Journal LittéRéticulaire

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dimanche 31 décembre 2006

L'an à ses ouailles frétillantes

J'enregistre — en écoutant de longs moments — l'impressionnante lecture de Peau d'âne, en version originale de Charles Perrault, diffusée hier comme fiction de Mauvais genres.

Ça ne me met pas en avance mais ce n'est pas grave parce que le programme d'aujourd'hui est plus limité que celui d'hier. Pendant que T. continue ses devoirs de vacances (préparation de sujets d'examens), M. & B. et moi allons vers le Tokyo Dome. Par la voie nord, nous arrivons à Korakuen, dans le centre LaQua, où je fais un tour de grande roue avec ma sœur, en prenant des photos. Il y a une intéressante exposition photographique pour jalonner les 70 ans d'histoire du lieu. On y voit notamment l'évolution des bâtiments, les sports et autres activités accueillies, les modes vestimentaires et vedettariales.
Déjeunons au Sizzler (buffet de salades à volonté, tendre viande de bœuf).
Marche jusqu'à Jimbocho, où tous les bouquinistes sont fermés... Puis jusqu'au Budokan la queue est déjà commencée (il est 15h30) pour le show payant d'une star qui assurera le passage de l'an à ses ouailles frétillantes.
Traversons l'avenue pour entrer dans l'enceinte du sanctuaire Yasukuni et montrer à mes visiteurs ce lieu honni de ceux qui n'acceptent pas que le Japon se défile devant son histoire et veuille fonder le mythe de son passé...
Alors que nous observons une cérémonie rituelle de fin d'année, prêtres blancs et chapeaux noirs, un vieux monsieur japonais vient nous parler un petit quart d'heure. Pour nous demander, entre autres, s'il y a en France une discrimination des Japonais (spécialement) — je lui réponds que non, qu'il y a seulement une mauvaise éducation de certaines personnes travaillant dans les commerces et les administrations...

Yakitoris à la maison.

Sortie pour aller voir ce qui se fête à Roppongi, dans la tour et à côté...

De retour...
On monte de la station Azabu-Juban à la tour de Roppongi. On en fait le tour, on la traverse sur le coup des onze heures... Ce qui se fête ? Eh bien, pas grand chose !
C'est joli, toujours, bien sûr, et surtout pour nos touristes. Mais pas d'écran qui décompte les secondes, pas de liesse solidaire pour passage de galère. Des gens qui tournent en rond comme nous. Il y a bien une Countdown Party en haut, à 1500 yens mais déjà, dans la queue des billets, en bas, des éméchés qui puent de la bouche et nous bassinent. Pas pour nous.

On se contentera d'admirer le paysage urbain.
Soit, fantomale, la tour de Roppongi, les éclairages aux arbres de la rue montante, la Tour de Tokyo rouge et jaune au loin.
Ayant assez rentré le cou sous les vents tourbillonnants, revenons à la suggestion de T. : la librairie-café Tsutaya, ouverte toute la nuit, dans laquelle nous feuilletons jusqu'à minuit et quart, nous souhaitant discrètement une bonne année au moment opportun.
Je dois avoir un ticket de caisse imprimé à 23h53 pour un superbe livre illustré : The agile Rabbit Book of historical and curious Maps, avec un CD-ROM libre de droits en sus.

Nous ne sommes pas allés sonner des cloches dans des temples. Na !
J'ai même proposé qu'on boive un coup de champagne mais tout le monde est fatigué par les marches forcées, s'endort dans le métro de retour. On entre dans 2007 à reculons, d'un œil mal ouvert.

samedi 30 décembre 2006

Je suis contre la peine de mort

Grand soleil ici dès matin et l'annonce de la neige à Kyoto nous incite à ouvrir grand le compas. Nous irons donc à trois (T. ayant du travail à finir) à l'aventure, avec gants et bonnets.
Au marché d'Ameyoko, près d'Ueno, sur la recommandation de Yukie du Saint-Martin, pour voir et être dans la foule dense des ruelles où l'on vend à la criée et à des prix très cassés — tout doit disparaître avant demain — du thon rouge, du crabe, des œufs de poisson, du poulpe, même de la bonite séchée. Et toujours à côté, les centaines de boutiques de fringues, cuirs, accessoires, dans les couloirs sous les voies du JR Yamanote, où peu d'entrain ce matin.
À Asakusa pour le grand temple bouddhiste mais surtout ses allées de petits commerces traditionnels, babioles, souvenirs, petits gâteaux — royaume d'inoshishi aussi, le sanglier de 2007, omniprésent, et auquel je ne pense jamais, depuis près d'un mois, sans une arrière-pensée pour le récit de Pierre Michon, dans Abbés. Ici aussi grands préparatifs du jour de l'an où les pélerins, par dizaines de milliers, viendront lancer prières et pièces vers les divinités protectrices.
Déjeuner de tempura en haut du grand magasin Matsuya Asakusa, au restaurant Tsunahachi (choisi sur sa bonne mine et dont T. nous dira le plus grand bien). Pour M. & B., c'est la première fois et ça leur plaît. La serveuse, maternelle, vient dire à B. qu'il peut (entendre doit) manger la tête de la (grosse) crevette (kuruma ebi) parce qu'elle a été frite aussi, ce qu'il fait avec un peu de réticence — et, tout de suite après, beaucoup de satisfaction. Leur maniement des baguettes, aussi, s'est beaucoup amélioré depuis trois jours.

Sortis, au coin de la rue, soudain dans l'ouverture de la perspective, prévu, le choc visuel du bâtiment Asahi, de l'autre côté du pont. L'étron doré de Philippe Starck, surmontant l'immeuble, produit toujours son petit effet. Au milieu du pont, nous partageant en trois un gros melon pan acheté tout à l'heure près du temple, la surprise, cette fois pour moi aussi, des mouettes qui viennent se mettre en vol stationnaire à moins d'un mètre au-dessus de nos têtes, prêtes à nous voler du gâteau. L'avalons.
À l'embarcadère, achetons trois billets pour Hinode. Quarante belles minutes de bateau à descendre la Sumida, jusqu'à ce qu'elle se jette dans la baie de Tokyo.
Et, à mi-chemin environ, cette superbe maison individuelle, l'intelligence faite habitation, selon moi. Révélation de celle que j'appellerais Mon rêve ou Sam suffit et regret de n'être pas cet architecte... Photos sur les quais, au pied de l'hôtel Inter Continental avec, à gauche la Sumida d'où nous venons, à droite la baie et l'île d'Odaiba, en face le polder et la gare maritime de Harumi, le tout baigné dans la lumière mordorée d'un soleil sud-ouest à 30 degrés. Une plénitude visuelle rarement atteignable.

Prenons ensuite le monorail de la ligne Yurikamome pour Shimbashi et déambulons cou cassé en arrière entre les tours futuristes que j'ai vu construire au gré de mes passages en shinkansen depuis trois ou quatre ans et où je n'étais encore jamais venu à pied. Jusqu'à Shiodome et retour.
Et cette tour Dentsu, d'un superbe élancement.
Puis l'avenue principale de Ginza maintenant nocturne, autre choc esthétique pour M. & B. — en tout cas pour ma sœur avant qu'elle ne découvre la papeterie Kyukyodo (鳩居堂), qui surpasse toute attente...

Dans le tourbillon de cette symphonie urbaine, une discrète et sombre migraine basse est venue m'habiter, que je contiens jusqu'à ce que, pain acheté chez Dalloyau, nous rentrions au bercail. Un bon bain n'aura pas raison d'elle. Elle restera docile, tout de même, durant le dîner à quatre. Mais je me jetterai sur le lit une bonne heure avant d'avoir l'idée — en réalité, le souvenir et le courage — de faire le geste qui sauve : du thé au jasmin. Effet miraculeux — et toujours incompréhensible — car en trente minutes le mal de tête s'évapore.

Qui n'a rien à voir.
On est encore loin du 6 mars, mais je fixe aussi rendez-vous aux défenseurs de la modération préalable des commentaires de blog...

Je suis contre la peine de mort.
Je suis contre la peine de mort dans mon pays.
Je ne suis pas pour la peine de mort dans un autre pays.
La mort ne rend pas la justice. La peine de mort n'est pas digne d'un pays digne.
Les pays qui appliquent la peine de mort ne sont pas des pays dignes.
De ma considération.

(Liens à venir...)

vendredi 29 décembre 2006

Un cadeau peut en cacher un autre

Jour anniversaire de ma sœur, M., pour la première fois de sa vie au Japon. Ça se fête !
D'abord en allant voir, M. & B. et moi, les tours de Shinjuku — c'est vrai, hélas, pour la plupart désertées en cette période de fêtes annuelles, voire fermées comme celles de la mairie de Tokyo... Il fait réellement froid. Ciel pur, air bleu. Dans le vent, entre les tours, l'impression de chausser des skis et de s'apprêter à descendre... Envie de ça, aussi... Tropisme du vertical.

Puis en déjeunant avec T. qui nous rejoint au Tsubame Grill de Lumine 2, à la sortie Sud de Shinjuku. Puis T. nous quitte pour continuer ses courses (on ne sait pas quoi...) tandis que, toujours visitant des quartiers, nous allons jusqu'à Yamaya où nous achetons du champagne, au cas où...
Retour et sieste — le froid fatigue.

Après le retour de T., nous nous préparons puis allons dîner à six au Saint-Martin. Il y a nous quatre, plus un ami du centre de sport de T. et sa fiancée. Effet réel de l'effet virtuel du Journal, lui-même effet textuel du réel vécu : c'est pour avoir lu maintes fois sous ma plume que le poulet-frites était excellent, que ma sœur et son ami veulent en prendre — et ne sont pas déçus.

Attention : un cadeau peut en cacher un autre. Je savais que T. faisait ce matin des courses de son côté à seule fin de trouver un cadeau pour ma sœur (pendant que je les promenais dans Shinjuku). Mais je ne savais pas qu'elle en chercherait également un pour moi, qu'elle irait ensuite le déposer au Saint-Martin pour que je ne le voie pas à la maison avant le dîner. Ce qui fait qu'arrivés au dessert, après que nous avons eu donné son cadeau à ma sœur (un collier avec deux perles en pendentif), j'ai reçu par surprise le cadeau que T. me faisait pour mon anniversaire (une écharpe bien chaude — tout à fait opportune pour le froid qu'il fait depuis ce matin).

