'un immeuble vétuste l'an dernier, toujours pendant les vacances des futurs électeurs. Ou encore — je ne sais pas si vous l'avez entendue, celle-là — que la NASA a égaré les vidéos originales des hommes sur la lune... Ce qui me fait repenser aux dessous de l'affaire de Caroline et à Capricorn One... De semaine en semaine, mon scepticisme ne fait qu'augmenter ; tel le héros de Matrix accédant au code, j'aperçois (ou je crois apercevoir) les desseins que cachent les masques, les gesticulations, les paroles saoûlantes et les paroles d'épouvante — mais à la différence de Neo, je n'ai aucun moyen de lutter. Cependant, d'autres, comme moi, ne sont pas dupes, et le montrent de diverses façons.

Déjeuner au SM (Yukie nous présente sa nièce de seize ans devant une pièce de poulet ficelée serré...). Nous rejoignons deux connaissances de T., l'une ayant une boutique et décidée depuis un an à suivre des cours de français à l'Institut (et le mérite d'avoir tenu bon). Pour moi aussi, c'est poulet-frites.
Vers 15 heures, je vais à l'Institut franco-japonais pour rencontrer une personne qui m'était parfaitement inconnue jusqu'à hier. M'ayant écrit au sujet de recherches sur le français langue étrangère, ce jeune chercheur se trouve être à Tokyo, et disponible comme moi cet après-midi, alors pourquoi pas. En fait, il est de l'Université Laval, au Québec, où justement une étudiante de ma fac va partir dans quelques jours.
On discute bien, on voit d'autres collègues, un bon moment. On devrait même se revoir.
À un moment, SM (ce sont réellement ses initiales) me demande si je réponds toujours aux courriels que des inconnus m'adressent. Je le rassure : non. Mais je sens parfois quelque chose dans l'écriture, à quoi je dis oui. Et je n'ai jamais été déçu.

Depuis quelques jours, je vois pas mal de photos de nuages sur quelques blogs voisins (Paumée, Tokyo), et elles sont plutôt réussies. Mais est-ce moi qui y fais plus attention, sont-ce eux que j'ai influencé, ou est-ce le fruit du hasard ?
(En tout cas aucun reproche dans cette remarque, au contraire : réticulons dans les nuages...)

Chlore (de) l'œuvre.
Depuis quelques jours, je me prends, non de pitié ni d'admiration, mais d'intérêt pour le blog de Michel Houellebecq (si c'est bien le sien). Qu'il décide de s'exprimer librement par ce moyen est un imprévu considérable dans le monde des lettres (monde dont en effet il n'arrive pas socia(b)lement à faire partie).
Ayant peu apprécié ses deux derniers livres, je n'avais pas non plus apprécié la chasse, la curée presque, qui avait eu lieu l'automne et l'hiver derniers. Jusqu'à rechercher en effet les femmes dans sa vie... Une liberté de journalistes qui se disent critiques littéraires mais qui est avant tout l'indice d'une grande vulgarité. Et dont la motivation n'est pas claire — comme si les succès de vente de Houellebecq (voire l'estime de son lectorat) privaient personnellement ces personnes de quelque chose qui aurait dû leur revenir ? Je n'ai pas compris...

Un jeu de mains qui est tout le contraire d'un jeu de vilains. L'existence même du volley féminin est un baume. Plus difficilement qu'hier, les Japonaises gagnent encore aujourd'hui, contre des Coréennes certes moins grandes que les Cubaines mais mieux organisées. Il n'était pas rare que les points durassent une vingtaine de secondes, ce qui est exceptionnel au volley et correspond en gros à ce que le ballon passe de main en main une quinzaine de fois. Celles qui gagnent ne sont pas celles qui frappent le plus fort (quoique...), ni celles qui misent tout sur une star (Kana, pourtant... 加奈かなああ...) mais celles qui manifestent le plus intelligemment leur cohésion de groupe.
La télévision japonaise a très bien compris l'importance sociale de cette cohésion (inhérente, dit-on, au groupe dans ce pays). Par conséquent,  la couverture de la compétition (qui va durer jusqu'au 3 septembre) est exceptionnelle (nombre de caméras, portraits des joueuses de l'équipe, etc.). Pour une fois, et malgré le dicton que j'arbore, je suis mainstream. Désolé...

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Dérive négationniste au Japon, par Michaël Prazan, dans Libération du 18 août 2006.
« Pour la sixième fois depuis le début de son mandat de Premier ministre, Junichiro Koizumi s'est rendu, dans le vêtement d'apparat officiel japonais, au temple Yasukuni honorer la mémoire des plus illustres combattants nippons parmi lesquels se trouvent quatorze criminels de guerre ( Libération de mercredi). Comme à chaque fois, cette visite, théoriquement réprouvée par les termes de la Constitution pacifiste (qui, depuis le début de la gouvernance Koizumi, a pris du plomb dans l'aile), a suscité un tollé de la Chine et de la Corée du Sud, pour qui le souvenir des guerres d'invasion, puis de l'occupation par le Japon nationaliste, demeure un traumatisme brûlant. Mais, cette fois, la visite du Premier ministre japonais, dans le contexte actuel, prend une valeur symbolique plus forte et plus scandaleuse qu'à l'accoutumée. D'abord parce que c'est la première fois qu'elle a lieu le 15 août, date anniversaire en Extrême-Orient de la fin de la Seconde guerre mondiale ; ensuite parce qu'elle constitue en quelque sorte le testament politique d'un Premier ministre qui a oeuvré durant son mandat pour une remilitarisation de l'archipel, encourageant le regain des sentiments nationalistes ; enfin, parce que cette visite au temple Yasukuni célèbre en négatif l'anniversaire du «viol de Nankin», épouvantable massacre de la population civile de l'ancienne capitale chinoise, perpétré par les armées du Mikado il y a soixante-dix ans. C'est ce dernier point, avec l'affaire des «femmes de réconfort» en Corée (ces jeunes femmes enrôlées de force dans les bordels itinérants de l'armée japonaise) qui constitue un enjeu de mémoire, autant historique que politique. En 1937, après un débarquement sur la baie de Hangzhou, les bataillons qui progressent vers la capitale exterminent tous les civils qui se trouvent sur leur passage, violant les femmes, incendiant les villages et les villes. L'entrée des troupes japonaises dans les derniers mois de l'année 1937 à Nankin ressemble à un cauchemar qui n'a rien à envier aux pires crimes nazis. Si l'on connaît parfaitement le nombre des victimes dans les villages (plus faciles à dénombrer grâce aux témoignages des survivants), celui de l'ancienne capitale demeure assez imprécis, la fourchette variant de 180 000 à 300 000 morts. C'est justement sur cette imprécision qu'un courant négationniste, clairement renforcé depuis la gouvernance Koizumi, a fait son lit. Depuis 1982, date de la première édition de livres scolaires faisant l'impasse sur les crimes du Japon nationaliste et en particulier sur «le viol de Nankin», la Tsukurukaï, un groupe d'intellectuels d'extrême droite, dont certains sont membres du PLD, le parti de Koizumi, s'échine à nier une histoire qu'elle considère comme «masochiste», oeuvrant pour la réhabilitation de la «fierté nationale». Figure de proue de ce groupe, qui entretient des liens avec le monde politique, l'extrême droite et la mafia, Yoshinori Kobayashi, auteur de mangas à succès, multiplie les bandes dessinées qui rendent hommages aux fiers soldats d'une époque affirmée comme héroïque, tout en argumentant, documents (tronqués ou sélectionnés) à l'appui, sur l'impossibilité des crimes imputés au Japon. Kobayashi vend chaque année plusieurs centaines de milliers de ces «manifestes» idéologiques destinés à l'embrigadement d'une jeunesse en proie à une amnésie savamment entretenue par le pouvoir. Et, en dépit d'une bataille juridique partiellement gagnée il y a quelques années par les militants japonais de la vérité historique, le négationnisme, et son corollaire nationaliste, gagnent du terrain. Le populiste Ishihara Shintaro, actuel et très populaire maire de Tokyo, qui tient depuis des années, de manière, certes, plus subtile, un discours semblable à celui de la Tsukurukaï, en est le principal révélateur autant que le symptôme. Pour s'en convaincre, il suffisait de se rendre à l'exposition sur le massacre de Nankin qui s'est tenue il y a deux semaines à Osaka : allées vides, colloques clairsemés... C'est que les tenants japonais de la réalité des crimes de guerre sont considérés dans leur pays comme des activistes d'extrême gauche, discrédités, mis au banc de la société depuis le milieu des années 60.

C'est à l'aune de ce contexte qu'il faut comprendre l'indignation des anciens pays occupés, Corée du Sud et Chine. Cette dernière, qui n'est pas exempte d'arrière-pensées géopolitiques, ne perdant pas une occasion de flatter le sentiment antijaponais de ses citoyens, encourageant de monstrueuses manifestations motivées par la plaie encore vive que suscite le souvenir du «viol de Nankin». La courageuse édition d'un manuel d'histoire nippo-coréen, censé rétablir la vérité auprès de deux populations séparées par les haines et le statu quo mémoriel, semble, hélas, ne pas faire grand poids dans cette situation qui voit, dans la région, renaître les nationalismes les plus inquiétants.
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vendredi 18 août 2006

Bureau d'enregistrement qui est... fermé

Là, c'est vraiment le milieu d'Août le pégueux ! Plus de 30 °C la nuit et plus de 35 à l'ombre dans la journée. Au soleil, je ne sais pas, l'appareil fond avant de donner la mesure. Nagoya est dans une poche centrale du pays qui est toujours plus chaude que le reste. Il est temps de bouger de là. C'est donc la dernière matinée, le temps de finaliser et vérifier les relevés de notes et de les porter au bureau d'enregistrement qui est... fermé jusqu'au 20. Hum hum... Je dois avoir une enveloppe spéciale, donnée par l'administration pour que ça parte par la poste. Et hop, à 11h15, c'est bouclé.

Match de volley féminin. Après une première manche très serrée, le Japon gagne facilement contre Cuba. J'ai déjà dit tout le bien que je pense de ce sport. Rythme, grâce, vitesse, précision de placement, esprit d'équipe, goût de la feinte, un cocktail auquel je ne résiste pas.

