Pluie et fraîcheur automnales à Tokyo, grand soleil à Nagoya. Entre les deux, le train file, je corrige deux paquets de copies. Puis, je déballe les quatre dévédés, disons classiques, achetés hier (versions japonaises, sur budget de fac, pour de futurs cours) : Adieu Philippine de Jacques Rozier, Ascenseur pour l'échafaud de Louis Malle, courts métrages de Resnais et Godard (dont Le Chant du styrene), et Deux hommes dans Manhattan de Jean-Pierre Melville.

Après les cours, une bonne heure à déplacer des groupes de livres dans les rayonnages de mon bureau. Les nouveaux s'empilaient un peu partout et criaient rangement. Deux ordres se combattent sans fin malgré la poussière et la vanité, celui des maisons d'édition qui donne une linéarité visuelle et même esthétique à la bibliothèque, celui des noms d'auteurs qui simplifie pragmatiquement la recherche.

Je découvre avec un peu de retard cet article sur deux des compères du colloque L'Internet littéraire francophone, à Cerisy, que je salue au passage, assurément de ceux dont l'aventure réticulaire est des plus fantastiques. Qu'ils entrent ainsi dans le journal de référence (même si décrié par ailleurs) et sous une plume connue (même si décriée par ailleurs) est sans doute un signe de visibilité et de reconnaissance de l'internet littéraire... Dommage que la journaliste littéraire ne soit pas allée jusqu'aux oreilles !

« Voulez vous "naviguer" sur Madame Bovary, tout savoir des divers brouillons de Flaubert, de ses ratures, des passages entièrement biffés, et parfois rétablis, de ses choix définitifs ? C'est déjà possible si vous possédez un ordinateur, mais ce sera un vrai bonheur dès la fin du premier semestre 2007, "quand le site final tel que nous le rêvons sera prêt, disent ensemble Yvan Leclerc et Danielle Girard, deux des maîtres d'œuvre du projet. Un site destiné au grand public comme aux spécialistes. Facile à comprendre, à utiliser. Ne nécessitant pas de machines ou d'ADSL super-puissants. Les transcriptions ont été faites dans cet esprit : une présentation simple, la plus proche possible du manuscrit. L'idée est de ne pas donner de réponses toutes faites, des articles bien ciselés, mais de mettre à disposition des éléments, des outils qui permettent de faire des recherches, à tous niveaux".
Tout a commencé en 2003, lorsque la bibliothèque municipale de Rouen, qui détient les manuscrits de Madame Bovary, a pu, étant entrée en possession d'une très performante machine, numériser lesdits manuscrits. Elle a conclu un partenariat avec l'Université de Rouen, et Pierre-Yves Cachard, conservateur chargé des nouvelles technologies, a conçu la navigation du site, tandis que Yvan Leclerc, professeur à l'Université de Rouen, et Danielle Girard devaient mettre en route le processus de transcription. Tout cela avec le soutien constant de la région Haute-Normandie.
"Nous avons aussi bénéficié de conditions matérielles qui tiennent à la complétude du dossier, explique Yvan Leclerc. Flaubert a conservé toutes ses traces écrites. Le dossier de Madame Bovary à la bibliothèque municipale de Rouen est à peu près complet : on a repéré qu'il manque avec certitude 11 folios dans un ensemble de plus de 4 549 folios, on possède donc 99,8 % du manuscrit intégral."
"Mais nombreux sont ceux qui jugeaient ce projet quasiment irréalisable,
se souvient Danielle Girard. Et nous-mêmes, tout en ayant fixé, symboliquement, la date du cent cinquantième anniversaire de Madame Bovary, 2006, pour l'achèvement des transcriptions, nous avions la crainte que cela ne prenne beaucoup plus longtemps. Or nous avons tenu les délais, j'ai reçu les derniers documents en septembre."
"Un démarrage assez rapide a été rendu possible par l'existence de travaux antérieurs
, précise Yvan Leclerc. Le classement chronologique du manuscrit qui servira à la navigation s'inspire d'abord des tableaux que Claudine Gothot-Mersch a établis pour préparer la recherche en vue de sa thèse. Ensuite est venu le classement tabulaire des scénarios et brouillons, par Hisaki Sawasaki, publié par l'Université de Tokyo. Enfin, la mise en ordre folio par folio a été menée à terme par Marie Durel dans sa thèse, soutenue à l'Université de Rouen en 2000."
C'est alors que s'est engagée une aventure inattendue, pour laquelle plus de trois cents personnes, de douze nationalités, se sont passionnées. "Rien n'aurait été possible sans le Net, sans la rapidité avec laquelle les données pouvaient circuler", dit Danielle Girard, et l'une des transcriptrices, venue assez tard, mais se qualifiant elle-même d'"accro" et faisant partie des six qui ont transcrit chacun plus de 150 folios, parle de ce fascinant "village planétaire des bovarystes", réunis, via Internet, pour mener à bien cette folle entreprise. Danielle Girard, professeur de lycée désormais en retraite, a pu jouer le rôle de "vigie" et assurer une constante communication avec les différents transcripteurs (au moins 8 000 messages échangés), "qui ont de 16 à 76 ans, et sont lycéens, pour beaucoup enseignants, mais aussi médecins, ou bien prospecteur de pétrole, bibliothécaires, femme de ménage, etc.".
Ce projet, qui mêle rigueur et ferveur, qui traverse les continents, sait conjuguer travail savant et principe de plaisir, pour que chacun donne libre cours à sa curiosité flaubertienne et puisse accéder à tous les chemins de traverse de la planète Flaubert, des "lectures d'Emma" aux cartes de Rouen à son époque, aux "normandismes" utilisés par son créateur et à bien d'autres secrets encore.»
(Josyane Savigneau, dans le Monde des livres, le 20 octobre 2006)