Enregistrements de France Culture : Segalen, Beckett et la fiction de Mauvais genres. Et puis, dans un moment de lecture, cette rare pépite de bonheur volodinien. Le soleil ni la mort...

« — Naïa, dis-je. J'ai menti à vos parents depuis quinze ans. Je ne suis pas critique d'art.
— Pour qui travaillez-vous ? demanda la jeune femme avec violence.
— Je ne sais pas, dis-je.
— Mais vous leur êtes fidèle ? demanda-t-elle. Vous leur serez toujours fidèle ?
Nous marchâmes encore un peu sur la pelouse, essayant d'identifier quelques constellations, puis nous vécûmes ensemble, dix-neuf ans, d'une façon que je n'hésite pas à qualifier d'harmonieuse, en partageant l'essentiel et en évitant de goûter à la trahison, puis Naïa mourut.
Naïa Andersen s'est éteinte hier, d'un cancer, en tournant vers moi ses yeux d'or ; elle n'a formulé aucune prière, elle ne m'a as demandé de l'accompagner, mais je lui ai fait comprendre qu'aujourd'hui j'allais partir, moi aussi.
Nous avons besoin l'un de l'autre. Nous ne formons qu'un seul être. Pour la rejoindre, un couteau à tortue suffira.»
(Antoine Volodine, Vue sur l'ossuaire, p. 33-34)

jeudi 28 décembre 2006

Refusant l'onction et le repos que nous réclamions

Il y a trois ans, on quittait Perth après d'extraordinaires vacances — et Noël en été. Il y a deux ans, la Terre bougeait de son axe quand JCB m'envoyait une carte d'anniversaire en japonais — et nous étions avec le père de T. L'an dernier, je découvrais Bloglines et Writely et j'envoyais balader Weyergans — et autant de soleil à Tokyo qu'aujourd'hui.

JCB (justement) m'a écrit hier qu'il cherchait la photo-mystère, dont je parlais lundi. À ma connaissance, c'était le seul qui cherchait. Du coup, je l'ai cherchée aussi, la photo. Et... je ne l'ai pas retrouvée. Pas en tant que photo publiée dans le JLR. J'ai retrouvée la photo originale, bien sûr. Dans le dossier de février 2006... Mais je ne suis pas arrivé à comprendre comment j'ai pu m'en souvenir en tant que photo du journal. Ai-je rêvé la mettre en ligne ? L'ai-je montrée à quelqu'un en privé mais ayant une relation au JLR ?
J'ai juste eu le temps d'envoyer un courriel à JCB pour le prévenir. Pas encore d'écho...

Par grand soleil, M.& B. et moi prenons le métro et accompagnons T. au cimetière de Aoyama où elle va nettoyer la concession familiale. Promenade dans ce que c'est qu'un cimetière japonais, avec plus de visiteurs que d'habitude, tous venant nettoyer, ça doit avoir à voir avec le nouvel an... Faisons un point géographique avec une grande carte de Tokyo. Et des photos.
Allons déjeuner pas loin de là, à la pizzeria Sabatini. Pas mal de groupes de cadres dont c'est le dernier jour de travail, ce qui fait que le service laisse à désirer : des pâtes au lieu d'une pizza, deux fourchettes ou pas de cuillère pour les spaghettis, une part de gâteau couchée sur le côté... Vu le chic de la maison, ça fait un peu beaucoup. Mais bon, on est en vacances...

On continue Aoyama-dori jusqu'à Omote-Sando, que l'on prend en direction de Harajuku. Long arrêt dans le magasin de promotion de la région de Niigata pour détailler à M.& B. des produits régionaux, beaucoup à base de riz (grain, mochi, sake, pour ne prendre que les principaux), de légumes ou de poissons.
À quelques mètres de là, plongée dans l'hyper-modernité de Omotesando Hills, centre commercial de luxe construit par Tadao Ando — aussi regrettable dedans que dehors ! De l'extérieur, nous avions déjà constaté le peu de créativité de la construction (pour un tel architecte) et nous n'étions pas pressés d'y entrer. Aujourd'hui, nous avions une bonne occasion, avec des visiteurs. Ce couloir qui monte en coursive à l'intérieur d'un vide arqué comme une coque de bateau, nous le connaissons déjà, c'est copié sur celui du Glass Building du Tokyo International Forum, construit depuis plus de dix ans ! Mais alors qu'au TIF le grand volume et le verre donnent une impression de légèreté qui enthousiasme, l'enfermement dans le béton et le faible volume interne d'Omotesando Hills ne provoquent qu'une appréhension neurasthénique que ne suffisent à effacer ni les aménagements lumineux évolutifs, ni la musique d'ambiance, ni même le luxe des boutiques.
En revanche, très belles chaussures chez Noble House — j'y reviendrai aux soldes...

Le lendemain matin (parce que mes yeux se fermaient et qu'il était près d'une heure)...
Après Omotesando Hills, rapide tour dans Laforet, l'origine historique de la mode à Harajuku — le tour du rez-de-chaussée suffit à montrer à nos visiteurs de quel type de folie joyeuse souffrent les clients de l'endroit (la consumérite). Moins terre-à-terre, nous voulons pénétrer la vraie forêt sacrée, celle du sanctuaire shinto Meiji Jingu, à cinq cent mètres de là. Mais hélas, nous atteignons les portes au moment où elles se ferment, nous refusant l'onction et le repos que nous réclamions — fermeture avancée à 16 heures pour préparation des rituels et du prochain accueil des foules...
À pied jusqu'à Shibuya pour voir — être et juste regarder — le grand carrefour. Et retour.

Après repos, repas : nabe de canard, en toute simplicité, à la maison. Vers 20h00, réception d'un paquet d'Amazon. Quelle surprise : ce sont des écouteurs Shure offerts par Manu. Merci ! Malgré ma branchitude éhontée, c'est la première fois que je reçois un cadeau par réseau + livreur !...
Pendant ce temps, Bikun prend l'avion pour nous rejoindre...

mercredi 27 décembre 2006

Dernières nébulosités qui titubent

Voyant ces derniers jours que les nuées voulaient faire la bringue et que bien des groupes de nuages en avaient gros sur la patate, on s'est dit qu'il valait mieux leur laisser carte blanche. On leur a dit : « Allez-y !, chamaillez-vous !, pissez-vous les uns sur les autres !, tonnez !, inondez !, foutez-nous-en partout mais... Car il y a un mais ! Que tout soit fini, nettoyé, nickel pour le 27 !... »
Et là, je dois dire que c'est impec. Au réveil ce matin, grand ciel bleu, air pur et sec, des flaques qui se dépêchent de s'évaporer, quelques dernières nébulosités qui titubent vers l'horizon...

Pour fêter mon anniversaire, je m'étais promis d'entamer Vue sur l'ossuaire, d'Antoine Volodine. Dans le Narita Express qui me mène à l'aéroport puis dans le hall des arrivées en attendant l'heure, même assis à côté d'un type qui pue l'alcool, je me plonge dans les noires délices de la romånce...

Ma sœur et son ami, appelons-les M.&B., ont voyagé sans problème. Leur premier vol France-Japon. Je les ai filmés pimpants à leur sortie de la douane (M. a un énorme pot de foie gras dans sa valise). Du train pour Tokyo, belle série de cartes postales, que je commente sans excès : rizières inondées et bosquets de pins, alignements de petites maisons préfabriquées, premiers immeubles, le Mont Fuji profilé dans le lointain, puis des gares de plus en plus grosses, des immeubles de plus en plus serrés, des fleuves bordés d'autoroutes et d'usines.

Repos. Explications sur l'usage des choses dans l'appartement. Vers 19h30, sortie pour dîner au restaurant Ootoya, simple, modique et bon. Faire quelques petites courses en arpentant une Kagurazaka toute illuminée. À suivre...

« À supposer que Maria Samarkande réussît à tuer le soldat et à sortir du bâtiment, et ensuite à franchir l'enceinte de la caserne, ce qui, il faut bien le dire, exigeait une conjonction de hasards et de négligences invraisemblables, elle aboutirait dans la rue et elle serait là sans aucune perspective de rejoindre la clandestinité ou de s'abriter chez des proches. Les réseaux clandestins n'existaient pas, c'était une invention littéraire qu'elle-même avait contribué à forger, dans des écrits propagandistes que l'officier de l'Aviation et le référent décortiquaient devant elle ligne à ligne afin d'y traquer des flous et des contresens, et des métaphores qui démontraient qu'elle vacillait idéologiquement depuis longtemps et que, loin de servir avec loyauté la Colonie, la société à qui elle devait tout, elle préparait avec cynisme sa défection. Les filières souterraines appartenaient au domaine des contes, et dans la réalité, loin des féeries romanesques, il y avait seulement deux systèmes totalitaires très semblables, la Colonie et les Nouvelles Terres, et, où que l'on se tournât, des camps : d'isolement, de relégation, de transit, de concentration, sanitaires, d'expérimentation, de bûcherons, de rééducation, d'extermination, de semi-liberté, autogérés, de quarantaine, de vacances.» (Antoine Volodine, Vue sur l'ossuaire, Gallimard, 1998, p. 17-18)

mardi 26 décembre 2006

M'obliger — ce bout de plastique

Pluie, pluie et pluie. Le soir, annonce officielle de pluies torrentielles.

On a bien réfléchi (des mois) avant de déplacer la bibliothèque. Il n'y a que trois mètres à faire, mais pour un meuble chargé de centaines de volumes... J'en vide les étages supérieurs. Après quoi on arrive, à deux, à la glisser jusqu'où était mon bureau avant sa translation à l'autre bout de la pièce.
Comme aux échecs, ce mouvement d'une grosse pièce entraîne une redistribution des autres. Une table roulante, une petite table basse, un meuble à CD, le téléphone-fax, la cafetière électrique, etc., changent de place. Des tas de trucs vont à la poubelle.
Du palier, j'aperçois dans la rue un type trempé sous un parapluie, qui ressemble à Manu. J'attends un peu... C'est bien lui ! Il ne passe pas là par hasard, il est bien venu exprès ! Il dit qu'il m'a téléphoné plein de fois... C'est vrai : mon portable a reçu huit appels. Mais je n'ai rien entendu. Avec nos allées et venues, et les travaux du bâtiment à côté... Entre le Bureau de l'immigration et un entretien, il a le temps de déjeuner. Allez, zou ! (Et merci d'être venu jusqu'ici...)

