Levé à six heures pour préparer mon cours. C'est relativement nouveau. Avant, je le préparais plutôt le vendredi soir, ayant la nuit devant moi en cas de difficulté. Maintenant, je sais de quoi j'ai besoin pour préparer chaque cours, je connais la quantité de données qu'il faut que je prépare et je sais qu'en 120 minutes il n'y aura pas moyen d'en donner plus. Du coup, je peux me coucher à une heure décente et me lever avec les poules — je pourrais même les ouvrir !

On a vu que cette histoire de tâches attribuées à Poil de Carotte, ce n'était finalement pas si anecdotique que ça en avait l'air. Le chapitre du tête à tête avec Agathe, la nouvelle bonne, offre bien plus qu'une séance de révision, mais « Le Programme » (p.88-90) : la première occasion du petit roux d'avoir quelqu'un plus bas que lui et de lui faire la liste de ce qu'il considère comme des responsabilités, de lui faire comprendre la mécanique familiale et d'obtenir enfin de quelqu'un un peu de respect. Dans cette famille qui prospère petitement à la limite du monde rural et de la bonne société bourgeoise (on a une bonne mais on mange dans la cuisine), le cadet, qui anticipe de mieux en mieux les tuiles, apprend aussi à s'extraire de la paysannerie et devient même une sorte d'extra-terrestre pour les siens — il n'y a qu'à voir les réactions ahuries quand il donne à ses parents une lettre sophistiquée pour « Le Jour de l'An » (p.94-96) ! Derrière les taches de rousseur, il y a déjà un renard en formation...

Déjeuner au Saint-Martin, bien sûr. J'appelle Manu qui ne pourra pas venir à Shibuya cet après-midi, puis David et Benoît, qui sont, eux, à Nagoya, mais qui ne répondent pas alors que j'ai des informations urgentes à leur communiquer. Tant pis, il y a des jours comme ça... Heureusement, comme nous nous le disions avec T., c'est à la perfection du poulet-frites que nous mesurons régulièrement notre certitude d'exister. Et croyez-moi, cette abaque en vaut bien d'autres.

Je vais à l'Institut pour le lancement du cycle Philippe Garrel : pendant un mois, des films de Garrel, bien sûr, mais aussi quelques raretés que Philippe Azoury a inscrites au programme. À commencer par aujourd'hui avec le premier film de Robert Kramer, In the Country (1966, en français : Loin de la ville). J'en copie ci-dessous un bref descriptif issu d'un long document pdf aujourd'hui disparu mais dont Google a gardé la copie html (jusqu'à quand ?). Outre l'aporie de compatibilité entre la lutte politique, la clairvoyance sur soi et la volonté de vivre sa vie (aporie qui était aussi le mouvement de retour sur soi du Tigre en papier d'Olivier Rolin), il y a une beauté fragile dans l'image elle-même, son noir et blanc souvent surexposé, ses cadrages improbables (sans parler des miens), qui font que ce film d'une heure s'incruste pour longtemps en mémoire.
De plus, il y a l'étonnement de voir William Devane jeune...

« In the country
(USA, 1966, 65 min, film de Robert Kramer, avec Catherine Merrill, William Devane, Gerald Long, Henry Heifetz, Jane Kramer, Tom Neumann).
In the Country consiste en un dialogue d’une heure entre un homme et une femme, un couple qui s’est retiré à la campagne pour y fuir une action politique (contre la guerre du Vietnam) à laquelle l’homme ne croit plus, et pour étouffer le choc de sa dislocation. Chaque scène oppose l’homme, entièrement replié sur lui-même, chérissant son amertume et sa mauvaise conscience, et la femme, croyant encore à leur amour, à leurs amitiés, et à l’action. Ces motifs du dialogue politique, de l’introspection ("Il s’agit, dit Kramer, de structures d’obsession"), de l’amour gâché par la confusion idéologique, évoquent évidemment Bertolucci, que Kramer cite parmi ses admirations cinématographiques.»

Après quoi, j'emprunte La Théorie des nuages de Stéphane Audeguy à la médiathèque. Quelqu'un me l'avait recommandé il y a quelques mois et Veinstein disait dans une émission que j'écoutais l'autre jour qu'un journaliste avait dit que c'était le dernier chef-d'œuvre du XXe siècle. J'aimerais bien savoir ce qu'on entend par là : réelle écriture, grande fresque ou daube médiatique ?
Je rentre travailler quelques heures. Nous dînons d'un excellent nabé, j'achève le camembert et nous regardons le 4e dévédé de la première saison de Lost... (C'est dans la série 24 Heures, que l'on voit William Devane 35 ans plus tard...)