dimanche 29 octobre 2006
Balles molles à un mètre de moi
Par Berlol, dimanche 29 octobre 2006 à 23:59 :: General
Le but de tout ça (grasse matinée, échauffement matinal sans abus, pâtes en sauce riche, sieste) est de battre à nouveau Thomas au squash ce soir — Thomas qui lui aussi a dû cette fois se doper aux pâtes (il avouera même s'être fait un sandwich au camembert en fin d'après-midi — mais je ne sais pas si c'est efficace...). Rendez-vous à 19h00 pour aller à Shinjuku...
Résultat très disputé, une partie chacun. J'ai retrouvé un mouvement du poignet qui propulse des balles fortes et basses, mais je perds toujours des points sur des balles molles à un mètre de moi et que je rate quand même. Pour Thomas, amélioration du souffle par rapport à la fois précédente, mais quand même bloqué sur la fin, il ne peut plus courir, ce dont je profite. Bain chaud, bain froid, sauna, on sort à 21h15 et on retrouve Christine...
Christine qui me prête le dévédé que Marguerite lui a offert le mois dernier : Bienvenue en Suisse (Léa Fazer, 2004). Christine y travaille de temps en temps, en Suisse, et Marguerite en a un époux. Paraît que c'est drôle...
Via
Fabula, je découvre mort de rire (« lol ! »,
comme peut maintenant dire
JCB) cet article de
Télérama. Je le copie pour
le garder tellement il est drôle ! Et puis je vais le faire étudier dans une de
mes classes. Je pourrais également le sortir quand quelqu'un me demandera —
généralement
suspicieux de mon propre niveau — pourquoi je ne rentre pas enseigner en
France... Ça me rappelle quelques fois, lorsque des conférenciers invités de France sont entrés
dans mon bureau, que ce soit pour discuter, déposer temporairement leurs
affaires ou écrire un courriel, quelques de surprises à voir... leur
étonnement (que j'aie un bureau, et tout ce qui va avec).
Non, mais en vrai, pour la Sorbonne, je suis désolé. Sincèrement.
La Sorbonne : une cascade prestigieuse mais d'ubuesques labyrinthes où errent élèves et professeurs. La fin d'un mythe ? (par Emmanuelle Anizon et Nicolas Delesalle, Télérama, n° 2962, 21 octobre 2006)
2 octobre. Accueil de la Sorbonne. Marlène, yeux bleus et longs cheveux châtains, ouvre son agenda tout neuf : « Je cherche les salles D 634, et euh... C 395, C 1913, et euh… E 628. » Paumée, la Toulousaine. Ce matin, pour son premier jour de cours, elle était pourtant partie gagnante, avait exhibé fièrement à l’entrée sa carte d’étudiante prouvant qu’elle n’était ni touriste ni terroriste, avait traversé d’un pas assuré la belle cour pavée, monté des escaliers, pris des couloirs… et s’était perdue. Comme tant d’autres autour d’elle, qui ont erré le nez en l’air, avant d’atterrir en retard dans une salle aux murs jaune crasseux et à l’horloge marquant 8h25 pour l’éternité. Alors Marlène, de retour à l’accueil, veut qu’on lui décrypte le labyrinthe où elle va passer l’année.
Elle l’a voulue, Marlène, cette licence d’histoire au cœur du mythique Quartier latin, ce concentré de Paris rive gauche, avec ses cinés, ses librairies, ses cafés littéraires… Elle l’a rêvé, ce prestigieux bâtiment né en 1257, ressuscité par Richelieu en 1626, puis par la IIIe République en 1889, chargé d’ors, de symboles, de salons imposants, de fresques murales et de statues de grands hommes. Cette vitrine symbolique de l’Université française où se cristallisent les contestations étudiantes depuis 1968, comme on l’a encore vu l’année dernière avec le CPE. Ce « temple du savoir », comme l’appellent mi-figue mi-raisin ceux qui y travaillent. « Un des plus hauts lieux de l’intelligence », « le point magnétique de la jeunesse et du talent », peut-on même lire sur le site Internet. Ici, les sols sont en marbre blanc, les bibliothèques croulent sous les vieux ouvrages reliés, les profs en cravate lisent en cours les livres dont ils sont les auteurs, les amphis sont pleins d’étudiants proprets et studieux. Ils ont souvent quitté leur province, leur banlieue, trouvé un logement aussi petit que hors de prix, croupi deux ou trois ans dans des centres périphériques (lire encadré), franchi moult barrières administratives — d’un bureau à un autre, d’un escalier à un autre, d’un dossier jaune à un formulaire bleu — pour, enfin, un jour, pouvoir dire : « Je suis étudiant "en" Sorbonne. »
