mercredi 6 septembre 2006
Qu'on déballe, qu'on ouvre, qu'on teste et qu'on soupèse
Par Berlol, mercredi 6 septembre 2006 à 23:54 :: General
Chez le teinturier, place Monge, qui s'est occupé de mes affaires
détrempées et moisies dans la valise. Impeccable. Et facture
pour le dossier. Voilà que je peux enfin m'habiller. Ça tombe
bien !
Train pour Orléans à 10h47, bien climatisé, il faut y garder sa veste.
Quand j'arrive, au bout du quai, Antoine Volodine m'attend. Je le reconnais, d'après photos. Jusque là tout va bien...
Le début, les premiers mots premiers pas, on ne sait jamais comment faire, ni comment ça devrait être, l'impro, et la crainte de tout plomber, de tout mal orienter par un propos aussi anodin que mal pris. Je crois que ça va, je m'en tire avec les gros travaux de construction de la nouvelle gare qui sont bien entamés alors que c'était la ruine du précédent bâtiment en mars. Antoine Volodine m'emmène dans un restaurant de la place du Martroi où, déjeunant, nous nous racontons divers éléments de nos vies dans le désordre des reparties et des associations d'idées, comme tout le monde à notre place. Je l'admire mais ne suis pas dans la révérence. Sauf que de temps en temps, je me frotte intérieurement les yeux en me disant que je suis en face de l'auteur de Bardo or not bardo et du Nom des singes (etc.), que c'est incroyable ce qui m'arrive et que c'est moi qui l'ai voulu — pour évoquer la préparation d'une éventuelle venue au Japon, elle-même reliée à un projet de traduction en japonais. Je m'aperçois assez vite que, comme je l'avais espéré et vaguement prévu, il n'est pas la personne sérieuse et sombre à laquelle des médias et des critiques ont voulu faire croire. Lui aussi doit comprendre encore plus rapidement le charlot que je suis.
On élargit la discussion au stage de mes étudiants à Orléans, à des sujets de thèse, à d'autres visiteurs du Japon, en toute liberté. Et lui ne trouve pas un bon prétexte pour se barrer vers 14 heures comme il en aurait parfaitement eu le droit. Au contraire, on attaque des pans massifs, la littérature de quelques littérateurs, des émissions de radio qui se passent plus ou moins bien, le mépris des services culturels pour ce qu'écrivent leurs invités, etc. On fait une petite balade à pied, circulaire sous le cagnard, et puis on se remet à une terrasse pour boire un coup, emportés par une foisonnante discussion partie de... Kill Bill et continuée sur le thème des films... de karaté, de Hong Kong, de Kitano, etc. Parce qu'il a pratiqué les arts martiaux. Parce qu'il a fait du chinois (et pas seulement du russe).
Du temps passe, de la franche rigolade, même, et après la sympathique dédicace de son Post-exotisme en dix leçon, leçon onze dont je m'étais muni ce matin, j'en reviens par hasard à ma valise...
Recherche de valise, IV. Chez Badinier, rue Royale à Orléans.
... j'en reviens par hasard à ma valise (merci, Jean-Claude, pour la suggestion) et Antoine Volodine me dit qu'il connaît tout près un bon magasin de bagages, qu'on peut toujours y faire un saut, ou bien ce sont mes mots mais bon à peu près, et on y va. Là, au sous-sol, caverne alibabesque, il y a tous les modèles que j'ai cherchés dans les grands magasins de Paris, et une vendeuse tout à fait à jour sur les articles. Et vas-y qu'on déballe, qu'on ouvre, qu'on teste et qu'on soupèse. Craignant d'abuser de l'amabilité d'Antoine, je lui demande si ça ne le dérange pas, suggérant que je peux continuer tout seul avec la vendeuse, toujours dans l'idée qu'un grand écrivain a forcément autre chose à faire que rester avec moi pour choisir une valise... Mais non, tout ça l'amuse beaucoup. Et le concerne aussi, visiblement. Car il voyage pas mal de son côté et que de bonnes informations sur les bagages ne sont pas à négliger. Bref, j'achète une Samsonite grise à quatre roues (même prix qu'à Paris, je précise).
Puis on remonte vers la gare tout doucement, moi roulant la valise dont, sauf nous, tout le monde ignore qu'elle est vide.
Retour en train en retard et non climatisé, une étuve dans les 45 degrés. Je dégouline de partout. Je reste debout. Dans le wagon voisin, il fait quelques degrés de moins, la transpiration s'arrête, la vie redevient possible... Pourtant il y a moins de monde. Les gens n'essaient pas, croient qu'il fait aussi chaud partout. En général, les gens n'essaient pas, ils sont quelque part et ils n'ont pas la curiosité d'aller voir ailleurs s'il fait moins chaud.
« Hein ?... Je vais répondre. Nous avions appelé cela le post-exotisme. C'était une construction qui avait rapport avec du chamanisme révolutionnaire et avec de la littérature, avec une littérature manuscrite ou apprise par cœur et récitée, car parfois pendant des années l'administration nous interdisait de posséder du matériel de papeterie ; c'était une construction intérieure, une base de repli, une secrète terre d'accueil, mais aussi quelque chose d'offensif, qui participait au complot à mains nues de quelques individus contre l'univers capitaliste et contre ses ignominies sans nombre.» (Antoine Volodine, Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, Gallimard, 1998, p. 17)
Train pour Orléans à 10h47, bien climatisé, il faut y garder sa veste.
