Anticipe de mieux en mieux les tuiles
Par Berlol, samedi 4 novembre 2006 à 23:56 :: General :: #444 :: rss
On a vu que cette histoire de tâches attribuées à Poil de Carotte, ce n'était finalement pas si anecdotique que ça en avait l'air. Le chapitre du tête à tête avec Agathe, la nouvelle bonne, offre bien plus qu'une séance de révision, mais « Le Programme » (p.88-90) : la première occasion du petit roux d'avoir quelqu'un plus bas que lui et de lui faire la liste de ce qu'il considère comme des responsabilités, de lui faire comprendre la mécanique familiale et d'obtenir enfin de quelqu'un un peu de respect. Dans cette famille qui prospère petitement à la limite du monde rural et de la bonne société bourgeoise (on a une bonne mais on mange dans la cuisine), le cadet, qui anticipe de mieux en mieux les tuiles, apprend aussi à s'extraire de la paysannerie et devient même une sorte d'extra-terrestre pour les siens — il n'y a qu'à voir les réactions ahuries quand il donne à ses parents une lettre sophistiquée pour « Le Jour de l'An » (p.94-96) ! Derrière les taches de rousseur, il y a déjà un renard en formation...
Déjeuner au Saint-Martin, bien sûr. J'appelle Manu qui ne pourra pas venir à Shibuya cet après-midi, puis David et Benoît, qui sont, eux, à Nagoya, mais qui ne répondent pas alors que j'ai des informations urgentes à leur communiquer. Tant pis, il y a des jours comme ça... Heureusement, comme nous nous le disions avec T., c'est à la perfection du poulet-frites que nous mesurons régulièrement notre certitude d'exister. Et croyez-moi, cette abaque en vaut bien d'autres.
Je
vais à l'Institut pour le lancement du
cycle
Philippe Garrel : pendant un mois, des films de Garrel, bien sûr, mais
aussi quelques raretés que Philippe Azoury a inscrites au programme. À
commencer par aujourd'hui avec le premier film de Robert Kramer,
In the Country (1966,
en français : Loin de la ville). J'en copie ci-dessous un bref
descriptif issu d'un long document pdf aujourd'hui disparu mais dont Google a
gardé la
copie html (jusqu'à quand ?). Outre l'aporie de compatibilité entre la
lutte politique, la clairvoyance sur soi et la volonté de vivre sa vie (aporie
qui était aussi le mouvement de retour sur soi du Tigre en papier
d'Olivier
Rolin), il y a une beauté fragile dans l'image elle-même, son noir et blanc
souvent surexposé, ses cadrages improbables (sans parler des miens), qui font
que ce film d'une heure s'incruste pour longtemps en mémoire.
De plus, il y a l'étonnement de voir
William
Devane jeune...
« In the country
(USA, 1966, 65 min, film de Robert Kramer, avec Catherine
Merrill, William Devane, Gerald Long, Henry Heifetz, Jane Kramer, Tom Neumann).
In the Country consiste en un dialogue d’une heure entre un homme et une femme, un
couple qui s’est retiré à la campagne pour y fuir une action politique (contre
la guerre du Vietnam) à laquelle l’homme ne croit plus, et pour étouffer le
choc de sa dislocation. Chaque scène oppose l’homme, entièrement replié sur
lui-même, chérissant son amertume et sa mauvaise conscience, et la femme,
croyant encore à leur amour, à leurs amitiés, et à l’action. Ces motifs du
dialogue politique, de l’introspection ("Il s’agit, dit Kramer, de structures
d’obsession"), de l’amour gâché par la confusion idéologique, évoquent
évidemment Bertolucci, que Kramer cite parmi ses admirations
cinématographiques.»
Après
quoi, j'emprunte La Théorie des nuages de Stéphane Audeguy à la
médiathèque. Quelqu'un me l'avait recommandé il y a quelques mois et Veinstein
disait dans une émission que j'écoutais l'autre jour qu'un journaliste avait
dit que c'était le dernier chef-d'œuvre du XXe siècle. J'aimerais bien savoir
ce qu'on entend par là : réelle écriture, grande fresque ou daube médiatique ?
Je rentre travailler quelques heures. Nous dînons d'un excellent nabé, j'achève
le camembert et nous regardons le 4e dévédé de la première saison de Lost...
