Je n'en ferai pas des tonnes, journée des droits de l'homme ou pas.*
On n'a pas obéi au réveil et le brunch a commencé vers 11h00. Voyant le ciel bleu, j'avais une furieuse envie de sortir, mais T., non ; elle craignait d'avoir attrapé quelque chose dans la semaine et préférait rester à la maison. Je suis allé à Hanamasa, supermarché de gros le long de l'avenue Sotobori, en passant par l'Institut. Là, j'ai vu que Jean-Philippe Toussaint avait donné une conférence vendredi soir — avec le voyage en France et les occupations au retour, je n'ai pas lu tous les courriels et j'ai dû zapper celui qui m'annonçait ça. C'est bien dommage. D'autant que l'animal est je ne sais où et qu'il faut que je le chope avant jeudi !

Virée en vélo, seul. Jusqu'à Shinjuku et autour. J'avais oublié combien il peut y avoir de monde dans ce quartier un dimanche à trois semaines de la fin de l'année : la frénésie des courses s'empare de pans entiers de la population. Être sur deux roues permet de s'immiscer dans ces mouvements de foule pour en sortir aussitôt et les voir à distance, mieux qu'en voiture et mieux qu'à pied. Dans ces cas-là, il ne faut pas se contenter des trottoirs, il faut aussi rouler à gauche des voitures, voire entre elles, voire à contre-courant. Le sentiment de liberté pousse rapidement à faire n'importe quoi et je me rappelle à l'ordre avant d'avoir, juste pour passer, des envies de meurtre.
Quelques photos de beaux nuages rose orangé quand le jour décline. Dans le quartier où il y avait autrefois des dizaines de boutiques de disques, il n'y en a plus que trois ou quatre, presque toutes fermées le dimanche. Or, c'était là que je pensais trouver des cédés et dévédés de concerts plus ou moins pirates de Led Zep, des Stones ou de Dylan, pour un ami qui m'en avait vaguement demandé... Faudra que je revienne ou que je trouve leur nouveau repaire.

Pendant que Le dernier Samouraï passe à la télé, film qui ne m'intéresse absolument pas (et témoignage s'il en faut de l'esthétisation / moralisation destinées à cacher l'hystérie masculine qu'a toujours été la guerre), je continue la lecture de Despentes, double allègrement le milieu en suivant la voie lumineuse de son récit-raisonnement.
Je vais y réfléchir dans les jours qui viennent mais je crois bien que je lui donne raison sur toute la ligne.

« Dans ces trois films [La dernière Maison sur la gauche, de Wes Craven, L'Ange de la vengeance, de Ferrara, I Spit on your Grave, de Meir Zarchi], on voit donc comment les hommes réagiraient, à la place des femmes, face au viol. Bain de sang, d'une impitoyable violence. Le message qu'ils nous font passer est clair : comment ça se fait que vous ne vous défendez pas plus brutalement ? Ce qui est étonnant, effectivement, c'est qu'on ne réagisse pas comme ça. Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux femmes à ne pas se défendre. Comme d'habitude, double contrainte : nous faire savoir qu'il n'y a rien de plus grave, et en même temps, qu'on ne doit ni se défendre, ni se venger. Souffrir, et ne rien pouvoir faire d'autre. C'est Damoclès entre les cuisses.» (Virginie Despentes, King Kong Théorie, p. 49)
« C'est étonnant qu'en 2006, alors que tant de monde se promène avec de minuscules ordinateurs cellulaires en poche, appareils photo, téléphones, répertoires, musique, il n'existe pas le moindre objet qu'on puisse se glisser dans la chatte quand on sort faire un tour dehors, et qui déchiquetterait la queue du premier connard qui s'y glisse. Peut-être que rendre le sexe féminin inaccessible par la force n'est pas souhaitable. Il faut que ça reste ouvert, et craintif, une femme. Sinon, qu'est-ce qui définirait la masculinité ? » (Ibid., p. 52)
« Et le viol sert d'abord de véhicule à cette constatation : le désir de l'homme est plus fort que lui, il est impuissant à le dominer. On entend encore souvent dire « grâce aux putes, il y a moins de viols », comme si les mâles ne pouvaient pas se retenir, qu'ils doivent se décharger quelque part. Croyance politique construite, et non l'évidence naturelle — pulsionnelle — qu'on veut nous faire croire. Si la testostérone faisait d'eux des animaux aux pulsions indomptables, ils tueraient aussi facilement qu'ils violent. C'est loin d'être le cas. Les discours sur la question du masculin sont émaillés de résidus d'obscurantismes. Le viol, l'acte condamné dont on ne doit pas parler, synthétise un ensemble de croyances fondamentales concernant la virilité.» (Ibid., p. 54-55)

* Pinochet a bien choisi son jour...