Billets de constat ou de dépit, mais peu de colère et peu de vraies explications
Par Berlol, vendredi 15 décembre 2006 à 16:11 :: General :: #485 :: rss
Déjeuner Chez Toto, enfin ! Ouvert depuis quatre ou cinq ans dans le quartier de Shin-Sakae, pas loin du centre, je n'avais jamais réussi à aller dans ce restaurant. La seule fois que j'y suis venu, c'était un mercredi, jour de fermeture. On y vient à quatre, David, Benoît, Éric et moi. Mon carré d'agneau est splendide et rosé juteux, une merveille ! J'y reviendrai (dans l'autre sens).
Benoît déposé près de son Alliance, nous revenons à trois pour faire visiter le campus à Éric, qui nous quitte vers quatre heures pour aller chez son dentiste de Kyoto.
C'est après que je trouve enfin le temps de préparer les deux versions sonores de l'entretien avec Toussaint, l'une, intégrale, avec la traduction consécutive en japonais, et l'autre, en français seulement, avant de filer prendre mon shinkansen pour revenir à T. qui m'attend...
Parce que son ton me sidère et m'émeut, parce qu'elle est dans le milieu une des seules personnes qui en a, au point de dire ce qu'elle pense, de temps en temps, je recopie ce passage de Chloé Delaume, pour que ça circule et parce que c'est ce qui est le plus proche de mon avis et de ma sensibilité. J'ai lu ces jours-ci beaucoup de billets de constat ou de dépit, mais peu de colère et peu de vraies explications...
« La diffusion des petits éditeurs. La Fédération Diffusion, énième joujou de Léo Scheer relégué aux ordures, ça, excusez-moi mes petites poulets, mais fallait quand même s’y attendre. C’est rigolo, quand même, que personne ne m’écoute jamais, alors que depuis 2003 je dis à chacun de faire attention. Que les auteurs aient besoin de se taper eux même l’expérience du broyage et une dépression nerveuse sur mesure, passe encore. Mais que les éditeurs soient naïfs, s’imaginant que la dynamique n’est pas globale dans le cerveau du Docteur Olive, ça m’aura surprise jusqu’au bout.
Je sais pas mais quand même, suffisait de prendre Melville, la façon dont Melville avait été lancée, gérée. Alain Veinstein propose le projet, la maison, les auteurs, le catalogue. C’était donc censé être la sienne, de maison, à l’époque. On lui colle une donzelle comme assistante, une stagiaire d’ELS sans réelle expérience. Puis Veinstein se fait jeter, ça finit aux Prud’hommes et il se fait remplacer par sa propre assistante. Une fois que la fille sait bosser, c’est à son tour de se faire virer. Si ça, franchement, c’était pas un signe fort du gros n’importe quoi interne. Prenons donc les paris, combien de temps il va tenir, le nouveau remplaçant. J’espère qu’il aime les Lexomils. Et qu’on ne me réponde pas que c’est très différent. La Fédération Diffusion, ça tombait sous le sens que ça finirait par le gaver. Pas rentable, beaucoup trop d’emmerdes. Et puis vraiment, avec deux trois représentants pour couvrir toute la France, rien de très étonnant à ne les trouver souvent nulle part, les livres des maisons clientes. L’erreur c’était de croire qu’un homme venu des médias, de Canal + et de TV6 pouvait devenir éditeur, pouvait comprendre l’édition, et surtout pouvait avoir une autre motivation que son imposition d’ego à travers tout Paris. Mais bon, passons.
Bilan 2006. Dépôts de bilan et fermetures. La Chasse au Snark. Al Dante. Comp’Act. Farrago. Lignes. On peut porter le deuil et compter les auteurs existants et à venir qui restent sur le carreau. J’ai dit et je répète : à tout problème sa solution. Et depuis le mois de septembre j’y croyais fermement. La reprise du radeau de la Méduse par Laure Adler : au Seuil se profilaient tout un tas de collections. François Bon devait avoir en charge un espace pour les textes expérimentaux, le comité poésie auquel je participais jusqu’à mardi matin devait, sous le nom Poésie & Cie, publier huit à dix titres par an. Une vitrine large, mêlant des confirmés, des traductions, et au moins un djeunz par session. C’était toujours ça de gagné. Alors je faisais des calculs, puisque Naïve se met à la littérature générale, que è®e s’impose peu à peu, avec le Seuil c’était très chaud, mais pas encore la terre brûlée. Il était possible qu’on s’en sorte. Et puis il restait les maisons du groupe Gallimard en plus, en s’organisant pas trop mal on pouvait peut-être sauver les meubles en gardant le cul sur la commode. C’était sans compter vendredi.