Lectures réticulaires : nausée ô combien justifiée de Caroline découvrant les dessous de l'affaire, ou comment quelques grands de ce monde programment l'enchaînement des conflits, un peu comme les dieux de l'Olympe discutant stratégie pour la maîtrise des peuples de la terre. Moi, ça ne me surprend pas. Les chefs d'état réellement démocratiques peuvent se compter sur les doigts d'une ou deux mains. Pour se calmer, un peu de compression par ondelettes s'impose. (Ça devrait aussi intéresser Alain.)
Ou s'enfuir vers l'art et le passé, ce que je vais faire bientôt en suivant les conseils de JCB, c'est-à-dire en allant à l'expo sur Loti au Musée de la vie romantique dès que possible (d'ici une petite dizaine de jours). Pas que je considère Loti comme un grand écrivain, mais le personnage est attachant.
La dernière note du Mariemeia's blog porte sur la télé par internet. J'y trouve lien vers MaxTV Live!, que je m'en vais de ce pas essayer... À part qu'il veut m'installer une webcam à chaque démarrage, ça fonctionne. La liste des chaînes de télévision disponibles est moyennement intéressante et elles ne sont pas toutes accessibles, par exemple TV5 Monde reste un écran noir. Finalement, c'est pour l'accès centralisé aux radios que ça pourrait m'être plus utile...

jeudi 17 août 2006

Heure de chasse aux nuages

E-décasyllabique

Très faible murmure des agrégateurs
et auguste paix dans les commentaires
des fils RSS lovés dans un coin
de poussière où le wifi ne va pas
Beaux après-midis d'avant l'internet
Livres et nuages redevenus connexes
Des cigales stridulent dans tous les modems
Et juste U-tube comme un îlot de bruit

*

À propos de fil RSS, le journal L'Humanité n'en a pas, on le sait. Qu'à cela ne tienne, Jean Véronis en a créé un ! (comme quoi, il y a quand même des gens qui travaillent en août, d'ailleurs, il ne fait pas que ça, l'Aixois.)

Vu sur I-Télé.
Très affecté à Ramatuelle, le chef de l'État a déclaré que trois pompiers étaient morts « victimes » de leur courage et de leur abnégation.
Ellipse ou hypallage ?

Une autre mine d'or (après l'Alamblog, par exemple) qui prend les apparences du blog sans en être un, c'est l'Antiblog de Christophe Bourseiller... Bibliophile, écrivain, chercheur sur les extrémismes politiques mais aussi acteur de cinéma, j'avais d'abord connu Christophe Bourseiller comme animateur d'une émission radio consacrée aux nouvelles musiques des années 80 (new wave, dark wave, cold wave et autres indus), sur la Voix du lézard (ancêtre de Ouï FM).
J'ai appris cette adresse avant-hier par une brève de la liste Mélusine, après qu'il a participé à la décade surréalisante qui vient d'avoir lieu à Cerisy — façon pour moi d'inscrire encore et encore ce nom d'un lieu admiré et dont une année n'a en rien effacé le souvenir.

Au creux du brûlant après-midi, avant une heure de chasse aux nuages, j'ai rouvert le livre sur une autre région et d'autres fantômes...

« On aimerait que ces deux-là en leur immense amour visitent avec nous ces villages alentour à la tombée du jour, Isadora [Duncan] au volant et Sergueï assis près d'elle, la Grande Infante de Castille m'enlaçant à l'arrière de la décapotable rouge. Nous irions voir le soir le Yanar dag, la montagne enflammée, les merveilles naturelles de l'Atechga où les carbures d'hydrogène, jadis adorés par les Guèbres de Zarathoustra, affleurent le sol, où il est possible de tracer une lettre sur le sable pour la voir aussitôt parcourue de courtes flammes bleues, un mot entier peut-être, un prénom, celui d'Isadora scintillant de ce bleu vibrant comme un papillon de néon... [...] ouvrir un carnet et sortir un stylo, lever son verre aux amours mortes, et imaginer qu'ils ont été composés ici, ces deux vers de La Confession d'un voyou de Sergueï Essenine, ainsi traduits par Armand Robin :
La lumière est bleue, d'un tel bleu !
Dans un tel bleu même mourir ne serait pas un mal.» (Patrick Deville, La Tentation des armes à feu, p.56-57)

Nota Bene : Par mesure conservatoire et jusqu'à éventuelle protestation des ayants droits, je garde ici copie de l'entretien suivant.
====Début de citation====
Günter Grass : la tache sur mon passé
LE MONDE | 16.08.06 | 15h02

Dans votre autobiographie Beim Haüten der Zwiebel (En épluchant les oignons), vous évoquez pour la première fois et de manière tout à fait inattendue votre appartenance aux Waffen SS. Pourquoi maintenant seulement ?

Cela me tourmentait. Mon silence durant toutes ces années est l'une des raisons qui m'ont conduit à écrire ce livre. Il fallait que ça sorte, enfin. A l'époque, voilà comment cela s'est passé : je m'étais porté volontaire, pas pour les Waffen SS, mais pour les sous-marins, ce qui était tout aussi fou. Mais ils ne recrutaient plus. Les Waffen SS au contraire ont enrôlé tout ce qu'ils ont pu durant ces mois de 1944-1945. Ça valait pour les jeunes recrues, mais aussi pour des hommes plus âgés qui venaient souvent de la Luftwaffe (armée de l'air). Plus le nombre de terrains d'atterrissage praticables se réduisait, plus on enrôlait de personnel au sol dans les unités de l'armée ou des Waffen SS. Et c'était exactement la même chose dans la marine. Pour moi — je m'en souviens très bien —, les Waffen SS n'avaient rien de terrifiant, c'était une unité d'élite qui était toujours envoyée là où ça chauffait et qui, comme il était dit partout, essuyait les plus grosses pertes.

Est-ce que vous avez parlé avec vos camarades à cette époque de ce que cela signifiait de faire partie des Waffe SS ? Est-ce que c'était un sujet abordé entre les jeunes gens qui se trouvaient réunis là ?

Dans l'unité, c'était comme je le décris dans le livre : la mise au pas et rien d'autre. Une seule chose importait : comment échapper à ça ? Je me suis moi-même inoculé la jaunisse, mais ça ne m'a valu qu'un report de quelques semaines. Après, ce dressage recommençait, et une formation insuffisante, avec du matériel obsolète... En tout cas, il fallait l'écrire.

Vous n'étiez pas obligé de l'écrire. Personne ne pouvait vous y contraindre.

C'est une contrainte que je me suis imposée à moi-même.

Pourquoi vous êtes-vous porté volontaire pour la Wehrmacht ?

Ce que je voulais en premier lieu, c'était sortir. Sortir de l'étau, de la famille. Je voulais mettre une fin à ça, c'est pourquoi je me suis porté volontaire. C'est une chose étrange, ça aussi : je me suis proposé pour le service, à 15 ans à peu près, et ensuite j'ai oublié avoir fait cette démarche. Comme beaucoup de ceux de ma génération. On était au service du travail obligatoire, et tout à coup, un an plus tard, l'ordre de mobilisation était sur la table. Et c'est à Dresde seulement, je crois, que j'ai réalisé qu'il s'agissait des Waffen SS.

Avez-vous éprouvé un sentiment de culpabilité alors ?

A ce moment-là ? Non. C'est plus tard que j'ai ressenti ce sentiment de culpabilité comme une honte. C'était pour moi toujours lié à la question : est-ce que tu aurais pu reconnaître à ce moment-là ce qui t'arrivait ? (...)

Vous êtes l'un des premiers de votre génération à vous être exprimé sur cette aptitude à vous laisser séduire, et vous avez toujours été très ouvert dans votre rapport à l'histoire allemande. Ce qui vous a souvent valu des critiques.

Oui, nous avons jusqu'à aujourd'hui tant de résistants que l'on se demande comment Hitler a pu venir au pouvoir. Mais je veux revenir une fois encore aux années 1950 pour vous expliquer ce qui m'a conduit à écrire Le Tambour. Ce qui s'était passé en 1945 était considéré comme un effondrement et non comme la capitulation inconditionnelle. Pour minimiser, on disait : "C'était un période sombre en Allemagne". On faisait comme si le pauvre peuple allemand avait été séduit par une horde de noirs compagnons. Et ce n'était pas vrai.
Enfant, j'ai vu comment tout cela est advenu au grand jour. Dans l'enthousiasme et les acclamations. La séduction y avait aussi sa place, bien sûr. Les jeunes ont été très nombreux à s'enthousiasmer. Et c'est sur cet enthousiasme et ses causes que je voulais travailler, en écrivant Le Tambour déjà, et maintenant, un demi-siècle plus tard, dans ce nouveau livre. (...)

Se peut-il que, dans l'après-guerre, vous ayez tout simplement manqué le bon moment pour aborder la question de votre appartenance aux Waffen SS ?

Je ne sais pas. Il est certain que j'ai cru qu'en écrivant ce que j'écrivais, j'en faisais assez. Je suis allé au bout de mon apprentissage et j'en ai tiré les conséquences. Mais il restait encore cette tache. Et j'étais conscient qu'elle devrait trouver sa place le jour où je me déciderais à écrire quelque chose d'autobiographique. Mais ce n'est pas le thème dominant du livre.

Avez-vous pu prendre en compte dans Le Tambour et dans Le Chat et la souris le choc que cela a représenté ultérieurement d'avoir appartenu à une organisation criminelle ?

(...) Lorsque, en 1990, j'ai rencontré l'homme brisé qu'était devenu mon ancien camarade d'école, Wolfgang Heinrichs — je raconte cette rencontre dans mon livre —, il m'est apparu clairement à quel point l'endroit où l'on avait atterri à la fin de la guerre relevait du hasard. Après ma captivité, libéré à l'Ouest, je me retrouvais en liberté. Il fallait que je compose moi-même avec toutes ces erreurs et tous ces détours, alors que d'autres de ma génération, Christa Wolf par exemple, ou Erich Loest, se retrouvaient à l'Est, aussitôt pourvus d'une idéologie nouvelle et crédible. On vit arriver là-bas des résistants qui avaient pris part à la guerre d'Espagne et avaient souffert sous Hitler, et qui se posaient en exemples. Ils aidaient à s'orienter.

Cela se passait là-bas comme dans une honorable famille ?

Rien de tel à l'Ouest. Nous avions Adenauer, affreux, avec tous les mensonges, avec tout ce catholicisme rance. La société d'alors se caractérisait par cet esprit petit-bourgeois étriqué. (...)
A la différence de la RDA, nous avons discuté pendant des décennies en République fédérale de ce "travail sur le passé". Mais la formule était inadéquate. Et puis il y avait ceux qui allaient dans l'autre sens, comme Franz Josef Strauss par exemple, qui disait : "Assez de cendres sur les têtes !" ; et "Ça suffit, maintenant !" Et de nouveau retentissait l'appel à la normalisation, comme si la normalité était quelque chose d'enviable. Moi, au contraire, face aux gens qui se disent "normaux", je prends peur.
Le passé nous rattrapait toujours. Nous avons appris à vivre avec et à faire face. Je considère cela comme un résultat qui a sa valeur, même comparé à d'autres pays européens. Si l'on regarde l'Angleterre et la France, sans parler de la Hollande et de la Belgique, l'époque des puissances coloniales et des crimes qui y sont liés est comme mise entre parenthèses. Il semble que — ironie de l'histoire une fois encore — quelque chose comme une défaite totale soit la condition d'un tel résultat. J'ai dit cela une fois quelque part : vaincre rend idiot. Les vainqueurs pensent qu'ils n'ont pas à se soucier des fautes du passé, mais les vainqueurs aussi finissent par être rattrapés. Un jour ou l'autre, la jeune génération pose des questions.

Et vous n'avez posé les questions qu'en 1946 ?

