Ratés de peu, toi et moi
Par Berlol, samedi 23 septembre 2006 à 23:59 :: General :: #401 :: rss
Cher Jean-Claude,
Te remercier, tout d'abord. Parce que
sans toi, je ne
serais pas allé écouter l'émission de
Jean Lebrun de mardi dernier, le 19. Et pas seulement parce que ma tête
était toute occupé de la soutenance de T., mais surtout parce que j'estimais en
avoir soupé de Lebrun, de son ton, de sa mise en scène, de son survol des
sujets, de l'amusement public à quoi il ramène tout — tout du moins, est-ce ce
que j'en perçois...
Et
ça n'a pas raté. J'étais quand même content moi aussi d'écouter Bruno Vercier.
Je crois que je n'avais pas entendu sa voix depuis 1987 ou 1988. Je ne l'aurais
pas reconnue. Son hésitation, son rythme, oui, peut-être ; mais la tessiture,
non. Et je ne te parle même pas de Haenel, dont j'ai lu
Évoluer
parmi les
avalanches
et qui plane avec
Meyronnis
— et Sollers comme boussole (et comme lest, pour plus tard) — sur un nihilisme
esthétisé qui cache sa fumisterie intellectuelle derrière des noms comme
Lautréamont et Rimbaud, répétés à l'envi. Les passages de Travaux
publics sur Annie Ernaux, Christine Angot et François Bon sont plutôt
minables, fonctionnant sur l'énonciation de goûts personnels auxquels se
raccrochent de vilaines anecdotes pour épater les badauds d'El Sur. As-tu
remarqué que Vercier qui citait F. Bon comme un auteur important laissait
ensuite Haenel parler de « misérabilisme » littéraire en prétextant que
le passage lu de Tumulte n'était pas des meilleurs ? Je t'avouerai que
j'ai beaucoup de mal avec ce genre de concession médiatique — que j'appelle
tout simplement trahison.
J'en ai profité pour écouter l'émission du lendemain, sur le Japon. Le
pleutre
Bernard de Montferrand, ancien et peu regretté ambassadeur de France au Japon,
y était plus disert que pour défendre la langue française lorsqu'il était notre
commis... Heureusement,
François Macé
était là pour parler de culture japonaise et resituer quelques lieux communs.
J'ai fait ma cure de Lebrun. Ne m'en recommande plus, s'il te plaît.
Ne
te presse pas d'écrire ce que tu penses de la lanceuse de gobelet vide car je
n'ai pas encore fini son dernier opus ! Ceci dit, quand tu sentiras que c'est
pour toi le moment, n'hésite pas. Je mettrai ça sous le boisseau.
C'est que, malheureusement, je n'arrive pas à lire autant que je le voudrais.
Je viens de finir Le Slip d'Alain Sevestre et suis en plein milieu de
Pura Vida de Patrick Deville, deux auteurs que je te recommande chaudement.
Et une pile d'autres, on en reparlera.
Et tellement de choses à faire, quand ce n'est pas T. qui me prend pour terrain
d'essai de nouveaux masques gommants... Je dois mettre en ordre mes notes sur
Poil de Carotte pour un cours qui commencera dans deux semaines, finir
des articles commencés ainsi que les Actes de Cerisy, sans oublier mes
cours de langue qui reprennent mardi — dans trois jours, mon dieu !
Il est passé bien vite, cet été ! Et nous nous sommes ratés de peu, toi et
moi. L'attente de ma valise m'a coincé la première semaine à Paris, puis
l'infarctus de ton frère t'a rendu indisponible durant la seconde (je lui
souhaite d'ailleurs un prompt rétablissement). J'espère que nous aurons plus de
succès lors de mon prochain passage, fin novembre. Je viendrai notamment pour
une journée
d'étude à la BnF...
Il
faudrait aussi que nous reparlions de cette notion d'intimité. Si elle se
définit mieux par celui qui est censé la produire ou par celui qui la reçoit,
si elle est constante ou non dans le temps, la géographie, les cultures, les
couches sociales. Si les nouveaux médias, et notamment nos blogs et journaux en
ligne contiennent de l'intimité, dans quels cas, à quelles conditions... Et les
styles, comme celui de
Philippe De Jonckheere... N'y en a-t-il pas
de plus intimistes que d'autres ?