Vendredi, Laure Adler a été foutue dehors. Par Denis Jeambar, l’ancien patron de l’Express qui s’y connaît trop bien en édition, un véritable spécialiste, la preuve c’est Hervé de La Martinière en personne qui l’a nommé PDG du Seuil il y a quelques mois. Pas du tout parce qu’ils sont potes, ni parce que c’est un gros con de droite. Mais parce que la presse et l’édition, il parait que c’est la même chose. La presse papier va tellement bien, ce serait dommage de ne pas s’en inspirer, n’est-ce pas.
La morale de l’histoire, c’est qu’Hervé de La Martinière n’est même pas un sinistre enculé de capitaliste, je crois bien. C’est en fait un pauvre type complètement idiot. Qui avec toutes ses thunes de La Terre vue du ciel et divers bénéfices a voulu se taper une bien jolie danseuse. Une danseuse dont l’esprit, les mouvements et le sourire lui échapperont toujours. Les michetons éconduis sont les plus dangereux. Alors il va la briser, sa danseuse. La démembrer, la violenter, pour lui faire payer son erreur, son erreur à lui, son caprice, son abyssale frustration, sa bite qui en dépit de tous les déboursés ne peut s’introduire nulle part. Hélas, non, cher Hervé, le Seuil ne vous fera pas jouir, jamais. Et je souhaite ardemment que votre queue se nécrose comme l’est déjà en vous toute trace d’intelligence.»
Commentaires
1. Le vendredi 15 décembre 2006 à 01:09, par brigetoun :
ça n'aura sans doute pas d'effet, mais ça soulage - le monde se vide de ce qui faisait son sel (à part les restaurants ?)
2. Le vendredi 15 décembre 2006 à 07:29, par vinteix :
Monde de merde...
3. Le vendredi 15 décembre 2006 à 07:32, par vinteix :
et c'est guère mieux... ceux qui intitulent eux-mêmes leurs sites persos "site de L'ECRIVAIN x" !
4. Le vendredi 15 décembre 2006 à 13:00, par caroline :
Saine (et vaine ?) colère...
5. Le vendredi 15 décembre 2006 à 14:36, par christine :
comme Caroline, je crains que la colère ne soit hélas pas beaucoup plus efficace que le constat ou le dépit
et Chloé Delaume est sans doute (é)mue par des motifs de détestation qui lui sont propres (et peut-être nuisent un peu à la qualité de "vraie explication" que tu prêtes à son propos, Berlol)
mais, tout de même, sa rage fait plaisir à lire ... et la chute (si j'ose dire) est brillante !
6. Le vendredi 15 décembre 2006 à 14:47, par Berlol :
Chère Christine, ce n'est pas qu'elle seule aurait une vraie explication, c'est qu'en général on manque de vraies explications, des vraies raisons, et c'est ça qui fait rager. D'ailleurs, ça ne date pas d'aujourd'hui. On nous cache tout, on nous dit rien, disait Dutronc...
7. Le vendredi 15 décembre 2006 à 18:48, par vinteix :
je me pique de le savoir...
8. Le samedi 16 décembre 2006 à 02:23, par hikikirinokogiri :
"(...) un sinistre enculé de capitaliste,(...) son abyssale frustration, sa bite qui en dépit de tous les déboursés ne peut s’introduire nulle part. Et je souhaite ardemment que votre queue se nécrose comme l’est déjà en vous toute trace d’intelligence.»
Si cette boue vous émeut, ce torrent ignominieux vous est proche, votre sensibilité s'émoustille de ces défécations par ailleurs assassines de syntaxe, que ne les proposez-vous à vos étudiants, Monsieur le Professeur?