Etre étudiant en Sorbonne, ça devrait signifier échapper à la crise de l’Université française, son manque de moyens criant, sa surpopulation, ses problèmes de débouchés professionnels, son complexe par rapport aux grandes écoles, son retard sur les universités internationales. Etre une élite et regarder de loin le malaise des petits camarades. Eh bien, non. Etre étudiant en Sorbonne aujourd’hui, c’est travailler à 18 000 dans un lieu prévu pour bien moins. Ecrire sur ses genoux parce qu’il n’y a plus assez de table, apprendre au dernier moment que le prof ne viendra pas (parce que colloque, voyage à l’étranger…), trouver un coin sur les marches pour grignoter son sandwich… Vivre une ascèse, comme le découvre Marlène en se promenant dans les couloirs : pas de bureau des étudiants, pas de cafétéria, pas d’équipement Internet correct, pas de convivialité. Les étudiants étrangers, souvent habitués à plus d’égards et à de vrais campus, tombent de haut. Un chargé de TD se souvient d’un jeune d’Oxford « reparti chez lui après deux mois, écœuré ». « C’est froid, impersonnel. Les professeurs n’ont pas de bureau pour nous recevoir, racontent ces trois Polonais, en train de compulser des annonces de logement dans un couloir. On se sent seuls dans nos démarches. »
Même constat chez les profs : pour un universitaire, la Sorbonne est théoriquement l’aboutissement honorifique d’une brillante carrière. Sauf que… « on est traité comme de la merde », résume sobrement un professeur. L’émérite philosophe et sa centaine de collègues bénéficient d’une poignée de bureaux exigus, d’une petite salle des profs avec quelques chaises, quelques ordinateurs vacillants, déjà morts, ou jamais branchés, comme ces Mac G5 en haut d’une armoire depuis neuf mois, « sombre histoire de prises inadaptées ». Outre donner des cours et écrire des livres, le professeur doit aussi savoir « acheter et changer le rouleau encreur de l’imprimante », remplir des tas de formulaires administratifs, faire « le ménage » et « la queue derrière les étudiants pour [s]es photocopies ». « Même au lycée, j’étais mieux loti ! » Une collègue historienne avoue rapporter de chez elle « du papier toilette pour ne pas avoir trop honte » lors des journées portes ouvertes de l’université. Et l’on ne vous parle pas des contorsions quand un collègue étranger invité à votre colloque souhaite voir votre bureau (1).
La Sorbonne, vieille dame chic aux dessous indignes, serait, à entendre certains, « un condensé de l’incurie du monde administratif et de la misère de l’Université ». Ici, « on a l’impression que ça fonctionne à peu près… mais ce n’est qu’une impression », commente un enseignant. La Sorbonne est à l’image de ses amphis : beaux en apparence mais inconfortables à l’usage : le dossier en bois rentre dans le dos, les genoux n’ont pas leur place, les tablettes, quand il y en a, sont trop étroites pour les feuilles A4 ou les ordinateurs portables.
Non seulement la Sorbonne n’est pas mieux lotie que les autres universités, mais elle cumule même quelques handicaps bien à elle : d’abord, contrairement à ce que croient beaucoup d’étudiants et les touristes japonais qui la mitraillent, elle… n’existe pas. Plus exactement, elle n’est pas « une » — comme Cambridge ou Bologne — mais plusieurs, répondant aux doux noms de Paris-I, III, IV et V. Un héritage de 1968 : après les événements, l’université de Paris a été scindée en treize unités distinctes, plus au moins spécialisées en sciences ou en lettres, classées politiquement à gauche ou à droite… Quatre d’entre elles sont restées attachées aux locaux de la Sorbonne. Aujourd’hui, les professeurs et les étudiants de ces universités se croisent dans les couloirs, partagent les mêmes amphis, mais s’ignorent le plus souvent. Se haïssent parfois. Et qu’importe si certains cours font doublon : « Allez demander aux historiens médiévistes de Paris-I et Paris-IV de mutualiser leurs cours ! » ricane un professeur.
Les universités, autre bizarrerie, ne sont propriétaires que de quelques parties du bâtiment : les murs appartiennent à la Ville de Paris, les parties communes au recteur de l’académie. Résultat ubuesque : quand une université repeint son mur, elle s’arrête là où s’arrête sa propriété, c’est-à-dire parfois au milieu. Et « quand il y a eu un incendie, on a attendu deux ans que quelqu’un se décide à être responsable pour faire les travaux », soupire le service des étudiants étrangers. Ultime amusement : pour la moindre intervention sur le bâti, il faut l’accord des Monuments historiques, « qui nous prennent pour un musée. On a l’impression de les déranger », souffle un jeune professeur. Et si Marlène se perd dans les couloirs, c’est qu’on ne peut pas défigurer les galeries avec des panneaux indicateurs !