C'était le choc, mais il ne s'est pas produit tout de suite. Il a fallu les témoignages de Baldur von Schirach au procès de Nuremberg pour que je croie que les crimes avaient effectivement eu lieu. Les Allemands ne font pas de choses pareilles, ai-je pensé, considérant tout ça comme de la propagande, bête comme je l'étais.
Mais ensuite, c'est devenu incontestable. Et l'ampleur de ce crime semble s'accroître encore à mesure que nous nous en éloignons dans le temps. Cela devient même de plus en plus inconcevable. De la même façon que le "travail sur le passé" est une expression inadéquate, "comprendre" ne peut être qu'une approximation. Il y a toujours eu des pogroms, en Pologne, en Russie, partout. Mais le crime organisé par les Allemands, cette planification du crime, c'est quelque chose d'unique.

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la politique ?

Il m'a fallu beaucoup de temps (...). Comme beaucoup de ceux de ma génération, je suis sorti de l'époque nazie dans une sorte d'abrutissement. Comment expliquer que nous ayons cru jusqu'au bout à la victoire finale et aux armes miracles ? C'est impossible à comprendre aujourd'hui. Mes premières expériences politiques, je les ai faites un an après la fin de la guerre, quand j'étais ouvrier.
Dans le livre, je décris l'impossible réconciliation entre trois groupes différents de travailleurs qui se retrouvaient face à face : des anciens nazis, des communistes et des sociaux-démocrates. Dans les mines, on discutait beaucoup et on se disputait.
Et au bout du compte, les communistes et les nazis se retrouvaient souvent ensemble contre les sociaux-démocrates. J'ai ainsi vécu et pu comprendre par la suite ce qui a provoqué la chute de la République de Weimar : c'était naturellement surtout les nazis, mais aussi ce que les nazis et les communistes ont fait ensemble. C'était la conséquence d'une décision du Komintern de Moscou décrétant que les prétendus "fascistes socialistes" (Sozialfaschisten), c'est-à-dire les sociaux-démocrates, étaient l'ennemi numéro un.

Est-ce à cette époque que vous êtes devenu social-démocrate ?

Au début, je me suis beaucoup plus intéressé à l'art. Ma prise de conscience politique a plutôt eu lieu pendant mon voyage en France. La dispute entre Camus et Sartre était parvenue jusqu'à nous. On peut difficilement se représenter aujourd'hui ce que cette controverse a signifié pour ma génération. On était soudain obligé de prendre une décision si on était un peu curieux, et si on voulait décider pour soi-même : comment est-ce que je souhaite vivre ? Quelle est ma position ? Et décider d'être du côté de Camus fut pour moi une décision absolument essentielle. (...)

Où se situe-t-on par rapport à cela quand on a près de 80 ans ?

Tout cela est très proche. Si je devais dire exactement quels voyages j'ai faits en 1996, je serais obligé de consulter des carnets de notes. Avec l'âge, la période de l'enfance devient plus claire. Le moment juste pour écrire quelque chose d'autobiographique est manifestement lié à l'âge.

Avez-vous aussi écrit le livre pour vos petits-enfants ?

Consciemment et inconsciemment, mes enfants et mes petits-enfants ont assurément joué un rôle dans la rédaction de ce livre. J'ai souvent réfléchi à la question de savoir comment raconter quelque chose à une autre génération. Dans Le Journal d'un escargot, je devais leur expliquer pourquoi je m'engageais dans la campagne électorale, pourquoi je trouvais choquant qu'un ancien grand nazi comme Kurt Georg Kiesinger soit chancelier (de 1966 à 1969). A l'époque, j'étais confronté à la difficulté d'expliquer Auschwitz à mes enfants. (...)

Aviez-vous idée de la peur que suscitait à l'époque l'uniforme nazi ?

C'est le caporal avec qui j'étais en route qui a été le premier à me le faire remarquer après que notre unité avait été anéantie. Notre division n'existait plus, tout n'était plus que chaos et débâcle, et chacun tentait de survivre. J'ai été aidé par cet homme, un merveilleux spécimen de caporal allemand — qui ne voulait pas devenir sous-officier, sur qui on pouvait compter, qui connaissait toutes les combines, et attachait une grande importance à la camaraderie. Il a tenu à ce que je change d'uniforme. Moi, je n'avais pas conscience du danger que cela représentait. D'où mon incrédulité plus tard face aux images des camps de concentration : des Allemands n'ont pas pu commettre cela, impossible !
C'est en captivité que nous avons été confrontés pour la première fois à ces crimes, et nous avons vu en même temps comment, dans les casernes américaines, les Blancs qui vivaient dans des baraques séparées traitaient les Noirs de "niggers".
Dans le livre, j'évoque un gars de Virginie, un brave type, un peu bête, qui n'échangeait pas un mot avec le conducteur d'un camion, qui était noir. Le Blanc se servait de moi avec mes bribes d'anglais comme intermédiaire pour communiquer : "Tell this guy we are leaving now." C'est moi qui devais lui dire que nous partions, le Blanc ne s'est jamais adressé directement au Noir. Je ne veux pas dire que c'était un choc, mais tout à coup, j'étais confronté au racisme. (...)

Günter Grass, écrivain allemand et Prix Nobel de littérature 1999.
Propos recueillis par Frank Schirrmacher et Hubert Spiegel, parus le 12 août 2006 dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Traduit de l'allemand par Monique Rival.
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Après l'aveu, la preuve

Plusieurs journaux allemands ont publié, mercredi 16 août, un document signé par Günter Grass, alors prisonnier de guerre à Marienbad, dans la Tchécoslovaquie de l'époque, dans lequel son appartenance aux Waffen SS est mentionnée. Le document, daté du 24 avril 1946, indique qu'il avait eu le rang de soldat dans la division blindée Fundsberg de la terrible unité nazie. Découvert dans le centre de renseignement berlinois de la Wehrmacht, l'ex-armée allemande, ce document laisse entendre que les Etats-Unis, voire d'autres, étaient au courant de cette information.
Cette révélation, qui précède la publication de son autobiographie, a causé une énorme surprise, tant en Allemagne qu'à l'étranger. Günter Grass, âgé de 78 ans, jouit d'une stature intellectuelle et morale pour avoir, en particulier, dénoncé le silence du peuple allemand sur ses compromissions avec le nazisme. Beaucoup s'étonnent qu'il ait pu garder le silence aussi longtemps. Dans un entretien à la télévision publique allemande diffusé mardi soir, l'auteur du Tambour a dit sa "honte" d'avoir été membre des Waffen SS.
====Fin de citation====

mercredi 16 août 2006

Quand le style se fond dans le ton

Est-ce que I-Télé aurait remis son signal en continu sur le web ? On dirait bien...
(Ça fait peut-être un bon moment mais je n'y étais pas allé voir.)

Encore soleil et chaleur. J'emporte un livre au centre de sport, m'installe aux pédales et soudain, c'est comme si un ami me parlait doucement à l'oreille... Rare sensation de lecteur. Ou quand le style se fond dans le ton. J'en oubliais ma transpiration et la machine sonna, me frustrant. Hâte d'être à ce soir pour y replonger...

« Tout en lui flinguant une partie non négligeable de sa récolte annuelle, sous l'effet euphorique de la butia, je leur avais parlé de cette chanteuse anglaise, blonde et fragile, et d'Après le feu d'artifice, dont j'avais acheté un exemplaire à Montevideo deux ans plus tôt, le jour même où j'avais découvert la photo de Baltasar Brum, que je venais de retrouver, après avoir oublié son existence pendant deux ans.
Le livre et la photographie n'avaient objectivement rien à voir, comme peut-être n'ont rien à voir les deux pelotes de l'espace et du temps, dont l'entrecroisement des brins finit cependant par tricoter le chandail de la vie et vous habille pour l'hiver. Raquel, enthousiasmée, m'avait raconté les événements de 1933 à Montevideo, du moins ce qu'elle en connaissait, puisque le suicide, ou le sacrifice, de Baltasar Brum était demeuré en partie énigmatique.»
(Patrick Deville, La Tentation des armes à feu, Seuil, 2006, p. 25-26)

« Les déplacements dans l'espace ne sont rien. Seuls les allers-retours dans le temps sont vertigineux, qui nous procurent le sentiment de sa douce et redoutable relativité : ce disque [de Daniel Viglietti en 1976, Canciones chuecas] m'a été offert hier, et l'arithmétique est scandaleuse, qui prétend qu'il s'est écoulé, depuis, presque autant de temps qu'entre la mort de Baltasar Brum et ce concert. Et c'est peut-être pourquoi Fanning s'enfuit. Parce qu'il est vieux. Parce que est venu pour lui le moment où chaque personne plus jeune est un Martien, ou une très jolie Martienne, dont il est bien sûr possible de tomber follement amoureux, mais qui vit dans un espace-temps inatteignable, un monde parallèle, une volière de l'autre côté de l'univers. Rue Tristan-Narvaja, seule la boutique en plein air de l'oiseleur était ouverte. Et j'étais resté longtemps, plié en deux, à essayer d'identifier les captifs.» (Ibid., p. 29)

On pourrait faire une histoire littéraire et artistique de cet espace-temps inatteignable dont prennent conscience celles et ceux qui ont deux ou trois fois l'âge des beautés qu'ils admirent, une histoire déchirante, évidemment. La légèreté avec laquelle ici le récit aborde ce thème est tout simplement prodigieuse.
Et puis une idée comme ça : je me demande si Patrick Deville ne pourrait pas être classé parmi les auteurs du post-exotisme, tel que défini par Antoine Volodine... À vérifier. Vous me direz que ça n'a pas d'importance. Mais si, pour moi, ça en a. J'y retourne, vite.

mardi 15 août 2006

Hacher l'image télévisée d'un homme

Nous irions de l'autre
côté
des toits
nous allions tu tenais ma main
tu
l'autre côté des montagnes
oui de quel
je te rejoins de l'autre côté
et tout sera
des rivières

Extrait de l'Article 20 de la Constitution du Japon : « Aucune organisation religieuse ne peut recevoir de privilèges quelconques de l’État, pas plus qu’elle ne peut exercer une autorité politique. Nul ne peut être contraint de prendre part à un acte, service, rite ou cérémonial religieux. L’État et ses organes s’abstiendront de l’enseignement religieux ou toutes autres activités religieuses.»

