Après travail rédactionnel du matin, grand tour en vélo avec T., par très beau temps. Habituel jusqu'à Ginza. Puis nouveaux paysages après Tsukiji et le long de la Sumida. On rentre quand ça fraîchit. Total : 18 km. Pas beaucoup, je me dis. Mais avec nos petites roues... Et puis il y a trois mois, T. ne voulait même pas s'asseoir sur une selle...

Je viens de retrouver mon livre, que je cherchais depuis un quart d'heure. Il était dans un seau de linge sale. Où je l'avais déposé pendant mon bain, quand de délassement mes yeux se fermaient.
Comme on apprécie un cocktail inconnu en voulant deviner ce qu'il contient, mon esprit vagabondait à la recherche des composants du texte devillien. Du récit, oui... de l'érudition, oui... mais aussi de la désinvolture... celle d'un narrateur à la première personne qui roule sa bosse et qui n'en est pas à ses débuts... mais qui ne veut pas trop la ramener non plus... Et puis le goût du jeu, avec sa mémoire (le narrateur) et avec le lecteur (l'auteur)... La thématique des révolutions, mais toutes manquées, alors. Et des héros tous morts... Leur mémoire à honorer, à restituer par bribes... Thèmes et méthodes à assimiler au post-exotisme volodinien ; quand j'en parlais, l'autre fois, je n'étais pas bien sûr, mais ça se précise. Oui, décidément, c'est le goût d'angostura des révolutions manquées, derrière le curaçao du récit nonchalant.

« Le nouveau président Alemán accuse certains sandinistes de s'être ainsi enrichis avant d'avoir quitté le pouvoir, d'avoir fracturé les caisses de l'État comme une piñata pour se partager le magot.
Mais nous qui ne sommes pas amnésiques, qui disposons des souvenirs du futur comme des nouvelles du passé, qui survolons l'histoire comme un champ de ruines fumantes, et disposons déjà des journaux du siècle prochain, nous savons bien que ce président Alemán, investi depuis quelques semaines, et apparemment si pointilleux, quittera le pouvoir en 2001, et qu'on découvrira quelques mois plus tard, en juin 2002, que ce somoziste aux petits pieds aura dilapidé le peu de fortune du Nicaragua en utilisant une carte de crédit frauduleuse, et sera parvenu à claquer en quatre ans plusieurs millions de dollars dans plus de trente pays en achats d'appartements et de propriétés, de bijoux, de tapis, en nuitées dans les palaces, en restaurants de luxe et en cures d'amaigrissement.»
(Patrick Deville, Pura Vida, p. 52)

« Une longue oisiveté cubaine ainsi qu'un goût purement abstrait pour la stratégie avaient fait de moi, il y a quelques années, un spécialiste d'autant plus incontesté des anciennes tentatives de débarquement sur l'île que les prytanées militaires eux-mêmes méprisent absolument le sujet — sans doute parce que peu d'épopées offrent une accumulation d'échecs aussi impropre à édifier de jeunes officiers.» (Ibid., p. 58)