Croisements de poils de carotte
Par Berlol, vendredi 6 octobre 2006 à 23:59 :: General :: #414 :: rss
Le
lendemain, donc.
À peine sorti d'une bulle de rédaction de deux ou trois semaines — que je
pourrais tout aussi bien appeler tunnel — et le nez levé pour entr'apercevoir
des nuages lourdement accumulés sur les montagnes à l'ouest de Nagoya, qu'il me
fallait replonger dans la préparation du cours sur Poil de Carotte.
De partout (sources), on me dit que l'expression se perd dans la nuit des
temps. Je veux bien, mais personne ne cite aucune œuvre... Comme si ces trois
mots ne figuraient ensemble dans aucun texte avant Jules Renard.
Or, dans un corpus, par recherche croisée, j'ai trouvé une occurrence... Mais
je ne peux rien dire de plus pour le moment.
La journée a quand même été moins lourde que les précédentes. J'ai surtout pu aller au sport, retâter de la combinaison pédalage et lecture, la tête et les jambes version JLR, ce qui a toujours le don de me ramener à l'essentiel : qu'un corps soit suffisamment en forme pour ne pas faire obstacle à la plénitude littéraire.
« En mai 1529,
Oviedo considère que ses notes sur le Nicaragua sont
suffisantes. Ces centaines de feuillets de textes et de dessins constitueront
le livre XLII de son
Histoire générale et naturelle des Indes. Car son
projet est maintenant d'une autre ambition et doit couvrir tout l'empire des
Espagnols. Il vend sa maison au gouverneur Pedrarias, gagne le port de Posesión,
qui plus tard aura pris le nom d'El Realejo, lorsque William
Walker y débarquera du Vesta en juin 1855. [...]
Après quatre mois d'un voyage périlleux, une grave blessure encore une fois
guérie à l'huile de cacao,
Oviedo atteint Panama en septembre 1529. Il gagne
aussitôt le Darién et embarque pour l'Espagne avec ses manuscrits, dont il fera
circuler quelques copies dans l'entourage royal. Il offrira une fiole d'huile
de cacao à Isabelle de Portugal, l'épouse de Charles Quint. Ces présents ne
seront pas vains. Le 15 octobre 1532, une cédule lui confère la charge de
chroniqueur officiel de la couronne, une pension de trente mille maravédis,
ainsi que le titre de capitaine de la forteresse de Saint-Domingue au cœur des
Caraïbes.
Voilà un homme de cinquante-sept ans qui ne voyagera plus que dans le passé.
Il lui aura fallu un demi-siècle de périls pour s'assurer le calme et le
retrait du monde, l'assurance du gîte et du couvert. Enfermé dans l'obscurité
de sa forteresse, derrière les grands murs qui suintent, il attend maintenant
que le passé vienne à lui.» (Patrick Deville, Pura Vida, p. 141 et
143-144)
Descendant de vélo, en sueur, je vis passer, saluant des copines et
se dirigeant vers un des deux studios de gym, une jeune fille à gorge généreuse. Il
me parut — ou était-ce concupiscence ? — que son bustier élastique et tendu ne
tenait que d'une agrafe et que le fil de sa couture était prêt de se rompre
(j'ai une bonne vue, la visite médicale l'a encore confirmé). Je n'allais pas
jusqu'à souhaiter qu'il le fît (le fil, se rompre). Entamant sur une autre
machine un programme de marches pour prolonger la suée, j'essayais au contraire
d'imaginer la stupeur de la vingtaine de personnes présentes si ce fil craquait
et libérait soudainement, au beau milieu de la salle des machines, ces
attributs rares. Cris de surprise, rires de gêne, gestes d'aide des femmes,
sourires et yeux détournés des hommes... Sans doute rien d'extraordinaire. Mais
je ne pouvais me figurer l'attitude de la jeune fille elle-même car deux options
opposées se présentaient à mon esprit : la honte, les pleurs, le désir de
quitter les lieux au plus vite, ou au contraire le naturel, vaguement
s'excusant du dérangement, riant tout de suite de la chose avec ses copines
sans même une rougeur de joues. Pudique et humiliée, ou impudique et
triomphante ? Sujette ou non à cette honte-là, c'était l'alternative
indécidable.
