Journal LittéRéticulaire

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mardi 31 octobre 2006

Mœurs deux générations après

Pas assez dormi. Mal aux cuisses et aux fesses deux jours après le squash. Costume d'été pour aller prendre le train, et y dormir. À la fac — saison des feuilles qui tombent — des documents administratifs comme s'il en pleuvait. Deux cours dont un toujours instructif car de vraie conversation. On constate d'ailleurs que ce qui a succédé à Writely, c'est-à-dire Google Docs & Spreadsheets, en théorie plus puissant, en fait, ça marche beaucoup moins bien, en particulier les enregistrements simultanés d'un même document en cours de modification à plusieurs. De plus, on ne peut pas ouvrir le même document dans plusieurs fenêtres d'un ordinateur en même temps, ni utiliser les hyperliens quand on est dans le mode d'édition. Ça, c'est un comble. J'avais d'abord pensé que c'était des bugs d'adaptation mais je vois que ça perdure, peut-être même que c'est fait exprès. Donc, au moins pour ce cours, on va laisser tomber et passer à un format de blog accessible aux seuls étudiants du cours.

Extrait de Madeleine Chapsal dans Libé : 
« 18 octobre 2004: "Empoignade, crêpage de cheveux entre Viviane Forrester et Claire Gallois, plutôt distrayant. Moins drôle: une sorte de «mafia» Gallimard s'est constituée et semble à nouveau prévaloir. On verra ce qu'il en sera au moment du vote pour le prix". (Le Femina 2004 est allé, non à Gallimard, mais à l'Olivier, pour Jean-Paul Dubois.) »
(Claire Devarrieux, le 30 octobre)
En ben, il aurait peut-être mieux fait d'aller à Gallimard, parce que franchement, le Dubois, quelle daube c'était !

Autres propos éditoriaux, mœurs deux générations après :
« Décision 3 : Admettre que l’accélération permanente des rachats et des chaises musicales aboutit aux mouvances incessantes de la carte mais aussi, c’est plus grave, du territoire lui-même. Ce qui était valable avant-hier ne le sera plus demain matin, le savoir à défaut de pouvoir l’anticiper. Jamais je n’aurais pensé, après avoir vécu le rachat du Seuil par La Martinière il y a deux ans affirmer qu’actuellement c’est finalement là-bas qu’ils font le plus d’efforts. Pensez ce que vous voudrez de Laure Adler, bavez c’est une femme de pouvoir, éructez donc en chœur que oui, elle sait parler la langue du capital si nécessaire. Songez à juger sur les actes, et surtout jeter un œil aux grilles de France Culture depuis qu’elle n’y est plus. On fait moins les marioles, d’un coup, n’est-ce pas messieurs.
Combien de temps ça durera, la reprise en main du Seuil par Adler et Bernard Comment, je n’en ai pas la moindre idée. Combien de mois ou d’années ils pourront tenir la barre en redynamisant la ligne, les collections, sans que le service comptable et la direction commerciale ne viennent leur péter la gueule, exigeant des zéros derrière les chiffres de ventes, je l’ignore complètement. Ce que je vois de ma fenêtre c’est juste en quoi consiste un peu plus concrètement le coup de la voiture balai. Ça devient compliqué et de plus en plus ardu d’être dans la parhésia jusqu’à son écurie, c’est tout ce que je constate et c’est loin d’être cocasse.
» (Chloé Delaume, dans sa très récente note 92)

Dans Ce soir ou Jamais d'hier, long et intéressant débat sur les films à partir de faits divers, de l'affaire Villemin à l'affaire d'Outreau. Pas de dispute, mais divers points de vue sur le rôle des médias, des juges, des personnes concernées, et de l'évolution de tout cela sur ces vingt dernières années.

lundi 30 octobre 2006

Tirer sur une cordelette

Tout à fait d'accord avec Chloé : « France 3, Taddeï, là j’étais vraiment contente d’y aller pour voir l’aspect fabrication. A noter que, conformément à ce qu’il a annoncé dans la presse, Frédéric Taddeï n’invite pas les gens pour qu’ils effectuent leur promo dans son émission. J’ai été contactée pour une discussion sur l’art et les jeux vidéo, le bouquin assorti à la thématique date de novembre 2003, donc j’ai apprécié la démarche. Son assistante, Sophia Guellaty, est charmante mais surtout pas conne du tout. Je suis certaine qu’à eux deux, si France 3 ne sabote pas l’émission pour les bienfaits de l’audience, ils vont réussir à sauver un tas de cerveaux humains devenus à leur contact moins disponibles.» (Chloé Delaume, le reste du billet est passionnant, merci Christine !)

Déjeuner avec Manu, comme d'habitude dans ce repaire d'espions qu'est devenu le Champ de Soleil, près Kanda. On prend du waterzooï de poulet — si c'est pas exotique, ça, hein !
On se croirait en juillet, j'ai remis une chemisette !
Je rentre en faisant des courses pour le dîner et me remets au boulot.
Le soir, on regarde quelques épisodes de la série 24 Heures, saison 5. Ça va faire bisquer, en France... Mais je ne dirai rien.

Les détails qui suivent, insérés entre deux épisodes de la nouvelle relation (avec Éric, l'acteur), considérée comme sincère, celle-là, permettent de comprendre la stratégie littéraire de Christine Angot, et pourquoi elle a placé en tête du livre le repoussoir banquier, panneau de vulgarité dans lequel bien des critiques en vue sont déjà tombés.
Et que l'on ne me dise pas que cette écriture n'est pas travaillée, ou qu'il n'y est pas question avant tout de lutte des classes ! (La petite cuillère me rappelle d'ailleurs une célèbre fenêtre à ouvrir, si quelqu'un voit ce que je veux dire...)

« Avec le banquier, j'avais toujours eu honte de cette chambre, qui ne répondait pas à ses exigences. Il se plaignait que la salle de bains était froide, il n'y avait pas de radiateur mais un infrarouge qu'on allumait quand il faisait froid et ça chauffait en moins d'une minute. Je lui disais : mais, tire sur la cordelette, tu vas voir ça va chauffer tout de suite. Il ne le faisait pas, il préférait se plaindre du froid. Ou alors peut-être qu'il ne savait pas tirer sur une cordelette, il ne préparait presque jamais son petit déjeuner lui-même, peut-être qu'il ne savait pas tirer sur une cordelette. Je l'avais vu une fois demander à son gardien à la campagne de lui apporter une petite cuillère qui était à deux mètres de sa main, alors qu'elle était à cinq ou six mètres du gardien lui-même, qui avait dû traverser tout la pièce en diagonale pour aller chercher la cuillère devant le banquier, qui n'aurait eu que deux pas à faire. À propos de ce gardien, il m'avait dit : tu seras gentille avec Joël, c'est quelqu'un d'important pour moi.
[...] demandant des nouvelles de je ne sais qui et en donnant aussi de ses amis à lui que Joël connaissait, pour les avoir servis dans cette maison du Var, de vacances, vers laquelle nous roulions, et qui l'été se transformait quasiment en hôtel, comme Jean-François Mausen, vous vous souvenez Joël, eh bien, il vient d'être nommé président de Auchan, c'est formidable, c'est formidâble, il avait les â caractéristiques, (c'était formidable pour lui parce qu'il devenait son banquier, le chiffre d'affaires d'une boîte comme Auchan était évidemment énorme) mais il ajoutait à l'intention de Joël, pour se mettre à son niveau : on pourra demander des réductions. Il ne devait donc entrer que dans des pièces chauffées à l'avance.»
(Christine Angot, Rendez-vous, p. 87-89)

dimanche 29 octobre 2006

Balles molles à un mètre de moi

Dimanche calme. Grasse matinée jusqu'à 9h15. Vers 11h30, en vélo au supermarché Seijo Ishii de Laqua, à Kasuga. Rues quasi désertes, feux bien réglés, ça file. J'ai acheté un camembert Gillot, des pâtes fraîches, du basilic, des olives, un poivron rouge et quelques autres trucs — de quoi remplir mon panier de vélo. Revenu, je prépare une sauce comme on en a rarement goûté. On mange rapidement, parce que T. est toujours à fignoler l'édition définitive de son mémoire de thèse. Vers cinq heures, je fais une sieste de trente minutes.
Le but de tout ça (grasse matinée, échauffement matinal sans abus, pâtes en sauce riche, sieste) est de battre à nouveau Thomas au squash ce soir — Thomas qui lui aussi a dû cette fois se doper aux pâtes (il avouera même s'être fait un sandwich au camembert en fin d'après-midi — mais je ne sais pas si c'est efficace...). Rendez-vous à 19h00 pour aller à Shinjuku...
Résultat très disputé, une partie chacun. J'ai retrouvé un mouvement du poignet qui propulse des balles fortes et basses, mais je perds toujours des points sur des balles molles à un mètre de moi et que je rate quand même. Pour Thomas, amélioration du souffle par rapport à la fois précédente, mais quand même bloqué sur la fin, il ne peut plus courir, ce dont je profite. Bain chaud, bain froid, sauna, on sort à 21h15 et on retrouve Christine...

Christine qui me prête le dévédé que Marguerite lui a offert le mois dernier : Bienvenue en Suisse (Léa Fazer, 2004). Christine y travaille de temps en temps, en Suisse, et Marguerite en a un époux. Paraît que c'est drôle...

Via Fabula, je découvre mort de rire (« lol ! », comme peut maintenant dire JCB) cet article de Télérama. Je le copie pour le garder tellement il est drôle ! Et puis je vais le faire étudier dans une de mes classes. Je pourrais également le sortir quand quelqu'un me demandera — généralement suspicieux de mon propre niveau — pourquoi je ne rentre pas enseigner en France... Ça me rappelle quelques fois, lorsque des conférenciers invités de France sont entrés dans mon bureau, que ce soit pour discuter, déposer temporairement leurs affaires ou écrire un courriel, quelques de surprises à voir... leur étonnement (que j'aie un bureau, et tout ce qui va avec).
Non, mais en vrai, pour la Sorbonne, je suis désolé. Sincèrement.

Les damnés de la thèse
La Sorbonne : une cascade prestigieuse mais d'ubuesques labyrinthes où errent élèves et professeurs. La fin d'un mythe ? (par Emmanuelle Anizon et Nicolas Delesalle, Télérama, n° 2962, 21 octobre 2006)


