En déjeunant (délicieuse piperade avec le reste de ratatouille), nous avons regardé I Confess (La Loi du silence, 1953), un film d'Alfred Hitchcock que je n'avais encore jamais vu. Dans le décor de la ville de Québec et au sein de la bonne société des années 50, s'opposent jusqu'au paroxysme la logique policière (trouver le coupable d'un meurtre) et la loi du sacerdoce (garder le secret de la confession). On voit bien comment les idées préconçues de la bourgeoisie vont dénicher et fabriquer l'adultère pour en stigmatiser les auteurs, même s'ils ne l'ont pas commis (ni l'adultère, ni le meurtre). Or le véritable assassin, un Allemand réfugié, sait avec une redoutable persuasion (ses yeux sont toujours intensément ouverts) profiter du prêtre, jusqu'au faux témoignage, jusqu'à ce que son épouse le lâche.
Son délire criminel apparaît finalement au grand jour dans une superbe aporie : il accuse le prêtre de l'avoir trahi, lui, l'assassin, en révélant le secret de la confession, voulant ainsi montrer, au-delà du prêtre qui avait eu la bonté de le recueillir lui et son épouse après la guerre, que c'est tout le système religieux qui est invalide — et bien sûr, disant cela, c'est lui-même qui révèle tout à la police alors que le prêtre n'avait pas parlé.
Or ce délire ressemble fort, de façon symbolique et déplacée (métaphorique), à la façon dont le régime nazi entendait profiter à la fois de l'éthique de la bonté de la religion catholique et des principes de liberté et de fraternité des systèmes démocratiques pour les détruire de l'intérieur (après avoir fait mine de les suivre). Je crois (je n'ai pas compris tous les mots du dialogue) que le passé de l'Allemand n'est pas explicité et je pense qu'Hitchcock a eu raison de ne pas faire savoir clairement s'il a été ou non nazi par le passé car l'hospitalité aurait moins de prix et, surtout, le symbolique céderait alors la place à l'historique — de sorte que l'hydre ne serait plus mythologique (ni le film universel).
Parmi les critiques que je lis ce soir, aucune ne signale cette dimension allégorique du film... Est-ce à cause de Maspero et de Lindon ?

Car à la généalogie des Lindon évoquée hier, le hasard des lectures a ajouté celle de François Maspero dont le père, Henri Maspero, sinologue réputé, est mort en camp de concentration (Buchenwald) en 1945. Le premier chapitre des Abeilles et la guêpe retrace l'histoire des informations sur la mort de son père, comment il se souvient de ce qu'on lui a dit, ce qu'il trouve dans divers documents et de quelle façon ils se recoupent ou pas. Avec compréhension et subtilité, avec ténacité aussi, Maspero relève et comprend les erreurs des témoins, c'est-à-dire des rescapés, sur les jours, les lieux, les activités. Il semble aussi accepter les mensonges que certains ont commis pour enjoliver ou ne pas faire souffrir les familles de ceux qui sont partis « dans le ciel » (p. 16), en fumée, par la cheminée.
Alors qu'un narrateur donneur de soupe pouvait sortir magnifié de son récit du camp (p. 17), Maspero en arrive tout de même à une contradiction sur l'état de son père...

« Mais je note surtout qu'il y a un homme qui, cinquante ans plus tard, se souvient d'avoir porté charitablement un bol de soupe à mon père au Petit Camp, et qu'à la date à laquelle il situe son souvenir, mon père venait, lui, du Grand Camp, apporter du pain et du sucre au colonel Mollard. N'en demandons pas trop aux témoins, quand ils n'en finissent plus de se conter leur histoire.» (François Maspero, Les Abeilles & la guêpe, Le Seuil, 2002, p. 48)

Je voulais aborder un autre sujet, tout à fait contemporain, mais je n'aurai pas le temps de le développer ce soir. J'en mets un bout quand même, pour garder un état de ma perception de la chose... je verrai ainsi comment elle évolue.
Il s'agit de tous ces blogs prétendus de presse, plus ou moins politiques, et de soi-disant journalistes, indépendants quand ça les arrange, qui fabriquent de l'information avec les informations des autres (principalement celles de ce qu'on appelle les grands médias) et puis qui les font tourner en rond d'un blog à l'autre en se congratulant mutuellement entre blogueurs — tout en tapant sur les médias dont ils se nourrissent. Double parasitisme : nutritif et sonore.
Bien sûr, il faudrait que je prouve et que je donne des noms. Et que je me prépare à recevoir des coups, aussi, parce qu'ils s'estiment dans leur bon droit (celui qu'ils sont en train d'écrire et qui, à les lire depuis quelques mois, n'est guère basé sur la tolérance ou la liberté d'opinion — sauf la leur).