(C'est dans la série 24 Heures, que l'on voit William Devane 35 ans plus
tard...)
Commentaires
1. Le samedi 4 novembre 2006 à 10:00, par Frédéric :
Ah ! Robert Kramer !
Nous voudrions bien avoir des nouvelles de cette Théorie des nuages si c'est bien.
Nous lisons une autre théorie, celle des hontes, qu'on considère plus porteuse.
De quoi ? Nous l'ignorons.
Pour l'instant, à vue de nez, nous préférons la honte aux nuages.
2. Le samedi 4 novembre 2006 à 11:22, par brigetoun :
le Kramer j'ai sursauté parce que je l'ai vu, vraisemblablement d'ailleurs à Bobigny, mais si j'ai un souvenir :"bien" je suis incapable depuis trois minutes que je relis le texte de présentation de retrouver la moindre image, une impression positive sans savoir pourquoi. La Théorie des nuages j'ai lu ce qui est sur le site de son éditeur et j'ai eu grande envie de le lire. Il faudrait que j'apprenne les bibliothèques
3. Le samedi 4 novembre 2006 à 23:43, par Dominique Fromentin :
"ouvrir les poules" ??????
4. Le samedi 4 novembre 2006 à 23:46, par Berlol :
Ben, oui. Puisque Poil de Carotte reçoit la mission de "fermer les poules" le soir, moi je pourrais bien les ouvrir le matin... Y a-t-il un autre sens possible ?
5. Le samedi 4 novembre 2006 à 23:56, par Dominique Fromentin :
désolé pour le doublon, et merci pour l'explication - c'est comme l'expression "allumer son ordi", en gros ?
de Stéphane Audeguy, un texte très étonnant dans la NRF de 2006 : une très longue suite de nécrologies en 3 ou 5 lignes, son panthéon personnel, écrivains, mais aussi sportifs, acteurs etc, genre:
Madame de Maintenon, favorite
Voyant le roi mourant Madame de Maintenon, qui y était haïe, quitta Versailles en août 1715. Sa dépouille y revint, deux cent trente ans plus tard. Elle y est encore, seule.
Guglielmo Marconi, inventeur de la radio
En 1937, bien des radios dans le monde observèrent deux minutes de silence, pendant son enterrement.
Georges Brummel, dandy
Vers 1838, il s'est mis à porter sa perruque à l'envers. Mais par gâtisme.
Paul Broca, spécialiste du cerveau
Il s'était couché en disant à son entourage : "oui, je souffre, mais j'espère dormir". Quelqu'un fit un moulage en plâtre de son cerveau, à tout hasard.
Il y en a une soixantaine, dont Roussel, Beuys, Kant et Perec : j'avoue qu'un peu de jalousie... J'ai trouvé ça meilleur et plus risqué que son "roman".
A noter, dans la même livraison NRF, un texte intitulé "Tchouba" incluant la phrase suivante :
"Tchouba. Tchouba. Tchouba. Tchouba."
Mais c'est signé Alain Sevestre, qui ne vous est pas inconnu, et il y est question d'un fauteuil qui s'appelle Staline : l'homme apparemment travaille bien plus qu'il ne le laisse entendre.
6. Le dimanche 5 novembre 2006 à 01:40, par Berlol :
Merci ! J'aime bien le moulage de Broca, "à tout hasard"... Ça doit être le In Memoriam dont Audeguy parlait dans le Du jour au lendemain du 18 septembre...
Je vais aller voir cette livraison NRF demain, merci bien. Tchouba aussi, ça m'intéresse. Ne m'a rien dit, l'animal !
7. Le lundi 6 novembre 2006 à 11:08, par dominique :
"Tchouba". Ah, lisez Les Tristes !
8. Le lundi 6 novembre 2006 à 22:18, par dominique :
APOSTILLE AU PRECEDENT : ça me revient tout à coup : à la lecture au salon de la revue dont parlait Frédéric (que je ne connais pas), il y avait précisément Alain Sevestre dans la salle. Pour le situer : c'est lui qui a crié "bravo !" après la lecture d'Isabelle Zribi - très beau texte en effet.
9. Le lundi 6 novembre 2006 à 23:57, par Berlol :
Dingue ! (Et je file à la bibliothèque...)
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