T. reste pour se reposer et je vais au Saint-Martin avec Manu, sous la pluie, pour une crépinette de porc qui mérite le déplacement. Discutons des visiteurs qui vont arriver, ma sœur d'un côté, Bikun de l'autre, de la recherche de boulot et de l'intérêt pour Manu, éventuellement, d'en changer, du blog et d'une typologie des commentaires. Comme ça jusqu'au nougat glacé. On se sépare dans Kagurazaka, toujours sous la pluie.

Pour accueillir nos visiteurs, il ne manque rien... que... un rideau de douche (de m...).
Qui va m'obliger — ce bout de plastique — à faire les trois grands magasins de Ginza (Mitsukoshi, Matsuya et Matsuzakaya), puis Le Printemps. En vain.
C'est chez Muji, presque revenu au métro Yurakucho, après des kilomètres de couloirs souterrains et de galeries commerciales (pour éviter la pluie maintenant battante) que je trouve enfin un rideau de douche, par ailleurs le moins cher de la planète (à quoi j'adjoins des sels de bain).

« Pourtant, je ne connais pas une seule esthétique qui repose sur autre chose que sur le tempérament. C'est lui qui conditionne en dernière analyse les différents ingrédients formels de l'art d'écrire — quand ce n'est pas le cas, on est en présence d'un exercice, fût-il de très haute école, beaucoup plus que d'une œuvre sourcée au cœur de la personnalité du créateur.» (Georges Picard, Tout le monde devrait écrire, p. 55)

lundi 25 décembre 2006

Comme on binerait le dimanche

On devrait s'interdire d'écouter Finkielkraut un jour de Noël, a fortiori quand il s'agit de parler des Bienveillantes, le livre que l'on fait suivre partout du nombre d'exemplaires vendus. Si j'étais l'auteur et si j'avais du tact, je ferais interdire cette indécence publicitaire. C'est comme les blogs qui pètent leur score à tout va. Mais quel rapport peuvent-ils bien voir entre le nombre de visiteurs et la qualité ? S'il y en avait un, depuis des milliers d'années, on le saurait.
(Sauf à vouloir dire que c'est le nombre de visiteurs qui fait la valeur — axiome de base de la démagogie.)

En cas d'injection de Répliques, malgré l'avertissement, l'antidote est ici :

« Triomphe de la littérature moyenne
J'observe toutefois que fleurit un secteur prépondérant de l'édition consacré aux romans et aux essais « grand public », livres d'une qualité très variable qui se disputent les meilleures ventes et dont la critique professionnelle fait son ordinaire.  Je serais tenté de nommer ce genre littérature médiatique dans la mesure où elle constitue l'objet dominant des recensions des grands journaux et celui, presque exclusif, des émissions littéraires télévisées. Pour la majorité des citoyens, ce sont ces ouvrages qui représentent la littérature. Les lecteurs en attendent du divertissement et des émotions, sans qu'il leur vienne à l'esprit d'aspirer à autre chose de plus fondamental qui touche à l'essence de l'art et de la vie. La littérature se trouve ainsi assimilée à un loisir noble, et valorisée en tant que culture vivante. Mais qui imaginerait qu'aucun de ces livres engage l'auteur et les lecteurs dans une confrontation existentielle décisive ? En réalité, la masse d'écrits lancés chaque saison en librairie relève d'une production semi-industrielle d'objets culturels de loisir qui n'est pas sans intérêt, notamment pour rivaliser avec les secteurs audiovisuels du divertissement.»
(Georges Picard, Tout le monde devrait écrire, p. 82-84)

C'est ce que j'ai trouvé de plus doux — de plus homéopathique. Surtout pour les foies délicats qui auraient abusé du champagne (ou d'autre chose) dans la nuit. Ajoutons qu'en sus des journaux, magazines, revues et émissions télévisées, cette littérature médiatique (que je dirais aussi doxique) qui doit bien représenter 90 % du marché a maintenant ses blogs spécialisés, des lycéens rédigeant résumés et fiches de lecture comme on binerait le dimanche aux apprentis journalistes qui singent les pages littéraires des journaux nationaux — espérant des piges ?

Aux indoxiqués : « Et ce n'est pas encore le jour de la multiplication des pains ! »

L'événement du jour, c'est que je me rends avec T. à l'université de Tokyo où elle reçoit solennellement, vers 16h20, son diplôme de docteur ès arts libéraux. Oui, un jour de Noël ! Je sais, c'est bizarre, mais ici, c'est comme ça. Ça ne dure guère plus de trois minutes, au demeurant.
Après ça, on passe au Sakuraya de Shibuya, où il y a moins de monde qu'on ne le craignait, pour l'I-Pod vidéo que T. me réclamait sous le sapin... Demain, la chasse à la musique mp3 gratuite va commencer pour elle.

Pour ce qui est du champagne, on vient de s'en finir une bouteille, avec quelques brisures de marrons glacés. Après un nabe pas si léger que T. le prétendait, après les tournedos de ce midi et les rillettes du petit déjeuner, va falloir qu'on freine...

Grand jeu-concours : fenêtre condamnée.
Trouvez la date exacte de mise en ligne dans le JLR de la photo originale.

dimanche 24 décembre 2006

L'humanité n'existait pas

Quel beau jour ça aura encore été !

À tel point qu'on pourrait presque ne rien en dire.

Comme si sa perfection était non pas indicible, mais inutile à rapporter.

Pourtant je sais déjà des jours où il me consolera de lire ce que je faisais. Ce beau jour-là aussi.

* *
*

Nous avons sorti nos vélos, dans le froid et le soleil. Les avons menés dans Kagurazaka jusqu'à la boîte postale où nous avons glissé un gros paquet de cartes de vœux. Ils nous ont ensuite portés jusqu'au supermarché Seijo Ishii de Korakuen et nous avons acheté plein de bonnes choses, notamment pour un petit dîner à deux ce soir.

Qui est avalé, maintenant.

Qui a été avalé en regardant les six derniers épisodes de 24 Heures, saison 5, que T. a miraculeusement trouvés, disponibles au vidéo club alors qu'ils étaient manquants depuis des semaines.
Ces épisodes étaient comme une gigantomachie dans laquelle des titans et des dieux se battaient indéfiniment. L'humanité n'existait pas, ou alors dix mille mètres plus bas, sans intérêt. Un Héraklès abattait l'un après l'autre d'impossibles travaux, jusqu'à ce qu'il ait eu sauvé le monde, qui de toute façon n'avait rien su des dangers qu'il avait courus.
(C'est un exercices sur les accords...)

J'ai aussi enregistré (mais pas encore écouté) la première partie du récent colloque Butor de la BNF (sur le canal Chemins de la connaissance de France culture, il y aura six autres parties).

Un dernier petit cadeau ? For God's Sake...

samedi 23 décembre 2006

Troupeau, en avant première

Y'a pas à dire, quand il n'y a pas de cours le samedi matin, c'est quand même quelque chose ! On fait la grasse matinée, on range des affaires, on planifie les activités avant l'arrivée de ma sœur. Et ça doit commencer par l'achat d'un radiateur à huile. Le plus tôt possible, pour éviter les foules. Mais comme on n'arrive pas à partir avant 11 heures, on commence par aller déjeuner au Saint-Martin.
Au Bic Camera de Yurakucho, on trouve le radiateur voulu. Marchons jusqu'à Ginza, beaucoup de monde devant le nouveau magasin Chanel, au carrefour qui devient le plus chic du Japon puisqu'il y a maintenant aux quatre coins : Chanel, Vuitton, Cartier et Bulgari, dont le magasin est en cours de construction. Sans compter tous les autres magasins de luxe... Puis allons au grand magasin Matsuya, où il y a beaucoup de monde, mais pas au rayon poteries et laques, pour y acheter une boîte laquée à étages (ojuu, お重), dans laquelle on disposera les nourritures des repas de fin d'année (osechi, おせち), traditionnellement préparés à l'avance pour que les femmes, encore elles, disposent de leur temps à d'autres obligations rituelles (pendant que les types se pintent, et j'exagère à peine...). C'est pas donné, d'ailleurs on ne choisit pas le plus moche. Comme dit T., c'est pour la vie —enfin, ce qu'il en reste.
Très belles bûches chez Dalloyau...

De retour à la maison, c'est l'heure de finaliser les cartes de vœux, avec les tampons rouges, deux ou trois, bien placés, la calligraphie de l'adresse et quelques mots personnels. Ça prend beaucoup de temps. La soirée, en fait.
Voici le troupeau, en avant première — j'ai recréé le sanglier héraldique (Hugo) — avant ruade dans la boîte aux lettres et dispersion dans tout l'archipel.
Pendant ce temps, j'enregistre La Suite dans les idées du 19 décembre, en partie sur l'émergence des blogs politiques, sujet pas trop mal traité par les participants, et le Peinture fraîche dont je parlais hier, excellent, vraiment, sur Tzara et Dada !

Même pas le temps de lire un livre. Les vacances, c'est encore pire que quand on travaille, en fait !

À suivre...

vendredi 22 décembre 2006

Renoncé aux puces

J'ai constaté depuis trois jours, dans la liste des liens entrants sur le JLR, une reprise des requêtes Google concernant les bagages perdus par British Airways. Alors qu'en août-septembre je savais pourquoi, et que les médias en parlaient, ces jours-ci je n'ai rien entendu au sujet de la compagnie britannique ou de l'aéroport d'Heathrow, sinon qu'un fort brouillard avait cloué tous les avions au sol hier. Ces requêtes en nombre signifient qu'il y a de nouveau des bagages perdus, alors que cela s'était semble-t-il résorbé en octobre-novembre — et que, cette fois, aucun média n'en parle...
On peut être mort de rire en relisant cet article de juin 2005 (il y en a d'autres) indiquant que BA devait arriver à zéro erreur en faisant des économies grâce aux puces traçables, et surtout en constatant que les médias qui avaient joyeusement relayé cette information économique se sont bien gardés de dire ensuite que BA n'avait pas lancé son opération (voir ici au second paragraphe, où l'on ne dit pas non plus pourquoi BA a renoncé aux puces).
Nul doute qu'on arrivera au suivi RFID, et que nous en bénéficierons tous, mais au prix de combien de désinformations des compagnies aériennes qui ne veulent pas que leur image ait à souffrir des ratés ? (Alors que les passagers sans valises, eux, souffrent.)