Un peu après sept heures, des bruits nombreux d"hélicoptères nous réveillèrent. Du fond de nos rêves tièdes (il faisait entre 28 et 30 °C dans la chambre), nous sûmes que le premier ministre japonais était en route pour Yasukuni. Ayant simultanément allumé la télévision et ouvert une porte-fenêtre, nous pouvions dès lors suivre le plus stupide événement politique de l'année japonaise. Un essaim d'une dizaine d'appareils tourna en rond et en ordre dans le sens de l'eau des chiottes pendant une bonne demie-heure, passant presque au-dessus de chez nous, l'autre extrémité de la circonférence décrite étant le Palais impérial, la tour de l'université Hosei figurant le centre du cercle vicieux — le temps que dura le voyage en convoi de voitures officielles et la visite de Yasukuni, sans un mot à l'égard des centaines de journalistes venus couvrir l'événement, comme s'il s'agissait d'une visite privée.
À noter que le ciel n'avait pas l'air d'être d'accord parce que la pluie — qui avait dû commencer peu avant 7 heures, notre balcon n'étant presque pas mouillé, et que l'on voyait hacher l'image télévisée d'un homme d'état prétendument laïc et démocratique se rendant officiellement dans un lieu de culte symbolique et contesté — s'arrêta à peu près en même temps que disparurent les hélicoptères.
Il aura dû faire refaire sa mise en plis en rentrant, l'éternel lionceau — car nul doute que sa popularité lui a été acquise sur la mine, son aspect comique ayant été mis à profit par son parti, même s'il a maintenant passé les bornes, notamment en chantant Love me tender à Bush qui, quoique bas de plafond, n'est pas descendu jusque là. Quoique...
Et rien ici d'une quelconque assomption ! Car il n'assume ni n'assumera rien, le permanenté. Les protestations de la Chine et de la Corée vont se muscler, provoquer des incidents, nourrir les sentiments de défiance ou de haine à l'égard d'un Japon qui, ayant été vaincu par les Alliés (je ne reviens pas sur les champignons américains), n'en continue pas moins de faire le fier avec ses voisins.
Et de même qu'en Israël, je m'excuse du parallèle, rien ne changera dans cette attitude tant qu'il y aura la protection américaine — le vent du buisson sacré soufflant alternativement sur telle ou telle braise du monde en feu selon ce qu'il croit être son intérêt.

Qu'elle est belle, et loin de tout cela, l'attitude d'un Günter Grass !

Après, le reste de ma journée n'a guère d'importance. Nous avons déjeuné au Saint-Martin et révélé à Yukie que les morceaux de poulet ficelé et les crépinettes de porc bien serrées nous faisaient penser à de la cuisine SM... Elle a bien ri. Puis j'ai pris le train, dormant ou lisant quelques chapitres de Poil de Carotte avant d'arriver au bureau, où il faisait 35 °C, pour deux heures de travail avant le dîner.

lundi 14 août 2006

Scies de l'automne

Oups ! Oublié de mettre en ligne la compilation des Lexique de l'actuel de la semaine dernière. Cinq fois cinq minutes de Pierre-Marc de Biasi, ça ne fera de mal à personne.

Ce matin, Coupure électrique géante à Tokyo, mais pas chez nous, ce qui fait que nous suivons les infos à la télévision, les lignes de train et métro coupées, les couloirs dans le noir, des ascenseurs coincés, etc. Cela concerne quelque 8 millions de foyers privés d'électricité, parce que... trois fils d'une ligne à haute tension ont été touchés par une grue ! (la machine, pas l'oiseau)
Est-il bien raisonnable qu'un incident somme toute mineur ait de si grosses conséquences ? Qu'arriverait-il en cas de gros pépin dans la production ? Sans parler d'autre type de catastrophe...

Le soir, évidemment, on sait tout. Entre temps, j'ai surtout travaillé devant l'écran, à relire et corriger des rapports d'étudiants. RAS, donc.
Sinon que pendant une pause, j'ai lu d'une traite les 6 pages d'Umberto Eco pour Le Monde (lien à obsolescence rapide), un peu sur la rhétorique et beaucoup sur le politiquement correct. Amusant. Sans plus.
Je survole d'autres trucs sans intérêt, qui risquent pourtant de devenir des scies de l'automne. Comme des nouvelles de Michel Houellebecq, ici et . Ou, du vulgaire Assouline, la première salve contre Christine Angot.
Bah, mieux vaut retourner à Jules Renard !

dimanche 13 août 2006

Celles et ceux qui lisent les poètes à livre ouvert

Jour avec après jour sans — sortie. Aujourd'hui, c'est grand sport, à Shibuya, à deux. Puis déjeuner au Café bleu, salade et pasta sans reproche.
Moins de monde dans les transports en commun ; beaucoup sont partis. Comme chaque année, nous avons eu droit aux informations sur les mouvements de population (aéroports, gares, péages d'autoroutes sont à 150 % de leur maximum théorique, ou de leur moyenne, on ne sait pas très bien, ces choses ne sont pas expliquées, ou c'est moi qui ne comprends rien...).

Rien à voir avec les informations sur les aéroports anglais et européens. Après les passagers, la pagaille devrait largement nuire aux compagnies aériennes et au commerce de duty free. Cela peut-il durer longtemps ?
L'extension des contrôles et des fouilles, la réduction drastique des bagages en cabine, les scanners poussés des valises enregistrées, nous savons que tout cela n'empêchera pas la possibilité d'attentats. En revanche, cela rendra docile l'ensemble des passagers qui sont à répartir en deux et seulement deux catégories : ceux qui craignent de mourir dans un attentat ou d'être pris pour des terroristes, ceux qui sont des terroristes. Il n'y a pas d'autres catégories. Si : ceux qui renoncent à voyager. Il n'y a plus d'hommes libres.
Bien sûr, on ne peut contester le bien fondé des arrestations préventives... C'est pour notre bien... On peut cependant douter. On attend les preuves. La police est-elle en train de les rassembler, de les obtenir, ou est-elle en train de les fabriquer ? Un grand nombre de gens doutent de la véracité de tout cela...
Le discrédit envers la police et les mesures antiterroristes pourraient bien avoir plus d'importance qu'on ne le croit.

Poil de Carotte, début de préparation du cours d'octobre-décembre. Avec Beckett, se posait la question de comment découper des extraits pertinents sans trahir l'œuvre ; avec le livre de Jules Renard, c'est presque l'inverse : comment associer judicieusement les chapitres à étudier.

La netteté de l'expression renardienne tranche sur le brumeux tâtonnant de Sereine Berlottier. Non que l'un soit meilleur que l'autre, ce serait stupide de comparer de la sorte. Le contraste — dû seulement au hasard de mes lectures — interroge l'écart entre des entreprises littéraires.
Chez l'un, adopter « tout naturellement les mouvements complexes de l'affectivité juvénile », comme le résume Henri Béhar en conclusion de sa préface (p. 23 de l'édition Pocket, 1990, 1998). Chez l'autre, approcher l'idée d'un poète de manière paradoxale, « désapprendre, strate après strate, épisode après épisode, image après image », « laisser pour l'instant les livres à eux-mêmes, accepter cette somnolence et ne pas forcer le passage, accepter l'écart même d'un éloignement, d'une distance, et le curieux sentiment de surdité qui s'empare de toi, quand tu feuillettes, quand tu tournes les pages, quand la tête s'évade par la fenêtre » (Sereine Berlottier, Nu précipité dans le vide, p. 94)

Cette surdité me dit quelque chose.
Je l'éprouve depuis toujours par longues intermittences à l'égard de la poésie.
Rester longtemps sans comprendre un traitre mot.
Et un jour faire ma traversée du sens.
Le lendemain rien.
Un autre jour croire tout capter.
Et l'effarement devant celles et ceux qui lisent les poètes à livre ouvert.
Font-ils semblant ?
Suis-je déficient ?
D'où viennent les certitudes des autres quand je reste irrésolu et vacillant ?

samedi 12 août 2006

Micro-secondes torves

Hein ? Quoi ? Déjà le 12 ! Ça veut dire que ça fait un an qu'on était à la veille de commencer l'Internet Littéraire Francophone de Cerisy ! J'y crois pas...
(C'est ce que je me disais quand, après un gros orage en milieu d'après-midi, j'entamai la préparation de ce qui est maintenant une belle ratatouille — déjà à moitié mangée.)

Pour ce qui est de l'aspect scientifique, ce n'est pas à moi d'en juger. On a déjà les communications audio, on aura bientôt le livre (cet hiver). Mais pour ce qui est de l'aspect humain, je voudrais dire ou redire combien cette semaine phalanstérienne m'a profondément contenté, régénéré, amusé, sans une ombre de stress autre que celui de savoir si le réseau fonctionnerait au moment où on en avait besoin (petit stress qui fait partie de l'entraînement des membres d'Hubert de Phalèse depuis la fondation de l'équipe). Avec le recul d'un an, et l'embellissement, forcément, j'aurais tendance à penser que c'est même la seule fois où je me suis senti bien avec plus de 20 personnes avec lesquelles je suis obligé de rester durant une semaine. À l'exclusion peut-être d'un ou deux stages de Shiga-Kogen, ces formations de jeunes enseignants de FLE japonais où j'ai assuré les cours d'informatique & FLE & littérature quatre années de suite, qui se déroulaient sur près de deux semaines dans un hôtel relativement isolé des Alpes japonaises — hôtel aujourd'hui détruit, avons-nous appris l'an dernier. Encore fallait-il, à Shiga-Kogen, supporter certaines des soirées de fête ou certaines cérémonies protocolaires, voire certains dîners quand les voisins de table étaient peu causants, alors que rien de tout cela, évidemment, à Cerisy, au milieu de passionnés tous litoriens...
(Tiens, Litor, ça devient quoi, ces jours-ci ? C'est mort ? En tout cas, c'est gravement les vacances...)

