Grisaille orageuse dehors, yeux pas encore bien alignés quand je me mets aux commandes. Poil de Carotte n'attend pas, surtout pour « Les Joues rouges », le chapitre central. C'est la frontière entre l'enfant et l'adolescent. Il ne s'agit plus d'aider maman en enlevant la marmite d'Honorine, ni de faire le fier pour signer un pacte avec la nouvelle bonne. On n'est d'ailleurs pas à la maison, exceptionnellement, mais au dortoir de l'internat, et témoin de l'étrange comportement du maître d'étude qui fait office de pion et vient causer nuitamment avec le jeune garçon sur lequel il a jeté son dévolu — qui n'est pas Poil de Carotte, mais son voisin. Il ne faudrait pas croire, plus ou moins en phase avec les mœurs d'aujourd'hui, qu'une affaire de pédophilie est en route, ni que Poil de Carotte ira dénoncer Violone (c'est l'étrange nom du maître d'étude) pour protéger de la bête immonde un camarade innocent. Il le fera par jalousie, parce que ce n'est pas lui que Violone a choisi (p. 111).
Mais ce qui m'intéresse surtout, c'est l'occasion fournie à Poil de Carotte. Dans ce dernier tiers du XIXe siècle, après Semmelweis (sur lequel le futur docteur Destouches fera sa thèse), les institutions scolaires se mettent à la mode « hygiénique » (p. 99) et les matins d'hiver, même si c'est avec des cornes de serviette « trempées dans un peu d'eau froide » (p. 107) qu'on se lave, il faut avoir les mains propres. Pour ne les avoir pas, Poil de Carotte est envoyé chez le directeur, où, contestant le motif, il prend quatre jours de séquestre, doublés quand il prétend que le maître d'étude lui en veut personnellement. C'est après qu'il dénonce Violone et que le directeur fera ce qu'il doit faire. Indépendamment de l'histoire de mœurs, c'est la punition pour contestation de l'autorité que je retiens. Un directeur d'établissement doit punir, sans souci de la vérité, dès qu'il y a contestation de l'autorité. Car c'est elle, l'autorité, a-t-il été éduqué à croire, qui garantit l'ordre de la société. Cela me rappelle alors que Jules Renard écrivait Poil de Carotte au beau milieu de l'affaire Dreyfus et que toute la France se divisait (se divise encore ?) sur cette question de prééminence entre vérité et autorité...

T. étant partie faire les soldes avec une amie, j'ai déjeuné en compagnie de Frédéric Taddeï et ses invités de mardi (avant que Christine ne me le suggère en commentaire au billet d'hier, donc). C'était animé, amusant, parfois sérieux dans le débat, des points de vue avec lesquels je tombais d'accord, souvent ceux de Plantu et de Benasayag, mais pas les outrances de Romain Bouteille, me disais-je, et puis pourquoi pas, Bouteille aussi, quand il veut dire que vérité, autorité, justice, démocratie, etc., ont été dépassées, englobées dans une compromission supérieure dans laquelle ils sont tous en train de tremper, mais alors la Terre entière, et rien ne veut plus rien dire, et anarchisme devient nihilisme, fraternise de nos jours avec Houellebecq et Dantec, parmi les plus so(f)ts, donc non, l'amuseur public ne m'amusera pas, j'en reviens à mes accords avec Plantu ou Benasayag qui, lui-même, au premier débat, tombait d'accord avec Pascal Bruckner. Difficile, difficile, tout ça... Je ne sais plus, moi. Tiens, je vais faire la sieste.

Dans l'après-midi, quelques pages d'Entrées en matière, le concours de bronzage, puis le soir, après le retour de T., dîner en regardant des épisodes de Lost. On en est au 16 de la première saison...