Le plus beau plan-séquence de ma carrière
Par Berlol, samedi 5 août 2006 à 23:59 :: General :: #351 :: rss
Plantureux petit déjeuner, self à volonté, appelé
ici viking
(exposé aux miasmes mais sans enfants qui courent — et le matin les
gens sont propres, peut-on croire...).
Vers 9h15, prenons la route pour la maison
de l'arrière-cousine, à quelques kilomètres au nord
de l'aéroport, où trois autres septuagénaires du cousinage
nous attendent principalement pour que T. aille mettre sous la dalle du
tombeau familial quelques restes de son père, mis de côté
à cet effet. Il y faudra une petite demi-heure, puis pour causer
famille, situation, passé, etc., ce qui durera trois bonnes heures,
avec sushi familial, séance de photos à l'ordinateur et visionnement
de la cérémonie filmée (et bien filmée) en mai.
Tout cela plaît et émeut beaucoup.
Si notre venue l'année dernière, quand le père de T. était encore en vie, avait pu plaire à ces personnes qui étaient tout de même restées sur la réserve (et on les comprenait), la visite de cette année est beaucoup plus détendue, malgré la tristesse. La narration par T. de la mort de son père à ces proches qui l'avaient connu enfant quand ils l'étaient eux-mêmes fait un peu l'effet d'un verrou caché, libérant des sentiments celés des décennies. Il parlait, il rêvait, il demandait de la bière, on lui en donna un fond de verre, T. voyait bien qu'il délirait un peu, et puis il est parti dans un souffle — nos auditeurs suivent passionnément la narratrice. Après qu'elle a fini, elle et moi voyons bien que leur excitation tombe et s'inverse. Et comme T. n'est pas venue non plus pour réclamer quelque propriété que ce soit ici, les cœurs s'ouvrent, les souvenirs affluent à la vue de très vieilles photos jaunies... Et des regrets aussi de leur part, de n'avoir pas pu contenter la mère de T. (mais pouvait-elle l'être, elle, tellement citadine, par quoi que ce soit de ces campagnes qu'elle jugeait arriérées), quand elle était réfugiée ici durant la Seconde Guerre mondiale — elle prit des billets de train pour rentrer à Tokyo avec ses deux petits enfants juste après la reddition inconditionnelle du Japon, et son train passa à Hiroshima quelques jours après l'explosion, les passagers installés comme ils pouvaient dans des wagons ouverts, sans siège, des militaires conseillant de couvrir les enfants car la bombe était sale, ou quelque chose comme ça, et c'est tout ce qu'elle sut...
Vers 15h00, on arrive à partir. Pas facile.
On va vers les plages, s'il y en a. Oui, il y en a.
La première n'en est pas une, même si on y est très tranquille. La seconde sera la bonne, on sort les serviettes et je me baigne dans une eau assez chaude et très claire.
Musardons par de très petites routes autour de la péninsule, au plus près de la mer. Belles criques très peu habitées. Des grues dans les champs. Des divinités troglodytes. Un village à l'ancienne plein de belles boutiques... toutes fermées alors qu'il n'est que 18 heures. Village figé dans le culte du passé.
Au couchant, visite magique du sanctuaire d'Usa,
la racine du culte d'Hachiman (Usa est à Hachiman ce qu'Ise est à Amaterasu).
Ce sanctuaire date de 531 (bien avant le Mont Saint-Michel, pour comparer [P.S.: j'en parlais le 9 mars, le Scriptorial ouvre précisément aujoud'hui !]) et s'étale sur une surface inimaginable — surtout quand on arrive trop tard. Les allées principales nous suffiront, quatre kilomètres aller et retour. Y méditer avant de futures lectures...
Deux belles pièces d'eau, habitées d'une nombreuse population de lotus à différents stades de la floraison.
Après avoir vu hier pour la première fois comment naît un régime de bananes (« Chaque fruit comestible est un ovaire qui se développe mais dont les ovules avortent.», Cf. Bananier — y'a pas d'os dedans...), nous pouvons maintenant affirmer que le lotus et le bananier ont en commun d'avoir un assez gros appareil génital.
Tandis que le ciel vire de l'orange au mauve, nous montons et
redescendons sans croiser presque personne et presque sans pouvoir se parler
tant les cigales et autres insectes à crécelles se démènent,
et d'ailleurs sans en avoir le loisir, tout accaparés que nous sommes
par la beauté des éléments.
