Le goût d'angostura des révolutions manquées
Par Berlol, dimanche 24 septembre 2006 à 23:59 :: General :: #402 :: rss
Je viens de retrouver mon livre, que je cherchais depuis un quart d'heure.
Il était dans un seau de linge sale. Où je l'avais déposé pendant mon bain,
quand de délassement mes yeux se fermaient.
Comme on apprécie un cocktail inconnu en voulant deviner ce qu'il contient, mon
esprit vagabondait à la recherche des composants du texte devillien. Du récit,
oui... de l'érudition, oui... mais aussi de la désinvolture... celle d'un
narrateur à la première personne qui roule sa bosse et qui n'en est pas à ses
débuts... mais qui ne veut pas trop la ramener non plus... Et puis le goût du
jeu, avec sa mémoire (le narrateur) et avec le lecteur (l'auteur)... La
thématique des révolutions, mais toutes manquées, alors. Et des héros tous
morts... Leur mémoire à honorer, à restituer par bribes... Thèmes et méthodes à
assimiler au post-exotisme volodinien ; quand j'en parlais, l'autre fois, je
n'étais pas bien sûr, mais ça se précise. Oui, décidément, c'est le goût d'angostura
des révolutions manquées, derrière le
curaçao du récit
nonchalant.
« Le nouveau président Alemán accuse certains sandinistes de s'être
ainsi enrichis avant d'avoir quitté le pouvoir, d'avoir fracturé les caisses de
l'État comme une piñata
pour se partager le magot.
Mais nous qui ne sommes pas amnésiques, qui disposons des souvenirs
du futur comme des nouvelles du passé, qui survolons l'histoire comme un champ
de ruines fumantes, et disposons déjà des journaux du siècle prochain, nous
savons bien que ce président
Alemán, investi
depuis quelques semaines, et apparemment si pointilleux, quittera le pouvoir en
2001, et qu'on découvrira quelques mois plus tard, en juin 2002, que ce
somoziste aux petits pieds aura dilapidé le peu de fortune du
Nicaragua en utilisant une carte de crédit frauduleuse, et sera parvenu à
claquer en quatre ans plusieurs millions de dollars dans plus de trente pays en
achats d'appartements et de propriétés, de bijoux, de tapis, en nuitées dans
les palaces, en restaurants de luxe et en cures d'amaigrissement.» (Patrick
Deville, Pura Vida, p. 52)
« Une longue oisiveté cubaine ainsi qu'un goût purement abstrait pour la stratégie avaient fait de moi, il y a quelques années, un spécialiste d'autant plus incontesté des anciennes tentatives de débarquement sur l'île que les prytanées militaires eux-mêmes méprisent absolument le sujet — sans doute parce que peu d'épopées offrent une accumulation d'échecs aussi impropre à édifier de jeunes officiers.» (Ibid., p. 58)
Commentaires
1. Le lundi 25 septembre 2006 à 03:49, par brigetoun :
ce que j'aime dans le premier passage c'est la compression entre les deux temps. Un peu le plaisir que donne "le jardin des plantes" de Simon.
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