Déjà une heure du matin et rien écrit ! Pourtant pas tant de choses faites, mais déséquilibre à cause de la soirée chargée...

Hier, installant des bulbes de lys et de tulipes pour le printemps, T. avait remarqué des larves immobiles et recroquevillées et les avait laissées dans la terre (toujours son côté protecteur, comme avec les chenilles du citronnier). Mais après avoir découvert en ligne de quoi il s'agissait et que ces larves de hannetons bouff(er)aient toutes les racines (ce pourquoi nos pieds de tomate étaient tout secs sur la fin), nous y sommes allés à deux ce matin et avec des instruments coupants et contondants. On en a sorti 10 ! Quelle horreur, la nature ! T. et moi, nous me faisons penser à Bouvard et à Pécuchet, toujours prêts à commencer de nouvelles activités, et ahuris de découvrir le pénible de la chose, sa turpitude. D'où l'effet catalogue attachant de chaque naïveté, bien différent du catalogue déprimé d'À Rebours...

Après des pâtes fraîches, pour lesquelles j'ai fait la sauce des sauces (huile d'olive, ail frit, tomates émondées, tomates séchées, basilic), suis allé seul à Aoyama (T. étant en retard sur un travail urgent) pour voir un film du Festival international de Tokyo, Fauteuils d'orchestre de Danielle Thompson — film que j'aurais dû voir le 26 février, en pleine relâche orléane, si je n'en avais été gorillement empêché...
D'abord, c'est le rythme du film dont on s'imprègne, emprunté à Feydeau, dont on fait l'éloge en passant. À y réfléchir, tout ce qui se passe en quelques jours pour la provinciale et néanmoins audacieuse Jessica (Cécile de France), est assez difficile à croire. Mais la force du cinéma et de son rythme, quand il peut l'imposer, c'est justement d'invalider la pensée logique et réaliste au profit de l'évidence ludique de la fable. Ce rythme, ce tempo est donné par l'alternance entre les bribes d'histoires des trois principaux personnages, et leur croisements dans les lieux historiques de l'avenue Montaigne : un théâtre, une salle de concert, une salle des ventes. En se tissant de l'un à l'autre, le scénario se donne de l'épaisseur et le temps, de la profondeur. Et puis il y a ce flambeau transmis de Suzanne Flon à Cécile de France, dans la fiction comme dans la réalité — cette superposition est très émouvante. Le contre-emploi d'Albert Dupontel est un coup de génie. Dommage que son épouse ne joue pas mieux son rôle ingrat. Enfin, j'applaudis le choix du Baiser de Brancusi comme totem et mise en abyme, il y a là du manifeste pour un art qui émeuve tous ceux qui s'en approchent : sorti de la vente, démonétisé, il est d'ailleurs symboliquement donné au fils du collectionneur en signe de réconciliation et en vœu de nouvelles amours.

En même temps, si j'avais vu ce film à Orléans en février, je ne serais pas venu aujourd'hui et n'aurais pu écouter et voir, à sa suite et sans rapport (autre que de réellement venir de Mâcon, comme la Jessica qu'incarne Cécile de France dans le film), l'interview de Frédérique Bel. Ici avec Etsuko Takano, un pilier du milieu du cinéma au Japon, me dit-on.
Or, cette jeune femme, que je crois voir pour la première fois, jouait déjà dans Les Poupées russes !... Mais je ne vois pas quel rôle... Et puis elle a bâti, paraît-il, sa célébrité sur La Minute blonde (sur Canal +), dont je n'ai jamais entendu parler (mais je m'informe vite), qu'elle décrit comme sexy, libérée, faussement bête, et sur qui les Chiennes de garde ont aboyé très premier degré.
Toujours ce temple du féminisme historique, défendu contre-productivement, dont on parlait l'autre jour avec Virginie Despentes. Justement, la Minute blonde de la critique littéraire...

Après, tout émoustillé, j'ai enfin pu sortir de là et... il pleuvait. Enfin, bruinait. D'Aoyama à Omote-Sando, tout brillait joliment. À la maison, comme T. voulait se distraire un peu, nous avons commencé la série Lost en allant louer le dévédé. Ça commençait poussif, mais on s'y fait. Je ne dirai jamais que c'est du grand art. C'est juste de la bonne distraction, pour quand on en a marre de faire des trucs pénibles et qu'on veut se dégager l'esprit. On paie la location du dévédé pour la qualité de l'image, les sous-titres en japonais pour T. (qui m'explique quand je ne comprends pas l'anglais, ça arrive) et l'absence de publicité.