Et les genres ? Poster une lettre comme celle-ci, qui n'est adressée qu'à toi,
et qui sera pourtant lue par des millions centaines de
personnes, cela est-il intime ? Sont-ils plus indiscrets que les autres jours,
ceux et celles qui lisent ta lettre au lieu du (en guise de) billet quotidien ?
Et que se passera-t-il ensuite ? Rien, comme la plupart des jours ? (Je me
rappelle avoir dénoncé l'asymétrie billet/commentaires, il y a fort longtemps
déjà...) Une réponse de toi ? En commentaire ci-dessous ? Dans ton journal en
ligne ? Par courriel ? Comme ce n'est pas prémédité, ta réaction est
imprévue... Et les tiers ? resteront-ils aussi discrets que d'habitude ?
Cela fait beaucoup de questions, mais ne m'empêchera pas de dormir. C'est au
réveil, comme le matin de Noël, que je viendrai voir ce qu'il y a sous mon
sapin. En attendant, je te joins ces trois photos du jour. L'une pour la beauté
des moutons, la deuxième pour le parfum de l'olivier odorant et la troisième,
disons... pour un contact visuel.
Bien amicalement.
Commentaires
1. Le samedi 23 septembre 2006 à 13:20, par brigetoun :
je risque un commentaire : curieusement je trouve moins une impression d'intimité en lisant une lettre adressée par un inconnu, ou connu par la seule lecture, à un autre inconnu, ou ... (un peu comme lire la correspondance de Flaubert, ou de Voltaire ou qui vous voudrez) qu'à la lecture de certains billets de Philippe De Jonckeere que je ne connais pas d'avantage, mais qui semble s'adresser à lui-même
2. Le samedi 23 septembre 2006 à 20:44, par jcb :
Je pense que l'intime concerne tout le monde. En discuter serait très intéressant bien sûr, surtout avec ceux qui (presque chaque jour)exposent une expression de soi sur ce nouvel espace qu'est le net... mais c'est un sujet qui peut être dangeureux car pretexte à de vives réactions ou polémiques car on y aborderait forcément l'inconscient, la création, et des questions profondes et parfois sans réponses.
Par exemple, que penserait De Jonckheere si je disais que sa feuille d'ordonnance (qui selon lui ne relève pas plus de l'intime que le fait de nous dire qu'il a écouté Charlie Mingus) est pour moi terrible, car me forçe à savoir de quoi il souffre, alors que je ne veux pas le savoir, risquant de fausser ou d'influencer mon jugement sur son blog en tant que travail de création, et l'image que j'ai de lui en tant qu'individu, comme d'autres pages, en m'en faisant le témoin, m'obligent à m'assoir à la table de l'analyste ou du psy qu'il paie et dont il<nous raconte les visites (et je ne veux pas être payé)...? cela me fait penser au tribunal, quand on déclare non responsable et non condamnable de ses actes un individu qui était dans une crise de démence.
Ce n'est pas cela qui m'intéresse chez lui : c'est le type que j'aime rencontrer, avec qui j'aime bien rigoler, discuter, échanger des idées et nos galères, et avec lequel je me sens proche sur de nombreux sujets.
Quand il m'expose certaines données le concernant, il m'arrive oui, de penser qu'il touche à mon intimité. Cela me dérange, car je n'ai plus qu' une solution : le quitter, car il y a des choses que je ne veux pas savoir sur lui.
Car la question de l'intime, pose aussi, dans tout acte créateur de l'un(au sens large : texte, blog, journal, image, photo, dessin, film, ...)
la question de l'intérêt, pour l'autre, de la relation d'une telle expérience et de son exposition.
De même qu'il y a aussi : Dis moi quel blogs (où livres...) tu lis, je te dirai qui tu es...
J'ai toujours ainsi très bien compris pourquoi mon journal gêne certaines personnes de mon entourage et pas d'autres qui au contraire l'apprécient. La raison est en eux bien sur, pas dans ce que je fais.