2 octobre. Accueil de la Sorbonne. Marlène, yeux bleus et longs cheveux châtains, ouvre son agenda tout neuf : « Je cherche les salles D 634, et euh... C 395, C 1913, et euh… E 628. » Paumée, la Toulousaine. Ce matin, pour son premier jour de cours, elle était pourtant partie gagnante, avait exhibé fièrement à l’entrée sa carte d’étudiante prouvant qu’elle n’était ni touriste ni terroriste, avait traversé d’un pas assuré la belle cour pavée, monté des escaliers, pris des couloirs… et s’était perdue. Comme tant d’autres autour d’elle, qui ont erré le nez en l’air, avant d’atterrir en retard dans une salle aux murs jaune crasseux et à l’horloge marquant 8h25 pour l’éternité. Alors Marlène, de retour à l’accueil, veut qu’on lui décrypte le labyrinthe où elle va passer l’année.
Elle l’a voulue, Marlène, cette licence d’histoire au cœur du mythique Quartier latin, ce concentré de Paris rive gauche, avec ses cinés, ses librairies, ses cafés littéraires… Elle l’a rêvé, ce prestigieux bâtiment né en 1257, ressuscité par Richelieu en 1626, puis par la IIIe République en 1889, chargé d’ors, de symboles, de salons imposants, de fresques murales et de statues de grands hommes. Cette vitrine symbolique de l’Université française où se cristallisent les contestations étudiantes depuis 1968, comme on l’a encore vu l’année dernière avec le CPE. Ce « temple du savoir », comme l’appellent mi-figue mi-raisin ceux qui y travaillent. « Un des plus hauts lieux de l’intelligence », « le point magnétique de la jeunesse et du talent », peut-on même lire sur le site Internet. Ici, les sols sont en marbre blanc, les bibliothèques croulent sous les vieux ouvrages reliés, les profs en cravate lisent en cours les livres dont ils sont les auteurs, les amphis sont pleins d’étudiants proprets et studieux. Ils ont souvent quitté leur province, leur banlieue, trouvé un logement aussi petit que hors de prix, croupi deux ou trois ans dans des centres périphériques (lire encadré), franchi moult barrières administratives — d’un bureau à un autre, d’un escalier à un autre, d’un dossier jaune à un formulaire bleu — pour, enfin, un jour, pouvoir dire : « Je suis étudiant "en" Sorbonne. »
Etre étudiant en Sorbonne, ça devrait signifier échapper à la crise de l’Université française, son manque de moyens criant, sa surpopulation, ses problèmes de débouchés professionnels, son complexe par rapport aux grandes écoles, son retard sur les universités internationales. Etre une élite et regarder de loin le malaise des petits camarades. Eh bien, non. Etre étudiant en Sorbonne aujourd’hui, c’est travailler à 18 000 dans un lieu prévu pour bien moins. Ecrire sur ses genoux parce qu’il n’y a plus assez de table, apprendre au dernier moment que le prof ne viendra pas (parce que colloque, voyage à l’étranger…), trouver un coin sur les marches pour grignoter son sandwich… Vivre une ascèse, comme le découvre Marlène en se promenant dans les couloirs : pas de bureau des étudiants, pas de cafétéria, pas d’équipement Internet correct, pas de convivialité. Les étudiants étrangers, souvent habitués à plus d’égards et à de vrais campus, tombent de haut. Un chargé de TD se souvient d’un jeune d’Oxford « reparti chez lui après deux mois, écœuré ». « C’est froid, impersonnel. Les professeurs n’ont pas de bureau pour nous recevoir, racontent ces trois Polonais, en train de compulser des annonces de logement dans un couloir. On se sent seuls dans nos démarches. »
Même constat chez les profs : pour un universitaire, la Sorbonne est théoriquement l’aboutissement honorifique d’une brillante carrière. Sauf que… « on est traité comme de la merde », résume sobrement un professeur. L’émérite philosophe et sa centaine de collègues bénéficient d’une poignée de bureaux exigus, d’une petite salle des profs avec quelques chaises, quelques ordinateurs vacillants, déjà morts, ou jamais branchés, comme ces Mac G5 en haut d’une armoire depuis neuf mois, « sombre histoire de prises inadaptées ». Outre donner des cours et écrire des livres, le professeur doit aussi savoir « acheter et changer le rouleau encreur de l’imprimante », remplir des tas de formulaires administratifs, faire « le ménage » et « la queue derrière les étudiants pour [s]es photocopies ». « Même au lycée, j’étais mieux loti ! » Une collègue historienne avoue rapporter de chez elle « du papier toilette pour ne pas avoir trop honte » lors des journées portes ouvertes de l’université. Et l’on ne vous parle pas des contorsions quand un collègue étranger invité à votre colloque souhaite voir votre bureau (1).
La Sorbonne, vieille dame chic aux dessous indignes, serait, à entendre certains, « un condensé de l’incurie du monde administratif et de la misère de l’Université ». Ici, « on a l’impression que ça fonctionne à peu près… mais ce n’est qu’une impression », commente un enseignant. La Sorbonne est à l’image de ses amphis : beaux en apparence mais inconfortables à l’usage : le dossier en bois rentre dans le dos, les genoux n’ont pas leur place, les tablettes, quand il y en a, sont trop étroites pour les feuilles A4 ou les ordinateurs portables.
Non seulement la Sorbonne n’est pas mieux lotie que les autres universités, mais elle cumule même quelques handicaps bien à elle : d’abord, contrairement à ce que croient beaucoup d’étudiants et les touristes japonais qui la mitraillent, elle… n’existe pas. Plus exactement, elle n’est pas « une » — comme Cambridge ou Bologne — mais plusieurs, répondant aux doux noms de Paris-I, III, IV et V. Un héritage de 1968 : après les événements, l’université de Paris a été scindée en treize unités distinctes, plus au moins spécialisées en sciences ou en lettres, classées politiquement à gauche ou à droite… Quatre d’entre elles sont restées attachées aux locaux de la Sorbonne. Aujourd’hui, les professeurs et les étudiants de ces universités se croisent dans les couloirs, partagent les mêmes amphis, mais s’ignorent le plus souvent. Se haïssent parfois. Et qu’importe si certains cours font doublon : « Allez demander aux historiens médiévistes de Paris-I et Paris-IV de mutualiser leurs cours ! » ricane un professeur.
Les universités, autre bizarrerie, ne sont propriétaires que de quelques parties du bâtiment : les murs appartiennent à la Ville de Paris, les parties communes au recteur de l’académie. Résultat ubuesque : quand une université repeint son mur, elle s’arrête là où s’arrête sa propriété, c’est-à-dire parfois au milieu. Et « quand il y a eu un incendie, on a attendu deux ans que quelqu’un se décide à être responsable pour faire les travaux », soupire le service des étudiants étrangers. Ultime amusement : pour la moindre intervention sur le bâti, il faut l’accord des Monuments historiques, « qui nous prennent pour un musée. On a l’impression de les déranger », souffle un jeune professeur. Et si Marlène se perd dans les couloirs, c’est qu’on ne peut pas défigurer les galeries avec des panneaux indicateurs ! 
Enfin, et surtout, la Sorbonne explose : ici, la denrée la plus précieuse, la plus rare, c’est l’espace. Le monsieur planning de Paris-IV n’évite pas toujours qu’un même cours de deux heures « commence au 46, rue des Ecoles et se finisse à l’autre bout du bâtiment, au 17, rue de la Sorbonne » ! Et ça ne va pas s’arranger : la Sorbonne, normes de sécurité européennes obligent, doit créer dans les mois à venir moult escaliers et couloirs de secours, qui vont lui manger jusqu’à 30 % de sa surface… Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi les universités, émiettées chacune sur plus d’une dizaine de sites, ne quittent pas carrément l’endroit pour un vrai campus ? « Tout le monde veut rester », soupire Pierre-Yves Hénin, président de Paris-I. « Parce que la Sorbonne est une marque », avoue Bernard Bosredon, président de Paris-III. Une marque ! Le mot est lâché. A l’heure où les universités sont supplantées par les grandes écoles, cette « marque » fait encore affluer les bons éléments de province, et les étudiants de l’étranger. « Que serait Paris-IV sans la Sorbonne ? » se demande un chargé de TD.
« Une université créée il y a seulement trente ans, peu ouverte sur l’international, peu compétitive, offrant peu de débouchés sur le monde professionnel. Paris-IV forme beaucoup d’agrégés et de thésards, mais n’apparaît pas au classement de Shanghai (2) et n’a jamais sorti un prix Nobel ! »
Plus les universités se vident de leur substance, plus elles se raccrochent à leurs murs. Dans les salons cossus des présidences, on joue plus que jamais à « Qui vire qui ». La bibliothèque, propriété de Paris-I, voudrait bien squatter Paris-IV, qui voudrait bien éjecter Paris-III, qui reluque les locaux laissés par Paris-V… Les étudiants en doctorat pourraient bien expulser les étudiants en licence et en master. D’aucuns murmurent même que la Mairie de Paris aurait envisagé de virer les étudiants pour faire de la Sorbonne un lieu de spectacles… (ce que le cabinet de Delanoë dément). « Ça, ce n’est pas possible ! » s’étrangle le recteur, qui ne se prive pas néanmoins de louer son magnifique « palais académique » pour des tournages et des défilés de mode.
Plus les universités doutent de leur identité, plus elles s’accrochent à une appellation de prestige : on ne dit pas « Paris-IV », mais « Paris-Sorbonne ». C’est plus chic d’avoir un diplôme « Panthéon-Sorbonne » que Paris-I. Et sur sa carte de visite, un professeur préférera écrire « Sorbonne nouvelle » que Paris-III. Même le rectorat s’y est mis : cette année, il va décliner son tout nouveau « Sorbonne-Paris » sur « des sous-main, des carnets moleskine… que des choses de qualité » vendus en boutique. Qu’importe si ce logo ne se réfère en réalité à aucune université précise. L’intérêt, c’est qu’il concurrence directement les projets du médiatique président de Paris-IV, Jean-Robert Pitte, qui, outre son combat de fond pour moderniser son université, veut « ouvrir une boutique de produits dérivés » dans la même rue, organise des dîners de gala pour éveiller les mécènes, apparaît dans la presse en tant que « président de la Sorbonne », ce qui fait hurler les présidents rivaux… Plus fort encore : il a exporté sa marque à Abu Dhabi, où il vient d’inaugurer une université Sorbonne. « C’est l’ambassadeur des Emirats arabes unis qui me l’a proposé, raconte-t-il, tout fier. Ils financent complètement l’université, mais l’enseignement est assuré par nos professeurs. On me dit que je vends l’université alors que, au contraire, elle va contribuer au rayonnement de la culture et de la pensée françaises ! »
Voilà donc le monde dans lequel débarque innocemment Marlène, en ce petit matin de rentrée universitaire. Un monde affaibli qui s’arrache les vestiges d’une splendeur passée, s’accroche à sa coquille. C’est par où, déjà, la salle D 634 ?
 
(1) Sur les mœurs sorboniennes et universitaires, lire le très réjouissant Instruction aux académiques, de Federico Tagliatesta, Christophe Chomant Editeur. christophe.chomant@wanadoo.fr
 
(2) L’université de Shanghai publie un classement annuel des meilleures universités mondiales. La première française, Paris-VI, est à la 46e place.

samedi 28 octobre 2006

Poudre aux yeux de langue de bois d'arbre en copeaux et sciures

Levé à six heures pour m'occuper de lui...
Car Poil de Carotte grandit ; écouter lui donne des idées. L'étude des chapitres Honorine, La Marmite et Réticence, que l'on pourrait regrouper sous le titre La fin d'une bonne, le voit tirer parti de ce qu'il a entendu dire, prendre une initiative couronnée de succès, même si cette réussite lui donne un peu le vertige — puisqu'elle débouche sur le départ de la bonne, après des décennies de bons et loyaux services ! Il est un « instrument de justice » (p. 84) qui rentre dans sa gaine après usage, comme l'écrit Renard qui a construit son texte comme une bombe à retardement : le problème avec Honorine était en prolepse incipitale (« Je parie, dit Mme Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les poules »), temporairement résolu par la nouvelle charge de Poil de Carotte. Mais dans La Marmite, ce dernier n'obéit pas à un ordre de sa mère, il ne continue pas à jouer comme si ce qu'il venait d'entendre ne lui était pas destiné : au contraire, pour la première fois il aperçoit l'évidence d'un mécanisme, il vient (en retirant la marmite) brancher le fil sur la bombe que constituent les propos inconsidérés d'Honorine, sachant qu'elle va elle-même la/se faire sauter — en jetant un plein seau d'eau dans le feu, faisant la preuve de son incapacité, rendant inutile toute violence ou même décision de Mme Lepic...

« Je n'ajoute rien, Honorine ; mettez-vous à ma place. Vous êtes au courant comme moi, de la situation ; jugez et continuez. Oh ! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi.» (Jules Renard, Poil de Carotte, p. 82)

T et moi au Saint-Martin. Laurent nous rejoint impromptu.
Après ma choucroute et leur poisson, T. retourne à son travail éditorial tandis que Laurent et moi allons écouter Gohara Kai, à l'Institut, faire le point sur les propos de Derrida au sujet de la peine de mort, via Kant et Benjamin. J'arrive tout de même à la suivre une heure durant, grâce aussi à la qualité de la traduction simultanée.
Après quoi, Laurent rentre chez lui, et moi chez moi — les autres exposés, qui durent jusqu'à 20 heures, se feront sans nous, qui avons du travail en retard...

Étonnez-moi, Benoît !
« Alors on en est où, aujourd'hui, précisément, en octobre 2006, sur ce sujet-là ?
— Écoutez, je peux vous répondre sur un point de vue politique et budgétaire. D'un point de vue politique, effectivement, à l'issue des travaux du comité de pilotage qui a permis de dégager un livre blanc et de fixer une feuille de route, l'établissement public est en charge de poursuivre maintenant l'avancée, on va dire déjà avant tout technologique. Et puis également de trouver un moyen de ...
[un mot incompréhensible, peut-être "élaborer"] une réponse à Google, bien sûr, c'est une entente entre l'établissement public et les éditeurs pour régler la question du livre numérique de demain qui est un enjeu fondamental. Et la réponse budgétaire, eh bien, c'est une enveloppe à la demande de l'établissement de 10 millions d'euros qui vont lui être affectés pour que la politique soit concrétisée budgétairement.» (Tout arrive, le 26 octobre 2006)

Si cela vous donne une once d'espoir sur l'avenir du projet de bibliothèque numérique européenne, la suite de l'entretien avec Benoît Yvert est là !... Et le reste est à l'avenant (seul Daniel Martin semble récalcitrer et sauver quelque chose). Comment n'y pas voir du foutage de gueule ? À moins d'être totale naïve (ou d'avoir des vues sur un boulot). En matière d'édition, et notamment d'édition littéraire, des tonnes et des tonnes de déceptions sont toujours prêtes pour les cargaisons de nouveaux diplômés.
S'il faut savoir faire des bruits creux comme ça avec sa bouche pour devenir directeur du livre au ministère, je suis bien tranquille que ça ne m'arrivera jamais. Je préférerais me prostituer que d'avoir à parler de la sorte !
Et s'il vous reste un peu de temps, la seconde partie de la même émission, avec Yves Ravey et Marc Weitzmann, est écoutable, nettement moins LQR de poudre aux yeux de langue de bois d'arbre en copeaux et sciures...

vendredi 27 octobre 2006

Les travers français (de porc)

Train en matinée — j'y rangeais de l'immatériel, vers la fin me délectant de ce bijou d'énergie qu'est encore BBH 75, soudain assoiffé de guitare j'embrayai sur You Shook Me, alors j'entrai dans Tokyo comme dans du beurre... Déjeuner avec T. au Saint-Martin, puis, à trois heures, projection du film OSS 117 (TIFF au Bunkamura Orchard Hall). T. connaît assez bien les travers français (de porc) pour rire des effets parodiques et des blagues potachiques (l'espion de Moscou étalé mort au hammam : « le Soviet éponge »...). Une bonne distraction (sans plus).

Retour à l'Institut pour du sérieux : une visio-conférence avec Robert Badinter (qui est à Censier). Il s'agit de faire savoir que l'abolition de la peine de mort n'est pas une question de degré (degré pénal, degré de souffrance des victimes, etc.) mais de principe d'État. Interrogé par Makoto Teranaka, le directeur d'Amnesty Japon, Badinter ne dit rien de nouveau mais affirme son optimisme malgré les raidissements actuels de quelques grands pays. Il répète que la peine de mort est spécialement contre-productive dans le cas du terrorisme puisqu'elle crée des héros, des mythes et, ce faisant, de nouveaux partisans.
Pour l'instant, le combat abolitionniste ne passe pas au Japon, où l'on prétend que 80% de la population est favorable à la peine de mort. Difficile aussi de lutter contre l'idéologie de la fatalité qui anime sans qu'ils le sachent beaucoup de sujets nippons...
Je constate au passage qu'il n'est plus possible de gouverner aujourd'hui comme en 1981. Même en France, si la sentence capitale avait encore cours, les anti-abolitionnistes feraient un tel raffut pour la conserver qu'il n'est pas certains que l'on (les politiques) jugerait opportun de priver le peuple d'une peine qui lui fait tant plaisir...

On repart (décidément, aujourd'hui, ça y va, les transports en commun !) à la Maison franco-japonaise pour une conférence de Robert Boyer qui traitait des inégalités sociales. Je dis bien traitait parce que nous arrivons beaucoup trop tard, et nous contentons d'honorer l'invitation au cocktail de discussion après, dans les appartements de la directrice, Françoise Sabban. Y retrouvons Brigite, Laurent et Bill et dînons ainsi presque en famille au milieu de gens que nous ne connaissons point et qui ne semblent guère s'intéresser à nous (à moins que les ceusses des domaines économiques et sociaux soient moins salonniers). On lève le camp vers 10 heures.

Retour final et Poil de Carotte — juste jeter les bases de mon cours — car le marchand de sable n'est pas long à passer.

« Cela ne tardera pas. j'ai épuisé mes réserves de patience, d'indulgence, de complaisance. Je n'ai plus de larmes. Il va bien falloir que je migre vers un autre point d'eau. Et qu'elles jaillissent ailleurs : c'est une menace que je formule. J'ai crevé trop de sacs de sable : c'est le désert chez moi.» (Éric Chevillard, Démolir Nisard, p. 46)

jeudi 26 octobre 2006

Les accoler quand tant les voudraient s'exclure

Voilà une journée, ah que, une par semaine, ça suffit ! Et même, s'il pouvait n'y en avoir qu'une par an, je serais preneur. Trois cours bien tassés, deux dossiers administratifs à faire avancer dans les intervalles, avec des vrais morceaux de japonais dedans, une réunion de département heureusement cerise sur le gâteau fort courte.
Et encore un peu de force pour me translater jusqu'au centre de sport où, pédalant, je lisais Chevillard. Et non Angot, car son livre trop gros entre difficilement dans mon sac et tient mal sur le cadran du vélo statique. Or Démolir Nisard, je l'avais déjà commencé dans le train vendredi dernier (et ne l'avais point celé dans ce journal). Angot restera à la maison, à lire entre canapé et futon (mais ça avance aussi), alors que Chevillard voyage.

« Il se sentait "un peu amoureux éconduit" c'était normal qu'il fasse cette tête, il ne comprenait pas que je ne comprenne pas. Je n'avais pas pris cette clé. Au contraire. J'avais dit : mais alors là je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment tu peux te sentir amoureux éconduit. Je ne comprends pas. J'avais remis la main sur la porte. Et puis je l'avais de nouveau enlevée. Il disait : si, tu dis ça tourne en rond, ne nous revoyons pas puisque ça tourne en rond.» (Christine Angot, Rendez-vous, p. 80-81.)

« La souplesse de son échine est un objet d'envie pour les couleuvres et les limaces qui rampent sous Louis-Philippe. Après avoir soutenu le gouvernement de ce dernier, il passe dans le camp des libéraux, ces volte-face dont il sera toute sa vie coutumier obéissant aux exigences d'un idéal pur et dur entièrement confondu avec l'ambition personnelle et la soif d'honneurs de ce vil courtisan qui fera son chemin sous tous les régimes : certainement il avait assez d'huile dans ses burettes pour graisser toutes les girouettes de Paris. Pensez-vous qu'il le fit ? Oh non ! Tout pour sa gueule ! » (Éric Chevillard, Démolir Nisard, Éd. de Minuit, p. 17-18.)

Oui, petit plaisir de les accoler quand tant les voudraient s'exclure...
À suivre, sur Radio Suisse Romande : Éric Chevillard était hier à l'émission Entre les lignes pour parler de Démolir Nisard (ce dernier lien effectif et précieux car par Bibi bidouillé après constat d'invalidité de celui proposé dans la page officielle).