« On considérait que les divinités du Shinto de la première période se déplaçaient comme les « fantômes » des ancêtres et comme les esprits, et qu’ils demeuraient dans les collines et les forêts. Ce n’est pas que dieux créateurs ou dieux natures aient manqué complètement parmi les kami des mythes des premières chroniques, mais ces premiers dieux sont pour la plupart des esprits d’ancêtres et des divinités vus comme identiques aux dieux des ancêtres et de la tribu. De plus, nous voyons, à partir des termes kunitama no kami (dieu gouverneur du pays) et ikutama no kami (dieu vivifiant), que dieu (kami) signifiait en même temps « esprit » (tama 霊). Ces dieux — esprits divins et ancestraux —, en subissant des divisions sans fin et se déplaçant à travers les airs, répondaient aux vœux et aux désirs du peuple priant et habitaient dans des objets et des lieux particuliers. Par exemple, le dieu Hachiman 八幡 d’Usa 宇佐, dans le nord de Kyushu, était invoqué comme Iwashimizu 石清水 Hachiman à Kyoto dans la période Heian ; et ensuite dans la période Kamakura il fut invoqué à Kamakura comme Tsuruoka 鶴岡 Hachiman. Les innombrables sanctuaires Hachiman qui se trouvent partout au Japon apparurent de la même manière.» (Extrait de Chassé-croisé des visibles et des invisibles dans le panthéon japonais, de Tetsuo Yamaori et Julie Higaki (traductrice), dans EspaceTemps.net, Textuel, 16/02/2005)
Rentrons à Beppu d'une traite (45 km) sans trouver de restaurant. Et quand nous arrivons sur la ville, c'est pile l'heure du feu d'artifice, auquel nous assistons dans la voiture... Mièvre spectacle pour qui a su comme nous voir Usa.
De retour à l'hôtel et après le bain, T. veut regarder ce que j'ai filmé de la scène cruciale de la journée, l'équipée au tombeau et l'enterrement symbolique. Mais elle ne trouve que deux bouts de quelques secondes, filmés n'importe comment.
Grosse déception...
En fait, comprenons-nous maintenant (stupéfaction de T., honte pour moi), durant toute l'ascension de la colline, de la maison au tombeau, sur le sentier entre les bambous, dans la chaleur et les moustiques qui m'obligeaient à taper sur mes doigts qui tenaient la caméra vidéo, cadrant du mieux que je pouvais en marchant prudemment, cadrant même un serpent noir que je venais d'entendre passer à moins d'un mètre, durant tout ce temps, donc, je croyais filmer et je ne filmais pas. J'avais mal appuyé, ou appuyé deux fois sur le bouton dès le départ et j'étais sur pause tout le temps — tout le temps de ce que je croyais être le plus beau plan-séquence de ma carrière...
Elle m'en veut, T., bien sûr, et je n'ai aucune excuse. Pour moi aussi, c'est une grosse déception car je n'ai pas rempli ma mission. Plus tard, revenue de la surprise, du choc, elle dira que... peut-être... c'est mieux comme ça... la dimension symbolique... ce que nous avons vu et fait... ne peut se voir...
J'ajoute ici (je ne lui dis pas à elle) que, sur cette colline peuplée des ancêtres de T., dont se sont nourris et se nourrissent encore des générations de bambous parmi lesquels pullulent les moustiques tigrés et les serpents noirs, ce n'est peut-être pas moi qui ai appuyé sur le bouton pause...
(Billet mis à jour le 8 et publié le 9 août...)
Vers 9h15, prenons la route pour la maison
de l'arrière-cousine, à quelques kilomètres au nord
de l'aéroport, où trois autres septuagénaires du cousinage
nous attendent principalement pour que T. aille mettre sous la dalle du
tombeau familial quelques restes de son père, mis de côté
à cet effet. Il y faudra une petite demi-heure, puis pour causer
famille, situation, passé, etc., ce qui durera trois bonnes heures,
avec sushi familial, séance de photos à l'ordinateur et visionnement
de la cérémonie filmée (et bien filmée) en mai.