Puis, regardant devant moi la couverture de Pura Vida, je me dis que
l'écriture est comme cette agrafe avant la stupeur : tenir sur un fil prêt de
craquer, exprimer la tension sans atteindre la rupture (la vulgarité,
l'enthousiasme, le zèle, et tout ce qui en général passe les bornes — qui ne
sont pas les bornes des convenances et de la bienséance mais celles de
l'autonomie esthétique du texte, de l'unité pertinente de l'œuvre).
Plus tard, dans le train, tout cela m'a paru un peu fumeux, genre fallacieux prétexte pour parler de cette fille à gros seins.
Commentaires
1. Le vendredi 6 octobre 2006 à 11:56, par diNo :
Et demain, j'entendrai le mots, trou vide, de sens, la sur la plage où git le chien mort...........je penserai à vous.............
2. Le samedi 7 octobre 2006 à 06:36, par cgat :
berlol fait dans le cliffhanger, diNo : étretat s'impose plutôt donc que trouville ...
3. Le samedi 7 octobre 2006 à 08:24, par cgat :
... surtout lorsqu'ayant lu la suite on découvre que le cliffhanger du jour était un fil prêt à craquer sur de généreux appâts
4. Le samedi 7 octobre 2006 à 08:27, par Berlol :
J'étais sûr que tu me mettrais un truc dans ce genre. Faut croire que le titre t'avait déjà aiguillée...
5. Le samedi 7 octobre 2006 à 08:42, par cgat :
une aiguille dans le titre ?.. je ne vois pas ... mais tout de même des poils et un appât (la carotte) : quel talent pour le suspense !
6. Le samedi 7 octobre 2006 à 10:02, par Dominique Fromentin :
un peu trop d'écriture nocturne, Berlol, ou le contact de Jules Renard ? voilà ce blog dans de drôles de zones... on dirait Sophie Marceau au festival de Cannes : on peut préférer le Lys dans la Vallée !
7. Le samedi 7 octobre 2006 à 10:06, par brigetoun :
l'écriture de Deville me semble plus claire que l'aurait été la réaction de la fille, le calme pouvant n'être que le signe d'une très bonne éducation, la rougeur d'une éducation un peu moins ferme laissant de la place à l'hypocrisie
8. Le samedi 7 octobre 2006 à 17:39, par Berlol :
"drôles de zones"... Peut-être. Mais ce n'est pas moi qui évoque les appas de SM...
Et même Blanche, finalement, à l'article, veut connaître les plaisirs avec Félix, dit-elle. Mais c'est trop triste, cette fin. Revenons à nos moutons, euh, non, tétons.
9. Le samedi 7 octobre 2006 à 17:55, par Berlol :
Je ne sais pas qui a réussi à automatiser le bazar mais côté sondage Goncourt de Livres Hebdo, on en est à 15000 votes ! et Nancy Huston toujours en tête !
Avez-vous remarqué, d'ailleurs, qu'à part chez Lignes de fuite, il n'y a eu aucun relais dans la blogosphère ? Ni du sondage, ni de l'indigence des programmeurs, ni de la sape. C'est l'omerta...
10. Le dimanche 8 octobre 2006 à 07:23, par cgat :
il est gratifiant de partager le privilège de lutter contre l'omerta, mais peut-être le terme est-il un peu excessif, non : il me semble plus probable (et plutôt sain, même) que ni les sondages de livre hebdo ni le goncourt ne passionnent les foules ?
sinon j'avoue avoir passé un petit moment nocturne (c'est addictif, ton jeu), en visionnant en parallèle Café Picouly (une autre émission parfois intéressante ... mais à déconseiller non-amateurs de talk show avec bobos qui se dandinent un verre à la main) à faire remonter nancy (par solidarité féminine et titresque(?)): sans même automatiser, il suffit de faire clic clic clic clic en continu (sans même attendre que l'actualisation soit faite) sur l'icône actualiser
11. Le dimanche 8 octobre 2006 à 08:35, par Berlol :
Voilà une addiction fort étonnante ! Sinon, je t'accorde qu'il est sain que la plupart des gens se désintéressent de ce sondage, voire du Goncourt (ce dont je suis un peu moins certain). Je regarderai le Café Picouly demain en pensant à toi. À l'heure qu'il est, il faut que je mette en ligne mes dernières récriminations et que j'aille me coucher...
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