Enfin, et surtout, la Sorbonne explose : ici, la denrée la plus précieuse, la plus rare, c’est l’espace. Le monsieur planning de Paris-IV n’évite pas toujours qu’un même cours de deux heures « commence au 46, rue des Ecoles et se finisse à l’autre bout du bâtiment, au 17, rue de la Sorbonne » ! Et ça ne va pas s’arranger : la Sorbonne, normes de sécurité européennes obligent, doit créer dans les mois à venir moult escaliers et couloirs de secours, qui vont lui manger jusqu’à 30 % de sa surface… Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi les universités, émiettées chacune sur plus d’une dizaine de sites, ne quittent pas carrément l’endroit pour un vrai campus ? « Tout le monde veut rester », soupire Pierre-Yves Hénin, président de Paris-I. « Parce que la Sorbonne est une marque », avoue Bernard Bosredon, président de Paris-III. Une marque ! Le mot est lâché. A l’heure où les universités sont supplantées par les grandes écoles, cette « marque » fait encore affluer les bons éléments de province, et les étudiants de l’étranger. « Que serait Paris-IV sans la Sorbonne ? » se demande un chargé de TD.
« Une université créée il y a seulement trente ans, peu ouverte sur l’international, peu compétitive, offrant peu de débouchés sur le monde professionnel. Paris-IV forme beaucoup d’agrégés et de thésards, mais n’apparaît pas au classement de Shanghai (2) et n’a jamais sorti un prix Nobel ! »
Plus les universités se vident de leur substance, plus elles se raccrochent à leurs murs. Dans les salons cossus des présidences, on joue plus que jamais à « Qui vire qui ». La bibliothèque, propriété de Paris-I, voudrait bien squatter Paris-IV, qui voudrait bien éjecter Paris-III, qui reluque les locaux laissés par Paris-V… Les étudiants en doctorat pourraient bien expulser les étudiants en licence et en master. D’aucuns murmurent même que la Mairie de Paris aurait envisagé de virer les étudiants pour faire de la Sorbonne un lieu de spectacles… (ce que le cabinet de Delanoë dément). « Ça, ce n’est pas possible ! » s’étrangle le recteur, qui ne se prive pas néanmoins de louer son magnifique « palais académique » pour des tournages et des défilés de mode.
Plus les universités doutent de leur identité, plus elles s’accrochent à une appellation de prestige : on ne dit pas « Paris-IV », mais « Paris-Sorbonne ». C’est plus chic d’avoir un diplôme « Panthéon-Sorbonne » que Paris-I. Et sur sa carte de visite, un professeur préférera écrire « Sorbonne nouvelle » que Paris-III. Même le rectorat s’y est mis : cette année, il va décliner son tout nouveau « Sorbonne-Paris » sur « des sous-main, des carnets moleskine… que des choses de qualité » vendus en boutique. Qu’importe si ce logo ne se réfère en réalité à aucune université précise. L’intérêt, c’est qu’il concurrence directement les projets du médiatique président de Paris-IV, Jean-Robert Pitte, qui, outre son combat de fond pour moderniser son université, veut « ouvrir une boutique de produits dérivés » dans la même rue, organise des dîners de gala pour éveiller les mécènes, apparaît dans la presse en tant que « président de la Sorbonne », ce qui fait hurler les présidents rivaux… Plus fort encore : il a exporté sa marque à Abu Dhabi, où il vient d’inaugurer une université Sorbonne. « C’est l’ambassadeur des Emirats arabes unis qui me l’a proposé, raconte-t-il, tout fier. Ils financent complètement l’université, mais l’enseignement est assuré par nos professeurs. On me dit que je vends l’université alors que, au contraire, elle va contribuer au rayonnement de la culture et de la pensée françaises ! »
Voilà donc le monde dans lequel débarque innocemment Marlène, en ce petit matin de rentrée universitaire. Un monde affaibli qui s’arrache les vestiges d’une splendeur passée, s’accroche à sa coquille. C’est par où, déjà, la salle D 634 ?
(1) Sur les mœurs sorboniennes et universitaires, lire le très réjouissant Instruction aux académiques, de Federico Tagliatesta, Christophe Chomant Editeur. christophe.chomant@wanadoo.fr
(2) L’université de Shanghai publie un classement annuel des meilleures universités mondiales. La première française, Paris-VI, est à la 46e place.