« Sous ce rapport, j'étais et je suis encore sous l'empire des impressions populaires, lesquelles forment peut-être le fonds le plus sérieux de l'opposition en France, et qu'on n'a jamais pu ni égarer par la diplomatie, ni réconcilier par la paix.» 
Moi aussi, je peux citer Nisard ! Ici, dans sa Lettre au directeur de la Revue des Deux Mondes, publiée dans la revue du même nom en 1836. Et comme il est né en 1806, il y a des gens assez sérieux pour une commémoration universitaire (17 novembre, à l'ENS).

23h50 au Japon. On annonce sur France Info que le Grand prix de l'Académie a été attribué à Jo... Allez, je change de radio, musicale celle-ci, j'écris ça et je me couche.

mercredi 25 octobre 2006

Inviolable, au moins côté utilisateur

Ça doit faire plus d'un mois que je n'ai pas appuyé sur un bouton de climatiseur, ni a fortiori de chauffage. On sent la différence de bien-être (et de facture). En classe, moins d'étudiants s'assoupissent. Et une enrhumée ne contamine pas tous le groupe. Encore deux ou trois semaines comme ça... Au déjeuner, avec David et un collègue bolivien, on discute du Panama et du Nicaragua, côté canal, et je sors ma science historique de la chose (dans mon piètre espagnol), tirée de Pura Vida — Merci, Patrick Deville !

Parfois, Pascale Casanova fait une fixette.
Aujourd'hui (quand j'écoutais les Mardis littéraires d'hier), c'est sur la « photo du Nouveau Roman », expression qu'elle répète pas mal de fois dans le premier quart d'heure, quand ni Laure Limongi, qui venait d'employer cette expression, ni Julien Doussinault ne revendiquaient ou rejetaient l'appartenance d'Hélène Bessette à la mouvance du Nouveau Roman. Plus marginale que Duras ou Butor, si j'ai bien compris, Bessette, peut-être aussi plus imbue d'elle-même, était d'un temps où la création passait par une recherche sur les formes, structures et langages pour déstabiliser le roman traditionnel (ce que le Nouveau Roman faisait aussi, sans pour autant être une chapelle austère).
Or, Pascale Casanova doit savoir cela, et aussi que la méthode du discrédit métonymique (focalisation d'un détail erroné ou ridicule pour faire tomber tout un ensemble), c'est un peu malhonnête, ça peut marcher à l'oral si on n'insiste pas trop, mais ça se retourne contre celui (celle) qui l'emploie à outrance...
Pour le reste, l'émission est bien, très bien, même, grâce aux deux invités déjà cités et aux extraits lus.

« Le plus marrant, c'est qu'au même moment [1992] je rate complètement ma rencontre avec Lola Valérie Stein. Quelle mouche me pique de "refuser" — voilà ce que je pense alors — "tout compromis avec le psychologisme ambiant", où je plaçais Duras ?
[...]
L'eau passe sous les ponts, la bière coule, je deviens généraliste, je travaille à droite et à gauche, j'aime mon métier, souvent je suis célibataire, et un jour j'ouvre à nouveau
Le Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras.
Ne dites pas : « fontaine...». Jamais.
Ne me dites pas que certains livres n'aident pas à vivre. Il y a bien sûr le coup de force de nous rendre complice de cette folie. Mais il y a plus qu'un tour d'illusion. Il y a un
pli de langue — je ne sais pas comment l'appeler autrement — issu directement du cerveau.»
(Frédéric Léal, "Les zélé(e)s du désir", dossier "Hélène Bessette" de La Revue littéraire, n°28, automne 2006, p. 104 et 109-110 — J'espère avoir un jour l'occasion de discuter avec F. Léal de cette « folie » de Lola, à laquelle, pour ma part, je ne crois guère, surtout au sens irréversible que donnent les aliénistes à ce mot, mais d'accord, oui, pour le « pli de langue », et même pour la complicité.)

Par Lignes de fuite, je découvre sur Prix-Littéraires : Le blog (quel nom !), un sondage sur le Femina, similaire à celui fort daubé au début du mois chez Livres Hebdo. Sauf qu'ici, le module de vote est inviolable (importé d'un site professionnel, le rechargement de la page n'incrémente pas, et même le changement de navigateur ne permet pas de revoter, sans doute par un cookie ou un contrôle d'adresse IP). Inviolable, au moins côté utilisateur. Car côté concepteur ou hackeur, on n'en sait rien.
C'est d'ailleurs le même problème que pour les machines à voter, et c'est aussi pour cela qu'il faut s'inquiéter très rapidement de l'ensemble du phénomène de collecte réticulaire des opinions, que ce soit pour un magazine débile qui vous demande si vous préférez être beau et riche ou laid et pauvre, ou pour élire un président de la république. En fait, c'est même la répétition de sondages débiles auxquels on répond pour s'amuser et sans que ça n'ait aucune importance qui risque d'installer une absence de vigilance sur de futurs outils e-cybernétiques (l'étymologie de cybernétique étant justement celle de gouverner).
Là, sérieux, j'ai voté pour Mauvignier. On ne pouvait pas voir le résultat avant de voter, et inversement après le vote, on ne peut plus recommencer car seul le résultat s'affiche. Enfin, la question posée est normale : « Pour qui voteriez-vous ? » C'est au conditionnel parce que je ne suis pas membre du jury et cela s'adresse à moi. Alors que la question de Livres Hebdo était, je la rappelle : « Qui aura le Goncourt ? » Où l'on vous demandait d'être Madame Soleil et de prédire le choix du véritable jury.

mardi 24 octobre 2006

Malgré la poussière et la vanité

Pluie et fraîcheur automnales à Tokyo, grand soleil à Nagoya. Entre les deux, le train file, je corrige deux paquets de copies. Puis, je déballe les quatre dévédés, disons classiques, achetés hier (versions japonaises, sur budget de fac, pour de futurs cours) : Adieu Philippine de Jacques Rozier, Ascenseur pour l'échafaud de Louis Malle, courts métrages de Resnais et Godard (dont Le Chant du styrene), et Deux hommes dans Manhattan de Jean-Pierre Melville.

Après les cours, une bonne heure à déplacer des groupes de livres dans les rayonnages de mon bureau. Les nouveaux s'empilaient un peu partout et criaient rangement. Deux ordres se combattent sans fin malgré la poussière et la vanité, celui des maisons d'édition qui donne une linéarité visuelle et même esthétique à la bibliothèque, celui des noms d'auteurs qui simplifie pragmatiquement la recherche.

Je découvre avec un peu de retard cet article sur deux des compères du colloque L'Internet littéraire francophone, à Cerisy, que je salue au passage, assurément de ceux dont l'aventure réticulaire est des plus fantastiques. Qu'ils entrent ainsi dans le journal de référence (même si décrié par ailleurs) et sous une plume connue (même si décriée par ailleurs) est sans doute un signe de visibilité et de reconnaissance de l'internet littéraire... Dommage que la journaliste littéraire ne soit pas allée jusqu'aux oreilles !

« Voulez vous "naviguer" sur Madame Bovary, tout savoir des divers brouillons de Flaubert, de ses ratures, des passages entièrement biffés, et parfois rétablis, de ses choix définitifs ? C'est déjà possible si vous possédez un ordinateur, mais ce sera un vrai bonheur dès la fin du premier semestre 2007, "quand le site final tel que nous le rêvons sera prêt, disent ensemble Yvan Leclerc et Danielle Girard, deux des maîtres d'œuvre du projet. Un site destiné au grand public comme aux spécialistes. Facile à comprendre, à utiliser. Ne nécessitant pas de machines ou d'ADSL super-puissants. Les transcriptions ont été faites dans cet esprit : une présentation simple, la plus proche possible du manuscrit. L'idée est de ne pas donner de réponses toutes faites, des articles bien ciselés, mais de mettre à disposition des éléments, des outils qui permettent de faire des recherches, à tous niveaux".
Tout a commencé en 2003, lorsque la bibliothèque municipale de Rouen, qui détient les manuscrits de Madame Bovary, a pu, étant entrée en possession d'une très performante machine, numériser lesdits manuscrits. Elle a conclu un partenariat avec l'Université de Rouen, et Pierre-Yves Cachard, conservateur chargé des nouvelles technologies, a conçu la navigation du site, tandis que Yvan Leclerc, professeur à l'Université de Rouen, et Danielle Girard devaient mettre en route le processus de transcription. Tout cela avec le soutien constant de la région Haute-Normandie.
"Nous avons aussi bénéficié de conditions matérielles qui tiennent à la complétude du dossier, explique Yvan Leclerc. Flaubert a conservé toutes ses traces écrites. Le dossier de Madame Bovary à la bibliothèque municipale de Rouen est à peu près complet : on a repéré qu'il manque avec certitude 11 folios dans un ensemble de plus de 4 549 folios, on possède donc 99,8 % du manuscrit intégral."
"Mais nombreux sont ceux qui jugeaient ce projet quasiment irréalisable,
se souvient Danielle Girard. Et nous-mêmes, tout en ayant fixé, symboliquement, la date du cent cinquantième anniversaire de Madame Bovary, 2006, pour l'achèvement des transcriptions, nous avions la crainte que cela ne prenne beaucoup plus longtemps. Or nous avons tenu les délais, j'ai reçu les derniers documents en septembre."
"Un démarrage assez rapide a été rendu possible par l'existence de travaux antérieurs
, précise Yvan Leclerc. Le classement chronologique du manuscrit qui servira à la navigation s'inspire d'abord des tableaux que Claudine Gothot-Mersch a établis pour préparer la recherche en vue de sa thèse. Ensuite est venu le classement tabulaire des scénarios et brouillons, par Hisaki Sawasaki, publié par l'Université de Tokyo. Enfin, la mise en ordre folio par folio a été menée à terme par Marie Durel dans sa thèse, soutenue à l'Université de Rouen en 2000."
C'est alors que s'est engagée une aventure inattendue, pour laquelle plus de trois cents personnes, de douze nationalités, se sont passionnées. "Rien n'aurait été possible sans le Net, sans la rapidité avec laquelle les données pouvaient circuler", dit Danielle Girard, et l'une des transcriptrices, venue assez tard, mais se qualifiant elle-même d'"accro" et faisant partie des six qui ont transcrit chacun plus de 150 folios, parle de ce fascinant "village planétaire des bovarystes", réunis, via Internet, pour mener à bien cette folle entreprise. Danielle Girard, professeur de lycée désormais en retraite, a pu jouer le rôle de "vigie" et assurer une constante communication avec les différents transcripteurs (au moins 8 000 messages échangés), "qui ont de 16 à 76 ans, et sont lycéens, pour beaucoup enseignants, mais aussi médecins, ou bien prospecteur de pétrole, bibliothécaires, femme de ménage, etc.".
Ce projet, qui mêle rigueur et ferveur, qui traverse les continents, sait conjuguer travail savant et principe de plaisir, pour que chacun donne libre cours à sa curiosité flaubertienne et puisse accéder à tous les chemins de traverse de la planète Flaubert, des "lectures d'Emma" aux cartes de Rouen à son époque, aux "normandismes" utilisés par son créateur et à bien d'autres secrets encore.»
(Josyane Savigneau, dans le Monde des livres, le 20 octobre 2006)

lundi 23 octobre 2006

Il faut des raviolis chinois

Plaisir de lire, merci François, que l'on est plusieurs à ne pas aimer les manipulations des grossistes en critique littéraire, qu'il s'agisse de l'actuel Busnel de Lire, d'Assouline (même farine), du blog bouffon La Littérature, de ceux de Livres Hebdo, et de quelques autres, en bref : des opérations de cosmétique mondaine, avec relents d'arrivisme carriériste, que devient la littérature pour ces groupes de presse ou d'opinion. Et sans le panache de Rastignac.

Bruine encore pour aller chez le dentiste, moral gris aussi à l'idée d'être opéré. Mais non, il estime que ma dent peut tenir le coup et me fait un cours (je recopie ensuite un courriel envoyé à Manu qui s'inquiétait)... un cours sur la manière de se brosser les dents, ou plutôt de ne pas les brosser mais de faire avec la brosse une sorte de massage dental et gingival sans frotter trop largement. Car, parvient-il à se faire comprendre, frotter blesse la gencive et creuse la limite avec les dents jusqu'à les fragiliser...

Déjeuner près du carrefour d'Aoyama-itchome, à la pizzeria Sabatini (moins chère que le restaurant du même nom). Nous revivons, libérés du stress, bien servis. Puis, T. ayant changé d'avis dans la semaine et téléphoné pour arranger le coup, nous retournons au magasin Bic Camera pour récupérer la petite imprimante de février qui est encore sous garantie et donner à la place celle d'il y a cinq ans (que je porte depuis ce matin).

Au dîner, T. prépare des sortes de raviolis chinois, appelés « shuumaï » (シューマイ). Et comme je suis d'humeur facétieuse, je lui dis que quand on les voit c'est des shuumai, mais quand on les a mangés, c'est des shuumakatta... (Parce que ---katta est le suffixe du passé des adjectifs en ---ai. Oui, voilà à quoi j'en suis réduit après trop de Minutes blondes.)
Mais quoi qu'il en soit, pour bien manger, shuumanakereba ikemasen. Traduction : il faut des raviolis chinois.
Voilà, voilà... Eh bien, ça va être l'heure, je crois...

dimanche 22 octobre 2006

Nous me faisons penser à Bouvard et à Pécuchet

Déjà une heure du matin et rien écrit ! Pourtant pas tant de choses faites, mais déséquilibre à cause de la soirée chargée...

Hier, installant des bulbes de lys et de tulipes pour le printemps, T. avait remarqué des larves immobiles et recroquevillées et les avait laissées dans la terre (toujours son côté protecteur, comme avec les chenilles du citronnier). Mais après avoir découvert en ligne de quoi il s'agissait et que ces larves de hannetons bouff(er)aient toutes les racines (ce pourquoi nos pieds de tomate étaient tout secs sur la fin), nous y sommes allés à deux ce matin et avec des instruments coupants et contondants. On en a sorti 10 ! Quelle horreur, la nature ! T. et moi, nous me faisons penser à Bouvard et à Pécuchet, toujours prêts à commencer de nouvelles activités, et ahuris de découvrir le pénible de la chose, sa turpitude. D'où l'effet catalogue attachant de chaque naïveté, bien différent du catalogue déprimé d'À Rebours...

Après des pâtes fraîches, pour lesquelles j'ai fait la sauce des sauces (huile d'olive, ail frit, tomates émondées, tomates séchées, basilic), suis allé seul à Aoyama (T. étant en retard sur un travail urgent) pour voir un film du Festival international de Tokyo, Fauteuils d'orchestre de Danielle Thompson — film que j'aurais dû voir le 26 février, en pleine relâche orléane, si je n'en avais été gorillement empêché...
D'abord, c'est le rythme du film dont on s'imprègne, emprunté à Feydeau, dont on fait l'éloge en passant. À y réfléchir, tout ce qui se passe en quelques jours pour la provinciale et néanmoins audacieuse Jessica (Cécile de France), est assez difficile à croire. Mais la force du cinéma et de son rythme, quand il peut l'imposer, c'est justement d'invalider la pensée logique et réaliste au profit de l'évidence ludique de la fable. Ce rythme, ce tempo est donné par l'alternance entre les bribes d'histoires des trois principaux personnages, et leur croisements dans les lieux historiques de l'avenue Montaigne : un théâtre, une salle de concert, une salle des ventes. En se tissant de l'un à l'autre, le scénario se donne de l'épaisseur et le temps, de la profondeur. Et puis il y a ce flambeau transmis de Suzanne Flon à Cécile de France, dans la fiction comme dans la réalité — cette superposition est très émouvante. Le contre-emploi d'Albert Dupontel est un coup de génie. Dommage que son épouse ne joue pas mieux son rôle ingrat. Enfin, j'applaudis le choix du Baiser de Brancusi comme totem et mise en abyme, il y a là du manifeste pour un art qui émeuve tous ceux qui s'en approchent : sorti de la vente, démonétisé, il est d'ailleurs symboliquement donné au fils du collectionneur en signe de réconciliation et en vœu de nouvelles amours.

