Des choses graves se passent mais je ne suis pas sûr qu'on en mesure bien la portée. Pendant que chacun s'occupe de son petit truc, ici thèse, là livre, ailleurs bébé, vous avez un panorama de merdes en puissances qui se met en place : un premier ministre réac tendance dure au Japon, l'extrême droite qui revient dans l'Est de l'Allemagne, les Talibans qui reprennent du poil de la bête, un train déstabilisant à Lhassa, encore plus de religion aux États Unis, un pape qui choisit bien mal ses citations, Ségolène Sarkozy bientôt à l'Élysée, la banquise qui fond et le corail qui meurt, la Chine qui pompe toute l'énergie de la planète... Etc.
Pris un par un, chaque problème semble s'insérer dans un environnement qui le freine, l'assoit, le rend pépère, le laisse penser contrôlable ou compensable. Mais lorsqu'on prend de la hauteur, par l'esprit, les possibilités d'aggravations, de réactions, d'interactions entre ces différentes situations (et bien d'autres que je n'ai pas nommées) donnent le vertige. Mais précisément, c'est parce qu'on a pris de la hauteur... C'est peut-être un tort.

Il vaut peut-être mieux rester à ras de terre, en rez-de-vie. Ou alors, c'est à cause de X-Men 3...
Oui, aujourd'hui T., malgré ses émotions d'hier, devait reprendre les cours. Ça s'est bien passé, m'a-t-elle dit (pendant que je travaillais à la maison puis allais manger des pâtes avec Manu à Kanda), mais après, alors que je pensais qu'elle voudrait se reposer, dormir, voilà-t-il pas qu'elle voulait se distraire — c'est bien compréhensible, aussi. Alors en prenant tranquillement un thé vert et en regardant certaines petites tomates qui virent au rouge, nous nous sommes interrogés, puis mis en tête d'aller au cinéma, à Hibiya, pour voir comment se débrouillaient les mutants (depuis Strange que je lisais tout gosse, ils ont fait du chemin).
Sur grand écran, c'est une très belle distraction. Non dénuée de matière à réflexion, d'ailleurs. Comment des minorités peuvent-elles voisiner la doxa, la pensée majoritaire — quand celle-ci se pique de devenir unique ? Ce n'est pas une question anodine. Des homosexuels, des juifs, des noirs, des tziganes, des handicapés, des albinos, des daltoniens, des faibles d'esprit, des jeunes, des grands, des gros, des maigres, et de nombreuses autres minorités, à un moment de leur histoire, quand des conditions historiques les constituent en groupe, en communauté, alors même qu'ils pouvaient, pour certains d'entre eux, ne pas en avoir conscience, ne pas en avoir besoin, ont été confrontés à cette question. Avec machiavélisme, ils ont parfois été sollicités avantageusement pour former groupe afin, dans un second temps, de pouvoir les stigmatiser. Oui, tout cela n'est pas nouveau. Mais quand on n'apprend plus rien à l'école ou que l'on est décervelé par les roues à pognon, cela redevient nouveau. Et quand c'est nouveau, on ne sait pas quoi en penser ni comment réagir, alors on passe à côté et on laisse faire ceux qui savent quoi faire. Tout juste, à un moment, a-t-on envie de lever la main dans l'assemblée, ou de questionner ces hommes en armes. Mais on a un peu peur et on ne veut pas passer pour un imbécile, ni être regardé de travers par sa concierge. Alors on remet sa main dans sa poche et on laisse passer les trains de mesures spéciales.
Or, c'est ce qui se passe dans X-Men 3. Un laboratoire a fabriqué un produit qui peut rendre les mutants humains — ramener les mutants à la condition de simple mortel. Et des mutants mal dans leur peau de ne pas être normaux, ce n'est pas ce qui manque... Et quand le langage utilisé (LTI ou LQR du moment) est de faire croire qu'être mutant est une sorte de maladie, et que le produit miracle est une cure...
Pour le reste, je vous laisse voir le film.
Mais voyez, c'est ça qui m'avait fait prendre de la hauteur. À tort, je le reconnais maintenant. J'étais victime d'une distraction. Il vaut mieux que j'en revienne à notre terre-à-terre français, à notre tête-à-tête désir de sécurité et désir d'avenir. Et que j'aille me coucher.