Titre mystérieux, s'il en est... et que je n'expliciterai que demain. Sorry...

Le lendemain, donc.
À peine sorti d'une bulle de rédaction de deux ou trois semaines — que je pourrais tout aussi bien appeler tunnel — et le nez levé pour entr'apercevoir des nuages lourdement accumulés sur les montagnes à l'ouest de Nagoya, qu'il me fallait replonger dans la préparation du cours sur Poil de Carotte.
De partout (sources), on me dit que l'expression se perd dans la nuit des temps. Je veux bien, mais personne ne cite aucune œuvre... Comme si ces trois mots ne figuraient ensemble dans aucun texte avant Jules Renard.
Or, dans un corpus, par recherche croisée, j'ai trouvé une occurrence... Mais je ne peux rien dire de plus pour le moment.

La journée a quand même été moins lourde que les précédentes. J'ai surtout pu aller au sport, retâter de la combinaison pédalage et lecture, la tête et les jambes version JLR, ce qui a toujours le don de me ramener à l'essentiel : qu'un corps soit suffisamment en forme pour ne pas faire obstacle à la plénitude littéraire.

« En mai 1529, Oviedo considère que ses notes sur le Nicaragua sont suffisantes. Ces centaines de feuillets de textes et de dessins constitueront le livre XLII de son Histoire générale et naturelle des Indes. Car son projet est maintenant d'une autre ambition et doit couvrir tout l'empire des Espagnols. Il vend sa maison au gouverneur Pedrarias, gagne le port de Posesión, qui plus tard aura pris le nom d'El Realejo, lorsque William Walker y débarquera du Vesta en juin 1855. [...]
Après quatre mois d'un voyage périlleux, une grave blessure encore une fois guérie à l'huile de cacao, Oviedo atteint Panama en septembre 1529. Il gagne aussitôt le Darién et embarque pour l'Espagne avec ses manuscrits, dont il fera circuler quelques copies dans l'entourage royal. Il offrira une fiole d'huile de cacao à Isabelle de Portugal, l'épouse de Charles Quint. Ces présents ne seront pas vains. Le 15 octobre 1532, une cédule lui confère la charge de chroniqueur officiel de la couronne, une pension de trente mille maravédis, ainsi que le titre de capitaine de la forteresse de Saint-Domingue au cœur des Caraïbes.
Voilà un homme de cinquante-sept ans qui ne voyagera plus que dans le passé.
Il lui aura fallu un demi-siècle de périls pour s'assurer le calme et le retrait du monde, l'assurance du gîte et du couvert. Enfermé dans l'obscurité de sa forteresse, derrière les grands murs qui suintent, il attend maintenant que le passé vienne à lui.»
(Patrick Deville, Pura Vida, p. 141 et 143-144)

Descendant de vélo, en sueur, je vis passer, saluant des copines et se dirigeant vers un des deux studios de gym, une jeune fille à gorge généreuse. Il me parut — ou était-ce concupiscence ? — que son bustier élastique et tendu ne tenait que d'une agrafe et que le fil de sa couture était prêt de se rompre (j'ai une bonne vue, la visite médicale l'a encore confirmé). Je n'allais pas jusqu'à souhaiter qu'il le fît (le fil, se rompre). Entamant sur une autre machine un programme de marches pour prolonger la suée, j'essayais au contraire d'imaginer la stupeur de la vingtaine de personnes présentes si ce fil craquait et libérait soudainement, au beau milieu de la salle des machines, ces attributs rares. Cris de surprise, rires de gêne, gestes d'aide des femmes, sourires et yeux détournés des hommes... Sans doute rien d'extraordinaire. Mais je ne pouvais me figurer l'attitude de la jeune fille elle-même car deux options opposées se présentaient à mon esprit : la honte, les pleurs, le désir de quitter les lieux au plus vite, ou au contraire le naturel, vaguement s'excusant du dérangement, riant tout de suite de la chose avec ses copines sans même une rougeur de joues. Pudique et humiliée, ou impudique et triomphante ? Sujette ou non à cette honte-là, c'était l'alternative indécidable.
Puis, regardant devant moi la couverture de Pura Vida, je me dis que l'écriture est comme cette agrafe avant la stupeur : tenir sur un fil prêt de craquer, exprimer la tension sans atteindre la rupture (la vulgarité, l'enthousiasme, le zèle, et tout ce qui en général passe les bornes — qui ne sont pas les bornes des convenances et de la bienséance mais celles de l'autonomie esthétique du texte, de l'unité pertinente de l'œuvre).

Plus tard, dans le train, tout cela m'a paru un peu fumeux, genre fallacieux prétexte pour parler de cette fille à gros seins.