Les Salons littéraires sont dans l'internet (PUF, 2002), dont je parlais hier, semble être épuisé, ou très fatigué, voire pilonné... Une personne m'a écrit en privé qu'elle l'a cherché en librairie sans succès. Mes relations avec les PUF étant proches du néant depuis quatre ans, je ne suis pas vraiment bien placé pour lui répondre.
Est-ce que par hasard ceux de mes gentils lecteurs et gentilles lectrices qui viendraient à passer dans une librairie et à l'apercevoir, même (ou surtout) d'occasion, ne pourraient pas nous en avertir ici, en indiquant le nom et l'adresse de la librairie où l'ouvrage devenu précieux parce que rare aura été localisé ?

Radio rattrapage.
Georges Picard, justement, dans Du Jour au Lendemain d'hier ! Travaux publics sur Julien Gracq — très bien, c'est rare ! Mardis littéraires sur Duras et les nouvelles parutions durassiennes — très bonne émission aussi, mais qu'il vaut mieux éviter d'écouter si l'on croit aux histoires de MD comme les enfants croient au Père Noël (j'aurai prévenu). Et à venir ce soir, Peinture fraîche sur Tzara et les arts dits primitifs, avec Marc Dachy, Alain Jouffroy et Christophe Tzara, fils de Tristan...

« Combien d'écrivains resteraient-ils fidèles à la littérature si elle ne leur rapportait ni argent, ni notoriété ? Combien d'écrivains continueraient-ils à écrire s'ils n'avaient aucune chance d'être publiés ? On peut se poser la question pour soi-même : selon la réponse, on saura à quelle sorte d'écrivain on appartient, écrivain social ou écrivain vital. La frontière établit d'ailleurs un tracé subtil à travers les genres littéraires, les styles et les thèmes : il y a cette voix qui ne trompe pas, cette ardeur d'écriture que l'on ne ressent que si l'on est soi-même un lecteur passionné.» (Georges Picard, Tout le monde devrait écrire, p. 48-49)

Sinon, moi, j'ai fini mes sujets d'examen, déjeuné avec David au restaurant universitaire (rare un vendredi, mais faute de temps), rempli divers documents administratifs, fait ma valise et pris le train jusqu'à T. — qui était en train de regarder Priscilla, Folle du désert (S. Elliott, 1994), film que je lui avais recommandé à la boutique de location... On voit que les fêtes approchent.

jeudi 21 décembre 2006

Aux lieux souples et aux dispositifs qui n'en ont pas l'air

Trois derniers cours, plus une heure d'entretien avec une étudiante qui prépare son mémoire de maîtrise, pas de déjeuner, sieste à cinq heures, avant d'aller au centre de sport. Voilà le menu d'une journée bien remplie...

Pédalant sur place quarante minutes, j'entame le livre de Georges Picard, Tout le monde devrait écrire et rapidement je trouve un propos raccord avec mon billet d'hier (que j'ajoute à hier), puis, quelques pages plus tard, ceci, que je ne peux pas m'empêcher de mettre en rapport avec l'écriture de ce journal littéréticulaire :

« La fragilité de ma pensée, qui peut revêtir la forme inattendue de la polémique (mais en respectant un balancement entre des cibles assez opposées pour laisser entrevoir aux lecteurs attentifs que l'enjeu se situe au cœur du dispositif d'écriture), a besoin d'appuis extérieurs pour prendre conscience de ses ressources. Elle s'attaque moins frontalement à l'esprit dogmatique qu'elle ne l'enserre, le nargue et le déroute par l'ironie. Revendiquer une certaine faiblesse d'affirmation n'est pas un paradoxe aussi incongru qu'il peut paraître. J'en trouve la source lointaine dans la dialectique sublimée du taoïsme qui sait que le fer est d'autant plus tranchant qu'il est souple. La perplexité est la seule posture susceptible de s'adapter à tous les terrains dont elle épouse les configurations contradictoires sans lâcher prise.» (Georges Picard, Tout le monde devrait écrire, p. 18)

La semaine des grands débats de Ce soir ou Jamais continue avec, hier soir, des thèmes culturels. C'est moins bordélique que l'émission dont je parlais hier et il se dit beaucoup de choses intéressantes, notamment de la part d'Olivier Py, de Dominique Jamet et d'Yves Michaud. Même si c'est un autre que je citerai tout à l'heure.
Cela fait maintenant trois mois environ que l'émission existe et je crois n'en avoir raté aucune, notamment grâce aux possibilités du réseau, qui me permet de les écouter au moment où j'en a la possibilité et non à l'heure où ça passe en direct. Une chose qui m'a étonné et tout d'abord déconcerté, parce que nouvelle, c'est le fait que des invités reviennent. Deux fois, puis trois fois, pour certains quatre fois, je crois. Ainsi Romain Bouteille, Éric Rochant, Gisèle Halimi, Frédéric Mitterrand (trois ou quatre fois chacun, je crois), ou Shan Sa, Yves Michaud, Romain Goupil, Guy Sorman, et quelques autres (deux fois). Je me suis surpris à démarrer une réaction de beauf, du style ah ben ceux-là ils sont pas gênés, c'est quoi ce copinage, etc., avant de me reprendre pour y porter un regard plus sérieux. C'est d'abord une rupture par rapport aux dispositifs de précédentes émissions qui avaient soit une équipe fixe (avec chroniqueurs, sur quoi Frédéric Taddeï s'est déjà exprimé — moi, je n'ai connu comme bonnes émissions de ce type que l'Assiette anglaise et Arrêt sur images*), soit des invités qui devaient attendre plusieurs années avant de repasser (type émission de Drucker, Durand et consorts). Ce soir ou Jamais innove par sa souplesse, dans l'organisation du plateau, on l'a déjà vu, mais aussi par cette récurrence (apparemment) aléatoire des invités, ce qui n'empêche pas qu'il y ait toujours de nouveaux et nouvelles invité(e)s (Emmanuelle Devos, hier soir, par exemple).
Et là, tout à l'heure, c'était à la fin de mon pédalage, je me suis dit soudain que c'était comme dans les commentaires des blogs, au moins du JLR : alors qu'il y a des centaines de lecteurs silencieux (comme les ombres du plateau de Taddeï ou les téléspectateurs), on retrouve plus ou moins les mêmes commentateurs, qui se sentent chez moi chez eux sans qu'il y ait eu de contrat explicite entre nous — et quand passe un trublion, il détonne si pathétiquement qu'on en a pitié pour lui (alors qu'on ne lui veut pas de mal, vu qu'on ne sait même pas qui c'est). Je ne pousserais pas plus loin la comparaison, parce qu'il y a aussi de notables différences, mais cela converge vers la notion de lieu convivial et connivent, celui-là même que j'évoquais dans mes Salons littéraires sont dans l'internet de 2002 (déjà !). Convivialité et connivence ont besoin d'un lieu ni trop changeant ni trop fixe, donc d'un dispositif spatial souple, ou virtuel (et donc la répétition de la forme graphique donnée au blog a son importance) et d'acteurs ni trop nombreux ni trop d'accord, ni trop en désaccord, bien sûr — ce sont des affinités électives, c'est connu. Et puis il y a des spectateurs, ou des lecteurs. Silencieux, et pas mécontents, ou mécontents mais sans le dire. Et puis il y a des antis, des jaloux, des qui veulent se faire les dents, des abrutis, bref, comme partout, toutes sortes de gens qui ne sont pas à leur place dans le lieu (et pour qui il y a sûrement des lieux faits). Et chaque lieu souple, patatoïde comme dans la théorie des ensembles qu'on apprenait à l'école, trace son ovale, qui a des intersections avec d'autres ovales sans que cela n'oblige personne. Comme si de son côté (télé) Taddeï avait capté un air du temps qui est aux lieux souples et aux dispositifs qui n'en ont pas l'air. Eh bien, je lui dis chapeau ! Et bonne continuation pour 2007.

Justement hier, je parlais de Jean-Jacques Beineix avec une étudiante qui fait son mémoire sur l'univers graphique et les décors dans les films de Jeunet, notamment Amélie Poulain, et je lui reliais ça avec Beineix, sorte de filiation, avec co-présence de Dominique Pinon, par exemple. Voilà-t-il pas qu'il est là ce soir, Beineix, qu'il s'exprime peu pendant une heure pour finir en beauté, avec un placage en règle de Florian Zeller (les applaudissements sont autant pour la performance que pour le contenu, je crois). Qu'on apprécie plutôt (ou qu'on l'écoute) :