En même temps, si j'avais vu ce film à Orléans en février, je ne serais pas venu aujourd'hui et n'aurais pu écouter et voir, à sa suite et sans rapport (autre que de réellement venir de Mâcon, comme la Jessica qu'incarne Cécile de France dans le film), l'interview de Frédérique Bel. Ici avec Etsuko Takano, un pilier du milieu du cinéma au Japon, me dit-on.
Or, cette jeune femme, que je crois voir pour la première fois, jouait déjà dans Les Poupées russes !... Mais je ne vois pas quel rôle... Et puis elle a bâti, paraît-il, sa célébrité sur La Minute blonde (sur Canal +), dont je n'ai jamais entendu parler (mais je m'informe vite), qu'elle décrit comme sexy, libérée, faussement bête, et sur qui les Chiennes de garde ont aboyé très premier degré.
Toujours ce temple du féminisme historique, défendu contre-productivement, dont on parlait l'autre jour avec Virginie Despentes. Justement, la Minute blonde de la critique littéraire...

Après, tout émoustillé, j'ai enfin pu sortir de là et... il pleuvait. Enfin, bruinait. D'Aoyama à Omote-Sando, tout brillait joliment. À la maison, comme T. voulait se distraire un peu, nous avons commencé la série Lost en allant louer le dévédé. Ça commençait poussif, mais on s'y fait. Je ne dirai jamais que c'est du grand art. C'est juste de la bonne distraction, pour quand on en a marre de faire des trucs pénibles et qu'on veut se dégager l'esprit. On paie la location du dévédé pour la qualité de l'image, les sous-titres en japonais pour T. (qui m'explique quand je ne comprends pas l'anglais, ça arrive) et l'absence de publicité.

samedi 21 octobre 2006

C'est qu'il grandit, l'hirsute...

Rusé comme renard, j'ai mis au programme du jour les chapitres Le Pot et La Luzerne. Dans le premier des deux, on voit Poil de Carotte, conscient de ses incontinences, qui tente vainement de les juguler. A-t-il ou n'a-t-il pas envie de se soulager la vessie, dehors, dans le noir, en plein hiver, par forte pluie et tandis que « les noyers ragent dans les prés » ? Dans l'insistance de la phrase, je vois passer l'ombre de l'âne de Buridan... Puis ayant lutté jusqu'au petit jour, il s'endort... Où je vois maintenant le fantôme de l'agneau éreinté qui s'abandonne au loup. Car le pire est à venir : enfermé dans le noir toute la nuit, il a quand même vérifié qu'il n'y a pas de pot de chambre sous son lit. Or, la première chose que fait sa mère en constatant les dégâts, c'est de planquer un pot sous le lit pour pouvoir dire qu'il y était et accuser son fils d'être un dénaturé devant la famille élargie aux voisins et au facteur qui passait par là.
Superbe épochè de Poil de Carotte qui, d'un « Arrangez-vous ! », délaisse son sort pour son quant à soi. C'est qu'il grandit, l'hirsute...
Puis c'est son frère qui, en l'absence des parents, propose d'aller manger de la luzerne — plante destinée aux animaux (pour le cas où ça ne se saurait plus). Bien sûr, Poil de Carotte en mange, pour faire comme et mieux que son frère, qui de son côté simule et n'en prend pas.
Mais c'est plutôt la présence superbement filigranée de Jules Renard qui retient alors mon attention :
« Accoudés [dans la luzerne], ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite méchant, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments roux
Et juste après : « Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est parcouru de frissons.»
(C'est moi qui souligne.)
Voici donc deux images de révélation qu'il se passe autre chose, tout près de nous, juste sous la terre ou sous les feuilles — et, pourquoi pas, sous le texte que nous lisons. Et que cela débouche sur la « barbe de filaments roux », qui est celle de Jules Renard lui-même, parasitant son propre texte.

Le Saint-Martin nous accueille pour le rituel poulet-frites indépassable et, pour la deuxième semaine consécutive, le salut amical de Josiane à bicyclette, qui passe par là en revenant de la piscine. Puis on va acheter de la terre car T. veut s'occuper des plantes pendant que je retournerai à l'Institut pour voir, dans le cadre des manifestations sur la peine de mort, un film de Nagisa Oshima, La pendaison,「絞首刑」 (1968) — et quinze personnes dans la salle.
Film conceptuel et socio-politique en même temps que huis clos d'acteurs. Même sans sous-titre, je comprends l'essentiel et ça colle parfaitement au résumé que je viens de trouver. Sauf que, me permettrai-je d'ajouter, il est bien possible que tout cela se passe uniquement dans la conscience du pendu, en accéléré onirique, durant les quelques secondes entre la brisure de la nuque et l'arrêt de la pensée... Car je vois mal les fonctionnaires de police, de justice et de prison se livrer pour de vrai aux disputes, bagarres, simagrées, se carnavaliser et sortir dans les rues, etc. Cette version oniro-critique permet surtout le burlesque et la levée d'inhibition, jusqu'à ce que le coupable reconnaisse ses crimes, les accepte et parte en paix. Pour Oshima, c'est évidemment une occasion durant deux heures de s'en prendre au nationalisme nippon (qui décidément n'a donc jamais cessé !), de montrer le racisme banalisé des Japonais envers les Coréens et les conditions de vie qui font que ces derniers deviennent parfois criminels — ce que les institutions japonaises s'empressent de condamner comme crime individuel, pour ne pas avoir à s'interroger (car si ces hauts responsables étaient réellement capables de se tenir les discours qu'ils tiennent en jouant les reconstitutions, ils ne pourraient pas rester à leur poste).
C'est bizarre, j'ai l'impression d'avoir déjà vu ça quelque part, récemment...
Dites ! Ça ne serait pas un peu comme les méthodes d'un certain Sarkozy qui sévit dans un petit pays d'Europe nommé la France — une poire et même un sorbet, pour les Japonais.

vendredi 20 octobre 2006

Ceux qui refusent le débit et le bidet

Combien d'horloges
mortes               
          sont mortes
pendues d'en trop        dire

Des quais
                         épars    mais
des quais
que pillent           
les                  oiseaux

* *
*

Non, en dépit de ma ruse de Sioux, c'était bien avec Christine Angot que j'avais Rendez-vous hier soir dans mon lit. Et puis je la retrouvais ce matin au centre de sport, suant aux pédales sans voir passer mes quarante minutes. Lire Angot, c'est comme ouvrir un robinet : ça coule dans la page, ça s'évacue par le corps, et si on laisse la bonde, c'est mort. C'est ce qui déplaît à ceux qui refusent le débit et le bidet...

« Mais mon malaise venait d'autre chose, je me disais : si tu revenais avec Pierre, ça voudrait dire que jamais de ta vie, tu n'aurais eu le courage, tu n'aurais réussi à connecter l'admiration et l'amour, à réunir les deux, à ce que ça ne fasse qu'un. [...]
C'était le dialogue de deux déprimés qui s'étaient aimés, qui s'étaient retrouvés, et qui n'y arrivaient plus. Ni ensemble, ni chacun de son côté.»
(Christine Angot, Rendez-vous, Paris : Flammarion, 2006, p. 41 et 44)

« bele amie, si est de nus
ne vus sanz mei, ne mei sanz vus ! »
(Marie de France, (Lai du) Chevrefoil, vers 1160-1175)

À saisir : un entretien en deux parties avec Hélène Cixous sur la Radio Suisse Romande (Entre les lignes, 16 et 17 octobre), puis autre entretien en deux parties, les deux jours suivants avec Pascal Quignard.

La journée ? Bah, comme un vendredi. Après le sport, déjeuner avec David au Downey ; il se demande lui aussi où on pourrait acheter du temps en gros et combien ça coûterait...
Arrivé à la fac, c'est grave ! Je ne retrouve pas mon transfo d'ordinateur portable. Il a dû rester dans la classe du séminaire hier... Fébrile, accompagné de David qui porte la trousse de premiers secours, j'y vais... et je l'y retrouve en effet, ouf ! — après avoir dérangé un prof anglophone qui marchait plus ou moins dessus sans arrêt en écrivant au tableau. Retour au calme, c'est bon, range la seringue. Puis des courriels auxquels répondre. Un dossier administratif à boucler pour le voyage du mois prochain.
Plus tard dans le train, je fais des transferts de documents, des conversions d'enregistrements audio et je commence à ranger mes notes sur les trois chapitres de Poil de Carotte au programme de demain. Ce que je dois continuer, après le dîner chinois concocté par  T., jusqu'à ce que les paupières m'en plombent.

jeudi 19 octobre 2006

Noyer le poison dans du Montaigne

Combien d'horloges
mortes
* *
*

Pas grand chose à dire sur un beau jeudi à trois cours. Sinon l'effarement de constater, au hasard, que mes étudiantes du séminaire de cinéma ont vaguement entendu parler d'une révolution quelque part vers 1917, ignorent qu'il s'est passé des choses en France en 1968, tombent des nues quand on leur dit que la génération de leurs grands-parents était, en France et dans quelques autres pays, dont le Japon, celle des hippies, du Peace & Love, de la libération sexuelle et des voyages à Katmandou — Oui ! de leur grand-mère, qui avait 20 ans en 1966 ! (Mais que tous ceux du même âge n'étaient pas tout à fait sur la même longueur d'onde, sans parler des autres âges, et que le virage à droite qui s'en était suivi avait été dur à avaler ; mais ça je ne le leur ai pas dit, ça faisait déjà pas mal...)
Mais pourquoi m'effaré-je, après tout ? Je suis quelque part un peu ici pour (essayer de) remédier à ça... Donc, faisons notre boulot.
(Tout cela pour cadrer un peu Tanguy, pour essayer de voir pourquoi il y a un résidu d'esprit libertaire chez les parents du jeune homme. Jeune homme qui serait, lui, pour le coup, plutôt dans un moralisme d'apparence austère que lui apporte (ou à quoi vient s'ajouter) l'étude du chinois. Et qu'au-delà de la question des trentenaires qui restent chez leurs parents, il y avait du chiasme générationnel jusqu'à la provocation, dans le film de Chatiliez...)

Ce soir ou jamais d'hier, en quatrième semaine. Que pouvait-on attendre d'un débat — ou seulement d'une mise en présence — entre Philippe Sollers et Michel Onfray ? Pour moi, c'était plié d'avance. Ça a commencé mou du genou, délayage et merci à Taddeï qui laisse parler (qui a le temps, ce qui n'est pas si courant à la télé). Bon, pourquoi pas, après tout. Ensuite, on s'attaque aux jarrets. Première escarmouche : Onfray fait allusion directe à l'allégeance papale de Sollers, qui tente de noyer le poison dans du Montaigne, mais personne n'est dupe. Seconde escarmouche, quelques minutes plus tard : Onfray accuse Sollers d'avoir mal (ou pas) lu Heidegger, défend Emmanuel Faye et assène qu'Heidegger a été nazi de 33 à 45. Pour finir, Sollers fait la promotion de Jonathan Littell qui a déjà vendu 250.000 exemplaires mais qui ne serait sans doute pas lu par tous ses acheteurs. Prenez juste le son, si vous voulez. Vous verrez, ça se laisse écouter ! (Et ne me demandez pas ce que j'en pense...)

Je finis là parce que j'ai rendez-vous avec une Christine...

mercredi 18 octobre 2006

Brodées au point de doxa

Cette fois, ce n'est pas moi qui le dis (et je doute que ceux que je vais nommer m'aient lu...) : c'est Anne Delbée dans La 107e Minute, c'est Jean-Philippe Toussaint dans La Mélancolie de Zidane (à partir du 9 novembre) et c'est — excusez du peu — Bernard Stiegler dans La Télécratie contre la démocratie. Que disent-ils ? Que le geste délibéré de Zinedine Zidane en finale de la Coupe du monde de football est une chose considérable (au sens propre) et qu'il y avait plus à en penser que la simple condamnation dans laquelle presque toute la presse s'était engouffrée dès le lendemain. Deux sous de jugeote, la presse ne les a pas eus ! À fond dans le pulsionnel, qu'ils habillent de dentelles intellectuelles brodées au point de doxa, ils ont été incapables (des dizaines, qu'ils sont à diriger nos journaux et nos télés !) d'un raisonnement.
« Je pense que Zidane a été assez sublime !... », c'est ce que dit Stiegler dans sa dernière minute avec La bande à Bonnaud (France Inter, le 9 octobre), faisant référence à un propos de son livre — alors qu'il a été question de tout autre chose dans le reste de l'émission. Et comme cette émission n'est plus disponible sur le site, j'en donne ici la partie qui concerne Stiegler, soit 27 minutes, auxquelles j'ai ajouté un petit cadeau...

Là, je suis en train d'écrire ma journée à l'envers ! Bon, tant pis.
Juste avant d'écouter la radio, je regardais en dînant Ce soir ou Jamais d'hier, sans que ça m'intéresse follement, sauf un peu le débat sur la musique classique parce que c'est très rare de donner la parole à la jeune génération dans ce domaine.

Faut dire qu'avant, j'avais passé un bon moment de réalité, en direct, grâce à David qui m'avait emmené à l'Alliance française pour rencontrer, avec quelques collègues, le nouveau conseiller culturel. Après la visite de l'ambassadeur lui-même il y a quelques mois, nous avons l'impression que notre ville devient un enjeu majeur du réseau, ou tout simplement un lieu considérable, pour reprendre le même mot dans le même sens. Juste une prise de contact, donc, un petit geste, comme on dit, mais un geste qui n'avait pas été accompli par ses prédécesseurs, et que nous devons, à notre tour, considérer comme un encouragement à promouvoir la langue française et ses cultures.

En début d'après-midi, me faisant sauter le déjeuner, c'était la rencontre, au secrétariat de notre département, entre nos étudiants de français et trois étudiants français venus perfectionner leur japonais. Quelques boissons, gâteaux et trucs à grignoter, une ambiance un peu protocolaire et artificielle pour commencer, et puis, après une vingtaine de minutes, des conversations qui s'engagent ici et là, timides d'abord, puis quelques rires, des gênes qui s'effacent, des débits de paroles qui gagnent en vitesse, on sollicite ses voisines pour avoir un mot... Alors, nous, les trois quatre profs qui étaient là pour lancer la machine, nous reculons et laissons faire. Certains y seront encore deux heures plus tard quand je repasserai, à échanger des numéros de téléphone...

Ce matin, en arrivant au bureau, j'avais un paquet. Pas tout à fait une surprise, puisque l'ami m'avait prévenu. Mais quand même : un envoi d'un ami prévenant, donc, un collègue de Tokyo qui savait que ça m'intéresserait : une quinzaine de cassettes vidéo d'émissions littéraires vintage, d'Apostrophe à Bouillon de culture, dans ce genre. De quoi occuper intempestivement quelques soirées d'hiver. Merci à toi !

mardi 17 octobre 2006

Deux fois de mauvaise conscience

Moment de grâce et de découverte dans le train en écoutant le Surpris par la nuit du 21 septembre dernier, consacré à Hélène Bessette.
En somme, une des petites Lecocq l'a flinguée en plein vol (par un procès en diffamation) et elle ne s'en est jamais remise — tandis que ses éditeurs l'ont démise... Les brefs extraits lus sont tout à fait saisissants. La suite mardi prochain...
Je n'ai pas enchaîné sur une autre émission mais après quelques minutes, je me suis mis furieusement à Pura Vida, parce que j'adore et parce que c'est bientôt la fin. Le stretto nodal ou le lent démêlement ? Je n'ai pas eu le temps d'arriver au bout, ni dans le train ni dans le métro. Ni après puisque j'avais deux cours et du travail au bureau. (J'attends de poster ce billet pour lire les quatre dernières pages...)