Et justement, autre chose, ça me titillait d'en parler, depuis plus d'un an, mais pas le temps et toujours hésitation, on touche un sujet sensible, hautement subjectif, remettons à plus tard. Et de plus tard en plus tard, une bonne année a passé, et Cerisy, justement, pour faire la preuve du contraire.
Comment choisir mes mots, tellement c'est subjectif, furtif, basé sur des micro-secondes torves dans des regards, des fréquences fantômes dans des inflexions de voix, et du silence, beaucoup de silence, par absence de conversation, de téléphone ou de courriel, ce qui n'est pas toujours pour me déplaire. Faudrait-il parler de mépris, de méfiance, de discrédit, de mise à l'index ? Ou est-ce un effet pervers de mon attente vague d'effets induits et qui ne s'induisent pas comme dans mes rêves ? Parce que moi conscient, je le jure, je ne souhaite rien induire...
Oui, pardon, je n'ai pas dit que quoi il s'agit, désolé, vous relirez quand vous saurez, comme ça vous saurez un peu ce qu'on appelle un conditionnement du lecteur...
Or, choisir les mauvais mots entraînerait tout de suite du malentendu et du ressentiment. Ce que je ne souhaite pas ajouter, bien sûr. C'est déjà assez compliqué comme ça.
En fait, la première expression qui m'est venue et qui m'a parue pertinente et qui, je crois bien, l'est encore, elle revient de loin et je n'ai pas dû l'entendre ni l'employer depuis une quinzaine d'années, c'était de me demander si je sentais le pâté ou quoi ?
C'est à cause du JLR, bien sûr, et de cette diffusion permanente, journalière, que personne de mon entourage ne peut ignorer et dont je me dois par honnêteté d'informer toute personne nouvelle en essayant de savoir à quel degré de connivence elle se trouve avec ça et jusqu'à quel point elle m'autorisera à parler d'elle dans la livraison du soir. Et puis si, il y a près de trois ans, les gens pensaient que c'était sans conséquence, que le blog n'était qu'une mode dont ils ne voyaient d'ailleurs pas vraiment la réalité ni évidemment la puissance, les choses ont bien évolué depuis et presque tout le monde sait ce que c'est et avec plus ou moins de pertinence ce qu'il faut en attendre ou en craindre.
Or j'ai comme l'impression que des gens m'évitent qui auparavant ne m'évitaient pas. Bien sûr cela peut ne rien avoir à voir avec le blog. Ils ont peut-être découvert que j'étais un imbécile, un fat, un faux-cul, comme dit l'autre, et en tirent des conséquences sans rien m'en dire, poliment. Ou bien mes travaux ne rendaient pas le son ronflant qu'il faudrait qu'ils rendent pour leur convenir (dans l'université, vous savez, il y a beaucoup de ça — alors que moi, justement, c'est du ronflant que je veux me débarrasser ; voir à stature avant-hier, par exemple). Ou alors je ne suis pas dans les bons réseaux (MAE, agrégés, anciens de telle école, etc.) et me fréquenter ne sert à rien. Là encore, je préviens que je ne suis pas en train de me plaindre, mais d'exposer de vagues sensations dont je ne sais pas moi-même si elles sont agréables ou désagréables, c'est hors de propos.
Donc cela peut aussi avoir directement à voir avec le blog. Je me souviens que JCB avait évoqué ce problème il y a quelques temps (ici peut-être, mais j'ai souvenir d'une autre fois...). Dans ce cas, ce serait une sorte de mépris pour celui qui s'est engagé là-d'dans (à prononcer avec dédain), au lieu de publier des choses sérieuses... Ou une méfiance de principe, une peur de se retrouver croqué en deux lignes, voire photographié, voire interpellé sur une chose mal dite mal faite, et un droit de réponse tellement compliqué à mettre en œuvre... Ou parfois quand il m'arrive d'évoquer le JLR à tel ou tel propos, ce que j'évite le plus souvent, une pointe d'exaspération que je sens chez certains...
C'est même plus grave car j'ai comme l'impression de vases communicants : tandis que des liens se nouent patiemment par le JLR et les blogs voisins sur la base d'affinités que je crois véritables (dont il faut redire malgré tout la fragilité : les départs récents de Bartlebooth et d'Arte m'ont peiné comme ils ont peiné K — alors que d'autres s'en trouvent soulagés, tant mieux pour eux...), bref tandis que ces liens se nouent, d'autres liens dits "réels" qui existaient pour certains depuis cinq ou dix ans en dehors de l'internet s'amenuisent, voire disparaissent sans qu'aucune raison ne soit perceptible, et donc pas nécessairement plus le blog qu'autre chose, le temps qui passe, la vie qui s'en va ailleurs...
Que personne ne se sente visé, ni obligé de se défendre ou de modifier son attitude, je ne parle que d'un phénomène dont je veux laisser la minute pour de futurs besoins de comprendre. D'ailleurs, la plupart des personnes concernées ne lisent pas ces pages.

vendredi 11 août 2006

Apparence philantropique (nous prenant pour des billes)

Depuis des semaines qu'elle m'en montrait l'affiche, T. craignait que nous rations l'exposition consacrée à Jakuchu (comme nous avions raté celle de Foujita, heureusement retrouvée à Kyoto le mois dernier). Donc, c'est pour ce matin. Trop chaud pour aller jusqu'à Ueno à bicyclette. Y allons en JR, malgré l'affluence de la mi-août (finalement tout à fait supportable).
La première fois qu'elle m'en a parlé... Jakuchu, quoi t'est-ce ?, m'étais-je exclamé sottement, ignare que je suis. Et elle, patiente et consciente de mon retard mental, de m'expliquer gentiment l'immense artiste qu'avait été Itô Jakuchû.
L'exposition est conséquente, très bien documentée en bilingue. Encore une fois, je constate que les personnes faisant usage d'un audio-guide ont la facheuse tendance de bousculer à tout-va sans s'en rendre compte, tout accaparées qu'elles sont à suivre le commentaire en regardant les œuvres ou à appuyer sur les boutons de leur boîtier de commande. Évitant quelques audio-bringuebalés, rendant des coups d'épaules à d'autres, nous arrivons à parcourir les salles sans perdre notre bonne humeur et en nous imprégnant, c'est quand même l'essentiel, des qualités extraordinaires des encres et des peintures.

Allons à Ginza pour déjeuner dans un restaurant de spécialités d'Oita, région que nous venons de quitter, mais on ne sert plus après 13h30... Tant pis. Avisons tout près de là l'entrée minuscule d'un restaurant italien nommé Pàraphrase (je me demande même si ce n'est pas un accent aigu...). Les pâtes y sont très bonnes, sauce crabe classique pour moi et originale sauce yaourt, huile d'olive, crabe et œufs de lompe pour les pâtes froides de T. qui adore ça.
On y reviendra.

J'avais déjà le T-shirt Tous les jours, c'est l'enfer en japonais... À Paris, j'achèterai dès que possible celui qui porte la mention Ce T-shirt s'autodétruira quand je l'aurai porté dix fois. Je pense que ce n'est en effet que le début d'une redécouverte du sabotage... Émile Pouget aurait eu du boulot, de nos jours !

Suite à son courriel, ai lu à (propos de) l'écran la communication de Constance Krebs, Du livre électronique à l'encre électronique, dans le Bulletin des Bibliothèques de France. Je me réserve le reste du sommaire pour demain...
Sans trop insister, pour ne pas leur mettre la honte, et avec finesse, Constance revient sur les échecs des promoteurs des livres électroniques à la fin du XXe siècle. Dans ce cadre de publication (BBF), elle a raison ; il vaut mieux en tirer des conclusions pour regarder devant, c'est-à-dire aujourd'hui, avec de nouvelles expériences, qui vont peut-être prendre...
Ce que je voudrais ajouter, et qui n'engage que moi, c'est qu'il était patent, dans les discours publicitaires et d'apparence philantropique (nous prenant pour des billes) des promoteurs de ces engins impraticables (y compris un Attali ou un Orsenna), il était patent donc que ces gens n'avaient en tête que leur propre réussite entrepreneuriale, ce qui veut dire gagner un maximum de fric et casser le marché traditionnel à leur profit.
Sinon... sinon ils auraient commencé par se poser la question de comment les gens fonctionnaient, de pourquoi on aimait les livres de papier, de comment on pouvait proposer quelque chose qui s'intègre doucement dans le paysage sans tout casser. Des moyens qu'on pouvait y mettre. Et d'avoir de l'ivresse en stock avant de nous vendre les flacons...
Il était évident à mes yeux qu'un Attali ou un Orsenna n'avaient aucune intention d'utiliser eux-mêmes les outils qu'ils promouvaient, sauf en dehors d'un spot publicitaire (voir et écouter par exemple les travaux d'Émilie Groshens, présentés au séminaire d'Hubert de Phalèse le 8 novembre 2005, sur Orsenna, et voir aussi qu'il n'y a aucune trace de ce métier-là dans le Qui suis-je ? en ligne d'Orsenna).
Quelques vestes plus tard, nous voici à l'heure du papier électronique. Au train où vont les choses et bien que je sois au Japon, ce n'est encore pas cette année que je vais en toucher le grain.

jeudi 10 août 2006

À moins que je ne te défonce avant

Ô ma stature, je me méfie toujours de toi
Demain n'importe comment tu me survivras
À moins que je ne te défonce avant.

Une chose à dire par rapport à la guerre : quand elle est religieuse, implicitement ou explicitement, il n'y a pas de pertinence à distinguer civils et militaires.
Surtout quand en plus les chefs sont drogués de leur stature.
Les religions sont peut-être la pire des choses qui soit arrivée à l'humanité.
Leur réveil (qui est le réveil de leur intransigeance) est un signe de régression.
Et pourtant, elles sont la source de bien des œuvres admirables dans tous les arts.
Vivre avec la conscience de cette antinomie n'est pas facile. Ni agréable.
Certains choisissent un camp et s'y tiennent. Ou en changent.
Je suis contre les religions et pour les arts. Je me tiens écartelé dans la contradiction.

Le nationalisme doit être assimilé à une religion imposée. En ce jour anniversaire de la capitulation du Japon (1945), il faut redire, avant que le premier ministre n'aille faire ses dévotions à Yasukuni (où sont révérés des criminels de guerre au milieu des victimes), que le nationalisme, qui a été une religion d'état imposée à tous les Japonais, civils et militaires sans distinction, des années 30 à la fin de la guerre, que ce nationalisme, aujourd'hui, n'est pas mort du tout.
Et que, selon toute probabilité, le remplaçant de Koizumi, dès septembre, sera pire.

Comme en écho, je découvre le sommaire d'Europe de juin-juillet 2006 : Écrire l'extrême, la littérature et l'art face aux crimes contre l'humanité. Suis très impressionné par les noms assemblés : Pierre Bayard, Primo Levi, Claude Mouchard, Thiphaine Samoyault, Jean-Louis Fournel, Bruno Tackels, Patrick De Vos, Christian Doumet, Jacques Rancière, et même Antoine Emaz (avec un accent aigu sur la majuscule), pour ceux que je connais...

Dernière séance du colloque sur Léon Werth (webradio des Chemins de la connaissance / France Culture / enregistrée le 21 janvier / diffusée le 8 août). Intervention intéressante de Philippe Sollers quoique peu construite, faite de remarques au fil de citations. Et puis avec lui, Werth devient la seule personne lucide des temps pétainistes. C'est une dangereuse exagération.
On analysera utilement les œuvres de Sollers en y relevant la figure récurrente de l'unique contestataire, du solitaire visionnaire, toujours en marge du système et en lutte secrète ou ouverte contre les dominants. On aura ainsi la filiation implicite et le miroir traîné sur tous les chemins qui mènent à celui qui est tout art (Sollers a lui-même explicité le choix de son pseudonyme).

Je retrouve Werth dans mon dévédé de la revue Europe — mais bon sang, mais c'est bien sûr, que n'y avais-je pensé plus tôt ! (Les tables de la revue sont également ici.)

mercredi 9 août 2006

Même question des oiseaux qui s'écrasaient

En rangeant et en travaillant, j'écoute et enregistre la première séance d'un colloque consacré à Léon Werth (sur la webradio des Chemins de la Connaissance, séance enregistrée le 20 janvier, diffusée le 25 juillet), écrivain que je ne connaissais que de nom et qui me devient sympathique en quelques minutes. Après un quart d'heure, je suis frappé de la ressemblance de son caractère avec celui d'Octave Mirbeau, ce qui me sera confirmé deux heures plus tard par des propos de spécialistes.
Je laisse tourner l'appareil pour enregistrer la deuxième séance (enregistrée le 20 janvier et diffusée le 1er août) pendant que nous sortons (la troisième sera pour demain : à chaque fois, c'est près de quatre heures, tout de même).
On a en effet laissé passer un typhon, arrivé sur Tokyo dans la nuit et qui semble en finir avec nous vers 15 heures, sans gravité ici. Le bon moment pour envisager d'aller au sport.

Je n'oublierai pas que Léon Werth est le dédicataire du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry.