« Bizarrement, la censure a disparu, pour une simple raison, c'est que tout est promotionnel, que tout est fait pour que circule le flux des œuvres, sans entraves, de la manière la plus simple possible. C'est les autoroutes de l'information. Le star system c'est idéal, c'est des gens reconnaissables, immédiatement, par le plus grand nombre. L'argent va à l'argent. On marie les gens beaux avec les gens beaux, et on s'appauvrit de plus en plus, à tel point qu'on n'a franchement plus besoin de metteurs en scène. Qu'est-ce qu'on va s'emmerder avec ces gars-là. On n'a plus besoin d'auteurs, on n'a plus besoin de rien ! C'est magnifique ! Et tout ça, ça coule, ça glisse. Et on n'a même plus besoin de censure puisque de toute manière les auteurs aujourd'hui, ils ont... Qu'est-ce qu'ils viennent foutre dans ce monde-là... Moi, je me sens totalement décalé. Je sais pas où je suis, ce soir. Puisqu'il n'y a plus de censure — bravo, jeune homme ! [s'adressant à Zeller] Tout va bien, c'est merveilleux, et on est dans le monde des gens beaux, du star system. Voilà, il faut de l'argent. La promo, en effet, il faut saturer. Plus il va y avoir d'affiches, plus on de chances d'être perçu. En-deçà d'un certain nombre, il n'y a plus rien, plus rien n'existe. Donc on est en train petit à petit de s'appauvrir. On arrache tout avec des filets, on attrape tout avec des grosses mailles. Et alors tout ce qui fait le défaut d'aspect, tout ce qui fait le baroque, qui est pas rond, tout ça, ça existe plus. Moi, je suis effondré quand je vois un beau jeune homme comme ça blond [Zeller, donc], jeune auteur, qui me dit « y'a plus de censure, c'est merveilleux, on vit dans un monde merveilleux », j'ai l'impression que c'est Alice au Pays des merveilles. C'est ce que vous avez dit tout à l'heure. J'ai rien dit parce que je voulais laisser... Alors, j'ai pas beaucoup parlé jusque-là, j'ai rien dit jusque-là. Non mais, je pense que vous avez réussi à vous conformer à cet univers qui a été rêvé par le pire des hommes de marketing. C'est-à-dire qu'on n'adapte plus maintenant le produit idéal pour le plus grand nombre, mais vous êtes formatés, tous, pour coïncider à ce monde dans lequel on vous fait rentrer dans des grilles, dans des boîtes. Et vous ne vous révoltez même plus ! Mais c'est génial ! Et on est obligés d'aller passer devant des commissions pour faire des films. Il y a quatre gardes-barrières qui décident de toute la production française. Au théâtre, c'est un peu la même chose. Dans la littérature, les gens n'écrivent plus leurs livres. Et bientôt, il n'y aura plus de chefs d'orchestre, c'est totalement inutile un chef d'orchestre, mais qu'est-ce qu'il va nous faire chier à lire l'œuvre. C'est ça que vous êtes en train de dire, ce que j'entends, moi, de tout ça, ce soir. Et je suis fou de rage !...» (Jean-Jacques Beineix, en clôture de Ce soir ou Jamais du 20 décembre 2006)

* À propos d'Arrêt sur Images, j'ai oublié d'en parler lundi, je signale que la dernière édition (visible sur le site jusqu'à la prochaine émission, en janvier) est particulièrement savoureuse. On y traite des images de tireurs embusqués en Afghanistan qui étaient en fait des vidéos d'un DVD de chasse à la marmotte (et non au Taliban, c'était sur France 3), des propos littéraires de Pascal Sevran sur la « bite des noirs » et son amitié télévisuelle avec des personnalités comme Didier Barbelivien et Nicolas Sarkozy, et bien sûr du canular sécessionniste de la RTBF (c'est le dossier central).

mercredi 20 décembre 2006

Le Fonds Ricœur depuis hier

Il en avait été question lors d'un récent dîner : ouverture hier du site du Fonds Ricœur.
De nombreux documents, une biographie détaillée et illustrée, les grands thèmes de son œuvre, une bibliographie, etc., sont déjà accessibles. Un très bel outil pour lecteurs et chercheurs qui voudront se renseigner, consulter, s'y associer.

« Le Fonds Ricœur sera ainsi composé de plusieurs ensembles :
– Les archives de Paul Ricœur liées à son œuvre (manuscrits, correspondances…)
– Un rayon de littérature primaire (livres dans diverses langues ; œuvre publiée, dont l'ensemble de ses articles publiés depuis 1936, tirés à part…)
– Un rayon de littérature secondaire (livres et articles commentant la philosophie, l'œuvre ou la vie intellectuelle de Paul Ricœur)
– La bibliothèque de travail du philosophe, constituée selon plusieurs cercles qu'il a lui-même ordonnés »

* *
*

Du coup, un peu tranquille dans l'après-midi, après le cours de phonétique et le déjeuner hispanophone (avec un collègue mexicain et David qui parle l'espagnol sans l'avoir appris, ce qui m'étonne toujours), j'ouvre Soi-même comme un autre, reçu il y a quelques semaines. C'est tout de suite très intéressant. Mais ardu.
En fait, avec des sujets d'examen à préparer, ce n'est pas le moment de se plonger dans un livre comme ça. Je le remets à un autre jour.

Plus tard, une petite pause blogs me permet de voir Céleste... Celle de Proust. Quelle tristesse, quand même. Mais quelle merveille aussi d'avoir ce document !

Au dîner et après, dans Ce soir ou Jamais d'hier, brouhahas récurrents, comme si personne ne pouvait s'arrêter de parler en même temps que les autres. Aminata Traoré, Guy Sorman, Frédéric Mitterrand, Shan Sa, Romain Goupil et quelques autres parlent parfois tous en même temps... Mais c'est quand même très intéressant, dans l'ensemble. Après ça, et bien d'autres discours, on se sent tout petit pour résoudre les problèmes du monde, on voit bien que des athlètes y ont brisé toutes sortes de lances et l'on serait bien en peine de défendre une thèse plutôt qu'une autre — même s'il ne me viendrait jamais à l'esprit de dire une connerie comme Rouart hier (trouver dommage que la catégorie des pauvres puisse disparaître). Ce que j'apprends d'un débat comme celui-ci (ce n'est pas d'aujourd'hui, toutefois), c'est qu'il y a trop de diversité humaine, trop de variété d'intérêts, trop de points de vue défendables, et aussi trop de malentendus (qu'il faudrait d'abord appeler des malécoutés), pour qu'une idée, une théorie, une explication suffise, satisfasse, soit acceptée.

« Le rapport dialectique entre des idées contraires impose une gymnastique mentale à laquelle je ne me soustrais jamais sans une certaine gêne, étant entendu que la vie quotidienne s'arrange mal de ces incertitudes qui vous font passer pour un irrésolu ou un velléitaire. Il est généralement plus bénéfique de présenter à autrui l'image d'un obstiné. Savoir ce que l'on veut constitue l'un des premiers commandements de la morale pratique. Encore peut-on vouloir ne pas trancher, position difficile à tenir qui fait de vous un Oblomov ou un Pyrrhon, un ennuyé ou un ennuyeux.» (Georges Picard, Tout le monde devrait écrire, Paris : José Corti, 2006, p. 15)

Plutôt envie de se retirer en haut d'une montagne — virtuelle (sinon, il faudrait du matériel...).

À quand le jeu sur Wii d'un monastère avec vœu de silence...

mardi 19 décembre 2006

Conflit avec le vrai réel

En route pour la dernière semaine de cours de l'année (il y en aura deux autres en janvier pour (nous) achever). Dans le shinkansen, lecture des trois dernières pages de la Dame d'Auxerre, puis roupillon, puis lecture de divers passages de La Télévision de Toussaint, en vue de préparer un calendrier des cours, et encore un roupillon avant de débarquer...

Au cours de conversation de 3e année, un sujet mystère : comment répondre à la question « Où sommes-nous ? »
Passées les réponses évidentes, une étudiante a l'idée que ça peut être comme une devinette ou que ça pourrait être intéressant de savoir comment d'autres personnes répondent à la question... via Google, bien sûr. On visite des sites et on tombe sur celui-ci, d'un photographe japonais. Discussion un bon moment sur les modes de vie... Jusqu'à ce que je demande pourquoi un Japonais qui parle à peine anglais utilise en page d'accueil de son site une série de trois questions en français. Nouvelle recherche... Une seule source dans tous les résultats : « D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » est le titre d'un tableau de Paul Gauguin, peint à Tahiti en 1897-1898. Décrivons. Ce que ça veut dire. Ce que Gauguin n'aimait plus, fuyait, désespéré...
Sonnerie, on ne voyait plus le temps passer.

Manu m'écrit pour m'informer que : « Wii, la courroie est moins forte que toi ». Voici le texte de la brève : « Nintendo a lancé un vaste programme d'échange de courroies de sécurité, utilisées pour relier la manette de sa nouvelle console Wii aux poignets des joueurs qui vient d'être lancée en Europe. Le nombre d'unités concernées s'élèverait à 3,2 millions. La version initiale de la courroie s'avèrerait insuffisante par rapport à la force de certains clients. Selon Wiihaveaproblem.com, un certain nombre d'utilisateurs ont fracassé leur téléviseur ou leur lecteur de DVD en lançant la manette lors de matches virtuels de base-ball ou de tennis endiablés.»
J'en avais entendu parler aux infos. Quand le virtuel devient partiellement réel, il entre forcément en conflit avec le vrai réel...

Aucune nécessité de prendre la défense de Tokyo, petits Portraits de l'aube, de Michaël Ferrier — livre qui se défend seul. Juste souligner, comme je l'écrivais chez Lionel en commentaire, que l'érudition et l'argumentation (celles de Vinteix, en l'occurrence) ne viennent pas toujours à bout d'une intime conviction, fût-elle contraire à la nôtre...
« Si tu es parvenu jusqu'ici [le bar La Jetée], tu as bien mérité un verre. Mon saké préféré porte le titre d'un grand roman de Gabriel García Márquez. Tomoyo parle un peu français, mais prends ton courage à deux mains et demande-le-lui en japonais : Hyakunen no kodoku. Je ne sais quel alcoolique génial et fin lettré, par un soir de détresse, a concocté ce saké sec et un peu poivré, mais tu en boiras un verre, s'il te plaît, à ma santé.» (Michaël Ferrier, Tokyo, petits Portraits de l'aube, 2004, p. 105-106)

Au tout début de Ce soir ou Jamais de lundi soir. Jean-Marie Rouart, aussi bête que dans mon souvenir, mais d'une bêtise dangereuse : « Moi, je suis contre les sectarismes. Je ne voudrais pas détester les riches parce qu'ils sont riches. Je pense qu'ils apportent des emplois. Et c'est dommage de voir Johnny... Chais pas, il doit y avoir autour de lui des guitaristes, beaucoup de gens à qui il apportait un travail et... Un pays qui perd une de ses catégories, que ce soient les riches, les pauvres, les moyennement riches, je trouve ça dommage...» (C'est moi qui souligne.)

lundi 18 décembre 2006

Bientôt sous le sceau rouge

Jour tranquille.
J'ai rassemblé mon troupeau de suidés. Ils passeront bientôt sous le sceau rouge de T.
Après déjeuner, achat des 4 blocs-feuillets dentelés (vocabulaire des philatélistes) qui restaient à la grande poste d'Ushigome. Surprise supplémentaire : l'encre des calligraphies est en relief.

