Rusé comme renard, j'ai mis au programme du jour les chapitres Le Pot et La Luzerne. Dans le premier des deux, on voit Poil de Carotte, conscient de ses incontinences, qui tente vainement de les juguler. A-t-il ou n'a-t-il pas envie de se soulager la vessie, dehors, dans le noir, en plein hiver, par forte pluie et tandis que « les noyers ragent dans les prés » ? Dans l'insistance de la phrase, je vois passer l'ombre de l'âne de Buridan... Puis ayant lutté jusqu'au petit jour, il s'endort... Où je vois maintenant le fantôme de l'agneau éreinté qui s'abandonne au loup. Car le pire est à venir : enfermé dans le noir toute la nuit, il a quand même vérifié qu'il n'y a pas de pot de chambre sous son lit. Or, la première chose que fait sa mère en constatant les dégâts, c'est de planquer un pot sous le lit pour pouvoir dire qu'il y était et accuser son fils d'être un dénaturé devant la famille élargie aux voisins et au facteur qui passait par là.
Superbe épochè de Poil de Carotte qui, d'un « Arrangez-vous ! », délaisse son sort pour son quant à soi. C'est qu'il grandit, l'hirsute...
Puis c'est son frère qui, en l'absence des parents, propose d'aller manger de la luzerne — plante destinée aux animaux (pour le cas où ça ne se saurait plus). Bien sûr, Poil de Carotte en mange, pour faire comme et mieux que son frère, qui de son côté simule et n'en prend pas.
Mais c'est plutôt la présence superbement filigranée de Jules Renard qui retient alors mon attention :
« Accoudés [dans la luzerne], ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite méchant, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments roux
Et juste après : « Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est parcouru de frissons.»
(C'est moi qui souligne.)
Voici donc deux images de révélation qu'il se passe autre chose, tout près de nous, juste sous la terre ou sous les feuilles — et, pourquoi pas, sous le texte que nous lisons. Et que cela débouche sur la « barbe de filaments roux », qui est celle de Jules Renard lui-même, parasitant son propre texte.

Le Saint-Martin nous accueille pour le rituel poulet-frites indépassable et, pour la deuxième semaine consécutive, le salut amical de Josiane à bicyclette, qui passe par là en revenant de la piscine. Puis on va acheter de la terre car T. veut s'occuper des plantes pendant que je retournerai à l'Institut pour voir, dans le cadre des manifestations sur la peine de mort, un film de Nagisa Oshima, La pendaison,「絞首刑」 (1968) — et quinze personnes dans la salle.
Film conceptuel et socio-politique en même temps que huis clos d'acteurs. Même sans sous-titre, je comprends l'essentiel et ça colle parfaitement au résumé que je viens de trouver. Sauf que, me permettrai-je d'ajouter, il est bien possible que tout cela se passe uniquement dans la conscience du pendu, en accéléré onirique, durant les quelques secondes entre la brisure de la nuque et l'arrêt de la pensée... Car je vois mal les fonctionnaires de police, de justice et de prison se livrer pour de vrai aux disputes, bagarres, simagrées, se carnavaliser et sortir dans les rues, etc. Cette version oniro-critique permet surtout le burlesque et la levée d'inhibition, jusqu'à ce que le coupable reconnaisse ses crimes, les accepte et parte en paix. Pour Oshima, c'est évidemment une occasion durant deux heures de s'en prendre au nationalisme nippon (qui décidément n'a donc jamais cessé !), de montrer le racisme banalisé des Japonais envers les Coréens et les conditions de vie qui font que ces derniers deviennent parfois criminels — ce que les institutions japonaises s'empressent de condamner comme crime individuel, pour ne pas avoir à s'interroger (car si ces hauts responsables étaient réellement capables de se tenir les discours qu'ils tiennent en jouant les reconstitutions, ils ne pourraient pas rester à leur poste).
C'est bizarre, j'ai l'impression d'avoir déjà vu ça quelque part, récemment...
Dites ! Ça ne serait pas un peu comme les méthodes d'un certain Sarkozy qui sévit dans un petit pays d'Europe nommé la France — une poire et même un sorbet, pour les Japonais.