Après les cours...
Voilà, convaincu du propos, j'ai fait ce que demandait François Bon : commander des livres des éditions Al Dante, pour la bibliothèque universitaire. Une vingtaine de titres. Avec deux fois de mauvaise conscience : une fois parce que j'aurais pu faire ça depuis quatre ou cinq ans (je me souviens que Chloé Delaume avait aussi  lancé un coup de sirène il y a quelques mois), la seconde fois parce que je me fais l'effet d'un charognard de collectionneur s'abattant sur un lot avant disparition... Mais tout de même avec l'espoir que ça serve. À ce que justement la maison d'éditions ne disparaisse pas...
Et comme ça, mon université aura l'une des collections de littérature contemporaine les plus à jour du Japon (parce que j'y fais mettre chaque année une petite centaine d'ouvrages).

« Des années plus tard, après qu'il aura combattu au Viêt-nam et dans les rangs des contras antisandinistes, Félix Rodríguez écrira ses souvenirs de l'attaque cubaine sur Trujillo, la capitale que le dictateur mégalomane avait rebaptisée à son nom, ornée de grands portraits du Premier Éducateur de la République en uniforme blanc constellé de médailles, à la petite moustache ridicule, mais sans barbe.
Dès le parachutage des deux cents
barbudos cubains, Trujillo avait promis aux paysans de l'île une prime de mille dollars par tête pour les envahisseurs capturés. Félix Rogríguez raconte comment les paysans avaient pris le dictateur au pied de la lettre, et s'étaient présentés dans les commissariats avec de grands sacs à patates emplis de têtes de barbus décapités. Il ajoute, en plaisantant, que l'opération avait fini par coûter bien plus de deux cent mille dollars au dictateur.
Huit ans plus tard, c'est ce même Félix Rodríguez en bel uniforme de ranger qu'on verra debout auprès du Che Guevarra en haillons, les mains liées par devant, dans la cour de l'école de La Higuera, en Bolivie. Quelques heures plus tard, après qu'on aura achevé le prisonnier d'une rafale de fusil-mitrailleur, c'est lui qui convoiera le corps accroché au patin de son hélicoptère pour aller le présenter à la presse à Vallegrande.»
(Patrick Deville, Pura Vida, p. 251-252)

lundi 16 octobre 2006

Elle est à deux mètres de moi et elle n'a pas de firewall ?

Que l'érable ne sache pas, pensions-nous
à peine avait-il pu entendre terre, pot, hiver
quoique sans oreilles
un mélange avec engrais l'attend
blanc soleil et scintillant couteau j'attaque
la planche vermoulue où sa graine a prise
au printemps
comme dans du beurre sombre
entre mes doigts sa racine ses radicelles
résistent et vont profond dans le bois
cèdent et me suivent
aux nouvelles terres d'où s'il lui sied
de repartir nous l'arroserons

Sait-on quand on change de régime, de paradigme ? Je devais ce matin écrire à un membre du GRAAL qui m'avait proposé d'y revenir cet après-midi. Nul n'y a prêté garde, sans doute, en lisant mes billets, mais depuis quelques mois, il n'était plus question de ce groupe de lecture que j'animais depuis plusieurs années. D'ailleurs, il y a eu les mois d'été, le voyage en France, la rentrée, tout cela pouvait paraître normal... Mais c'est au printemps que j'avais ressenti la lassitude d'animer, ou tout simplement d'aller à ce rendez-vous hebdomadaire. Non que les participants me déplussent ou me lassassent — au contraire, serais-je tenté de dire. Il y avait seulement que ma tête était passée à autre chose, insensiblement, en six semaines ou en une nuit, et que ce qui faisait ma joie quelques mois auparavant m'oppressait maintenant d'une façon que l'amitié masquait en simple fatigue. Et donc un jour, l'évidence m'avait transpercé de tristesse : c'était arrêter qu'il fallait.
J'ai tenté de me défiler, de temporiser, de surseoir à octobre. Mais octobre est là et il y a très loin de la coupe aux lèvres. De plus en plus loin, même. Alors j'ai écrit un sobre courrier, plein de ma vraie amitié et de ma désolation de ne plus en être. M'avouer dégraalé... (Heureusement, ils ont décidé de continuer sans moi.)
Est-il signifiant qu'Antoine Volodine ait été le dernier des ouvrages au programme ? C'est plus que probable... Était-ce déjà — bien avant que la British Airways ne m'offre l'occasion de le somatiser — mon problème du genou, l'articulation je / nous selon Lacan ?
Et le sens, alors, proprement vertigineux, de la nouvelle valise achetée avec Volodine.

Comme prévu, nous sommes allés chez le dentiste (encore du sens à chercher, pour les amateurs). Une molaire (qui avait l'air molle) me faisait mal depuis quelques temps ; T. pour une visite de contrôle. Elle n'a rien — tant mieux — mais ma molaire est pourrie entre les deux racines, il va falloir la couper verticalement pour nettoyer et soigner, explique le dentiste. Je commence les antibiotiques ce soir. T. n'a rien mais elle a été choquée quand même, et pas à cause de ma molaire, mais parce que ce dentiste, son dentiste de longue date, va prendre sa retraite à la mi-décembre. Ainsi, après ses parents, voit-elle se retirer par ci, mourir par là, les aînés qui avaient formé son paysage humain. Et devant nous, bientôt, plus personne. Je repense à cette poignante parabole de l'humanité progressante dans Wanderlust et les oxycèdres de Claude Ollier...

Comme prévu encore, nous avons acheté l'imprimante tout-en-un que nous visions hier. Et 2000 yens de ristourne pour avoir ramené celle de février, décidément à mettre à la casse (alors que celle d'il y a cinq ans tourne encore bien). Et amalgamer sur une seule carte les points de bonus que la chaîne de magasins nous avait octroyés sur quatre cartes différentes. Retour en taxi avec la boîte de quinze kilos (le prix de la ristourne), déballage et installation — avec espoir et angoisse car au lieu de l'installer sur le port USB et devoir débrancher et rebrancher le câble d'un ordinateur à l'autre, je propose de l'installer sur le hub de l'ADSL (ce qui fait de moi l'unique responsable en cas de problème...). Manu me dit au téléphone qu'il faut l'installer en local et non en réseau, mais sur un port tcp/ip, mais en ayant donné un nom à l'imprimante par son menu d'installation pour éviter que le routeur ne lui attribue aléatoirement une adresse IP parce que ça nous empêcherait de la retrouver dans notre menu... pendant ce temps, T. utilise le cédérom d'installation, très long, mais qui fait tout tout seul, et à la fin, ça marche sans qu'elle ait rien eu à réfléchir. Sûr que le cédérom a dû faire exactement ce que Manu disait. Je fais pareil qu'elle et après, ça marche aussi — sauf que moi, j'ai été obligé d'ouvrir mon firewall pour autoriser l'installation (ça veut dire que T. n'a pas de firewall ? elle est à deux mètres de moi et elle n'a pas de firewall ?). Autant dire que je l'ai refermé juste après.
J'aime bien quand même connaître le principe de ce qui se passe.

Sauf qu'une heure après, T. était sortie et alors que je faisais des photocopies (tout-en-un, ça inclut aussi fax, photocopie, scanner... mais pas grille-pain, je précise), donc sans relation avec le réseau, la connexion s'est arrêtée. Je suis sorti à mon tour pour ne pas voir ça. J'ai rejoint T. à la teinturerie d'où on avait des affaires à récupérer, on a marché un peu avant que je lui dise ce qui se passait. Revenus aux machines, rien n'avait changé. On a TOUT débranché, rebranché, pareil, même après plusieurs minutes. Des noms d'oiseaux allaient être prononcés en grand nombre quand, sans que l'on sache pourquoi, ça a remarché.
Sans doute le fournisseur d'accès...
Au couteau, j'ai passé mon humeur — techno-stress, dit T. — sur les légumes d'une ratatouille, bien rouge ce soir.

dimanche 15 octobre 2006

Très au-delà des limites constructeur

Pour les lecteurs de fonds, la Revue des ressources (voir section Auteurs) s'enrichit d'À Rebours... Huysmans, à lire pour se ressourcer...

Dans Jeux d'épreuves d'hier, que j'enregistre ce matin, il était question de King Kong Théorie... (Et je viens de lire chez Grapheus qu'il en avait aussi été question dans Du Grain à moudre du 9 octobre, que je suis en train d'enregistrer en rédigeant ce billet — si, si, c'est possible, j'ai lu quelque part qu'avec les nouvelles technologies, nous compactions près de 40 heures en une journée...)
Littérairement dans la première émission, sociologiquement et anthropologiquement dans la seconde, les critiques sont au beau fixe pour Despentes, fors quelques réserves de Sylviane Agacinski. Je m'attendais à une levée de boucliers, à de l'orageux façon Gisèle Halimi (peut-être que Virginie Despentes aussi, qui a renoncé à venir pour faire une télé lyonnaise, nous dit-on).
Je pensais en recopier des bouts, de l'une comme de l'autre, mais il y aurait trop à citer, tellement c'est intéressant !

Nous ne sommes pas sortis aujourd'hui.
Nous avons écrit, lu, discuté, fait la cuisine, la vaisselle, du ménage et du jardinage. Et même la sieste. En fin d'après-midi, je suis monté au 4e étage pour faire des photos, voir le chantier monter et bientôt nous cacher le paysage, couper des plantes grimpantes, ramasser les dernières tomates, celles qui ne mûriront pas...
T. m'a appelé, alarmée, parce qu'elle venait de constater que nos deux imprimantes, celle d'il y a cinq ans et celle de février, imprimaient de travers, ne savaient plus gérer la feuille droite. Nous devons d'ailleurs être allés très au-delà des limites constructeur, avec l'une comme avec l'autre, surtout du fait des milliers de pages de la thèse de T.
Donc recherche en ligne, choix prévisionnel d'une HP 7810, et décision d'y aller demain...

« Assis là, dans cette gargote de Sixaola, j'avais confié à mon tortionnaire potentiel que, parmi le peu d'actions qu'on ne regretterait pas d'avoir accomplies au moins une fois dans sa vie, il y avait survoler le Sahara en avion à hélice avec la porte ouverte, traverser l'Atlantique en voilier, écrire la vie de William Walker, et encore quelques autres, mais pas tant que ça, finalement, dont nous avons aussitôt entrepris de dresser la liste en riant de plus en plus fort. Son rêve faramineux semblait être de se livrer aux fornications les plus complexes à bord d'une navette spatiale.
¡ Pura Vida !, concluait-il, extasié.» (Patrick Deville, Pura Vida, p. 222)

samedi 14 octobre 2006

Réamorcer la pompe à claques

À l'aube, préparant mon cours, je cherche « cochonné » dans le TLF et je tombe sur cet exemple :
« Moi, j'sais faire les frites... des belles frites... Moi, quand c'est qu'j'ai un morceau d'viande, j'le mijote, j'le cochonne pas.» (René Benjamin, Gaspard, 1915, p. 56.) Ces frites sont prémonitoires de celles que nous mangerons, T. et moi, tout à l'heure. J'ajoute que le monsieur, totalement inconnu de moi, a obtenu le Goncourt en 1915.
Les trois premiers chapitres de Poil de Carotte exposent en sourdine le principe des fonctions de chacun dans la famille : l'enfant roux qui « joue à rien » sous la table devient fermeur des poules, puis bourreau des perdrix, indices d'autres fonctions qu'il n'est pas besoin de détailler — tout cela bien malgré lui, mais y'a pas, faut grandir... Peu après, il apprend à tricher, à simuler qu'il fait bien ce qu'on attend de lui, ce qui signifie qu'il en maîtrise le fonctionnement et la perception des autres. Ce sont ses premiers apprentissages dans le théâtre familial, servis par la langue pleine de raccourcis et de discours indirects libres de Jules Renard. Je crois que détail après détail — expliquant ici que « raffiner » et « cochonner » ont, pour une fois, le même sens, là l'origine tragique de la fidélité du chien Pyrame — j'ai réussi à bien faire comprendre cela.

Après le Saint-Martin, l'agneau et les merguez — avec des frites — que T. et moi y prenons, vente de livres d'occasion à l'Institut. J'en ramène, pour une somme ridicule, le Manuel du savoir-mourir d'André Ruellan avec des dessins « paniques » de Topor (chez Pierre Horay, 1963), La Pierre et l'oreiller (1955) de Christian Dotremont (Gallimard, L'Imaginaire, 2004), Du même Auteur chez le même éditeur de Jean-Pierre Verheggen (Gallimard, L'arbalète, 2004) et Les Jouets vivants de Jean-Yves Cendrey (L'Olivier, 2005). Ai regardé si le Despentes (King Kong Théorie) était à la librairie de l'Institut mais on ne savait même pas de quoi je parlais — j'ai laissé l'info sur un bout de papier. S'il arrive d'ici trois semaines, ce sera grâce à moi.

Vais ajouter cet Émile Benveniste, l'invention du discours de Gérard Dessons à ma commande Amazon et puis la faire acheminer, sinon je n'aurai pas mes livres avant d'aller en France, ce qui serait fort dommage.
En revanche, en voici un que je ne commanderai pas mais qui risque de réamorcer la pompe à claques : Ôte-moi d'un doute... L'énigme Corneille-Molière, par Jean-Paul Goujon et Jean-Jacques Lefrère.

Cynthia 3000, c'est Cel et Bartlebooth (ex-lecteurs regrettés du JLR) qui se lancent dans l'édition. Je leur souhaite bonne chance, même si je reste circonspect quant aux publications livresques tirées du réticule.
Je recommande vivement l'écoute de Masse critique du jour sur Wikipédia, bien, clair, rond à l'oreille — quand vous y allez, vous êtes le 14.000ème à la seconde... (Voir aussi le dernier billet d'Olivier Ertzschied, très clair sur ce sujet.)
Et quand j'écoute les propos sur les blogs, incidemment, dans l'émission suivante, juste après, le Répliques avec Kristeva et Fumaroli (« La France est-elle encore aimable ? », déjà, rien que le titre, hein...), je me dis qu'il doit y avoir quelque chose comme 500 galaxies de distance entre les deux propos. C'est triste de voir ces deux pointures de l'esprit égarées par des médias traditionnels auxquels elles font confiance pour savoir ce qu'il en est de l'internet et des blogs (on notera en effet qu'à aucun moment Kristeva ou Fumaroli n'a fait état d'un usage personnel de l'ordinateur, d'une expérience de surf sur internet ou d'une lecture de blogs : ils se fient entièrement à ce qu'on leur en dit ailleurs, dans Le Monde ou Libération, etc., les seules sources d'informations qu'ils sont capables d'utiliser alors qu'ailleurs... — ça me rappelle le débat qui a tourné court le mois dernier sur Litor).

Je reprends mon bâton de pélerin de l'intime, le voyage sera long jusqu'au mois prochain (Ah tiens !, le programme est en ligne. Qu'on se le dise !)

Je vais tester Torpak, pour surfer anonymement.

vendredi 13 octobre 2006

Est-ce assez cochonné ?

Deux albums de la formation Askak Maboul à saisir chez Chocorêve... (J'écoutais ça il y a très très longtemps, sans trop y faire attention, enfin si, mais dans le flot des nouvelles musiques des années 80, et ça m'a beaucoup étonné de réentendre ces pièces, leur précision, leur modernité.)