« Rodin disait : « Il ne s'agit que de voir ». Non, puisqu'il y a à interpréter l'apparence. Et pour voir une peinture ou une sculpture, il faut traverser les effets du langage sur le visible, l'interposition du culturel entre l'œuvre et le regard. Pour faire apparaître qu'entre l'œuvre et le regard il y a du langage, il suffit de confronter des manières différentes d'en parler. Aussitôt ce qu'on prenait pour de la transparence se trouble, ce qu'on prenait pour l'œuvre apparaît comme une historicité du regard. Reconnaître cette historicité est la seule chose à faire, pour reconnaître l'œuvre, pour s'y reconnaître, pour s'y connaître, pour se connaître.» (Henri Meschonnic, Le Nom de notre ignorance, la Dame d'Auxerre, p. 69)

À la pâtisserie, hier, j'ai ramassé un prospectus de musée (Kurita, à Tochigi) montrant une statue cuchimilco du Pérou... Sur le moment, je me suis juste dit que c'était intéressant. Mais cet après-midi, je me suis rendu compte que je n'aurai pas pris ce prospectus si je n'étais pas en train de lire la Dame d'Auxerre — qui me fait réfléchir sur ce que j'ai jusqu'à maintenant pensé de la statuaire. Ai-je jamais vu les mouvements ou leur absence ? L'entassement des instants de vie ? Ai-je jamais pu me relever de l'écrasement par les statues équestres et par les statues aux grands hommes ? — statues pour l'argent et statues pour la terreur...
Pour ce qui est de l'émotion, oui, depuis les statues olmèques vues lors de mon séjour au Mexique en 1990 ou 1991. Mais pour la prise de conscience...

Voyons ce soir un dévédé loué, The Constant Gardener (F. Meirelles, 2005) qui me fait une très forte impression malgré un début un peu poussif — normal, puisqu'il montre en fait la relative banalité d'une histoire d'amour avant que ça ne se complique d'autres choses. L'enquête sur une opération impliquant diplomates, industrie pharmaceutique et organisations humanitaires dans un monde en voie de globalisation n'est pas sans rappeler Le Cauchemar de Darwin. Mais à la différence de ce dernier, La Constance du jardinier reste une fiction — basée sur des faits vrais — allant vers la poésie des grandes étendues et l'inconsolable tristesse de la perte, alors que le film de Sauper se donne des airs de documentaire, idéologisant sans réussir à convaincre de la véracité des faits qu'il avance.

dimanche 17 décembre 2006

Sangliers, phacochères, pécaris, leurs laies et marcassins

Après fixation de la nouvelle selle, inquiétude de son étroitesse (comparée à la pépère précédente)... mais aucune douleur après plus de deux heures d'utilisation : un miracle, ce changement de selle.
L'effet d'une chose n'est pas toujours selon son apparence première.

Il fait presque beau, assez frais, ce qu'il faut pour escapade à deux vers midi, qui nous mène à Yotsuya, à Akasaka, et, puisqu'on y est presque, à Gaien et au cimetière où T. devait passer dans quelques jours pour faire le ménage sur la tombe familiale. Le faisons, comme ça, ce sera fait.
Juste des feuilles mortes entassées dont nous coupons l'élan à devenir humus.

Sur une ruelle qui borde le cimetière, une pâtisserie-salon de thé nommée Chocolat Chic. Nous nous y installons et commandons une soupe de fèves pour T., qui vient avec pain, huile d'olive et gros sel, une quiche lorraine pour moi, avec petite salade. Puis des gâteaux, c'est l'essentiel, dont ce Sicile absolument divin — le biscuit, proche du macaron, accueille quatre couches de crème-coulis : pistache, framboise, pistache et praliné.
Euh... On va revenir souvent enlever les feuilles mortes, je crois...
Plus sérieusement, nous constatons que tout ce que nous avons fait depuis deux ans et demi pour le père de T. et qui pouvait faire hésiter, paraître une charge ou un risque pour nous-mêmes, s'est chaque fois transformé en cadeau imprévu. Sa bonne étoile — en chocolat — nous protège.

Revenons par Aoyama, Shinanomachi, Akebonobashi et passons derrière Bouetchou, le bastion de la défense nationale dont le contournement nous oblige toujours, quel que soit le côté, à un détour.
Dans une ruelle, pas très loin de chez nous, un particulier se fait construire une maison en forme de cacahuète, avec des hublots, particulièrement originale. Repasserons voir.
Suffit pour aujourd'hui. Replions et rangeons les vélos.

Bain avec la Dame d'Auxerre... où j'apprends que religion n'a pas toujours relié, alors que c'est devenu la tarte à la crème :
« Le corps est le sémaphore premier. Le geste nous y ramène. Pas seulement celui de la main droite. Aussi la gauche plaquée le long du corps. Les deux sont du geste où le corps pointe vers le corps, et non vers le dehors, le ciel, le monde.
et l'allongement même de la main tendue vers la poitrine, main symbolique plus que main réelle, fait que c'est un geste religieux. Évidemment pas au sens inventé par Lactance, qui rattache le religieux au lien avec le divin,
religare, mais religieux au sens antique, qui était certainement encore le sens romain, où religio était relié à relegere, recueillir des indices, recueillir l'inquiétude.» (Henri Meschonnic, Le Nom de notre ignorance, la Dame d'Auxerre, p. 51)

Place à la calligraphie.
N'ayant pas eu de deuil dans l'année, nous avons droit de participer au réjouissant rituel des nengajou ().
J'ai étudié et commencé à rythmer les traits du caractère du sanglier (inoshishi, , caractère qui se lit aussi i, et qui accepte plusieurs variantes graphiques de différents lieux et époques). D'abord, pendant une heure, au crayon puis au pinceau industriel.
Puis T. commence à préparer l'encre sur une pierre traditionnelle qui appartenait à son père en frottant la barre d'encre rigide pour diluer lentement. Je prends sa place à la barre car le calligraphe (si peu que je le sois) doit préparer lui-même son encre, en se concentrant, comme elle, l'encre.
En moins d'une heure, j'enfante de mes mains une cinquantaine d'épais sangliers, phacochères, pécaris, leurs laies et marcassins qui s'en vont sécher dans la chambre pendant que nous dînons.

À noter que la Poste japonaise sort de jolis timbres et même une superbe feuille de calligraphies que je vais tâcher de nous procurer. S'il y a des amateurs...

samedi 16 décembre 2006

Seulement le saisir quand c'est le

Dernier cours, ensoleillé, sur Poil de Carotte. En revenant sur la conscience naissante qui poétise soudain la tempétueuse nature environnante, les arbres qui frappent le sol et saignent par leurs fruits (« La Tempête de feuilles »), nous comprenons mieux la conviction de Poil de Carotte au chapitre suivant : tenir tête à sa mère, enfin lui dire froidement « Non », même si ce n'est que pour une motte de beurre, et passer du giron maternel, dont l'autorité s'appliquait sur le présent et les affaires de la maison, à celui du père dont l'autorité s'étend sur le monde et l'avenir (« La Révolte » et « Le Mot de la fin »).
Il en découle que le livre est fini, même si « L'Album de Poil de Carotte » qui suit contient encore de belles perles, comme on dit. Mais j'y vois plutôt comme des graines de chapitres que Jules Renard n'a pas trouvé moyen de faire pousser, qu'il a pu garder dans ses carnets en essayant de les scénariser, en vain. Et de rappeler l'importance aussi, pour un écrivain, du fait qu'il faut parfois ne pas écrire, se retenir d'en faire trop, voire en retirer, à l'instar de Jean Échenoz qui, dans Au Piano, laisse le titre du chapitre « Nuit d'amour avec Doris Day » alors qu'il en a supprimé le contenu, préalablement écrit, dit-il.
En janvier, le cours reprendra avec La Télévision, de Toussaint, dont j'achète l'édition dans la collection Double à la librairie de l'Institut afin de préparer mes notes avec la même pagination que les étudiants.

Déjeuner au Saint-Martin avec T. où, tandis que le ciel vire au gris froid, on commence à discuter des dates d'ouverture durant les fêtes, de quand on y viendra avec ma sœur et son ami, de plats spéciaux qui y seront proposés. Nouveau passage à l'Institut où T. va saluer Kyoko et Kuniko. J'en profite pour recommander Patrick Deville (Pura Vida et La Tentation des armes à feu) et Virginie Despentes (King Kong Théorie) à Kyoko que cela devrait intéresser.
Rapide aller-retour à Akihabara pour acheter un humidificateur au grand Yodobashi Camera. Un étage au-dessus, je trouve une selle de vélo un peu plus sportive mais surtout plus ergonomique, celle du Rover étant trop bombée, trop rembourrée, m'écrasant le coccyx et les lombaires...

Dans mes essais d'enregistrements d'émissions de France Culture, j'ai quelques problèmes ces jours-ci (depuis plusieurs semaines, en fait) : les pages de Surpris par la nuit ou de l'Atelier de création radiophonique ne sont pas à jour, les morceaux de Tout arrive ne sont pas toujours les deux bons, avec parfois une qualité audio fort dégradée (comme le 14 où l'on a une moitié de Déon — oui, oui, Déon, la folle actualité de la lèche — et une moitié de débat avec Henri Godard et Alain Finkielkraut — un Finkielkraut qui commence à sérieusement patauger dans la semoule (ou à être manipulé vers la sortie de lui-même), et je suis content que Vive le feu ! (l')ait (à) l'œil.
Je récupère quand même l'étonnant Rien dans les poches, « journal intime sonore » en deux parties de Laurie Anderson, diffusé en novembre dans l'Atelier de création radiophonique.