Heureusement reste pour l'un la liberté (ou le choix) de dire ou de ne pas dire, et pour l'autre celle de lire ou ne pas lire. Avec risques et périls pour les deux.
Bref, il reste du pain sur la planche...
3. Le samedi 23 septembre 2006 à 21:08, par jcb :
Pendant que j'y pense, il me semble que l'intime pose aussi le problème de la pudeur, ce qui n'est pas la même chose. Jusqu'où peut-on aller face aux autres ? Ce qui revient à se demander et décider quelle attention ou quelle importance on leur donne, et qu'est-ce que l'on attend ou espère d'eux .
Je crois impossible de toute façon de tout dire de soi et que ce n'est qu'une illusion parmi d'autres. Exposer l'intime, avec ou sans pudeur (si c'est possible) peut alors se transformer en postures variées, allant de la provocation à l'agression, du défoulement à la thérapie personnelle. C'est tout le problème du créateur. Tout auteur peut se prendre pour Dieu.
Je n'aime pas Dieu.
J'ai besoin des autres. Je le regrette parfois, mais c'est ainsi.
Sans doute parce que je ne m'intéresse pas assez.
4. Le dimanche 24 septembre 2006 à 07:40, par jf paillard :
A propos de l'effet de dévoilement, intime ou impudique, que le mode narratif du blog pourrait avoir sur le lecteur, il y a tout de même cet élément évident d'identification qui me paraît constitutif dudit : que l'auteur du blog soit déjà connu intimement du lecteur (c'est-à-dire qu'il lui soit préalablement apparu en chair et en os, en qq sorte à portée de main, et qu'il ait tissé des liens à voix haute avec lui). Il me semble que sans cette trace mémorielle en tête - trace physique, car les rencontres de visu ne s'inaugurent jamais sans une bise ou une poignée de mains - le lecteur ressent beaucoup plus difficilement cette impudeur à violer l'intimité de l'autre; il se sent au contraire en quelque sorte chez lui, l'autre étant cet ailleurs, cette personne abstraite que l'on appelle l'auteur et qui disparaît derrière son propos, la fiction. Mais que l'auteur soit connu d'une façon ou d'une autre par le lecteur et le voici qui surgit sans crier gare, le voici qui prend immédiatement chair dans chacun de ses propos: "c'est bien lui (ou elle) ça", pense aussitôt le lecteur, transformé en voyeur, traquant malgré lui dans chaque énoncé - le plus anodin, le plus inventé - de l'autre la confirmation de l'idée qu'il se fait de lui. Je le vois bien avec mes connaissances, qui parcourent parfois mes modestes bouquins : incapables de m'abstraire des lignes qu'ils lisent, certains d'entre eux vont jusqu'à me reprocher des impudicités qu'ils ont ce faisant eux-mêmes forgées...
5. Le dimanche 24 septembre 2006 à 08:01, par jcb :
Oui, c'est vrai. j'ai ressenti plusieurs fois l'impossibilité de l'autre (quand il vous connaît " en chair ") de s'abstraire, de prendre une distance, (quand il lit par ex un de mes livres, ou regarde une de mes peintures) par rapport à ce qu'il connaît de moi, ou l'idée qu'il s'en fait.
Je pense aussi que l'autre ne peut pas tout entendre et qu'on ne peut pas lui demander une écoute ouverte et bienveillante.
C'est pour cela qu'il existe des "psy" que l'on paie pour cela. Chez le psy l'écoute est "hors limite ". On peut tout dire . On paie et on achète son écoute et son silence.
6. Le lundi 25 septembre 2006 à 02:21, par Berlol :
Merci à vous trois pour vos avis sur la question — et le temps pris à réfléchir, faire des phrases. Compte tenu de la recherche frénétique du croustillant qu'est devenu le blog surfing & fishing ces jours-ci, c'est précieux !
Je retiens bien sûr la distinction entre intimité et pudeur, l'importance de l'adresse (à qui on s'adresse, ou pas), et de connaître humainement ou non quelqu'un pour ressentir de l'intime dans ce qu'il écrit... Le temps que ça mouline dans ma petite tête... On en reparle...
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