« Des petits crânes brisés du sang coule, un peu de cervelle.
— Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné ?
Grand frère Félix dit :
— C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois.»
(Jules Renard, Poil de Carotte, chapitre « Les Perdrix »)

Faisant fi des dangers de la date, je me suis lancé suant à l'assaut d'un fier vélo statique et d'une devillienne Amérique centrale. Je ne regrette rien, pas même le kilo perdu... Ai ensuite déjeuné avec David au Downey — c'était l'heure débile où les oreilles vont siffler. Et puis le train qui fore l'Est, la somnolence qui croise les poils des carottes... Et après le dîner, je les démêle et je les trie un peu pour le cours, pendant que les commentaires se croisent entre le JLR et Lignes de fuite... Nos temps et espaces se superposent et nous faisons des journées de 40 heures.

« On peut concevoir la mémoire comme une calamité et envier les amnésiques. D'avoir dormi trop longtemps en plein après-midi, puis d'avoir compulsé mes vieux journaux, j'avais fini de m'égarer dans les dates et les lieux, et je n'aurais pas été surpris de me réveiller dans le corps d'un enfant, ou au milieu du XIXe siècle.
Je transporte avec moi, depuis le début de mon entreprise, deux catégories de vieux journaux : les très anciens achetés sur Internet, dont je manipule chaque jour des photocopies, et d'un peu moins anciens, que j'ai classés dans une autre chemise, ceux qui ont paru entre l'année 1957 et hier, et qui me rappellent tout ce qui a pu se passer pendant que j'avais le dos tourné. Parce que cette seconde moitié du XXe siècle n'est finalement pas du tout la période qui m'est la plus familière. Avec cette différence, pourtant, que c'est pendant celle-ci que j'aurai été vivant.
Ouvrir l'un de ces journaux-là, comme déboucher une bouteille de vin millésimée, m'amène toujours à me demander à quel endroit je me trouvais à l'époque des vendanges ou de la parution.»
(Patrick Deville, Pura Vida, p. 207-208)

jeudi 12 octobre 2006

De loin et de haut

Suite du visionnage de Ce soir ou Jamais de mardi : débat sur le féminisme ou comment Gisèle Halimi veut baiser faire la leçon à Virginie Despentes... et comment elle se ringardise elle-même dans son faire style de ne pas comprendre, de le prendre de loin et de haut (le mot « féministes rigidifiées » de Josyane Savigneau, dans Le Monde du 6 octobre, Cf. ci-bas, pourrait bien lui être appliqué...), même si son message et ses combats restent forts, légitimes et inaliénables. C'est dommage car ces deux femmes-là auraient dû avoir beaucoup à échanger, si quelque connivence préalable avait pu être établie — la faute à Frédéric Taddeï, peut-être, qui devrait parfois aménager l'entrevue préalable de certains futurs invités, quand il y a risque... Ou c'est moi qui suis trop optimiste : en réalité, pas de conciliation possible entre la distinction de classe de Mme Halimi (avec option condescendance, involontaire peut-être) et la vulgarité assumée de la môme Despentes (avec provocation intégrée et refus d'allégeance), indépendamment de leur être-femme, presque.
J'ai enchaîné ce soir sur l'émission suivante, avec un débat moyen sur l'homosexualité et un autre, beaucoup plus intéressant, modèle de débat agréable et instructif, sur « l'Afrique va mal, à qui la faute ? ».
Par ailleurs, certains se posent la question de qui joue les potiches monochromes sur le plateau. Réponse : qui en fait la demande...

Ai bien reçu les revues Formules, et La Revue littéraire... Que leurs expéditeurs respectifs, Serge Bouchardon et Laure Limongi, en soient ici remerciés. Je ne les commenterai pas de suite, faute de temps, sauf à dire que Formules, Revue des littératures à contraintes, n°10, contient un  fort dossier sur la littérature numérique (Ah si, le Su-Doku de la page 435 n'est pas correct ! Le « L » du carré central n'est pas bien placé, mais bon, ce n'est pas bien grave...), tandis que La Revue Littéraire, n°28, revue dont le n°1 m'avait inquiété et finalement déplu (en octobre 2004), contient cette fois deux dossiers qui ne manqueront pas de m'intéresser, l'un sur Hélène Bessette, l'autre sur la rentrée littéraire. J'y reviens dès que possible.

C'est-à-dire qu'il y a encore des choses que la poste achemine, comme ces revues, même si ça paraît d'un autre temps. Moi-même, après le cours du matin, suis allé au bureau de poste en vélo pour donner mes lettres par avion.

C'est aussi d'un autre temps que nous parle Étienne Chatiliez dans le prégénérique de Tanguy. Si mes étudiantes étaient capables de reconnaître la déco seventies (arrondis plastiques et couleurs pétantes), en revanche elles ne voyaient pas le sujet lié à l'accouchement et la naissance de celui qui deviendra Tanguy adulte après le générique : la relative nouveauté de l'implication du mari dans la préparation du travail, et la péridurale. Au Japon, où le fatalisme de la douleur parturiente est encore une forme bien vivace de l'infériorisation de la femme, ces images bénignes d'un film au demeurant comique peuvent édifier.
Enfin, le voilà adulte, mal élevé au sens où il n'a aucune conscience de sa négligence et du rôle de boniche qu'il laisse à sa mère. Ça, les étudiantes le captent bien, et trouvent le vocabulaire. On va jusqu'à la drague effrontée d'une... japonaise, et au premier proverbe chinois du film : « Quand la pierre tombe sur l'œuf, pauvre oeuf. Quand l'œuf tombe sur la pierre, pauvre œuf.»
Travail donné pour la semaine prochaine : choisir 5 proverbes chinois à expliquer — moyen de se remettre en douceur à la rédaction, avec Writely (qui vient pile aujourd'hui de changer de look, et d'intégrer Spreadsheet, ce qui explique peut-être les problèmes exposés mardi).

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« Despentes, un cri pour les femmes (Josyane Savigneau, dans Le Monde des livres, édition du 06/10/2006)

Dans cet océan d'ennui où se débattent, mauvaises nageuses, des féministes rigidifiées, des néoféministes supposées, des essentialistes qui peinent à prolonger la pensée de Simone de Beauvoir, des différentialistes devenues aussi conformistes que leurs arrière-grands-mères et dont "la propagande "pro-maternité" n'a jamais été aussi tapageuse", voici une femme qui sort la tête de l'eau, pour crier, très fort : "Assez !"
Pour elle-même et pour "toutes les exclues du grand marché de la bonne meuf". Elle n'a aucune honte "de ne pas être une super bonne meuf", ne demande aucun pardon, ne croit pas aux clichés présentant les années 1970 comme un moment de perdition, et ne voit aucune raison de cacher sa colère : "Je suis verte de rage qu'en tant que fille qui intéresse peu les hommes on cherche sans cesse à me faire savoir que je ne devrais pas être là."
Cette femme, née en 1969, a fait une irruption assez tonitruante sur la scène littéraire, en 1993, avec un roman, Baise-moi. Depuis, Virginie Despentes a prouvé qu'elle était un écrivain à la voix singulière, puissante. Et, aujourd'hui, elle publie un court texte que son éditeur présente comme un essai, mais dont le titre, King Kong théorie, déjoue d'emblée ce que le mot essai peut avoir de policé.
Il s'agit plutôt d'un manifeste, d'une proclamation, s'appuyant, certes, sur des travaux théoriques, féministes et historiques. Mais se fondant sur un récit biographique fait sans ménagement pour personne, crûment, avec ce qu'il faut de rage, de désir de vérité, de tendresse inattendue aussi. Et de style. On y parle de viol, de prostitution, de pornographie, et pas seulement de manière abstraite, avec des concepts, des convictions, mais avec la mémoire de ce qu'a vécu un corps.
Avant de pouvoir théoriser et penser ce qui lui était arrivé, Virginie Despentes a été confrontée, vraiment, à ce moment — le viol — où la guerre entre les hommes et les femmes est totale, brutale, impardonnable. Lorsqu'elle avait 17 ans et faisait du stop avec une copine, elles ont été violées par trois garçons.

AFFIRMATION DE LIBERTÉ

On ne peut pas donner ici tous les détails de ce chapitre passionnant, où Virginie Despentes tente de comprendre sa réaction, cette nuit-là - elle avait dans son blouson un couteau à cran d'arrêt, pourquoi ne l'a-t-elle pas sorti ? —, puis son silence pendant des années, "parce que je connaissais d'avance le jugement : "Ah, parce qu'ensuite tu as continué à faire du stop, si ça ne t'a pas calmée c'est que ça a dû te plaire". Elle cite Camille Paglia, féministe américaine très controversée, qui propose de "penser le viol comme un risque à prendre, inhérent à notre condition de filles", et conclut, pour elle-même : "On avait pris le risque, on avait payé le prix, et plutôt qu'avoir honte d'être vivantes on pouvait décider de se relever et de s'en remettre le mieux possible."
Il se trouve que, pour Virginie Despentes, la "reconstruction", après le viol, est passée, pendant deux ans, à partir de 1991, par la prostitution. "Raconter mon expérience. C'est difficile, avoue-t-elle, je bute toujours sur ce chapitre." On va sûrement vouloir l'enrôler dans le camp des militantes pour la légalisation de la prostitution. Peine perdue, on ne l'enrôle pas facilement. Elle ne signe pas de pétitions, elle va son chemin, elle refait et redit ce chemin, et dit clairement : "Je ne suis pas en train d'affirmer que dans n'importe quelles conditions et pour n'importe quelle femme ce type de travail est anodin." Mais elle raconte, sobrement, sa découverte d'"un monde entièrement neuf, où l'argent changeait de valeur". Et sa vision nouvelle des hommes, des clients, "attentifs, tendres. Beaucoup plus que dans la vraie vie, en fait", avec "leurs solitudes, leurs tristesses, leurs peaux blanches, leur timidité malheureuse".
Il y a, dans ce King Kong théorie, des douleurs, des plaies, des bosses. Et, pourtant, c'est un vrai bol d'air, cette véhémente affirmation de liberté, ce cri d'une femme "pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres". On pourrait offrir aux lecteurs, aux lectrices surtout, tout un florilège de phrases à méditer. Mais il vaut mieux lire tout le livre. Alors, juste une, pour mettre en appétit : "C'est l'idée que notre indépendance est néfaste qui est incrustée en nous jusqu'à l'os." Et, au passage, quelques vérités assez bonnes à entendre à quelques mois d'une élection présidentielle : "Un Etat qui se projette en mère toute-puissante est un Etat fascisant" ; "Délaisser le terrain politique comme nous l'avons fait marque nos propres réticences à l'émancipation."
En tête de chaque chapitre, Virginie Despentes cite un texte de femme, de Virginia Woolf en 1929 avec Une chambre à soi, à Annie Sprinkle, en 2001, sur la pornographie, en passant par un long extrait du Deuxième Sexe (1949). A toutes "les bonnes meufs" qui jugent Beauvoir "dépassée", on recommandera cette phrase : "Chaque fois qu'elle (la femme) se conduit en être humain, on déclare donc qu'elle s'identifie au mâle." "Dépassé", vraiment ? »

mercredi 11 octobre 2006

Corrobore la tare

Déjà fort tard (minuit moins une). Qu'est-ce que j'aurai le temps d'écrire avant le passage du marchand de sable ?...

Journée pluvieuse et cependant exceptionnelle à deux titres. D'abord parce qu'ayant enfin remis la main sur mon chéquier, j'ai pu préparer des courriers pour payer mes cotisations à Cerisy, à Remue.net et à l'Association des Lecteurs de Claude Simon, ce qui traînait depuis des mois.
Ensuite parce que David avait accepté de sortir le soir, pour aller dîner avec le directeur de l'Alliance afin de préparer une opération culturelle dont je reparlerai quand elle aura abouti, d'ici décembre.
La pluie avait cessé pendant que nous étions en réunion de faculté, en milieu d'après-midi, et nous nous sommes décidés pour un restaurant coréen que David connaît. Tout en grillant nos bouts de viande, nous avons défini en quelques minutes qui ferait quoi dans l'opération en question, puis avons surtout parlé d'autres choses, comme cela se fait quand on est d'accord sur l'essentiel...
J'ai d'ailleurs remarqué que souvent, dans ce genre de situation, nous sommes amenés à évoquer des gens que nous jugeons incompétents, chacun ayant une anecdote ou une remarque qui corrobore la tare — sachant et acceptant implicitement qu'ailleurs peut-être et de la sorte quelqu'un brocarde l'un d'entre nous, avec moins d'ironie que nous, espère-t-on par vanité, le monde vu par un paranoïaque devenant une infinie série d'alcôves recombinées chaque jour et d'où du mal est dit de soi.
Puis nous nous sommes translatés jusqu'au lounge du Hilton, à Fushimi, pour changer d'ambiance et boire un dernier verre, tasse en ce qui me concernait, tout en parlant de nos dernières expériences d'enseignement informatisé et de la nécessité d'essayer toutes sortes de choses... Cela faisait plusieurs années que je n'étais venu à cet hôtel, à l'époque d'OAM et avec Clotilde...

Au bureau, me détendant après un cours, j'avais eu le temps de visionner quelques séquences de YouTube avec Benoît Poelvoorde, puis, revenant à plus de sérieux, de voir la première partie de Ce soir ou Jamais d'hier (dont il était question dans Lignes de fuite), autour de Jean-Pierre Darroussin, acteur que j'apprécie depuis longtemps, plus encore depuis que j'ai vu les films du coffret Guédiguian, et qui vient, semble-t-il avec grande finesse, d'adapter un roman d'Emmanuel Bove, Le Pressentiment. La présence et les propos de Leny Escudero étaient en revanche tout à fait imprévus, tout comme la séquence rétro où on le voit il y a 35 ans, revenant du Guatemala.
La suite, avec Virginie Despentes attendra demain... Et le ralliement despentesien de Laure Limongi rajoute à ma curiosité...

Ça y est, le marchand de sable passe.

mardi 10 octobre 2006

Le terre-à-terre et mon pâle destin

« Roque Dalton possédait toutes les qualités d'humour, d'intelligence, de liberté et de générosité, de naïveté aussi, qui peuvent pousser un poète à rejoindre la lutte politique, et le placent inévitablement, pour l'un et l'autre camp, en tête de la liste des fusillés potentiels. Tout révolutionnaire s'est au moins une fois demandé si, finalement, cet avenir radieux pour lequel il combat ne le mènera pas aussitôt dans un camp, au lendemain de la victoire, derrière des barbelés, et les poètes russes n'avaient pas eu à s'interroger très longtemps. Roque Dalton avait dû se poser la question à voix haute, lui qui avait vu de près l'image que pouvait offrir le paradis. Ernesto Cardenal m'avait confié à son sujet cette anecdote, selon laquelle, au cours de son errance, Roque Dalton avait fini par connaître suffisamment l'alphabet cyrillique pour découvrir un jour un vers surnuméraire, à la gloire du drapeau rouge, ajouté dans la traduction russe de l'un de ses poèmes.
Son beau visage souriant, en noir et blanc, est encore accroché au mur de l'hôtel Riviera [...]
[...] on l'avait fusillé dans une clairière salvadorienne.»
(Patrick Deville, Pura Vida, p. 183-184)

Dans ces conditions narratives, mon voyage en train s'efface. J'ai du mal, après, avec le terre-à-terre et mon pâle destin.
Une étudiante a l'heureuse initiative de présenter Tahiti : elle a préparé son speech et quelques adresses web, nous regardons son écran pour suivre son plan de voyage (imaginaire, c'est l'exercice), elle enchaîne ensuite sur l'Île de Pâques et s'en sort très bien. De nombreuses pistes de conversation en découlent, je laisse couler, le tout en français, bien sûr, je rectifie un mot par ci, recadre une idée par là, presque rien. Les autres essaieront de faire aussi bien la semaine prochaine.
Plusieurs fois, un problème s'est présenté avec Writely, depuis une semaine, environ. Quelqu'un veut réaliser un lien hypertexte dans le document collectif et l'enregistrement distant se bloque, de sorte que l'on doit rétablir la précédente version archivée pour reprendre le document — dans lequel les dernières modifications ne sont pas enregistrées. Si quelqu'un voit ce que je veux dire, ou a eu le même problème... Cela viendrait-il d'une trop grande quantité d'utilisateurs en un même instant ? Le plus gênant, c'est qu'à chaque fois, l'étudiant croit que c'est de sa faute. Alors que pas du tout.