Enfin T. met dans la machine le dévédé de De battre mon cœur s'est arrêté et nous passons un très bon moment. L'ayant déjà vu l'an dernier, je lui en avais offert l'édition avec les sous-titres en japonais dès sa sortie, il y a plusieurs mois, mais je sais, d'expérience, qu'il faut attendre que ce soit, pour elle, le bon moment. Le bon moment. Une chose difficile à cerner. À moins qu'il ne faille même pas essayer, seulement le saisir quand c'est le.
Dans les bonus, j'apprends d'où vient le titre du film. D'une chanson de Jacques Dutronc, ce que je n'avais pas pu savoir à l'époque, tant il y avait alors peu d'infos dans le réticule — ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Au montage, Audiard aura retiré ou pas retenu la scène dans laquelle Romain Duris chante La Fille du Père Noël, pensant peut-être qu'elle desservirait la densité et la tension recherchée. Les cinéastes aussi doivent se retenir d'en faire trop.

vendredi 15 décembre 2006

Billets de constat ou de dépit, mais peu de colère et peu de vraies explications

Au sport le matin, pour finir d'évaporer les brumes de whisky d'hier soir, en lisant en finissant Virginie Despentes. J'y reviendrai, c'est considérable.
Déjeuner Chez Toto, enfin ! Ouvert depuis quatre ou cinq ans dans le quartier de Shin-Sakae, pas loin du centre, je n'avais jamais réussi à aller dans ce restaurant. La seule fois que j'y suis venu, c'était un mercredi, jour de fermeture. On y vient à quatre, David, Benoît, Éric et moi. Mon carré d'agneau est splendide et rosé juteux, une merveille ! J'y reviendrai (dans l'autre sens).
Benoît déposé près de son Alliance, nous revenons à trois pour faire visiter le campus à Éric, qui nous quitte vers quatre heures pour aller chez son dentiste de Kyoto.
C'est après que je trouve enfin le temps de préparer les deux versions sonores de l'entretien avec Toussaint, l'une, intégrale, avec la traduction consécutive en japonais, et l'autre, en français seulement, avant de filer prendre mon shinkansen pour revenir à T. qui m'attend...

Parce que son ton me sidère et m'émeut, parce qu'elle est dans le milieu une des seules personnes qui en a, au point de dire ce qu'elle pense, de temps en temps, je recopie ce passage de Chloé Delaume, pour que ça circule et parce que c'est ce qui est le plus proche de mon avis et de ma sensibilité. J'ai lu ces jours-ci beaucoup de billets de constat ou de dépit, mais peu de colère et peu de vraies explications...

« La diffusion des petits éditeurs. La Fédération Diffusion, énième joujou de Léo Scheer relégué aux ordures, ça, excusez-moi mes petites poulets, mais fallait quand même s’y attendre. C’est rigolo, quand même, que personne ne m’écoute jamais, alors que depuis 2003 je dis à chacun de faire attention. Que les auteurs aient besoin de se taper eux même l’expérience du broyage et une dépression nerveuse sur mesure, passe encore. Mais que les éditeurs soient naïfs, s’imaginant que la dynamique n’est pas globale dans le cerveau du Docteur Olive, ça m’aura surprise jusqu’au bout.
Je sais pas mais quand même, suffisait de prendre Melville, la façon dont Melville avait été lancée, gérée. Alain Veinstein propose le projet, la maison, les auteurs, le catalogue. C’était donc censé être la sienne, de maison, à l’époque. On lui colle une donzelle comme assistante, une stagiaire d’ELS sans réelle expérience. Puis Veinstein se fait jeter, ça finit aux Prud’hommes et il se fait remplacer par sa propre assistante. Une fois que la fille sait bosser, c’est à son tour de se faire virer. Si ça, franchement, c’était pas un signe fort du gros n’importe quoi interne. Prenons donc les paris, combien de temps il va tenir, le nouveau remplaçant. J’espère qu’il aime les Lexomils. Et qu’on ne me réponde pas que c’est très différent. La Fédération Diffusion, ça tombait sous le sens que ça finirait par le gaver. Pas rentable, beaucoup trop d’emmerdes. Et puis vraiment, avec deux trois représentants pour couvrir toute la France, rien de très étonnant à ne les trouver souvent nulle part, les livres des maisons clientes. L’erreur c’était de croire qu’un homme venu des médias, de Canal + et de TV6 pouvait devenir éditeur, pouvait comprendre l’édition, et surtout pouvait avoir une autre motivation que son imposition d’ego à travers tout Paris. Mais bon, passons.
Bilan 2006. Dépôts de bilan et fermetures. La Chasse au Snark. Al Dante. Comp’Act. Farrago. Lignes. On peut porter le deuil et compter les auteurs existants et à venir qui restent sur le carreau. J’ai dit et je répète : à tout problème sa solution. Et depuis le mois de septembre j’y croyais fermement. La reprise du radeau de la Méduse par Laure Adler : au Seuil se profilaient tout un tas de collections. François Bon devait avoir en charge un espace pour les textes expérimentaux, le comité poésie auquel je participais jusqu’à mardi matin devait, sous le nom Poésie & Cie, publier huit à dix titres par an. Une vitrine large, mêlant des confirmés, des traductions, et au moins un djeunz par session. C’était toujours ça de gagné. Alors je faisais des calculs, puisque Naïve se met à la littérature générale, que è®e s’impose peu à peu, avec le Seuil c’était très chaud, mais pas encore la terre brûlée. Il était possible qu’on s’en sorte. Et puis il restait les maisons du groupe Gallimard en plus, en s’organisant pas trop mal on pouvait peut-être sauver les meubles en gardant le cul sur la commode. C’était sans compter vendredi.
Vendredi, Laure Adler a été foutue dehors. Par Denis Jeambar, l’ancien patron de l’Express qui s’y connaît trop bien en édition, un véritable spécialiste, la preuve c’est Hervé de La Martinière en personne qui l’a nommé PDG du Seuil il y a quelques mois. Pas du tout parce qu’ils sont potes, ni parce que c’est un gros con de droite. Mais parce que la presse et l’édition, il parait que c’est la même chose. La presse papier va tellement bien, ce serait dommage de ne pas s’en inspirer, n’est-ce pas.
La morale de l’histoire, c’est qu’Hervé de La Martinière n’est même pas un sinistre enculé de capitaliste, je crois bien. C’est en fait un pauvre type complètement idiot. Qui avec toutes ses thunes de La Terre vue du ciel et divers bénéfices a voulu se taper une bien jolie danseuse. Une danseuse dont l’esprit, les mouvements et le sourire lui échapperont toujours. Les michetons éconduis sont les plus dangereux. Alors il va la briser, sa danseuse. La démembrer, la violenter, pour lui faire payer son erreur, son erreur à lui, son caprice, son abyssale frustration, sa bite qui en dépit de tous les déboursés ne peut s’introduire nulle part. Hélas, non, cher Hervé, le Seuil ne vous fera pas jouir, jamais. Et je souhaite ardemment que votre queue se nécrose comme l’est déjà en vous toute trace d’intelligence.»

jeudi 14 décembre 2006

Y être pour ne rien voir

Bon, bah, il est plus d'une heure du matin et je viens de rentrer. Malgré la pluie, on est allé d'un restaurant à un bar pour discuter jusqu'à plus de minuit. Et c'est vrai qu'à la fin je portais un toast à Jean-Tilippe Phoussaint qui nous fit tous bien rire...

J'y reviendrai demain ou quand j'aurai le temps. Juste dire que la conférence-entretien avec Jean-Philippe Toussaint (soyons un peu sérieux) s'est bien déroulée, qu'il y avait plus de soixante-dix personnes dans la salle de l'Alliance française de Nagoya, que personne ne s'est endormi, je crois, j'avais l'œil, et que l'on a même eu droit à quelques scoops — outre le fait que c'était la première fois que Toussaint s'exprimait publiquement sur La Mélancolie de Zidane, que l'Alliance avait fait venir la librairie Maruzen pour vendre l'édition de Fuir en japonais, sorti il y a deux ou trois semaines, que des exemplaires du dernier opuscule envoyés par Minuit étaient aussi disponibles, que l'auteur a accepté une séance de signature de plus de vingt minutes, et qu'un collègue, Éric, pour ne pas le nommer, était venu de Kyoto, inversant le mouvement habituel qui voit les francophones nagoyens aller chercher pitance culturelle vers la rivière aux canards.
Nous aurons même bientôt en ligne une version audio (deux en fait : l'une, intégrale, avec la traduction consécutive en japonais, et l'autre, en français seulement) et pourquoi pas, un jour, quand David aura fait transfert, découpage et montage, quelques séquences vidéo...

Première photo avec son traducteur-interprète du jour, le professeur Kamada Takayuki (que j'ai connu doctorant à Waseda il y a treize ou quatorze ans).

Deuxième photo avec une lectrice au moment de la dédicace de son exemplaire.

Le lendemain...
Il y avait donc deux jeudis dans la journée, un premier, habituel, avec ses trois cours. Et puis un deuxième, enté sur le premier dès la fin du séminaire de cinéma, qui nous vit partir dans la voiture de David pour aller rejoindre Toussaint et Kamada à l'hôtel Rubrum d'Ikeshita, pour ultime serrage de boulons connivents, puis à quatre revenir sur Motoyama et l'Alliance, y saluer officiellement son directeur Benoît Olivier, par qui nous avons aussi eu pour la première fois une vraie affiche de conférence, avec la photo qui se trouve également dans le tirage limité de l'édition originale (celle que je suis allé chercher cher Minuit le mois dernier) — je vais en faire un scan dès que possible...

Tout d'abord, questionné par votre serviteur, également bien placé pour les photos de profil, Toussaint s'est expliqué sur la finesse de son livre, qu'il appelle parfois plaquette. Mais plus justement encore : « geste » littéraire. La Mélancolie de Zidane est un geste littéraire qui, dans sa brièveté même, répond à la brièveté du geste de Zidane. Il a voulu concentrer dans la subjectivité d'un instant les dimensions d'un paradoxe inédit : qu'il fallait être dans le stade de Berlin et assister à la finale de la Coupe du monde de football 2006, bien suivre des yeux le ballon lors de la 107e minute pour ne rien voir de ce qui se passait alors qu'une seule caméra le filmait, ce « ce » qui se passait, et le diffusait à des centaines de millions de téléspectateurs — qu'il fallait donc y être pour ne rien voir.
Ceux qui lui feraient reproche de cette brièveté en seront pour leurs frais et renvoyés avec bienveillance et irrévérence à la marchandise littéraire considérée seulement par son poids ; il y avait de quoi faire dans ce domaine en cette rentrée. Qu'on le laisse donc, à l'instar d'un Beckett, d'un Échenoz et de beaucoup d'autres hommes libres, en réalité, publier sa dizaine de pages, mais qu'on veuille bien les lire dans leurs diverses dimensions : celle de l'instant zidanien, celle du sujet Toussaint en phase avec le ciel berlinois et celle, intertextuelle, qui ramène par exemple La Salle de bains d'où fuyait déjà le robinet de la mélancolie.