Pendant que je transpire de tous mes pores, la narratrice de Nu précipité dans le vide entre enfin au saint des saints de la littérature, la réserve de la BnF. Avec simplicité, elle décrit les rituels auxquels doivent s'astreindre les lecteurs. Je regrette tout de même qu'on n'y sente pas le sentiment de surprise que devrait éprouver une profane (ceci dit, la narratrice n'a jamais dit qu'elle était profane).
Il y est même question des oiseaux qui s'écrasaient contre les vitres du jardin intérieur avant qu'une parade n'y remédie. En l'occurrence, on serait ici plus près du mode d'emploi. En revanche, j'apprécie beaucoup le questionnement qui saisit tout lecteur lorsqu'il doit inscrire le motif de la demande de communication d'ouvrages.

« Il lui a fallu déposer son sac au vestiaire, on lui a remis en échange une mallette en plastique où elle a logé un carnet, quelques stylos, une bouteille d'eau. Elle s'est dirigée vers le rez-de-jardin. Elle a cherché le chemin de la réserve des livres rares, pris l'ascenseur, appuyé sur une sonnette et poussé une porte vitrée. Maintenant elle regarde l'énigme des grands oiseaux bleus immobiles. L'homme qui s'est approché d'elle lui tend une clé. Il explique qu'elle doit d'abord ranger sa mallette dans un petit casier qui porte le numéro de sa place. Elle ne peut pas utiliser de stylo à bille ou à encre, mais seulement un crayon. Il lui désigne sa place de l'autre côté de la salle. Elle remplit les petits bulletins de commande de livres. Elle note la cote, le nom de l'auteur, le titre, l'année. Motif de la demande (Sereine Berlottier, Nu précipité dans le vide, p. 90-91)

Pour la quatrième fois, je crois, après le bain très chaud et le sauna, je suis entré dans le bain d'eau froide dans le but d'y éprouver du plaisir, malgré la difficulté. C'est une grande nouveauté. Pendant plus de quarante ans, j'ai été dans l'impossibilité physique d'entrer dans l'eau froide. L'impossibilité physique et la hantise. Or depuis l'an dernier, il m'est arrivé, après avoir eu bien chaud au sport ou dans le sauna, de souhaiter descendre puis de descendre effectivement dans ce petit bain de 22 ou 24 °C, entouré de panneaux de prévention (n'y pas entrer si l'on est cardiaque, en sortir si l'on ressent un malaise, se laver avant). Et c'était pour me refroidir, juste une fonction pratique.
Mais là, pour la quatrième fois, je crois, j'y entre précisément pour la sensation de bien-être que je vais y ressentir. Et ça marche. Comme quoi, on change.

Avant de revenir à la maison, T. et moi passons au magasin Tokyu Plaza, près de la gare de Shibuya, dans lequel j'avais repéré il y a quelques mois un coin de dévédés de qualité... J'en trouve quatre, qui rejoindront mes documents de travail à l'université (avec sous-titres japonais utiles aux étudiants) : deux Godard, Week-end (1967) et Nouvelle Vague (1990), L'Anglaise et le duc (2001) d'Éric Rohmer et Les Misérables (1957) de Jean-Paul Le Chanois, avec Jean Gabin. Pour l'usage, on verra plus tard.

mardi 8 août 2006

Endroit qu'on juge inutile, voire nuisible

Lever difficile, fatigue diffuse, beaucoup de choses à ranger. Début de préparation des billets du JLR en retard mais il y a plus urgent... En effet, T. n'a encore jamais transféré tout ce qui est enregistré dans le disque dur de sa caméra vidéo — hier, crapahutant caméra au poing, j'avais la hantise de glisser, que l'appareil se brise et que tout soit perdu. Branchement du JVC Everio GZ-MG77 sur mon ordinateur, qui le reconnaît, et transfert de sécurité sur mon disque dur. Ouf ! Ensuite, recherche de comment fonctionne son appareil, des logiciels qui vont bien avec, et — que du bonheur !, merci Pierre-Marc — qui sont aussi disponibles en français sur le CD d'installation japonais... Tout fonctionne à merveille. Restera à apprendre à faire du montage et à graver tout ça quelque part.
Au Saint-Martin, il y a du jarret d'agneau ! De quoi reprendre du ressort pour essayer de compléter quelques billets du JLR en retard...

De gros nuages nous ont menacés toute la journée. Vers 18 heures, ils ont l'air plus gentils, ils dégagent et nous laissent sortir faire un tour en vélo. Jusqu'à Kasuga, LaQua, dans le Tokyo Dome, sous prétexte d'acheter du thé et de nous dégourdir. Visite des étages, ce qu'on n'avait pas encore fait : magasins de fringues, cosmétiques, esthétique, comme d'habitude dans les centres commerciaux.
Une boutique vend des jeux tape-à-l'œil, des rebuts de stocks, des trucs drôles, des babioles pour collectionneurs, etc. Le genre d'endroit qu'on juge inutile, voire nuisible. On y entre par pure curiosité malsaine et au fond, du côté des bouquins, on a la surprise de trouver des piles de tous les livres d'Abe Kobo et de Yukio Mishima ! Là, dans un temple commercial, deux des écrivains les plus importants et les moins arrangeants avec le capitalisme. Est-ce le signe de leur valeur ? Qu'il y a comme ça des lieux de résistance, des passages et des passeurs ? (Façon Volodine, quoi.) Ou au contraire de leur totale dévalorisation, de leur solubilité dans le tout-à-l'égoût du déstockage ? (Façon Debord...)
Qu'est-ce qui est l'endroit, qu'est-ce qui est l'envers ? Et même pas d'appareil-photo pour conserver la féérie du couchant sur les manèges...

Retour rapide (c'est à moins de deux kilomètres de chez nous) et préparation du dîner : tomates, mozzarelle et basilic, puis camembert, et une énorme mangue pour finir. Ça devrait être bon pour la ligne...
Je garde pour un autre jour la dernière chronique de Philippe Boisnard sur le Festival de Lodève et la copieuse analyse d'Eolas sur la loi DADVSI — que d'emblée je juge inique (la loi). Enregistrement des conférences de Michel Onfray que j'ai ratées ces jours-ci. Puis compilation des Lexiques de l'actuel de la semaine dernière, pour les amateurs (pour la première semaine, c'était ici).

lundi 7 août 2006

J'ai adopté une grenouille en kimono

Tel que vous me lisez là
je suis pas mal bronzé
je descends d'un avion qui a tutoyé le Mont Fuji
je reviens d'une des rares plages nippones bien aménagées
j'ai médité la vie la mort nu dans des sources de montagnes fumantes
j'ai dans les bras des centaines de virages en épingle
et dans le ventre d'excellents poissons grillés
j'ai vu des feux d'artifice et des enfers thermaux
j'ai filmé T. suant dans des temples d'il y a mille ans
et me suis fait piquer les doigts par des moustiques vicieux
j'ai adopté une grenouille en kimono
je n'ai pas trouvé de connexion internet alors qu'il y en avait une dans notre chambre
ni ouvert un livre autre que le guide de Kyushu ou les cartes de Beppu et Kunisaki...
Mais j'ai écrit chaque soir des notes que je mettrai en forme dès demain, avec des photos, quand mes yeux voudront bien rester ouverts.

Complément du 10 août :
Sans mentir, c'est à la seconde où nous allions quitter la chambre que T. a vu un document plastifié, situé sous la télévision et qui expliquait comment connecter d'un ordinateur portable au réseau... Bon, on n'en a pas fait une maladie.

Au centre de la quasi circulaire péninsule de Kunisaki, sur d'étroites routes où nous ne croisions presque personne, avons visité deux celèbres temples, l'un par ses deux statues cerbères (文殊仙寺, monjusenji), l'autre par un type de masque d'Oni qui doit aussi avoir une fonction protectrice (岩戸寺, iwatoji). Disons, tous les deux d'un bouddhisme ancien et plutôt synchrétiste. Il faisait très chaud mais sec, il y avait beaucoup de marches à monter (et à redescendre), pas mal de moustiques qui vrombissaient autour de nous... On commençait à avoir l'habitude. On s'en est plutôt bien sorti et j'ai réappris à filmer.
Dernier bain dans un établissement bordé de montagnes (Akane Onsen). C'est en cette eau que je méditais seul un bon moment... avant de me décider à faire une photo avec le retardateur. Une photo publicitaire avec dames au bain a été prise dans le bain des hommes ; car côté femmes, m'indique T., on voit une maison, et non la montagne...
Simple et excellente cuisine de montagne et de produits naturels.
Il y a des chambres et des petits cottages à louer (pour une autre fois, par exemple en hiver...).

Repérage de plages pour un prochain voyage.
Restitution de la voiture à l'agence Nippon Rent A Car de l'aéroport d'Oita, sans problème.
Avion de retour dans lequel, par chance, nous avons été du côté gauche de l'appareil, ce qui nous a permis d'admirer les côtes puis le Mont Fuji.

dimanche 6 août 2006

Bon prétexte pour d'autres échauffements

Yufuin (湯布院) est peu distante de Beppu (別府).
Entre ces deux villes, un massif montagneux qu'une route enrubanne, un petit col d'où décolle un téléphérique, et tout un monde : la première étant dans le renouveau touristique et branché façon artiste d'aujourd'hui quand la seconde est encore comme dans l'avant-guerre d'un pépère week-end familial (le pompon du passéisme revenant à Bungotakada, 豊後高田, village visité hier, au nord de la péninsule de Kunisaki).
Le tourisme à l'américaine a été introduit ici, à Beppu, vers 1878, par un précurseur, fondateur de l'hôtel Kamenoi (亀の井) de Beppu, Aburaya Kumahachi (on a récemment donné son nom à une bière brassée à Oita). Le même, quelques années plus tard, à la recherche de nouvelles propositions touristiques, ouvrit un hôtel Kamenoi à Yufuin.
Nous savons maintenant, par quelques propos d'hier avec les aïeux, que certains des hôtels qui ont été fondés par la suite, toujours fin XIXe, étaient aussi des bordels de luxe, le thermalisme des eaux chaudes de Beppu et de Yufuin étant un bon prétexte pour d'autres échauffements.
Pendant que nous nous élevions vers le mont Tsurumi (鶴見, littéralement : voir les grues, mais nous n'en vîmes pas une), puisque nous avions opté pour le Rope Way en matinée et monter voir les nuages de l'intérieur, T. me donnait une partie de ces détails enregistrés hier mais qu'elle avait eu besoin de laisser décanter quelques heures et filtrer une bonne nuit.
D'autres viendraient plus tard, quand, après avoir parcouru et brièvement découvert le bas et le haut de Yufuin, nous en serions à comparer l'état actuel du tourisme dans ces deux villes, dont il y aurait un roman à écrire.
La fraîcheur humide et toute relative du nuage ne compense pas la vue obstruée, mais elle accompagne bien les quelques dizaines de marches qui nous séparent ensuite du sommet, coiffé d'énormes antennes embrumées.