Quelques lectures en ligne achèvent de me ramener dans notre triste monde. Jean Baubérot — il a bien raison — essaie de rattraper à l'écrit (article du Monde du 6, repris sur son blog) sa piètre prestation orale du 3 (Cf. JLR du 4).

Le Ce soir ou Jamais d'hier est un bon cru ! Philippe Katerine et sa provo décalée, puis le débat sur les émeutes des cités, qu'il vaudrait mieux appeler révoltes, je ne me suis pas ennuyé un instant. (Du coup, je n'ai plus de temps pour mon journal...)

« Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte » (Hugo)

lundi 9 octobre 2006

Les réponses ne vont pas tarder

Ce matin, j'ai mis le dernier livre de Virginie Despentes dans ma prochaine commande Amazon. La vie continue...

Pourtant, il y a deux ans, j'apprenais la mort de Jacques Derrida. Un jour comme les autres, en apparence, où j'avais commencé un cours sur La Mare au diable et revu le film Je t'aime, je t'aime ! d'Alain Resnais.
Deux ans après, d'abord, je n'ai pas du tout l'impression que cela fasse deux ans. Six mois, un an maximum. Mais non, deux ans. Plusieurs livres sont parus sur son œuvre, que je n'ai pas lus. Excepté celui de Catherine Malabou que j'ai commencé et interrompu il y a quelques jours parce qu'il y avait urgence à finir d'écrire un article (envoyé ce soir après ultime relecture). Mais je pense souvent à lui...

Des 9 octobre, il y en a eu d'autres. 1876, première ligne téléphonique. 1906, naissance de Léopold Sédar Senghor. 1947, naissance de France Gall. 1967, mort d'Ernesto Guevara. 1970, mort de Jean Giono. Celui de 1981, avec l'abolition de la peine de mort (Robert Badinter sera d'ailleurs à l'Institut franco-japonais à la fin du mois pour un colloque sur ce sujet — qu'on se le dise !).
La Corée du Nord risque bien de marquer celui de cette année. Si j'ai bien compris les infos, elle a procédé à un essai nucléaire. Et les réponses ne vont pas tarder. Franchement, je plains les Nord-Coréens, d'autant qu'ils ne sont pas vraiment responsables de la scission qui les a fait naître dans ce pays. Si on peut appeler ça un pays.

Jour férié au Japon, calme dans les rues. On sort pour déjeuner au Saint-Martin et nous promener un peu. Puis T. retourne à son travail de correction de coquilles et je vais (comme jour férié, c'est le jour du sport...) au centre de sport à Shibuya, où il y a pas mal de monde, la moitié agglutinés devant des téléviseurs, j'ai d'abord cru à un tremblement de terre en Corée du Nord...
Ça ne m'a pas empêché de bien transpirer. En sortant, je pesais un kilo de moins qu'en entrant. Et j'ai acheté un camembert et des fruits. Et j'ai préparé pour deux une grande salade de légumes. On a regardé un épisode de 24 Heures dans lequel Jack Bauer enlève un Chinois dans le Consulat chinois de Washington et braque un chirurgien en cours d'opération pour l'obliger à s'occuper de son blessé — ce qui veut dire : habituez-vous-y tous, la raison d'État est au-dessus de toutes les lois et de toutes les conventions, elle autorise l'emploi de tous les moyens par celui qui est mandaté et vous devez tous y être préparés... Et comme tout le monde aime Jack Bauer parce que c'est le héros...

« J'accumulais ainsi des notes pour une histoire du sandinisme ou même du Nicaragua. Ou de l'Amérique centrale dans son ensemble. Et éventuellement pour des récits qui rassembleraient un jour lointain certains couples historiques, sur le modèle des Vies parallèles de Plutarque, la vie et la mort de Simon Bolivar et de Francisco Morazán, de Narciso López et de Louis Schlessinger, d'Augusto César Sandino et de Tacho Somoza, d'Antonio de la Guardia et de Roque Dalton, du vrai Che Guevara et du faux, le Che punto-50... Il ne m'échappait pourtant pas, à la présenter ainsi, qu'une entreprise d'aussi vaste envergure devait de loin excéder les modestes forces à ma disposition, et que les précipiter dans une telle aventure équivaudrait à lancer une poignée d'Indiens à l'assaut des tuniques bleues en terrain découvert, ou une poignée de mercenaires au-devant de l'armée hondurienne.» (Patrick Deville, Pura Vida, p. 173-174)

dimanche 8 octobre 2006

Crieur de sa surdité

Un tumulte de paroles (pour FB...). Des bambous dans les coins. Comme des franges noires au bord des sables. Un gamin portant une torche. Aller vivre chez les anthropophages ! (Intratext est un des plus beaux outils de concordance disponibles.)

Prendre la mesure de la crispation d'Alain Finkielkraut est aujourd'hui possible (purée refroidie et rance). Jusqu'à maintenant, à mes yeux tout du moins, il y avait encore de la marge, du discours possible. Or la façon dont il s'est donné en spectacle hier, dans Répliques, l'instrumentalisation flagrante de Marc Weitzmann et de  Jean-Éric Boulin pour rediffuser en automate son aigreur stérile, ont achevé de le disqualifier en matière de pensée. Déjà qu'il n'était pas philosophe, contrairement au sous-titre qu'on lui avait attribué dans Ce soir ou Jamais, mais il n'est même plus penseur. Ce qu'il est ? Comment dire ? Comment dire, sans lui donner matière à se victimiser, puisque l'essentiel de ses paroles entre dorénavant dans cet entonnoir ? Crieur de sa surdité. Oui, ça irait, peut-être, crieur de sa surdité.
Vous verrez, la semaine prochaine, ce sera sûrement pire...

Pendant que je suis sur France Culture, j'en profite pour signaler un abus de langage. Ce n'est pas parce qu'un mot est nouveau qu'on peut lui faire dire n'importe quoi et ramasser les fruits de la branchitude. Dans plusieurs pages d'émission, il est question de « blog », comme ici, chez Science publique. Or, comme on peut le voir en regardant la page de l'émission de la semaine ainsi que celle d'avant et d'après, il n'y a pas vraiment d'interactivité synchrone et seuls les commentaires acceptables sont a posteriori mis en ligne. Le fait que l'on réponde succintement à certains des messages n'en fait pas non plus un blog. Il s'agit d'un « courrier des auditeurs », qui peut être pris en considération avant et après l'émission, et je trouve que cette expression n'a rien de honteux.
Essayer de faire croire à du blog alors que ce n'en est visiblement pas serait plutôt de nature à ridiculiser l'entreprise... Encore une fois, c'est parce que j'apprécie ce genre d'émissions et d'initiatives que j'estime utile de critiquer de la sorte.
Il m'arrive même de m'énerver et de ne rien dire, comme par exemple prétéritif quand je constate un certain manque d'imagination dans les noms d'invités : dans Du grain à moudre du 6, Alain Finkielkraut et Adbelwahab Meddeb, tous deux producteurs d'une émission de la chaîne ; même émission, le 4, Pascal Bruckner, invité récurrent et autre à penser, avec Finkie, qu'il n'a pas assez la parole ; dans Tout arrive du 5, Alain Fleischer et Alain Veinstein, le premier invité pour la centième fois, au bas mot, dans une émission de la chaîne, le second producteur d'au moins deux émissions de la chaîne ; dans la même émission le lendemain, Jean-Jacques Aillagon, invité des dizaines de fois quand il était ministre revient en directeur de fondation. Et on pourrait en relever des comme ça chaque semaine. La maison ronde vit-elle en autarcie ? Est-ce parce qu'on se perd dans les couloirs qu'on invite toujours les mêmes ?
En revanche j'ai bien aimé les Travaux publics du 3 octobre sur la crise de la parole avec Philippe Breton ; il y a une nécessité à réhabiliter la rhétorique, à savoir écouter et réfléchir avant de parler pour argumenter. Comme quoi...

C'était notre journée de chercheurs, sans sortir, préparant les trois repas à la maison, respectant mutuellement le silence (je mets un casque pour écouter la radio), regardant le soleil dehors, le temps de juin encore aujourd'hui, sans qu'aucun chef de bureau ne nous retienne. Nous aimons l'étude. Demain nous aimerons le sport.

« Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand frère Félix, un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file.» (Jules Renard, Poil de Carotte, Éd. Pocket n°6051, p. 201)

samedi 7 octobre 2006

Au mariage insolent du caustique et du frêle

Pour bien apprécier Poil de Carotte, et contrairement à ce que l'on pourrait croire, il faut un minimum de mise en condition. En voici la méthode.
1. Se dire que ce n'est ni un livre pour enfants, ni un plaidoyer pour les roux.
2. Se figurer un monde d'avant l'électricité, le téléphone, la radio et la télévision, où l'on réussissait tout de même à bien vivre.
3. Prendre conscience que la France entière, ou presque, était rurale. C'était le cas en 1894, et ça le restera jusqu'au milieu des années 1960...
4. Accepter que ça commence par « Les Poules » parce que l'auteur s'appelle Renard. Ce que certains prennent pour de la blague s'appelle en réalité finesse intertextuelle.
5. Mesurer l'audace d'un livre qui ne s'ouvre pas sur l'exposition du contexte et la biographie des personnages (même si l'on sait que Balzac pouvait aussi nous jeter d'emblée dans une conversation, où sont encore ces longs paragraphes d'explications qui ne sont plus chez Renard).
6. Voir que les articles définis, les ellipses, l'effacement de certains codes typographiques et le feuilleté des discours indirects libres vont tous ensemble au mariage insolent du caustique et du frêle.

On y arrive.

Déjeuner avec T. au Saint-Martin (poulet-frites). Après deux jours de fortes pluies à Tokyo (je suis arrivé trempé hier soir, malgré mon parapluie), les vents ont tout dégagé de façon spectaculaire. La clarté et la transparence de l'air sont revigorantes.

Ce qui ne m'empêche pas de partir un peu plus tard pour une sieste réparatrice de deux grandes heures.

En soirée, je m'avale les deux derniers Ce soir ou Jamais. Ce n'est pas désagréable, sauf peut-être Finkielkraut nageant dans sa purée, mais ce ne sont pas les meilleures, et même Alain Fleischer ne me passionne pas.

Qu'est-ce que j'ai fait d'autre ?
Ah oui, par un courrier destiné au personnel de l'Institut franco-japonais, j'ai pu retirer des billets gratuits pour deux séances de cinéma dans le cadre du Festival International du film de Tokyo. Nous verrons Fauteuils d'orchestre le 22 et OSS 117 le 27.

vendredi 6 octobre 2006

Croisements de poils de carotte

Titre mystérieux, s'il en est... et que je n'expliciterai que demain. Sorry...

Le lendemain, donc.
À peine sorti d'une bulle de rédaction de deux ou trois semaines — que je pourrais tout aussi bien appeler tunnel — et le nez levé pour entr'apercevoir des nuages lourdement accumulés sur les montagnes à l'ouest de Nagoya, qu'il me fallait replonger dans la préparation du cours sur Poil de Carotte.
De partout (sources), on me dit que l'expression se perd dans la nuit des temps. Je veux bien, mais personne ne cite aucune œuvre... Comme si ces trois mots ne figuraient ensemble dans aucun texte avant Jules Renard.
Or, dans un corpus, par recherche croisée, j'ai trouvé une occurrence... Mais je ne peux rien dire de plus pour le moment.

La journée a quand même été moins lourde que les précédentes. J'ai surtout pu aller au sport, retâter de la combinaison pédalage et lecture, la tête et les jambes version JLR, ce qui a toujours le don de me ramener à l'essentiel : qu'un corps soit suffisamment en forme pour ne pas faire obstacle à la plénitude littéraire.

« En mai 1529, Oviedo considère que ses notes sur le Nicaragua sont suffisantes. Ces centaines de feuillets de textes et de dessins constitueront le livre XLII de son Histoire générale et naturelle des Indes. Car son projet est maintenant d'une autre ambition et doit couvrir tout l'empire des Espagnols. Il vend sa maison au gouverneur Pedrarias, gagne le port de Posesión, qui plus tard aura pris le nom d'El Realejo, lorsque William Walker y débarquera du Vesta en juin 1855. [...]
Après quatre mois d'un voyage périlleux, une grave blessure encore une fois guérie à l'huile de cacao, Oviedo atteint Panama en septembre 1529. Il gagne aussitôt le Darién et embarque pour l'Espagne avec ses manuscrits, dont il fera circuler quelques copies dans l'entourage royal. Il offrira une fiole d'huile de cacao à Isabelle de Portugal, l'épouse de Charles Quint. Ces présents ne seront pas vains. Le 15 octobre 1532, une cédule lui confère la charge de chroniqueur officiel de la couronne, une pension de trente mille maravédis, ainsi que le titre de capitaine de la forteresse de Saint-Domingue au cœur des Caraïbes.
Voilà un homme de cinquante-sept ans qui ne voyagera plus que dans le passé.
Il lui aura fallu un demi-siècle de périls pour s'assurer le calme et le retrait du monde, l'assurance du gîte et du couvert. Enfermé dans l'obscurité de sa forteresse, derrière les grands murs qui suintent, il attend maintenant que le passé vienne à lui.»
(Patrick Deville, Pura Vida, p. 141 et 143-144)

Descendant de vélo, en sueur, je vis passer, saluant des copines et se dirigeant vers un des deux studios de gym, une jeune fille à gorge généreuse. Il me parut — ou était-ce concupiscence ? — que son bustier élastique et tendu ne tenait que d'une agrafe et que le fil de sa couture était prêt de se rompre (j'ai une bonne vue, la visite médicale l'a encore confirmé). Je n'allais pas jusqu'à souhaiter qu'il le fît (le fil, se rompre). Entamant sur une autre machine un programme de marches pour prolonger la suée, j'essayais au contraire d'imaginer la stupeur de la vingtaine de personnes présentes si ce fil craquait et libérait soudainement, au beau milieu de la salle des machines, ces attributs rares. Cris de surprise, rires de gêne, gestes d'aide des femmes, sourires et yeux détournés des hommes... Sans doute rien d'extraordinaire. Mais je ne pouvais me figurer l'attitude de la jeune fille elle-même car deux options opposées se présentaient à mon esprit : la honte, les pleurs, le désir de quitter les lieux au plus vite, ou au contraire le naturel, vaguement s'excusant du dérangement, riant tout de suite de la chose avec ses copines sans même une rougeur de joues. Pudique et humiliée, ou impudique et triomphante ? Sujette ou non à cette honte-là, c'était l'alternative indécidable.
Puis, regardant devant moi la couverture de Pura Vida, je me dis que l'écriture est comme cette agrafe avant la stupeur : tenir sur un fil prêt de craquer, exprimer la tension sans atteindre la rupture (la vulgarité, l'enthousiasme, le zèle, et tout ce qui en général passe les bornes — qui ne sont pas les bornes des convenances et de la bienséance mais celles de l'autonomie esthétique du texte, de l'unité pertinente de l'œuvre).

Plus tard, dans le train, tout cela m'a paru un peu fumeux, genre fallacieux prétexte pour parler de cette fille à gros seins.

jeudi 5 octobre 2006

Des muses tissent dans mes souterrains

Le 1er décembre, il se pourrait bien que je passe ma journée  ! Outre quelques personnes que je connais déjà, je serais très heureux de rencontrer Éric Dussert et Christophe Bourseiller !

