Un temps à faire du vélo, un grand tour dans le sens trigo.

Départ à 11h30,
direction Ichigaya à l'Ouest,
Yotsuya, Sud-Ouest, j'ai pris la boussole,
Aoyama It-chome, plein Sud,
Roppongi Hills, même direction, sur quoi T. fantasmait comme objectif cycliste,
mais où il n'y a guère d'animation à cette heure, ou alors il faudrait déposer nos montures et pénétrer dans l'arène commercialo-culturelle, on préfère contourner et continuer vers le Sud,
Azabu-Juuban, où je suis venu dernièrement avec les Chiss.
Puis bifurcation au Sud-Est vers la Tour de Tokyo et, à un carrefour truffé de policiers en combinaison, miradors et cars façon CRS, près de l'ambassade de Russie, dit T., prenons tout droit au Nord-Nord-Est vers Hibiya.
À Ginza, nous mettons pied à terre et attachons nos purs-sangs d'alliages métalliques pour aller manger des sushis où nous savons en trouver de bons et modiques. Il s'agissait initialement d'incorporer quelque chose d'assez énergétique pour gagner au squash ce soir, mais quand j'ai enfin pu joindre Thomas, alors que nous pédalions le long du parc de Hibiya, ce fut pour entendre que nous n'irions pas, que Thomas est un peu fatigué — ce qui veut dire qu'il a dû avoir une semaine pénible, ce que je peux comprendre. Qu'il aille en paix. Jusqu'à sa prochaine défaite...

Moi, j'ai ma théorie sur les nuages.
Le livre est dans mon sac, mais nous avons trop à faire avec notre guidon, les trottoirs de la ville, les signalisations — et les nuages — pour nous arrêter et lire notre livre, chacun le sien, pris, pourtant.
Ma théorie à moi, c'est que les nuages sont truffés de webcams, de micros, de sonars, de GPS, et que des programmes embarqués leur donnent des formes, leur poussent des volutes, les font monter descendre se succéder selon les besoins des créatures qui nous observent d'en-haut depuis une éternité et qui ne parviennent pas à percer le mystère de notre bêtise et de notre charme.

Qui me dira ce que sont ces fleurs ?
Et pourquoi elles n'étaient pas là quand nous sommes passés ici pour la dernière fois, il y a quelques semaines à peine ?
Et ce qui s'est passé ici même pendant ce temps.
Et la liste des personnes qui ont quotidiennement emprunté ce pont.
Ou de celles qui ont renoncé au moment de s'y engager.
Et combien d'entre elles allaient et n'allaient pas au musée d'art moderne sis à droite du soleil.
Question subsidiaire : le nombre de poissons, bien sûr.

À moins que ces contournements et diversions d'écriture aient eu pour seul but — comme une œuvre d'art faite d'un beau ruban rouge peut avoir pour but d'empêcher une personne de s'allonger comme sur un vrai banc — d'éviter de regarder en face la tache aveugle de cette belle journée, et donc de me rétracter jusqu'au lendemain matin pour que ça sorte : l'aggravation perceptible et symptomatique de la misère économique et morale.
Un article en page 1 du Asahi Shimbun du 2 novembre que T. m'a mis de côté détaille le mode de vie de milliers de jeunes échoués du système scolaire. Ils vivotent, révèle-t-on et fait-on mine de découvrir, de petits boulots payés quelques centaines de yens par heure sans aucune sécurité d'emploi, sans couverture médicale, ne peuvent plus payer de loyer, sont plus ou moins en rupture avec leur famille... Ils passent leurs nuits dans des cyber-cafés ouverts 24 heures sur 24 — on en compte plus de mille dans tout le Japon — parce que c'est l'endroit le moins cher et qu'ils peuvent plus ou moins dormir dans un fauteuil de bureau, garder une correspondance avec quelques personnes ou pour les boulots avoir une sorte d'adresse fixe, de temps en temps aller à l'hôtel capsule parce que c'est le moins cher des hôtels et que l'on peut y dormir (et ça ne les fait pas fantasmer du tout, je pense).
Cette photo, heureusement prise de dos pour ne rien lui voler de plus, est prise vers 13 heures dans une des rues les plus huppées de Roppongi, devant une boutique Versace et à côté d'un bijoutier-chocolatier. C'est la troisième personne que je vois dans cet état en quelques minutes — qui n'est pas celui d'un clochard avec sacs et poussette. On pourrait me dire que c'est juste quelqu'un qui est fatigué mais il faut alors dire que les codes comportementaux japonais font qu'une personne en possession de tous ses moyens ne se couchera jamais de la sorte sur un banc.

Le Japon, malgré la légendaire — mythique ? — solidarité de sa population, a pris la double pente capitalistique des profits et des pertes. On sait où vont les profits (par exemple, dans les tours avoisinantes, qui sont aussi des bunkers hyper-sécurisés) et on sait où sont les pertes (par exemple, sur ce banc, qui est aussi une œuvre d'art au service desdites tours). Les responsables sont donc parfaitement coupables et leurs yeux sont ouverts. Ils n'ont pas honte de ce qu'ils provoquent. Ils ont déjà perdu leur légendaire face, leur visage maintenant enduit d'hypocrisie et de suffisance, masqué de bandeaux de soies sauvages — baillons ? bandages ? —, casqués de comptes offshore.
Pendant ce temps, grossit de jour en jour le scandale des programmes scolaires frauduleusement allégés de l'Histoire mondiale, pendant plusieurs années jugée inutile pour entrer à l'université — ce qui était parfaitement logique si l'on jugeait que l'université n'avait plus pour mission que de former des travailleurs dociles et intellectuellement limités...