Avec le shinkansen, je retrouve le plaisir de l'écoute attentive de France Culture. En effet, les yeux vagabondant d'un passager à l'autre, du couloir à telle ou telle fenêtre, dans les détails du paysage, le Pacifique d'un côté, de l'autre côté le mont Fuji, sans jamais avoir à se concentrer comme ils le doivent devant un écran, une vaisselle ou pour marcher sur un trottoir. Et pourquoi pas commencer par la plus strictement littéraire des émissions de France Culture, celle qui comble le mieux mon goût de la critique réfléchie et raisonnablement disputée, c'est-à-dire Jeux d'épreuve, par exemple dans son édition d'avant-hier — dont je suis maintenant certain de vouloir lire deux des quatre livres présentés :

« C'est indiscutablement un grand livre. Accidentellement, [Christophe] Bataille nous précise à la fin qu'il a commencé ce livre en 1998 pour le finir en 2005. Sept ans d'écriture pour un livre assez bref, au fond — 1998, en fait, c'est l'année où il rentre chez Grasset, n'est-ce pas. Et en fait, ce livre est pour moi un grand tombeau de l'édition, dans le genre littéraire du tombeau. C'est un grand tombeau de l'édition dans ce sens où peut-être que ce phénomène que là Bataille nous décrit d'une manière tellement vertigineuse, ce phénomène de l'édition n'a peut-être existé que quelques décennies. Autour de quelques personnages comme ce Bernard Grasset, mais aussi Gaston Gallimard, il faudrait parler de Jacques Julliard et quelques autres... Il y a eu un moment où Paris était le centre de l'intelligence et où il y avait quelques types comme ça qui faisaient commerce, en fait, des plus belles intelligences et des plus belles sensibilités que le monde a peut-être jamais portées.
Et dans ce commerce, il y avait quelque chose de maudit. Et cette malédiction de l'édition, c'est de cela dont nous parle Bataille — ce qu'il a dû éprouver peut-être lui-même le premier jour où il est rentré chez Grasset. C'était effectivement ça, il allait devenir un vendeur, il allait faire commerce du commerce de l'intelligence. Et ça, c'est évidemment abyssal. Au fond, on pourrait dire, Grasset, c'est évidemment Bataille. Peut-être que si Christophe Bataille était entré chez Gaston Gallimard, il nous aurait offert le portrait de Gaston Gallimard, qui aurait beaucoup à faire avec les fameuses lettres de Céline à Gallimard. Oui, l'édition, c'est quelque chose entre la démiurgie, créer des mondes, et le fait d'être un maquignon, vraiment de foire, en train de palper des croupes. Et le mélange des deux est un mélange à la fois abominable et suave; Et c'est cette folie que le livre de Bataille non pas raconte, mais exprime, donne, livre, d'une manière tellement impudique et obscène que ça en devient quasiment génial, réellement, dans le style, dans la scansion, dans le rythme, etc. C'est un exorcisme ! Ce livre est un immense exorcisme et en même temps, c'est un livre à la gloire de quelque chose qui est peut-être révolu... Nous portons, n'est-ce pas, les soleils de l'édition comme des soleils révolus...»
(Jean-François Colosimo, à propos de Quartier général du bruit de Christophe Bataille, Paris : Grasset, 2006)

Et les autres interventions sur ce livre sont aussi élogieuses, ce qui est rarement le cas. Le second livre que je retiens s'intitule Courir dans les bois sans désemparer (Sylvie Aymard, Éd. Maurice Nadeau, 2006).
Arrivé à Nagoya, je vais au Bic Camera pour acheter une montre pas chère, ma Tissot s'étant encore arrêtée hier (elle est bonne pour la réparation...). David me rejoint pour déjeuner dans le quartier, nous échangeons les dernières informations sur la reprise des cours ainsi que nos impressions sur la soutenance de T., puis il me ramène à bon port, ma valise d'Orléans et moi.
Après, c'est travail de bureau et réunion de département. Puis sport, d'où je pédale pour m'évader encore vers l'Amérique centrale de Patrick Deville...

« À la consternation du général Trinidad Muñoz, qui s'apprêtait à achever les blessés légitimistes à la baïonnette, le jeune médecin en redingote noire [, William Walker,] ordonne à son chirurgien de campagne, le docteur Jones, de les soigner. Puis la troupe reprend sa marche vers l'est, et le général Walker, qui s'offre dans ses Mémoires des apartés géographiques dans le style d'Alexandre de Humboldt, consigne dans un carnet la végétation sauvage, prend le temps de décrire les plantations de cacaoyers aux feuilles velues. Il grimpe au sommet d'une colline [...]
William Walker ordonne une nouvelle fois de soigner les blessés ennemis, et cette coutume, exotique en Amérique centrale, finit par porter ses fruits : un soldat légitimiste, le musicien Acebedo, lui apprend que Granada, la capitale du président Chamorro, est quasiment sans défense, et que ses mille soldats font route à marche forcée vers le sud et Rivas qui leur semble la plus menacée.»
(Patrick Deville, Pura Vida, 104-105)