Le bas de Yufuin, la partie principale et historique, est un triangle étroit dont la pointe descend de la montagne par laquelle nous arrivons et dont la base est au niveau de la gare, un kilomètre en aval. Dans le triangle, des centaines d'échoppes, de restaurants, de cafés, de ruelles aménagées, de micro parkings payants, de machines de glaces et de boissons. Une rivière aussi, avec des passages à gué pour les piétons.
Nous arrivons dans la chaleur, faisons un tour de voiture pour voir, nous arrêtons au second passage devant une boutique d'antiquités et d'artisanat local, où un vendeur nous donne un plan et de judicieux conseils touristiques, notamment à propos d'un parking gratuit à quelques décamètres de là. Où nous trouvons une place.

Vers la pointe du triangle, un peu à l'extérieur, promenade en suivant la rivière, traversée à gué, contournement d'un étang poissonneux, canardeux, non loin de l'hôtel Kamenoi. Où nous déjeunons très bien.

Comme T. veut prendre un café un peu plus au frais, un café glacé, d'ailleurs, nous montons jusque chez Moustache... Quartier difficile à trouver, avec de petits panneaux, presque cachés dans la végétation, un quartier en cours de développement, dans des collines et des ruelles, avec très peu de places de parking, comme si l'on voulait y éviter la foule du bas. Et beaucoup de galeries, un petit musée, Artegio, un chocolatier de luxe, et le nom de Murata qui revient plusieurs fois, comme s'il s'agissait de la personne ou du groupe qui développait ce quartier... À approfondir une prochaine fois.

Retour vers 17h15 à notre hôtel de Beppu.
Promenade au bord de mer.
Dîner moyen dans un restaurant quelconque, en haut d'un grand magasin.
Bain pour finir. Et s'endormir, l'ayant bien mérité.
(Billet terminé et mis en ligne le 9.)

samedi 5 août 2006

Le plus beau plan-séquence de ma carrière

Plantureux petit déjeuner, self à volonté, appelé ici viking (exposé aux miasmes mais sans enfants qui courent — et le matin les gens sont propres, peut-on croire...).

Vers 9h15, prenons la route pour la maison de l'arrière-cousine, à quelques kilomètres au nord de l'aéroport, où trois autres septuagénaires du cousinage nous attendent principalement pour que T. aille mettre sous la dalle du tombeau familial quelques restes de son père, mis de côté à cet effet. Il y faudra une petite demi-heure, puis pour causer famille, situation, passé, etc., ce qui durera trois bonnes heures, avec sushi familial, séance de photos à l'ordinateur et visionnement de la cérémonie filmée (et bien filmée) en mai. Tout cela plaît et émeut beaucoup.
Si notre venue l'année dernière, quand le père de T. était encore en vie, avait pu plaire à ces personnes qui étaient tout de même restées sur la réserve (et on les comprenait), la visite de cette année est beaucoup plus détendue, malgré la tristesse. La narration par T. de la mort de son père à ces proches qui l'avaient connu enfant quand ils l'étaient eux-mêmes fait un peu l'effet d'un verrou caché, libérant des sentiments celés des décennies. Il parlait, il rêvait, il demandait de la bière, on lui en donna un fond de verre, T. voyait bien qu'il délirait un peu, et puis il est parti dans un souffle — nos auditeurs suivent passionnément la narratrice. Après qu'elle a fini, elle et moi voyons bien que leur excitation tombe et s'inverse. Et comme T. n'est pas venue non plus pour réclamer quelque propriété que ce soit ici, les cœurs s'ouvrent, les souvenirs affluent à la vue de très vieilles photos jaunies... Et des regrets aussi de leur part, de n'avoir pas pu contenter la mère de T. (mais pouvait-elle l'être, elle, tellement citadine, par quoi que ce soit de ces campagnes qu'elle jugeait arriérées), quand elle était réfugiée ici durant la Seconde Guerre mondiale — elle prit des billets de train pour rentrer à Tokyo avec ses deux petits enfants juste après la reddition inconditionnelle du Japon, et son train passa à Hiroshima quelques jours après l'explosion, les passagers installés comme ils pouvaient dans des wagons ouverts, sans siège, des militaires conseillant de couvrir les enfants car la bombe était sale, ou quelque chose comme ça, et c'est tout ce qu'elle sut...

Vers 15h00, on arrive à partir. Pas facile.
On va vers les plages, s'il y en a. Oui, il y en a.
La première n'en est pas une, même si on y est très tranquille. La seconde sera la bonne, on sort les serviettes et je me baigne dans une eau assez chaude et très claire.

Musardons par de très petites routes autour de la péninsule, au plus près de la mer. Belles criques très peu habitées. Des grues dans les champs. Des divinités troglodytes. Un village à l'ancienne plein de belles boutiques... toutes fermées alors qu'il n'est que 18 heures. Village figé dans le culte du passé.

Au couchant, visite magique du sanctuaire d'Usa, la racine du culte d'Hachiman (Usa est à Hachiman ce qu'Ise est à Amaterasu).
Ce sanctuaire date de 531 (bien avant le Mont Saint-Michel, pour comparer [P.S.: j'en parlais le 9 mars, le Scriptorial ouvre précisément aujoud'hui !]) et s'étale sur une surface inimaginable — surtout quand on arrive trop tard. Les allées principales nous suffiront, quatre kilomètres aller et retour. Y méditer avant de futures lectures...
Deux belles pièces d'eau, habitées d'une nombreuse population de lotus à différents stades de la floraison.
Après avoir vu hier pour la première fois comment naît un régime de bananes (« Chaque fruit comestible est un ovaire qui se développe mais dont les ovules avortent.», Cf. Bananier — y'a pas d'os dedans...), nous pouvons maintenant affirmer que le lotus et le bananier ont en commun d'avoir un assez gros appareil génital.
Tandis que le ciel vire de l'orange au mauve, nous montons et redescendons sans croiser presque personne et presque sans pouvoir se parler tant les cigales et autres insectes à crécelles se démènent, et d'ailleurs sans en avoir le loisir, tout accaparés que nous sommes par la beauté des éléments.

« On considérait que les divinités du Shinto de la première période se déplaçaient comme les « fantômes » des ancêtres et comme les esprits, et qu’ils demeuraient dans les collines et les forêts. Ce n’est pas que dieux créateurs ou dieux natures aient manqué complètement parmi les kami des mythes des premières chroniques, mais ces premiers dieux sont pour la plupart des esprits d’ancêtres et des divinités vus comme identiques aux dieux des ancêtres et de la tribu. De plus, nous voyons, à partir des termes kunitama no kami (dieu gouverneur du pays) et ikutama no kami (dieu vivifiant), que dieu (kami) signifiait en même temps « esprit » (tama 霊). Ces dieux — esprits divins et ancestraux , en subissant des divisions sans fin et se déplaçant à travers les airs, répondaient aux vœux et aux désirs du peuple priant et habitaient dans des objets et des lieux particuliers. Par exemple, le dieu Hachiman 八幡 d’Usa 宇佐, dans le nord de Kyushu, était invoqué comme Iwashimizu 石清水 Hachiman à Kyoto dans la période Heian ; et ensuite dans la période Kamakura il fut invoqué à Kamakura comme Tsuruoka 鶴岡 Hachiman. Les innombrables sanctuaires Hachiman qui se trouvent partout au Japon apparurent de la même manière.» (Extrait de Chassé-croisé des visibles et des invisibles dans le panthéon japonais, de Tetsuo Yamaori et Julie Higaki (traductrice), dans EspaceTemps.net, Textuel, 16/02/2005)

Rentrons à Beppu d'une traite (45 km) sans trouver de restaurant. Et quand nous arrivons sur la ville, c'est pile l'heure du feu d'artifice, auquel nous assistons dans la voiture... Mièvre spectacle pour qui a su comme nous voir Usa.

De retour à l'hôtel et après le bain, T. veut regarder ce que j'ai filmé de la scène cruciale de la journée, l'équipée au tombeau et l'enterrement symbolique. Mais elle ne trouve que deux bouts de quelques secondes, filmés n'importe comment.
Grosse déception...
En fait, comprenons-nous maintenant (stupéfaction de T., honte pour moi), durant toute l'ascension de la colline, de la maison au tombeau, sur le sentier entre les bambous, dans la chaleur et les moustiques qui m'obligeaient à taper sur mes doigts qui tenaient la caméra vidéo, cadrant du mieux que je pouvais en marchant prudemment, cadrant même un serpent noir que je venais d'entendre passer à moins d'un mètre, durant tout ce temps, donc, je croyais filmer et je ne filmais pas. J'avais mal appuyé, ou appuyé deux fois sur le bouton dès le départ et j'étais sur pause tout le temps — tout le temps de ce que je croyais être le plus beau plan-séquence de ma carrière...
Elle m'en veut, T., bien sûr, et je n'ai aucune excuse. Pour moi aussi, c'est une grosse déception car je n'ai pas rempli ma mission. Plus tard, revenue de la surprise, du choc, elle dira que... peut-être... c'est mieux comme ça... la dimension symbolique... ce que nous avons vu et fait... ne peut se voir...
J'ajoute ici (je ne lui dis pas à elle) que, sur cette colline peuplée des ancêtres de T., dont se sont nourris et se nourrissent encore des générations de bambous parmi lesquels pullulent les moustiques tigrés et les serpents noirs, ce n'est peut-être pas moi qui ai appuyé sur le bouton pause...
(Billet mis à jour le 8 et publié le 9 août...)

vendredi 4 août 2006

If you fall in the pond, you will be boiled

5h10, réveil, revue de paquetage, toilette sommaire.
6h00, abondant arrosage des pieds de tomate (un ami passera après-demain).
6h30, taxi pour Haneda (l'aéroport 2, ultra moderne).
7h00, hall de départ de l'aéroport, enregistrement par guichet automatique d'ANA (en vol domestique, pas de contrôle d'identité).
7h30, n'y a plus qu'à attendre l'appel, dégustation de sandwichs en regardant les panneaux d'affichage, pas de wifi (je lis un article d'Europe de 1985 sur Dada).
8H15, embarquement par bus jusqu'à l'avion, montée de l'escalier, comme les stars (mais pas de photographes).
8h45, décollage sans brume, Tokyo comme une carte, puis léger somme.
10h00, arrivée à l'aéroport d'Oita, nord-est de Kyushu, atterrissage parfait, température extérieure : 37 °C.
10h30, voiture de location bien en main (Carola), clim à fond (plus tard, en sourdine), allons en repérage dans les montagnes de la péninsule.
12h00, trouvons un bon restaurant, Zakoba, avec du turbot grillé (pêche régionale).
13h20, sortons point trop pansus, prenons la direction de Beppu.
14h00, arrivons à l'hôtel Hanabishi, déposons les bagages et repartons, comme magnétisés par le diable... Je retrouve automatiquement le chemin des enfers. Visite ascensionnelle de six Jigoku, le carnet à souche faisant foi. Chacun à son caractère, sa température, sa pression de sortie de l'eau, ses couleurs. Et des petits à-côtés, qui une serre tropicale avec lotus et bananiers, qui un zoo avec éléphant et hippopotame, qui des crocodiles ou des piranhas...
Je photographie pendant que T. filme, ça chauffe, on transpire.
Trouvons dans la boutique d'un des Jigoku le créateur du fameux T-shirt avec la devise 毎日が地獄です (tous les jours, c'est l'enfer !)...
Réconfort de la crème caramel cuite dans l'eau volcanique — 地獄で仏... (très private joke pour japonisants).
Certains bouillonnements agitent des crèmes ni comestibles ni cosmétiques. Des panneaux préviennent aussi : If you fall in the pond, you will be boiled.