Tout cela plaît et émeut beaucoup.Si notre venue l'année dernière, quand le père de T. était encore en vie, avait pu plaire à ces personnes qui étaient tout de même restées sur la réserve (et on les comprenait), la visite de cette année est beaucoup plus détendue, malgré la tristesse. La narration par T. de la mort de son père à ces proches qui l'avaient connu enfant quand ils l'étaient eux-mêmes fait un peu l'effet d'un verrou caché, libérant des sentiments celés des décennies. Il parlait, il rêvait, il demandait de la bière, on lui en donna un fond de verre, T. voyait bien qu'il délirait un peu, et puis il est parti dans un souffle — nos auditeurs suivent passionnément la narratrice. Après qu'elle a fini, elle et moi voyons bien que leur excitation tombe et s'inverse. Et comme T. n'est pas venue non plus pour réclamer quelque propriété que ce soit ici, les cœurs s'ouvrent, les souvenirs affluent à la vue de très vieilles photos jaunies... Et des regrets aussi de leur part, de n'avoir pas pu contenter la mère de T. (mais pouvait-elle l'être, elle, tellement citadine, par quoi que ce soit de ces campagnes qu'elle jugeait arriérées), quand elle était réfugiée ici durant la Seconde Guerre mondiale — elle prit des billets de train pour rentrer à Tokyo avec ses deux petits enfants juste après la reddition inconditionnelle du Japon, et son train passa à Hiroshima quelques jours après l'explosion, les passagers installés comme ils pouvaient dans des wagons ouverts, sans siège, des militaires conseillant de couvrir les enfants car la bombe était sale, ou quelque chose comme ça, et c'est tout ce qu'elle sut...
Vers 15h00, on arrive à partir. Pas facile.
On va vers les plages, s'il y en a. Oui, il y en a.
La première n'en est pas une, même si on y est très tranquille. La seconde sera la bonne, on sort les serviettes et je me baigne dans une eau assez chaude et très claire.
Musardons par de très petites routes autour de la péninsule, au plus près de la mer. Belles criques très peu habitées. Des grues dans les champs. Des divinités troglodytes. Un village à l'ancienne plein de belles boutiques... toutes fermées alors qu'il n'est que 18 heures. Village figé dans le culte du passé.
Au couchant, visite magique du sanctuaire d'Usa,
la racine du culte d'Hachiman (Usa est à Hachiman ce qu'Ise est à Amaterasu).Ce sanctuaire date de 531 (bien avant le Mont Saint-Michel, pour comparer [P.S.: j'en parlais le 9 mars, le Scriptorial ouvre précisément aujoud'hui !]) et s'étale sur une surface inimaginable — surtout quand on arrive trop tard. Les allées principales nous suffiront, quatre kilomètres aller et retour. Y méditer avant de futures lectures...
Deux belles pièces d'eau, habitées d'une nombreuse population de lotus à différents stades de la floraison.
Après avoir vu hier pour la première fois comment naît un régime de bananes (« Chaque fruit comestible est un ovaire qui se développe mais dont les ovules avortent.», Cf. Bananier — y'a pas d'os dedans...), nous pouvons maintenant affirmer que le lotus et le bananier ont en commun d'avoir un assez gros appareil génital.
Tandis que le ciel vire de l'orange au mauve, nous montons et
redescendons sans croiser presque personne et presque sans pouvoir se parler
tant les cigales et autres insectes à crécelles se démènent,
et d'ailleurs sans en avoir le loisir, tout accaparés que nous sommes
par la beauté des éléments.« On considérait que les divinités du Shinto de la première période se déplaçaient comme les « fantômes » des ancêtres et comme les esprits, et qu’ils demeuraient dans les collines et les forêts. Ce n’est pas que dieux créateurs ou dieux natures aient manqué complètement parmi les kami des mythes des premières chroniques, mais ces premiers dieux sont pour la plupart des esprits d’ancêtres et des divinités vus comme identiques aux dieux des ancêtres et de la tribu. De plus, nous voyons, à partir des termes kunitama no kami (dieu gouverneur du pays) et ikutama no kami (dieu vivifiant), que dieu (kami) signifiait en même temps « esprit » (tama 霊). Ces dieux — esprits divins et ancestraux —, en subissant des divisions sans fin et se déplaçant à travers les airs, répondaient aux vœux et aux désirs du peuple priant et habitaient dans des objets et des lieux particuliers. Par exemple, le dieu Hachiman 八幡 d’Usa 宇佐, dans le nord de Kyushu, était invoqué comme Iwashimizu 石清水 Hachiman à Kyoto dans la période Heian ; et ensuite dans la période Kamakura il fut invoqué à Kamakura comme Tsuruoka 鶴岡 Hachiman. Les innombrables sanctuaires Hachiman qui se trouvent partout au Japon apparurent de la même manière.» (Extrait de Chassé-croisé des visibles et des invisibles dans le panthéon japonais, de Tetsuo Yamaori et Julie Higaki (traductrice), dans EspaceTemps.net, Textuel, 16/02/2005)
Rentrons à Beppu d'une traite (45 km) sans trouver de restaurant. Et quand nous arrivons sur la ville, c'est pile l'heure du feu d'artifice, auquel nous assistons dans la voiture... Mièvre spectacle pour qui a su comme nous voir Usa.
