Cher Jean-Claude,

Te remercier, tout d'abord. Parce que sans toi, je ne serais pas allé écouter l'émission de Jean Lebrun de mardi dernier, le 19. Et pas seulement parce que ma tête était toute occupé de la soutenance de T., mais surtout parce que j'estimais en avoir soupé de Lebrun, de son ton, de sa mise en scène, de son survol des sujets, de l'amusement public à quoi il ramène tout — tout du moins, est-ce ce que j'en perçois...
Et ça n'a pas raté. J'étais quand même content moi aussi d'écouter Bruno Vercier. Je crois que je n'avais pas entendu sa voix depuis 1987 ou 1988. Je ne l'aurais pas reconnue. Son hésitation, son rythme, oui, peut-être ; mais la tessiture, non. Et je ne te parle même pas de Haenel, dont j'ai lu Évoluer parmi les avalanches et qui plane avec Meyronnis — et Sollers comme boussole (et comme lest, pour plus tard) — sur un nihilisme esthétisé qui cache sa fumisterie intellectuelle derrière des noms comme Lautréamont et Rimbaud, répétés à l'envi. Les passages de Travaux publics sur Annie Ernaux, Christine Angot et François Bon sont plutôt minables, fonctionnant sur l'énonciation de goûts personnels auxquels se raccrochent de vilaines anecdotes pour épater les badauds d'El Sur. As-tu remarqué que Vercier qui citait F. Bon comme un auteur important laissait ensuite Haenel parler de « misérabilisme » littéraire en prétextant que le passage lu de Tumulte n'était pas des meilleurs ? Je t'avouerai que j'ai beaucoup de mal avec ce genre de concession médiatique — que j'appelle tout simplement trahison.
J'en ai profité pour écouter l'émission du lendemain, sur le Japon. Le pleutre Bernard de Montferrand, ancien et peu regretté ambassadeur de France au Japon, y était plus disert que pour défendre la langue française lorsqu'il était notre commis... Heureusement, François Macé était là pour parler de culture japonaise et resituer quelques lieux communs.
J'ai fait ma cure de Lebrun. Ne m'en recommande plus, s'il te plaît.

Ne te presse pas d'écrire ce que tu penses de la lanceuse de gobelet vide car je n'ai pas encore fini son dernier opus ! Ceci dit, quand tu sentiras que c'est pour toi le moment, n'hésite pas. Je mettrai ça sous le boisseau.
C'est que, malheureusement, je n'arrive pas à lire autant que je le voudrais. Je viens de finir Le Slip d'Alain Sevestre et suis en plein milieu de Pura Vida de Patrick Deville, deux auteurs que je te recommande chaudement. Et une pile d'autres, on en reparlera.
Et tellement de choses à faire, quand ce n'est pas T. qui me prend pour terrain d'essai de nouveaux masques gommants... Je dois mettre en ordre mes notes sur Poil de Carotte pour un cours qui commencera dans deux semaines, finir des articles commencés ainsi que les Actes de Cerisy, sans oublier mes cours de langue qui reprennent mardi — dans trois jours, mon dieu !

Il est passé bien vite, cet été ! Et nous nous sommes ratés de peu, toi et moi. L'attente de ma valise m'a coincé la première semaine à Paris, puis l'infarctus de ton frère t'a rendu indisponible durant la seconde (je lui souhaite d'ailleurs un prompt rétablissement). J'espère que nous aurons plus de succès lors de mon prochain passage, fin novembre. Je viendrai notamment pour une journée d'étude à la BnF...
Il faudrait aussi que nous reparlions de cette notion d'intimité. Si elle se définit mieux par celui qui est censé la produire ou par celui qui la reçoit, si elle est constante ou non dans le temps, la géographie, les cultures, les couches sociales. Si les nouveaux médias, et notamment nos blogs et journaux en ligne contiennent de l'intimité, dans quels cas, à quelles conditions... Et les styles, comme celui de Philippe De Jonckheere... N'y en a-t-il pas de plus intimistes que d'autres ?
Et les genres ? Poster une lettre comme celle-ci, qui n'est adressée qu'à toi, et qui sera pourtant lue par des millions centaines de personnes, cela est-il intime ? Sont-ils plus indiscrets que les autres jours, ceux et celles qui lisent ta lettre au lieu du (en guise de) billet quotidien ? Et que se passera-t-il ensuite ? Rien, comme la plupart des jours ? (Je me rappelle avoir dénoncé l'asymétrie billet/commentaires, il y a fort longtemps déjà...) Une réponse de toi ? En commentaire ci-dessous ? Dans ton journal en ligne ? Par courriel ? Comme ce n'est pas prémédité, ta réaction est imprévue... Et les tiers ? resteront-ils aussi discrets que d'habitude ?
Cela fait beaucoup de questions, mais ne m'empêchera pas de dormir. C'est au réveil, comme le matin de Noël, que je viendrai voir ce qu'il y a sous mon sapin. En attendant, je te joins ces trois photos du jour. L'une pour la beauté des moutons, la deuxième pour le parfum de l'olivier odorant et la troisième, disons... pour un contact visuel.
Bien amicalement.