« Est-ce que ça ne l'affadirait pas », s'il était le dernier texte d'un recueil des précédents écrits de Toussaint sur le football, comme c'était préalablement envisagé ?...

À venir, peut-être, sous sa plume lapidaire, un jour : Le Scandale de la brièveté.

« Tout le monde n'a pas eu la chance de ne rien voir...», dit-il. D'ailleurs, Jean-Philippe Toussaint n'a rien vu de la sécession de la Flandre. Il pourra sans doute l'écrire...

mercredi 13 décembre 2006

Je vais pouvoir l'introduire

Soudain, je me suis souvenu de ce chauffeur de bus qui nous avait ouvert la porte au feu rouge du pont d'Austerlitz. Nous avions pris le 24 après avoir traversé la passerelle Simone-de-Beauvoir et voulions aller à Bastille pour ce merveilleux déjeuner italien rue de Sévigné. J'ai appuyé sur le bouton juste avant l'arrêt qui suit la gare de Lyon mais le chauffeur redémarrait déjà, après avoir été bloqué quelques mètres avant l'arrêt par d'autres véhicules, et se lançait en travers des nombreuses voies pour stopper au feu après lequel il traverserait la Seine. T. s'était levée en même temps que moi et nous restions stupides devant la porte, pensant déjà que nous allions devoir retraverser le pont, à pied ou dans un autre bus, et perdre du temps, arriver en retard. Ce qui n'était pas la fin du monde. Le conducteur nous avait repérés et avait sans doute compris ce qui s'était passé, peut-être en voyant dans son rétroviseur mon air hébété, même pas désagréable, en vérité, surpris et quand même contrarié. Alors, en une fraction de seconde, juste après avoir stoppé son bus et avoir je crois vérifié dans un rétroviseur externe qu'il n'y avait exceptionnellement pas de voitures dans les trois ou quatre voies sur la droite du bus, ni à l'horizon, il nous fit un signe mi-question mi-proposition, auquel, à nouveau surpris, j'acquiesçais. Et la porte s'ouvrit. Je descendis et mis pied à terre en regardant prudemment d'où pouvaient venir les voitures, T. finissant de descendre les deux marches et me tenant la main, quelque peu apeurée car jamais un conducteur de bus japonais n'aurait osé ouvrir de cette façon. Dans la belle lumière de ce jour-là, nous avons traversé les voies désertes, des voitures arrivaient mais encore à une bonne centaine de mètres. Il avait bien calculé notre coup. Je me retournais pour le remercier d'un signe de main et de tête, T. aussi. Le bus redémarrait déjà. Il reçut notre salut et sourit à son tour.
Après, boulevard Bourdon, il faisait presque aussi chaud qu'au début de Bouvard et Pécuchet. Nous étions heureux.

Enfin eu contact par mail avec Jean-Philippe Toussaint, qui est à Kyoto, qui m'écrit que je n'ai rien raté vendredi dernier parce qu'il n'était pas à l'Institut franco-japonais de Tokyo mais... à celui de Yokohama. Au temps pour moi qui, après avoir manqué l'info au moment opportun, en ai tronqué une autre dans l'après-coup... (Faudrait que je me concentre un peu.)
Avons convenu protocole d'accueil pour demain, de l'hôtel à l'Alliance, sans oublier l'after dans une izakaya.
Si ça se présente bien, je vais pouvoir l'introduire (!) sur ce nouveau paradoxe qui voit Zidane sortir du stade seul au monde et cinq mois plus tard entrer en Algérie dans les foules adulantes.

« Une pensée de vanille », c'est l'expression poétique qu'une étudiante a écrite dans une dictée de recette de cuisine. Elle a confondu, comme cela arrive souvent à l'oreille nippone, les en et les in, comme dans marrant et marin.
Si cela m'a aidé à passer cette journée un peu longue, avec cours de lecture d'un tableau de l'INSEE, réunion amicale d'étudiants français et japonais, puis réunion moins amicale des membres de la faculté ?
Oui, sans doute.

Éric Chevillard et Antoine Emaz ont reçu une bourse Thyde Monnier de la SGDL. C'est bien. La SGDL a organisé le 5 décembre une sorte de colloque, fait de trois tables rondes, intitulé La création littéraire à l'heure du numérique. C'est très bien. Avec des journalistes, des éditeurs, des créateurs et des gestionnaires du numérique et pas mal d'adresses web dans le programme au format pdf : Encres vagabondes, Comme un roman (librairie), Le Littéraire.com (SGDL), Chaoïd, Jean-Pierre Balpe, Xavier Malbreil, Patrick Morelli, Romain Protat. Un des débats portait sur les nouveaux droits d'auteur. Ça aurait sans doute plu à Philippe...
Mais pas de page web dédiée (autre que le pdf de la lettre mensuelle). Et surtout... pas de diffusion ! Personne n'a pu se payer un enregistreur mp3 à 66 euros ? Et même pas d'écho depuis ! Pas un de ces messieurs-dames pour en parler quelque part, par exemple dans un blog, une chronique, que sais-je !, un forum !
Sans doute des questions de... droits... sont-elles en jeu.
(Si quelqu'un en a parlé quelque part, qu'il ou elle m'excuse, mais c'est bien caché... Et surtout qu'il ou elle se fasse connaître.)

mardi 12 décembre 2006

Lis sans cillements

C'est quoi, cette histoire, François !?
(Je partage ton désarroi.)

Je vois qu'il y a de l'écho dans la blogosphère littéraire française pour s'émouvoir et s'indigner. Mais deux questions, pour moi, se détachent.
1. Pourquoi exactement Laure Adler est-elle virée ? Pour quels choix stratégiques ? Pour quelles actions ? À cause de quelles relations, actuelles ou précédentes ? (À défaut de réponse, il ne me paraît pas possible d'avoir un avis sur le bien ou le mal fondé de la chose.)
2. Pourquoi son départ stoppe-t-il ton travail préparatoire ? Est-ce la maison qui publie ou sont-ce les personnes qui dirigent des collections qui décident ? (Je t'avoue que je ne comprends pas ces choses et que cela ne fait que renforcer mon dédain des éditeurs.)

Ici, mardi froid et humide. Train sans visibilité. Mais pas de quoi se plaindre.
Après les cours, abysses administratifs : réunion pour préparer la réunion de demain.

Dîner avec un collègue allemand. Avant de venir ici, il a été trois ans dans une université où j'ai travaillé il y a fort longtemps comme chargé de cours. J'avais arrêté parce que c'était trop loin de Tokyo. Pour deux cours pas très bien payés, je perdais la journée entière et j'étais crevé. D'ailleurs, il n'y avait pas de perspectives d'avenir, le poste de titulaire était miné (du fait de relations difficiles, voire explosives, dans le département de français). Du coup, ce soir, j'ai pu avoir des nouvelles de Ketty, partie depuis en Nouvelle-Zélande. Ça m'a rappelé un week-end encore plus ancien, à Chichibu, ça devait être en 1994 ou 1995... Et puis comparer un peu nos approches pédagogiques et l'usage que nous faisons des manuels de langue. Enfin, voilà, tout cela en anglais, c'était ce genre de dîner, chez Rhubarb, avec leurs excellentes crêpes.
Et demain qui va être une longue journée.

lundi 11 décembre 2006

Heureusement ne se périme pas

Beau débat sur Camus (Albert) dans le Ce soir ou Jamais de mercredi dernier, que je ne vois que ce matin. Jean-Claude Brialy et Jean Daniel réaffirment l'importance d'un penseur qui a été malmené de son vivant, malgré son prix Nobel, récupéré diversement après sa mort puis mis au placard — mais qui semble devoir être relu maintenant, y compris en Algérie.
Dans un bref extrait d'actualités, on voit Camus dans une tribune de football. Si j'ai l'occasion, je replacerai ça jeudi soir...
Et moi-même, que pensé-je de Camus. Pas grand-chose. Si l'écriture de L'Étranger ne m'a pas laissé indifférent, cela ne m'a pas remué beaucoup. Et le reste, pour le peu que j'en ai lu, encore moins. Sauf La Chute, peut-être, parce que la tentative de se justifier était pitoyable. Réessayer, à l'occasion.

Très beau temps, cette lumière blanche et rasante, ces stratus effilochés, comme un tulle — encore plus déchiré que celui d'hier...
Déjeuner avec Manu à Kanda. Peu de monde au Champ de soleil, malgré l'agneau du menu (ou à cause, car on goûte assez peu l'agneau et le mouton, au Japon). Une heure de feu roulant mêlant les sujets personnels, informatiques, bloguesques. Si, de mon côté, j'ai oublié le petit cadeau que j'ai rapporté de France (qui heureusement ne se périme pas), Manu, lui, n'a pas oublié d'apporter la boîte de dévédés de la série 24 Heures (saison 2), avec des petits gâteaux secs préparés en famille hier — merci à vous quatre.
Rapide passage au Yodobashi d'Akihabara pour voir les prix des humidificateurs, le nôtre ne marchant plus qu'une fois sur dix (il faut dire qu'il a officié pendant près de 10 ans), puis retour à la maison pour reprendre des travaux à l'ordinateur, notamment (pas fait depuis juillet) l'insertion des commentaires du JLR au format blog dans les versions mensuelles en html non-interactif — Manu comprenait très bien quand je lui ai dit que je sauvais régulièrement les données du blog mais que rien ne me garantissait à 100 % qu'elles seraient effectivement réutilisables, restorables, comme disent les pros, et que donc la version texte n'est pas inutile.

Et pas grand-chose d'autre, sinon la lecture de Virginie Despentes. Aujourd'hui, chapitre sur la prostitution, aussi percutant que le précédent. Je plains ceux qui, parmi les hommes, ne peuvent lire ces pages sans les lire de travers, pour leur faire dire autre chose que ce qu'elles disent pourtant avec clarté et simplicité (mais sans simplisme). C'est très certainement leur façon de se protéger... mais se protéger de quoi ?

« Comme le travail domestique, l'éducation des enfants, le service sexuel féminin doit être bénévole.» (Virginie Despentes, King Kong Théorie, p. 84)
« Cette image précise de la prostituée, qu'on aime tant exhiber, déchue de tous ses droits, privée de son autonomie, de son pouvoir de décision, a plusieurs fonctions. Notamment : montrer aux hommes qui ont envie d'aller se