De retour à l'hôtel et après le bain, T. veut regarder ce que j'ai filmé de la scène cruciale de la journée, l'équipée au tombeau et l'enterrement symbolique. Mais elle ne trouve que deux bouts de quelques secondes, filmés n'importe comment.
Grosse déception...
En fait, comprenons-nous maintenant (stupéfaction de T., honte pour moi), durant toute l'ascension de la colline, de la maison au tombeau, sur le sentier entre les bambous, dans la chaleur et les moustiques qui m'obligeaient à taper sur mes doigts qui tenaient la caméra vidéo, cadrant du mieux que je pouvais en marchant prudemment, cadrant même un serpent noir que je venais d'entendre passer à moins d'un mètre, durant tout ce temps, donc, je croyais filmer et je ne filmais pas. J'avais mal appuyé, ou appuyé deux fois sur le bouton dès le départ et j'étais sur pause tout le temps — tout le temps de ce que je croyais être le plus beau plan-séquence de ma carrière...
Elle m'en veut, T., bien sûr, et je n'ai aucune excuse. Pour moi aussi, c'est une grosse déception car je n'ai pas rempli ma mission. Plus tard, revenue de la surprise, du choc, elle dira que... peut-être... c'est mieux comme ça... la dimension symbolique... ce que nous avons vu et fait... ne peut se voir...
J'ajoute ici (je ne lui dis pas à elle) que, sur cette colline peuplée des ancêtres de T., dont se sont nourris et se nourrissent encore des générations de bambous parmi lesquels pullulent les moustiques tigrés et les serpents noirs, ce n'est peut-être pas moi qui ai appuyé sur le bouton pause...
(Billet mis à jour le 8 et publié le 9 août...)
Commentaires
1. Le mercredi 9 août 2006 à 02:10, par Bikun :
"Le plus beau plan-séquence de ta carrière"...surtout sans doute selon moi l'un des plus beau billet de ton JLR...Bien sur cet avis n'est valable que pour moi sans doute mais, lorsqu'il y a trop de littérature, je n'arrive plus à lire (je ne suis pas un spécialiste et donc mes connaissances sont très limitées), et lorsque tu parles de ta vie quotidienne, qui plus est lors d'un voyage, ça redevient passionnant! De plus, la vie de T. à elle seule est un roman que tu sais très bien narrer avec la pudeur nécessaire pour décrire des évènements impliquant une personne si proche...
A bientôt à Paris!
2. Le mercredi 9 août 2006 à 04:17, par Berlol :
Merci du compliment, Bikun. Heureusement pour nous, notre vie n'est pas tous les jours aussi trépidante. Sinon, je finirai d'ailleurs par ne même plus avoir le temps de rien écrire...
À bientôt, en effet !
3. Le jeudi 10 août 2006 à 02:15, par brigetoun :
un rêve de voyage fait à travers vous, matériel et spirituel, la belle chute sur l'acte manqué (ce n'est certainement pas vous qui avez appuyé sur le bouton) - et en prime le scriptorium
4. Le jeudi 10 août 2006 à 02:19, par Berlol :
Belle chute, hélas...
Pour le Scriptorium, je viens d'ajouter le lien ce matin, ayant découvert que c'était le même jour !
5. Le jeudi 10 août 2006 à 16:03, par cgat :
j'applaudis moi-aussi :
même si je n'ai rien contre la littérature bien au contraire (il n'est d'ailleurs pas sûr qu'on en soit si loin)
... ce billet mêlant avec talent nature intimité religion humour exotisme et technique (ainsi qu'un zeste de fantastique à la Volodine) est très beau
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