Ouf ! Je commence, il est 2h20 du matin. J'ai enfin fini l'article sur lequel j'étais depuis des semaines. J'en dirai plus un autre jour, s'il est retenu par le comité de lecture. Je ne sais pas quand. En fait, juste maintenant que j'en sors, il m'importe plus de l'avoir fini que de le voir retenu. Demain, ce sera raisonnablement le contraire.

Je n'écris pas méthodiquement. J'accumule des notes, j'aligne des références, je cogite en faisant autre chose, n'importe quoi ne m'empêche pas de cogiter — ça étonne toujours T. qui ne travaille pas du tout comme ça. J'attends, je m'inquiète, je me désespère un peu, de voir l'échéance arriver plus que de ne pas écrire, d'ailleurs. Puis vient le moment (ou pas) où tout s'associe sans souci, sans plus regarder ni les notes ni les références. Je suis dans la bulle, j'écris. Par la suite, je blinde.

J'ai eu aussi trois cours à donner, en passant entre les averses pour rejoindre la classe ou le bureau. Pour garder la concentration flottante, je ne suis pas allé déjeuner avec mes collègues, ni au sport en fin d'après-midi. Enfin, pour ne pas me stresser pendant que des muses tissent dans mes souterrains, je me suis soûlé de clips de Björk, des Sisters of Mercy. J'ai même retrouvé Chagrin d'amour, c'est dire !
Et avant d'aller me coucher, le Sois érotique des Charlots. Oui, je sais, je ne devrais pas... Promis, demain je me remets à la littérature (d'ailleurs, je n'ai pas le choix...).

mercredi 4 octobre 2006

Mauvaise foi du sapeur

Livres Hebdo vient de lancer un sondage sobrement intitulé Qui aura le Goncourt ?
Au-delà de la vulgarité de la chose, j'y vois une belle possibilité de sape, le jury devant nécessairement être un jour ou l'autre mis au courant des résultats progressifs du sondage — et en être influencé, ce qui à l'avenir deviendra un problème. Sans avoir lu aucun des titres en lice, je me suis tout de même permis d'être le troisième votant, d'apporter mon suffrage à Nancy Huston et de voir que les deux précédents votes s'étaient bêtement portés sur Littell. Puis, juste après, j'ai rechargé la page et constaté qu'un autre vote avait crédité Huston. J'ai réessayé deux autres fois et ça a ajouté deux autres points à Nancy. Autrement dit, c'est du total pipeau, tu cliques mille fois sur qui tu veux et tu le fais gagner.
Mais gagner quoi ?

Dans un bureau de Livres Hebdo : 
« Eh, les mecs, c'est super cool ! Regardez, ça fait à peine trois heures qu'on l'a lancé et y a déjà 400 votes ! On va casser la baraque !
— Ouais, mais attends... T'as vu la tendance ? Fleischer et Huston ! C'est pas du tout ce qu'on avait prévu ! Le patron y va dire quoi ? »
Un troisième arrive en courant avec un accordéon en papier... 
— Euh... On a un gros problème, là. Regardez les adresses IP, y'en n'a même pas dix différentes !...
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire qu'y'a des petits rigolos qui reloadent à donf comme si c'était un shooting game !
— Comment ça, une même personne peut voter plusieurs fois ?
— Ben... en fait on n'avait pas pensé à ça quand on a programmé le truc... Chaque auteur a une page php et y'a pas de filtre pour éjecter les IP déjà enregistrées...
— Euh... rappelez-moi votre nom, déjà...»

Quelque part sur la planète : 
« Dites donc, m'sieur Berlol, z'avez pas l'impression d'être en pleine incivilité, là ? Vous ne voyez pas que vous entravez la bonne marche d'un média national, que vous décrédibilisez un titre de presse ?
— Oh moi vous savez, les titres de presse... S'ils ont mal verrouillé leur page, ce n'est pas de ma faute. Moi, j'y allais naïvement. Mais en fait, voyez-vous, quelque part, je rends service à l'Académie Goncourt. Parce que le court-circuitage que fait Livres Hebdo, c'est pas du joli joli non plus...»

Retour au bureau de Livres Hebdo : 
« Eh bah, mon gars, si tu veux garder ta place, tu vas aller faire F5 toute la journée pour Littell, hein !...
— Euh... je pourrais aussi enlever tous les reload qu'on a déjà !...
— Non, ça suffit les conneries, on va pas désincrémenter, ça se verrait !
— Bon, O.K., alors F5 ! c'est parti !...
— C'est ça ! F5 ou la porte !... »

Vers minuit...
La mauvaise foi du sapeur va même plus loin puisque le lien inséré ci-dessus est celui du vote pour Nancy Huston. Sans même le savoir, des dizaines centaines de personnes ont cliqué dessus à partir du billet court (version de midi et quelques, heure française), dans leur fenêtre d'agrégateur, et ont voté sans le savoir pour Ligne de faille. À l'heure qu'il est (16h40 à Paris), on en est à 1016 votants et 56,6% pour NH...
Une belle boulette, pour Livres Hebdo.

À part ça.
J'ai passé la visite médicale. Le pire, c'est le liquide blanc et le liquide rouge. Le liquide blanc, c'est ce qu'il faut boire avant d'aller se faire photographier l'intérieur. Allongé dans un demi-cylindre, le type de la cabine me demande de tourner deux fois sur moi-même alors que l'effervescence de la poudre me fait roter — mais il ne faut pas roter et j'aurai droit à du rab de poudre... Je m'en suis sorti quand même. Le liquide rouge, c'est mon sang. Non seulement, je n'ai pas tourné de l'œil ni ressenti de passage à vide après, mais je me suis forcé à regarder la piqûre et le sang monter dans le tube. Et ça ne m'a rien fait. Je me suis dit : « c'est joli, la couleur...» Après je me suis dit que la fille, elle savait sacrément bien piquer parce que je n'ai rien senti et qu'il n'y a déjà plus aucune trace.
Et une demi-heure après, j'étais en cours, à faire articuler bain, banc, bon, main, ment, mon, son, sang, saint...

En dînant, j'ai regardé l'encore excellent Ce soir ou Jamais, celui d'hier soir. Trois débats bien balancés. D'entrée de jeu, Romain Goupil cravate Jean Baubérot, Jul et Caroline Fourest essaient de rattraper le coup, on s'accorde pour la survie de Redeker, et stigmatiser le mot islamophobie qui amalgame encore, là où c'est déjà assez compliqué comme ça. Deuxième temps avec quatre sociétaires du Français pour parler travail, jeu d'acteurs, concurrence de la télé et pas du tout polémique de direction. C'est bien, ça recadre sur l'essentiel. Troisième temps carrément cool, sur Cuba, musique (c'est bien), tourisme sexuel (c'est mal) à l'heure du tyran sur le déclin — pour moi, résonance spéciale avec de très belles pages post-exotiques du Pura Vida de Patrick Deville.

Hier, il était question des détournements de jeux vidéos. J'ai trouvé une création de séquences de Sims sur un air de Björk, Where is the Line ? Question posée sur l'art... Et moins il y a de réponse, mieux c'est.

mardi 3 octobre 2006

Parce que visite médicale à jeun

Non, il ne pleuvait pas, finalement. C'était même grand soleil, quand je suis sorti prendre l'air avec ma petite valise à roulettes (une petite, noire, en tissu, pas celle d'Orléans). Dans le train, concentré comme jamais, je continue à rédiger tout le temps sur l'ordinateur portable (1h45), au sujet de ce qui continue et ne continue pas, en même temps, dans le JLR. Un peu comme la flèche qui vole et ne vole pas...

Mais revenir sur terre, deux cours à donner. Comme une lettre à la poste. Je mets un lien dans le document partagé sous Writely pour que mes étudiants du cours de conversation aillent écouter la dernière émission Masse critique sur la culture dans le mobile, c'est-à-dire tout ce qu'il est convenu d'appeler les biens culturels accessibles par téléchargement avec un téléphone mobile, et notamment la musique. Et je me disais, mais faut-il être aveugle pour accepter un son tellement pourri ?, mais non, Berlol, c'est toi qui débloques, ils n'écoutent pas la musique directement avec le haut-parleur grésillant du téléphone lui-même, sauf pour emm... les passagers d'une rame de métro. Non, pour bien écouter de la musique avec son téléphone portable, il faut des écouteurs, et c'est pour ça que tu en as vu quinze mètres de rayon, d'écouteurs, quand tu es allé à Laox vendredi matin. Et comme pour le i-pod, on doit pouvoir le poser dans une station qui en fait le centre d'une chaîne hi-fi d'aujourd'hui. Toi qui voulais changer ton rack de cinq composants Sony de 1994 dont le lecteur de 5 cédés est décédé depuis quatre ans... Faut te mettre à jour...

Enregistrement de Surpris par la nuit d'hier soir avec Bernard Lahire, son enquête a déjà fait beaucoup de bruit... J'hésite quand même à commander le livre. Et puis quand est-ce que je lirai ça ? Je ne suis pas un professionnel de la profession, en entendre parler de la sorte m'est un commerce suffisant.
Pendant ce temps, j'avance un gros paragraphe, puis je range dans le bureau, me fais deux fois du thé, peaufine le dossier administratif pour mon voyage de novembre en écoutant France Info.
Après, c'est la nuit déjà, je prends mon vélo pour aller au supermarché — et rue Monge, dans mes nuées de rêves.
Manger léger — comme si je mangeais lourd, d'habitude —  et prévoir pour demain parce que visite médicale à jeun, avec liquide blanc pour l'estomac et prise de sang.

Ce soir ou Jamais arrive en deuxième semaine ! En laissant durer suffisamment les échanges, s'excusant parfois d'avoir coupé la parole, Frédéric Taddeï fait (un peu) mentir Bernard Lahire qui parlait tout à l'heure des formats de discussion de plus en plus courts dans les médias audio-visuels (dans Surpris par la nuit, vers 21 minutes et 30 secondes).
Sujet casse-gueule : les artistes qui ont remplacé les intellectuels. Mais on s'en tire sans trop de lieux communs, avec réaffirmation que ce sont des solutions qu'on attend, pas les poses — par exemple pour le gymnase de Cachan, si possible avant qu'il n'y ait mort de faim... Puis sujet qui peut déplaire : savoir si les jeux vidéos sont de l'art. Où l'on apprend, en sus des qualités intrinsèques des jeux actuels, comment des artistes détournent des séquences produites dans le cadre d'un jeu pour en faire des œuvres fascinantes.

lundi 2 octobre 2006

Choses sérieuses, je me distrais

Je ne vais pas faire long. J'écris déjà depuis des jours pour finir autre chose...

Juste pour sortir de ma tête et me distraire un peu — même avec des choses sérieuses, je me distrais — j'ai quand même vu et écouté.

Vu Arrêt sur images d'hier, assurément un excellent cru : décryptage de paroles sans images avec Royal, précise et intelligente recension des images de promotion d'Indigènes, avec un Pascal Blanchard magistral de franchise sur le colonialisme et la soldatesque, et, en fin d'émission, la chronique de Chloé Delaume qui revient sur le retrait de la version non montée d'Arrêt sur images sur le site et la pétition lancée pour que l'exception revienne.

Écouté l'émission Masse critique du 23 septembre sur la FNAC (oui, je sais, j'ai du retard). Intéressant mais, encore une fois, je ne vois pas pourquoi, fût-elle vendue, en faire un fromage.
J'ai été plus affecté, de par mon passé au Quartier Latin et la défense d'une librairie d'œuvres de référence, par la disparition de celle des PUF, place de la Sorbonne ! Et pourtant, dieu sait qu'ils n'étaient pas sympathiques, là-dedans !

Il a plu.
Il ne pleuvait plus quand nous sommes allés au Saint-Martin pour poulet-frites et canard-frites, toujours excellents. Il faudra que j'insiste pour que le canard-frites soit plus courant, au menu. J'ai réussi à ne pas oublier de déposer des affaires à la teinturerie et puis j'ai replongé dans la rédaction. 
Il a plu de nouveau, très fort même, quand T. était à la veillée funèbre d'un de ses anciens professeurs.
Il pleut encore, et je crois bien qu'il pleuvra demain, enfin tout à l'heure, quand je partirai. Donc, dehors, ce n'est pas drôle du tout. Mais dedans, chez nous, et quand elle était revenue, tout allait très bien.

 Je me souviens que ce matin, dans le bain, je lisais et relisais des pages de Catherine Malabou. Je me suis dit qu'il fallait que je reprenne ce que je n'ai pas bien réussi l'autre jour : la citation était trop courte, il fallait y ajouter le paragraphe suivant et en adjoindre un autre quelques pages plus loin, et cela devrait provoquer moins de problèmes de lecture...
Bon, mais pas aujourd'hui.

dimanche 1 octobre 2006

La carotte n'est pas infinie

Couché à 4h15 en n'ayant fini qu'à 80 % ce que je voulais achever d'écrire... Pas si mal. N'oublions pas que le mieux est l'ennemi du bien. T. avait d'ailleurs donné ce proverbe à une de ses anciennes étudiantes qui est maintenant dans une école de couture réputée. La phrase, en français accompagnée de sa traduction, a fait le tour de la classe et... a été prononcée quand un exercice difficile n'avait pu être mené parfaitement à bien — et l'enseignante estomaquée de demander qui leur avait dit ça... Puis elle aurait reconnu que ce n'était pas si faux...

Avec retard, j'ai écouté Jonathan Littell dans les Matins de France Culture du 22 septembre... C'était intéressant, le personnage est agréable et son projet pas né d'un conseil de marketing. Ceci dit, au terme de l'entretien, je n'ai pas été conduit à vouloir lire son livre. J'en essaierai quelques pages quand il passera à ma portée, pour me faire par moi-même une idée de cette écriture.

En début d'après-midi, suite du colloque Beckett. Je retourne au centre de conférences de Waseda et assiste à trois interventions instructives sous la présidence d'Évelyne Grossman (Fujiwara Yo, Julia Siboni, Mireille Raynal-Zougari), puis, après une pause café et alors que la pluie forcit dehors, trois autres interventions (Agnieszka Anna Tworek, Ôno Manako) dont celle de Bruno Clément, intéressante par la perspective vingtiémiste dans laquelle il replace Beckett, mais qui n'a rien d'originale à mes yeux. Ma mention spéciale pour l'originalité, justement, et la fraîcheur du propos va sans conteste à la camarade Manako qui a su faire entendre les voix des Actes sans paroles, les faire résonner comme des moralités des anciens temps, se démarquant ainsi des étiquettes absurdistes qui collent encore un peu aux basques de Sam. Pince-sans-rire, elle nous a dit aussi que « la carotte n'est pas infinie...»
Car dans Actes sans paroles II, ils sont deux et, parmi les péripéties, mangent l'un après l'autre d'une carotte. Ces péripéties proviennent de machines qui n'ont pas de raison de s'arrêter. Tandis que la carotte, elle... 

En soirée, de retour sur France Culture, Beckett encore, grâce à Tom Bishop et Raymond Federman dans Ça me dit, l'après midi, l'émission de Frédéric Mitterrand que j'écoute pour la première fois. Il est un peu cabotin, le Mitterrand, non ? Il flatte deux ou trois fois Tom Bishop qui, pas vaniteux pour deux sous, le remet à sa place. Parce qu'un public le voit là où l'émission est enregistrée, il se croit à la télé... Déjà, le titre de l'émission...
Enfin, il y a quand même de bons moments beckettiens, des lectures — il faudrait juste réussir, en écoutant cela, à ne pas trop se détendre.