mercredi 6 décembre 2006
Cet exquis effet retard
Par Berlol, mercredi 6 décembre 2006 à 23:44 :: General
Paulette Dubost, 96 ans, doyenne du cinéma français, dans l'émission du 29 novembre :
Frédéric Taddeï : « Il paraît que vous vous êtes retrouvée à table, que vous avez dîné avec Adolf Hitler, avant qu'il soit chancelier.
Paulette Dubost : — Oui.
F.T. : — Il était assis à côté de vous ?
P.D. : — Oui. Pendant le déjeuner, il me prenait la cuisse, comme ça...
F.T. : — C'est pas vrai !
P.D. : — Ah oui.
F.T. : — Adolf Hitler !
Julie Depardieu : — Mais c'était où ?
P.D. : — À Berlin. J'ai beaucoup tourné de films à Berlin. Pendant des années j'ai tourné des films à Berlin. Et c'était très bien payé. Mieux qu'en France...
F.T. : — C'était en 1932. Il était donc pas encore chancelier. Ça n'était pas la guerre. Hitler est assis à côté de vous et il vous caresse la cuisse... Mais il vous parlait dans quelle langue ?
P.D. : — En français.
F.T. : — Il parlait français ?
P.D. : — Très bien !
Alexandre Moix : — C'est un scoop !
F.T. : — Et il vous parlait de quoi ?
P.D. : — Bah, il m'a parlé d'amour. Il ne parlait pas du tout de cinéma. Il me demandait si j'avais eu beaucoup d'amoureux dans ma vie, et si ça me plaisait, si j'aimais l'amour.
J.D. : — Vous étiez très très très jeune. Peut-être que vous lui plaisiez à fond. Vous n'avez rien fait, j'espère...
A.M. : — Ce qui me fascine, chez Paulette Dubost, c'est de se dire qu'elle avait neuf ans quand Marcel Proust a eu le Prix Goncourt pour À l'Ombre des jeunes filles en fleur. Ça, c'est fascinant...
F.T. : — Je reste fixé sur ce déjeuner avec Adolf Hitler. Il mangeait quoi ?
P.D. : — Il n'a rien mangé. Il n'a rien bu. Il se méfiait sûrement déjà.
F.T. : — Après, il est devenu chancelier, il y a eu la Seconde Guerre Mondiale, toutes les atrocités, des millions de morts. Rétrospectivement, vous ne vous dites pas : je l'avais là, devant moi ?
P.D. : — Bah, un peu, si. Bah, ah oui, ah oui, ah oui oui oui. Ça fait quelque chose, quand même. Ça remue, hein. M'enfin, qu'est-ce que vous voulez, c'était comme ça.
F.T. : — Vous pouviez pas savoir.
P.D. : — Bah, oui, bien sûr. M'enfin, si j'avais su, à l'époque, j'aurais pu le tuer. Avec une petite...
J.D. : — Une fourchette...
P.D. : — Peut-être pas une fourchette, mais un petit poison. Lui mettre dans son verre, sans qu'il s'en aperçoive. Mais ça n'aurait changé rien ! Ça n'aurait changé absolument rien, parce que tous les gens qui étaient autour de lui auraient continué à faire ce qu'il avait commencé. Même lui disparu, ça ne changeait absolument rien. Ça aurait été exactement la même chose.»
Oui, sauf que s'il n'a rien bu... même le poison n'aurait rien changé. Épatante quand même, Paulette !
Au dîner (carotte rapées, steack haché œuf à cheval), l'émission du 30 — qui passait donc en direct après le dîner au Père Fouettard, que j'aurais pu voir en attendant que T. revienne de l'avenue Théophile-Gautier, ce dont l'idée ne m'avait même pas effleuré l'esprit. Un débat sur l'autofiction que je recommande aux littéraires (suivi d'un long entretien avec Dieudonné, qui peut enfin ici essayer de s'expliquer) et dont j'extrais cet exquis effet retard littéraire et cinématographique :
Pascal
Bonitzer :
« Une petite crise d'autofiction... Bon, y'a eu une polémique qui
était très publique entre Arnaud Desplechin et Marianne Denicourt, son
actrice et ex-compagne. Et j'ai eu envie, disons, de me servir très
anecdotiquement de ça pour amorcer un petit peu l'élément de la fiction...
Frédéric Taddeï : — Juste pour résumer. Elle l'a accusé,
Marianne Denicourt, Arnaud Desplechin, de s'être servi d'elle, de l'avoir...
P.B. : — De
s'être servi surtout des éléments les plus douloureux de sa vie pour [faire
le film Rois
et reine et aussi pour] les retourner contre elle d'une certaine façon
parce que le personnage que joue Emmanuelle Devos dans Rois et Reine a
des côtés tout de même un petit peu inquiétants. Voilà, elle l'a mal pris,
etc.
F.T. : — Et elle fait un livre dans lequel...
P.B. : — Elle-même fait un portrait, assez savoureux, d'ailleurs,
d'Arnaud Desplechin.
F.T. : — Qu'elle appelait Arnaud Duplancher...
P.B. : — Arnold...
F.T. : — Arnold, pardon, effectivement. Évidemment, ça semble
dénoncer l'autofiction...
P.B. : — Comme je sais que ça a été publié, je peux le dire
aussi. Au début de l'écriture de ce scénario, donc qui partait de ces
prémices-là mais que j'avais décidé de transposer dans le monde de la
littérature, j'ai fait appel à un écrivain, une écrivaine de mes amies
pour travailler avec moi...
F.T. : — Christine Angot, hein...
P.B. : — Christine Angot, pour ne pas la nommer. Ce qui s'est
passé, c'est que je me suis aperçu au bout d'un moment que c'était en fait
moi qui travaillais pour elle et donc je me suis un petit peu retrouvé dans
un de ses livres.
F.T. : — Alors en effet, elle vous a pour ainsi dire brûlé la
politesse puisque dans son livre vous êtes là, y'a même des passages de
votre film qu'on entend dans ce livre, elle raconte votre histoire d'amour
avec une comédienne, votre histoire d'amour à vous, vous êtes un personnage
d'autofiction...
P.B. : — C'est pas une comédienne, c'est une cinéaste qui
effectivement était ma compagne à l'époque.
F.T. : — Vous vous êtes retrouvé donc en personnage d'un roman
d'autofiction...
P.B. : — Bah, sauf que justement, ça, c'était pas tout à fait de
l'autofiction parce que je crois qu'elle essayait d'en sortir, en l'occurrence
avec ce livre qui était écrit précisément justement à la troisième
personne et pas à la première. Bon, je suis mal placé pour juger du livre
en question, en jugeant justement si elle est arrivée à en sortir. Elle a
fait plutôt une sorte de mixte. Elle a fait plutôt comme font les
romanciers, c'est-à-dire qu'elle s'est servie de plusieurs modèles, disons,
en l'occurrence elle est pas allée les chercher très loin puisqu'il y avait
moi et ma compagne, effectivement, et puis il y avait elle-même et son
compagnon à l'époque.
F.T. : — Comme quoi, un film comme le vôtre, il y a plein de clés
que la plupart des gens qui l'ont vu hier, par exemple, peut-être ignorent.
P.B. : — Ça n'a aucune importance. On n'est pas du tout obligé de
savoir ça. C'est ce par quoi l'autofiction est quelque chose que j'aime pas
trop c'est qu'elle suppose, elle implique, elle connote du déballage.»
Paraît que la chaîne d'information internationale France 24 démarre ce soir. J'essaierai demain...