L'ombre, pour sa part, ne craint rien.

17h00, retour à l'hôtel, repos et bain au sommet (petit baquet tiède, seule l'odeur du cèdre est agréable).
18h00, repos en chambre et point sur la soirée.
19h10, horrible salle de restaurant du 10e étage, avec tablées familiales bruyantes, enfants courant dans tous les sens, buffet à volonté souillé de miasmes, la fuyons. Vive la rue.
20h00, après promenade jusqu'à la gare, n'ayant rien trouvé qui soit simple et calme, nous rabattons sur le Royal Host voisin de notre hôtel, y mangeons léger.
21h30, retour à l'hôtel, visionnement des films et des photos, pas mal dans l'ensemble.
22h30, T. se couche alors que j'en suis à la moitié du brouillon de billet.
23h00, je ne tiens plus...
(Billet mis à jour et publié le 8.)

jeudi 3 août 2006

Pour que ça ne soit pas la foire commerciale

Chaleur, maintenant tous les jours. La canicule qui s'était égarée en France quelques semaines est enfin arrivée à destination. Enfin enfin... On n'était pas pressé, en fait... David vient me chercher en voiture pour l'accompagner au centre régional des permis de conduire (il a besoin d'un permis international). Je ne lui suis pas utile au sens propre, mais au sens figuré, oui, ou pour trouver une place de parking.
Ensuite à Sakae pour faire des courses à Nadyapark. Je trouve les deux Kill Bill en promo, ainsi que l'édition japonaise du film d'Audiard fils, De battre mon cœur s'est arrêté... Déjeuner de pâtes italiennes, sans bougnettes. Discussion sur particules (d'antimatière, pas de sauce tomate...). Retour à la fac pour notre dernière réunion, qui se passe bien (on avait préparé des colonnes de notes fusionnées et des calculs de moyennes avec Google Spreadsheet).

À Tokyo avec T. pour préparer les bagages. Demain, départ auroral pour Kyushu. J'emporte un ordinateur portable, il nous servira notamment à montrer des photos aux membres de la famille de là-bas. En revanche, je ne sais pas si j'aurai du réseau... Et je ne vais pas faire des kilomètres pour en trouver. Donc peut-être pas de billets pendant trois jours. En outre, pour que ça ne soit pas la foire commerciale dans mes bas de page, je mets les commentaires en modération (ils n'apparaîtront que quand je pourrai les valider, ce qui n'empêche donc pas d'en poster).

mercredi 2 août 2006

Des fois j'en fais, des fois je n'en fais pas

Au moins cinq ans que je n'imprime plus, ou presque — moins de dix feuilles par mois, je pense — alors que mes activités concernent essentiellement l'écrit et la transmission du savoir... Et vous ?
Dans deux générations, nos comportements seront regardés comme des bizarreries (et pas qu'avec le papier).

Depuis deux ou trois ans, une des choses vraiment bien dans le programme d'été de France Culture, c'est la chronique de Pierre-Marc de Biasi. Cette année, le Lexique de l'actuel a repris du service, dans les cinq dernières minutes des Quartiers d'été. Et comme il n'y a pas de page indépendante pour ces minutes quotidiennement décapantes (et bien dans l'esprit du LQR d'Éric Hazan), j'ai compilé moi-même les chroniques de la semaine dernière. Vous verrez, ça arrache nettement plus que Langue sauce piquante...

Ça, ce sont des notules que je rédige au détour d'une lecture ou d'une idée dans le courant de la journée. Des fois j'en fais, des fois je n'en fais pas. Souvent j'arrive le soir sans biscuit quand c'est l'heure de me mettre à table. Ce soir, j'ai ça, et ça m'aide bien à démarrer parce qu'après les heures de correction de copies que je viens de passer, j'ai la pensée en compote. Faut dire qu'on est amené à lire tellement d'erreurs et d'incohérences à la minute que ça fait ravaler toutes les bonnes impressions accumulées sur les étudiants pendant trois mois. Et puis dans deux jours, j'aurai oublié, et à la rentrée je reprendrai le pédalage, le curetage et le pompage dans les classes comme aux premiers jours de ma naïveté pédagogique — et dans le respect des personnes.
Et rarement drôles, les erreurs. Mais une quand même, du fait qu'en première année la transitivité verbale n'est pas un concept clair. Associer des phrases pour faire cinq mini-dialogues. Sur une copie je trouve l'association suivante, savoureuse :  « Vous désirez ? — Oui, merci beaucoup. Je veux bien.» (Quand la bonne association était : « Vous désirez ? — Un bouquet de fleurs, s'il vous plaît.»)
Ouf, à 19h45, je suis au centre de sport pour me défouler, lire un peu, me baquer. Et à 21 heures, j'entame une belle salade de tomates à l'ail (des tomates du supermarché, bien sûr), avant un steack haché et une énorme pêche. Qui me la redonne.

Ah, merci Caroline, le voilà, justement, le texte de Bernard Noël, chez Bellaciao. L'ayant reçu en privé, je me demandais où il était publié, pour y faire référence parce que c'est ce qui me paraît le mieux exprimé depuis des semaines, avec précision et distance. Juste en reprendre ceci, de la fin :

« [...] La bêtise politique est criminelle : on le voyait en Irak, en Afghanistan, on le voit hélas en Palestine et au Liban. Le plus accablant est que cette bêtise ne rencontre aucune opposition dans un Occident qui se déshonore en lui trouvant des motifs respectables. Les pays arabes ne font pas mieux mais ils ont l’excuse, grâce encore à l’Amérique, d’avoir des gouvernements qui sont étrangers aux aspirations de leurs peuples. Il n’est pas nouveau de traiter de terroristes des mouvements de résistance, mais les utilisateurs de cette rhétorique apparemment inusable devraient savoir qu’il est dangereux de précipiter la résistance dans le désespoir.
L’honneur n’a jamais été le fort des diplomates et des commerçants, mais il fut longtemps la règle du jeu des militaires. Quel honneur pourrait-il y avoir à bombarder une usine de lait, les pistes d’un aéroport civil ou les immeubles de l’autorité palestinienne ? Il est dommage que Tsahal et ses généraux n’aient jamais eu à méditer ce vers classique devenu proverbial : « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». L’honneur d’Israël ne tient plus qu’aux quelques «<refuzniks » qui refusent de massacrer des innocents, mais pour Tsahal, il est trop tard, cette armée d’élite n’est entraînée qu’à écraser plus faible qu’elle aussi doit-on la considérer désormais comme la plus lâche du monde.»
(Bernard Noël)

Malgré ces préoccupations, il faut que je prépare mon sac pour un petit voyage avc T. sur l'île du sud, Kyushu, péninsule de Kunisaki. Samedi, on sera .

mardi 1 août 2006

Des années avant de brûler les bouches

Liban : on voit les cèdres céder, et même décéder. (Merci JCB.)

Petite journée. Transition. Ankylose généralisée, au réveil, cumul du sport dimanche et du vélo hier. Mais ça passe. Je fixe les tuteurs près des pieds de tomate, quatre suffisent, petits bouts de ficelle et nœuds faciles à défaire. D'un petit tuteur fil de fer je fais un cercle dans lequel je passe le haut des quatre tuteurs et que je maintiens avec de la ficelle vers le bas à la rampe du balcon et vers le haut au crochet à linge. Tout peut bouger mais rien ne peut partir. Et cette odeur extraordinairement persistante des feuilles et des tiges poilues — que je ne déteste pas, je me demande même pourquoi elle n'est pas utilisée en parfumerie, en combinaison avec un agrume ou un musc, ça pourrait même être raffiné. Clémate, Tomousse ou Tomusc... Éviter Citrate.
Plus radical (ou dans la bouche d'une sud-américaine) : « Je me parfume à la feuille de tomate.» Économique, de surcroît.

Une fois n'est pas coutume, je déjeune avec T. au Saint-Martin un mardi, crépinette de porc, très réussie. Puis je vais digérer dans un shinkansen, y reprends le repiquage de MD en MP3 (c'est moins salissant que la terre) — j'en suis au feuilleton de Jean Delabroy sur Victor Hugo, « celui qui pense à autre chose », une quinzaine d'heures rediffusées pendant les trois premières nuits de 2001.
Au bureau, démarrage du boulot, préparation pour la journée continue de correction de copies demain...

La pudeur, leçon sur. C'est celle de Sereine Berlottier. Avec un poète qu'elle découvre.
Vous qui ouvrez des livres à tort et à travers. Qui lisez trois lignes ici et une douzaine là, pour les oublier dans la minute suivante et dire plus tard que vous connaissez. Faire votre intéressant(e). Vous êtes-vous demandé jamais si vous étiez digne d'ouvrir tel ou tel livre ? Vous direz qu'on est en république et ce sera l'aveu de votre vulgarité.
Je sais de quel poète elle parle, Ghérasim Luca, et je l'apprécie aussi, mais ce n'est pas la question. Ce qui fait de Nu précipité dans le vide un roman, ce n'est surtout pas son rapport biographique au poète à découvrir, mais bien le travail conjoint de la curiosité et de la pudeur d'une lectrice qui n'est point pressée sur les aspects d'une connaissance dans le cours de son acquisition. En parler (me) nécessitait une soirée calme.

« (Comme si c'était la seule chose que tu puisses savoir de lui, commençant. Savoir de lui qu'il marche, qu'il fait nuit, qu'il est seul. [...]
Alors est-ce bien pour attendre, l'attendre lui, une parole sur lui à donner, que tu ouvres ces parenthèses ? On dirait, oui, des draps que tu écartes, où tu te glisses, t'enveloppes, te caches, te réchauffes, ta voix, ta voix que tu réchauffes en retrait, que plus tard tu voudras supprimer peut-être, pour qu'il ne reste rien d'autre ici que la silhouette noire, et ce que d'elle tu auras su dire.
[...]) » (Sereine Berlottier, Nu précipité dans le vide, Fayard, 2006, p.10)

« (La colère, ne sachant rien de lui tu penserais tout à coup à cela : la colère, une colère froide, déterminée. De ces colères qui vous tiennent en vie et parfois se dégorgent en éclats de rire. Toucher au but, avoir fait tant de détours pour en être là, ne calme rien, n'apaise rien, n'absout personne, ne coupe pas l'herbe sous la langue non plus. Mais la colère en lui est discrète. Quelques-uns ont su deviner, ont su en devinant protéger le corps fiévreux. C'est une colère qui ne transige sur rien, pour personne, mais qui ne se répand pas inutilement. Pour l'instant elle affleure doucement à la commissure des lèvres, comme le sel blanchit une terre, lentement, trace son chemin pendant des années avant de brûler les bouches.) » (Ibid., p. 21)