9. Le samedi 16 décembre 2006 à 03:11, par Berlol :
Il s'agit de la belle métaphore filée de la danseuse et je m'étonne que le vocabulaire et l'imagination vous choquent (ou choquent qui que ce soit) : de quelle planète venez-vous ? Je n'y vois aucune boue (hélas, peut-être) mais le portrait fantasmatique d'un homme, éditeur, qui massacre des outils éditoriaux et des personnes qui s'y sont consacrées — pour son seul plaisir (d'où l'analogie sexuelle) — et la colère, lexicalement élaborée, d'une personne qui supporte mal cela, au moment-même où la situation empire.
Veuillez, par ailleurs, ne pas me donner de la majuscule car, ne la méritant pas, c'est par là surtout, et votre choix hors-sujet du mot "émoustille", que j'aperçois votre vulgarité à vous. À l'occasion, éclairez-moi sur votre pseudo qui, en tout cas en japonais, ne veut rien dire...
10. Le samedi 16 décembre 2006 à 05:11, par hikikirinokogiri :
Ce n'est bien évidemment pas à votre personne,dont je ne voudrais pas, comme vous le faites fort bien vous-même, insinuer qu'elle ne la mériterait pas, mais, comme le veut l'orthographe la plus courante, à votre titre, que cette majuscule qui tant vous désagrée s'applique.
Je ne veux pas épiloguer sur le fait que vous trouvez vulgaire ce respect de règles que votre fonction suppose, qu'étant rémunéré pour les enseigner, vous les connaissiez.
Quant à la vulgarité que manifesterait l'usage du verbe "s'émoustiller", je suis contraint de constater votre ignorance de son sens.
Pour ce qui est de la signification de mon pseudo, pourquoi, avant d'affirmer péremptoirement qu'il n'en a pas, ne pas consulter un Japonais, ce qui pourtant ne doit pas manquer autour de vous, ou un dictionnaire? Cela vous épargnerait d'ajouter à l'ignorance satisfaite, le ridicule.
Je précise que la fange dont vous vous faites le publicitaire ne m'a pas choqué, mais plus simplement écoeuré. Il semble que, sur ma planète, l'exercice de la polémique se passe de l'usage de vocabulaire et de pensées orduriers, qui ne rend le service que de donner fortement envie de soutenir la cause ou la personne qu'il prétend pourfendre.
Je précise que je ne sais rien de cette affaire, et que seul le caractère pour le moins saugrenu de votre réaction à mon commentaire me pousse à y répondre.
Bien à vous.
引切鋸, qui pourtant n'ambitionne de castrer personne...
11. Le samedi 16 décembre 2006 à 07:08, par Berlol :
Mais jusqu'où irez-vous dans le précieux ridicule ? On s'en fout grave que ces vocables ne vous plaisent pas ! Vous voulez vous faire l'énerveur à la petite scie qu'indique le choix de vos kanjis (expression archaïque qui n'est plus que dans le dictionnaire et que les Japonais consultés (au pluriel) avant ma première réponse ne connaissent pas) : vous passerez comme ça partout dans des sujets où vous ne connaissez rien et juste parce que des mots ne vous plaisent pas vous allez donner de la dent. Quelle vanité !
Quant à "émoustiller", c'est moi qui vous renvoie au dictionnaire. Pour ma part, j'ai écrit : "me sidère et m'émeut". Vous comprendrez peut-être que je ne voie pas le rapport avec "l'excitation gaie" du moût du vin nouveau...
12. Le dimanche 17 décembre 2006 à 07:55, par vinteix :
hikiki la quequette ?
13. Le dimanche 17 décembre 2006 à 08:04, par vinteix :
ah y'en a qui se la pètent en jap !
14. Le dimanche 17 décembre 2006 à 08:26, par Berlol :
Calme, calme... Sinon, ça va faire scie circulaire...
Sinon, ça va, toi ? Les fêtes de fin d'année ? Tu restes chez toi ou tu voyages ?
15. Le dimanche 17 décembre 2006 à 09:53, par vinteix :
ça va, ça va... assez occupé par les tâches de fin d'année, les préparatifs de l'année prochaine et l'accompagnement des étudiants en février prochain à Louvain-la-Neuve et Paris... enfin, tu connais tout ça...
