Quand le style se fond dans le ton
Par Berlol, mercredi 16 août 2006 à 23:58 :: General :: #361 :: rss
Est-ce que I-Télé
aurait remis son signal en continu sur le web ? On dirait bien...
(Ça fait peut-être un bon moment mais je n'y étais pas allé voir.)
Encore soleil et chaleur. J'emporte un livre au centre de sport, m'installe aux pédales et soudain, c'est comme si un ami me parlait doucement à l'oreille... Rare sensation de lecteur. Ou quand le style se fond dans le ton. J'en oubliais ma transpiration et la machine sonna, me frustrant. Hâte d'être à ce soir pour y replonger...
« Tout en lui flinguant une partie non négligeable
de sa récolte annuelle, sous l'effet euphorique de la butia, je
leur avais parlé de cette chanteuse anglaise, blonde et fragile, et
d'Après
le feu
d'artifice, dont j'avais acheté un exemplaire à Montevideo
deux ans plus tôt, le jour même où j'avais découvert
la photo de Baltasar
Brum, que
je venais de retrouver, après avoir oublié son existence pendant
deux ans.
Le livre et la photographie n'avaient objectivement rien à voir, comme peut-être n'ont rien à voir les deux pelotes de l'espace et du temps, dont l'entrecroisement des brins finit cependant par tricoter le chandail de la vie et vous habille pour l'hiver. Raquel, enthousiasmée, m'avait raconté les événements de 1933 à Montevideo, du moins ce qu'elle en connaissait, puisque le suicide, ou le sacrifice, de Baltasar Brum était demeuré en partie énigmatique.» (Patrick Deville, La Tentation des armes à feu, Seuil, 2006, p. 25-26)
« Les déplacements dans l'espace ne sont rien. Seuls les allers-retours dans le temps sont vertigineux, qui nous procurent le sentiment de sa douce et redoutable relativité : ce disque [de Daniel Viglietti en 1976, Canciones chuecas] m'a été offert hier, et l'arithmétique est scandaleuse, qui prétend qu'il s'est écoulé, depuis, presque autant de temps qu'entre la mort de Baltasar Brum et ce concert. Et c'est peut-être pourquoi Fanning s'enfuit. Parce qu'il est vieux. Parce que est venu pour lui le moment où chaque personne plus jeune est un Martien, ou une très jolie Martienne, dont il est bien sûr possible de tomber follement amoureux, mais qui vit dans un espace-temps inatteignable, un monde parallèle, une volière de l'autre côté de l'univers. Rue Tristan-Narvaja, seule la boutique en plein air de l'oiseleur était ouverte. Et j'étais resté longtemps, plié en deux, à essayer d'identifier les captifs.» (Ibid., p. 29)
On pourrait faire une histoire littéraire et artistique de cet espace-temps inatteignable dont prennent conscience celles et ceux qui ont deux ou trois fois l'âge des beautés qu'ils admirent, une histoire déchirante, évidemment. La légèreté avec laquelle ici le récit aborde ce thème est tout simplement prodigieuse.
Et puis une idée comme ça : je me demande si Patrick Deville ne pourrait pas être classé parmi les auteurs du post-exotisme, tel que défini par Antoine Volodine... À vérifier. Vous me direz que ça n'a pas d'importance. Mais si, pour moi, ça en a. J'y retourne, vite.
(Ça fait peut-être un bon moment mais je n'y étais pas allé voir.)
Encore soleil et chaleur. J'emporte un livre au centre de sport, m'installe aux pédales et soudain, c'est comme si un ami me parlait doucement à l'oreille... Rare sensation de lecteur. Ou quand le style se fond dans le ton. J'en oubliais ma transpiration et la machine sonna, me frustrant. Hâte d'être à ce soir pour y replonger...
« Tout en lui flinguant une partie non négligeable
de sa récolte annuelle, sous l'effet euphorique de la butia, je
leur avais parlé de cette chanteuse anglaise, blonde et fragile, et
d'Après
le feu
d'artifice, dont j'avais acheté un exemplaire à Montevideo
deux ans plus tôt, le jour même où j'avais découvert
la photo de Baltasar
Brum, que
je venais de retrouver, après avoir oublié son existence pendant
deux ans.Le livre et la photographie n'avaient objectivement rien à voir, comme peut-être n'ont rien à voir les deux pelotes de l'espace et du temps, dont l'entrecroisement des brins finit cependant par tricoter le chandail de la vie et vous habille pour l'hiver. Raquel, enthousiasmée, m'avait raconté les événements de 1933 à Montevideo, du moins ce qu'elle en connaissait, puisque le suicide, ou le sacrifice, de Baltasar Brum était demeuré en partie énigmatique.» (Patrick Deville, La Tentation des armes à feu, Seuil, 2006, p. 25-26)
« Les déplacements dans l'espace ne sont rien. Seuls les allers-retours dans le temps sont vertigineux, qui nous procurent le sentiment de sa douce et redoutable relativité : ce disque [de Daniel Viglietti en 1976, Canciones chuecas] m'a été offert hier, et l'arithmétique est scandaleuse, qui prétend qu'il s'est écoulé, depuis, presque autant de temps qu'entre la mort de Baltasar Brum et ce concert. Et c'est peut-être pourquoi Fanning s'enfuit. Parce qu'il est vieux. Parce que est venu pour lui le moment où chaque personne plus jeune est un Martien, ou une très jolie Martienne, dont il est bien sûr possible de tomber follement amoureux, mais qui vit dans un espace-temps inatteignable, un monde parallèle, une volière de l'autre côté de l'univers. Rue Tristan-Narvaja, seule la boutique en plein air de l'oiseleur était ouverte. Et j'étais resté longtemps, plié en deux, à essayer d'identifier les captifs.» (Ibid., p. 29)
On pourrait faire une histoire littéraire et artistique de cet espace-temps inatteignable dont prennent conscience celles et ceux qui ont deux ou trois fois l'âge des beautés qu'ils admirent, une histoire déchirante, évidemment. La légèreté avec laquelle ici le récit aborde ce thème est tout simplement prodigieuse.
Et puis une idée comme ça : je me demande si Patrick Deville ne pourrait pas être classé parmi les auteurs du post-exotisme, tel que défini par Antoine Volodine... À vérifier. Vous me direz que ça n'a pas d'importance. Mais si, pour moi, ça en a. J'y retourne, vite.
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