Quand j'arrive, au bout du quai, Antoine Volodine m'attend. Je le reconnais, d'après photos. Jusque là tout va bien...
Le début, les premiers mots premiers pas, on ne sait jamais comment faire, ni comment ça devrait être, l'impro, et la crainte de tout plomber, de tout mal orienter par un propos aussi anodin que mal pris. Je crois que ça va, je m'en tire avec les gros travaux de construction de la nouvelle gare qui sont bien entamés alors que c'était la ruine du précédent bâtiment en mars. Antoine Volodine m'emmène dans un restaurant de la place du Martroi où, déjeunant, nous nous racontons divers éléments de nos vies dans le désordre des reparties et des associations d'idées, comme tout le monde à notre place. Je l'admire mais ne suis pas dans la révérence. Sauf que de temps en temps, je me frotte intérieurement les yeux en me disant que je suis en face de l'auteur de Bardo or not bardo et du Nom des singes (etc.), que c'est incroyable ce qui m'arrive et que c'est moi qui l'ai voulu — pour évoquer la préparation d'une éventuelle venue au Japon, elle-même reliée à un projet de traduction en japonais. Je m'aperçois assez vite que, comme je l'avais espéré et vaguement prévu, il n'est pas la personne sérieuse et sombre à laquelle des médias et des critiques ont voulu faire croire. Lui aussi doit comprendre encore plus rapidement le charlot que je suis.
On élargit la discussion au stage de mes étudiants à Orléans, à des sujets de thèse, à d'autres visiteurs du Japon, en toute liberté. Et lui ne trouve pas un bon prétexte pour se barrer vers 14 heures comme il en aurait parfaitement eu le droit. Au contraire, on attaque des pans massifs, la littérature de quelques littérateurs, des émissions de radio qui se passent plus ou moins bien, le mépris des services culturels pour ce qu'écrivent leurs invités, etc. On fait une petite balade à pied, circulaire sous le cagnard, et puis on se remet à une terrasse pour boire un coup, emportés par une foisonnante discussion partie de... Kill Bill et continuée sur le thème des films... de karaté, de Hong Kong, de Kitano, etc. Parce qu'il a pratiqué les arts martiaux. Parce qu'il a fait du chinois (et pas seulement du russe).
Du temps passe, de la franche rigolade, même, et après la sympathique dédicace de son Post-exotisme en dix leçon, leçon onze dont je m'étais muni ce matin, j'en reviens par hasard à ma valise...
Recherche de valise, IV. Chez Badinier, rue Royale à Orléans.
... j'en reviens par hasard à ma valise (merci, Jean-Claude, pour la suggestion) et Antoine Volodine me dit qu'il connaît tout près un bon magasin de bagages, qu'on peut toujours y faire un saut, ou bien ce sont mes mots mais bon à peu près, et on y va. Là, au sous-sol, caverne alibabesque, il y a tous les modèles que j'ai cherchés dans les grands magasins de Paris, et une vendeuse tout à fait à jour sur les articles. Et vas-y qu'on déballe, qu'on ouvre, qu'on teste et qu'on soupèse. Craignant d'abuser de l'amabilité d'Antoine, je lui demande si ça ne le dérange pas, suggérant que je peux continuer tout seul avec la vendeuse, toujours dans l'idée qu'un grand écrivain a forcément autre chose à faire que rester avec moi pour choisir une valise... Mais non, tout ça l'amuse beaucoup. Et le concerne aussi, visiblement. Car il voyage pas mal de son côté et que de bonnes informations sur les bagages ne sont pas à négliger. Bref, j'achète une Samsonite grise à quatre roues (même prix qu'à Paris, je précise).
Puis on remonte vers la gare tout doucement, moi roulant la valise dont, sauf nous, tout le monde ignore qu'elle est vide.
Retour en train en retard et non climatisé, une étuve dans les 45 degrés. Je dégouline de partout. Je reste debout. Dans le wagon voisin, il fait quelques degrés de moins, la transpiration s'arrête, la vie redevient possible... Pourtant il y a moins de monde. Les gens n'essaient pas, croient qu'il fait aussi chaud partout. En général, les gens n'essaient pas, ils sont quelque part et ils n'ont pas la curiosité d'aller voir ailleurs s'il fait moins chaud.
« Hein ?... Je vais répondre. Nous avions appelé cela le post-exotisme. C'était une construction qui avait rapport avec du chamanisme révolutionnaire et avec de la littérature, avec une littérature manuscrite ou apprise par cœur et récitée, car parfois pendant des années l'administration nous interdisait de posséder du matériel de papeterie ; c'était une construction intérieure, une base de repli, une secrète terre d'accueil, mais aussi quelque chose d'offensif, qui participait au complot à mains nues de quelques individus contre l'univers capitaliste et contre ses ignominies sans nombre.» (Antoine Volodine, Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, Gallimard, 1998, p. 17)