Sinon, Noël au Myanmar... suivi d'une semaine à Tokyo, à partir du 1er janvier... peut-être l'occasion de s'y voir, si tu y restes à ce moment-là... ?
A bientôt
16. Le dimanche 17 décembre 2006 à 15:27, par olivier :
On évitera donc d'entrer dans la polémique inutile avec hikiki-machin-chose, juste pour vous dire, cher Berlol et cher Vinteix, que je serai de même autour de Tokyo pour les fêtes... Si jamais vous avez un peu de temps... n'hésitez pas !!!
17. Le dimanche 17 décembre 2006 à 16:59, par Berlol :
Eh ben, on va se prévoir quelque chose entre le 2 et le 4 janvier ! (On sera là aussi, à quatre.)
18. Le mercredi 20 décembre 2006 à 23:42, par le consul :
"On s'en fout grave"
eh bien eh bien
on fait dans le jeunisme....
19. Le mercredi 20 décembre 2006 à 23:48, par le consul :
ce que je trouve salvateur dans le billet de delaume, c'est l'art de l'insulte, qui n'est pas celui de la polémique, et ça fait du bien, car que dire de plus à Léo scheer, à de la Martinière ?? Ce sont de vrais salauds qui ont détruit, qui détruisent de très belles choses et de très belles initiatives... car maintenant comment va t on lire de la poésie contemporaine sans Al Dante, comment réfléchir sans Lignes, comment ... comment... sans ... sans ... Ils laissent derrière eux un champ de ruines et pas certain qu'une fleur n'y pousse... c'est à pleurer... et tout ça pour quoi ?? pour avoir pensé qu'ils avaient pouvoir se faire un maximum d'argent dans l'édition... ah le rêve de m. Gallimard, sans doute...
sauf que la danseuse, ils se la sont payés, et bien... c'est même un viol à ce niveau là....
20. Le jeudi 21 décembre 2006 à 00:22, par Berlol :
Un viol, oui, c'est ce à quoi l'on pense pour cette pauvre danseuse. D'accord avec vous sur l'insulte — quand il n'y a plus de discussion possible — juste pour la catharsis...
A propos d'Al Dante, les livres commandés il y a quelques semaines sont arrivés à la fac. J'ai reçu un relevé avec les cotes et je vais pouvoir aller les consulter... sans doute en janvier. J'en reparlerai.
21. Le jeudi 21 décembre 2006 à 02:43, par le consul :
On va retourner 20 ans en arrière avec cette histoire... quand on pense à tout ce fabuleux travail fait par ces éditeurs, c'est vraiment à pleurer... et tout ça pour quoi ?? on se le demande bien...
et ça ne va même pas servir de leçon... c'est le pire dans toute cette histoire...
et peut être que Tokyo sera le dernier endroit pour lire des livres d'Al Dante....
en tout cas c'est dur à digérer... al dante ou pas...
22. Le jeudi 21 décembre 2006 à 04:45, par hikikirinokogiri :
Nous sommes dans un temps où nos professeurs confondent l'insulte et l'apologie de la castration, appellent art la fange, salvation l'embourbement... Laissons définitivement ces bassets à leurs jappements.
23. Le jeudi 21 décembre 2006 à 04:57, par Berlol :
C'est ça, laissez-nous. Passez votre chemin. Il y a sûrement des blogs bien proprets pour vous.
Cher Consul, en l'occurrence, c'est à Nagoya, mais ça ne change rien à votre propos, avec lequel je suis en accord.
24. Le jeudi 21 décembre 2006 à 16:32, par christine :
tout de même, chers Consul et Berlol, permettez-moi de m'inscrire en faux contre un tel tokyocentrisme : il subsiste à Paris aussi quelques esprits éclairés pour lire les livres publiés par Al Dante et les acheter pour les rayons de vénérables institutions comme la Bnf (même si dans certains de ces livres il y a de quoi effaroucher hikikiri...)
en tout cas si Chloé Delaume est passée par ici, je pense qu'elle aura été ravie de susciter une réaction aussi vive et dont l'excès (s'il n'était aussi borné) serait presque rafraichissant "dans un temps" où il en faut beaucoup plus pour choquer
25. Le jeudi 21 décembre 2006 à 17:31, par le consul :
Chère Christine, ok pour la BNF (mais c'est Paris) mais pour avoir beaucoup fréquenté les bibliotheques municipales de France, y'a pas bcp de Al Dante dans les rayons.... C'est pour ça que j'ai toujours trouvé pitoyable le débat lancé par Lindon sur le prêt payant en bibliothèque, on y trouve (surtout) ce qui se vend en librairie, et ce dont tout le monde cause... et ça c'est une forme de censure...
26. Le vendredi 22 décembre 2006 à 07:09, par John B. Cornaway :
Je me souviens d'une dernière page de LIBé avec un portrait de Chloe Delaume en directrice littéraire chez Léo Scheer et accordant une interview au bar d'un "grand hôtel" ... Les temps changent
27. Le vendredi 22 décembre 2006 à 07:13, par Berlol :
Eh oui, elle y a cru. C'est d'ailleurs ce qui alimente d'autant plus sa colère... Ça serait amusant à retrouver, ce document !
28. Le vendredi 22 décembre 2006 à 09:02, par Dom :
Voici, je pense. C'était le mercredi 16 janvier 2002.
"Chloé Delaume, 28 ans, romancière. Son père a tué sa mère. Elle écrit des textes autobiogaphique sans dolorisme.
De sang froid.
LE VAILLANT Luc
Données brutes. Un père qui la bat. Qui flingue sa mère devant elle. Avant de se suicider. Elle a 10 ans. Adolescence caractérielle et dépressive. Sinon, un oncle emprisonné, Georges Ibrahim Abdallah, terroriste libanais. Un mariage avec un jeune penseur attrayant, Mehdi Belhaj Kacem, dit MBK. Hôtesse de bar, tentatives de suicide, puis l'entrée en écriture. Deux romans très autobio. Du talent, des préciosités, mais une voix forte, particulière. Un pseudo qui est le seul nom qu'elle revendique : Chloé Delaume. Et la reconnaissance qui déboule. Prix décembre, 200 000 francs (30 500 euros) raflés au nez et à l'absence de barbe de son ex MBK et de sa réflexion sur la passion amoureuse.
Un bar d'hôtel face à sa maison d'édition où elle vient d'entrer comme directrice littéraire. Ongles griffus et soignés, élégance stylée et chargée, fourrure et jeans. Coupe au carré, visage entre parenthèses ébène, allure un peu Mata Hari au fumoir, un peu Chihuahua Pearl de beuglant. Elle fume beaucoup, ne tremble qu'imperceptiblement. Elle est précise et drôle, lucide et bavarde, pas douloureuse pour un sou. Sentiment qu'elle n'a plus peur de grand-chose, qu'elle sait opposer aux violences subies, des violences encore plus fortes. Qu'elle ne craint pas d'être dans la rancune, dans la vengeance, dans le meurtre symbolique. Même si parfois, le sol se fissure sous ses talons hauts, la tourbe engloutit l'édifice patiemment replâtré. Impression d'avoir affaire à un personnage à la Boris Cyrulnik, une « résiliente », une alchimiste transmuant le trauma en énergie, ou à une survivante nietzschéenne, une devenue plus forte pour avoir failli être tuée, avoir vu tuer, avoir eu envie de tuer et de se tuer. Capable d'oublier mais sans se taire, jamais. Capable aussi de se méfier de sa mémoire qui la travaille et qu'elle retravaille, de « la reconstruction des souvenirs » que plus personne n'est là pour valider, pour infirmer.
Beyrouth, années 70. Le père, Selim, est un chrétien maronite. Il porte la tenue blanche des officiers de marine marchande, ressemble à Sacha Distel, et tombe les filles. La mère vient de la bourgeoisie nantaise, giscardienne et catholique. Elle est prof de français, aime Maupassant et déteste Beckett, ce qui attristera sa fille. Elle se laisse séduire et tombe enceinte. Essaie d'avorter, n'y réussit pas. D'où la culpabilité récurrente de sa fille : « Si je n'étais pas née, elle ne serait pas morte.»
Le père est déjà spécial. Chloé D. : « Il était violent et schizo. Il avait des humeurs changeantes, disparaissait pendant des jours. Il avait un regard de maboul, des yeux hyper-bizarres. C'était l'archétype du macho méditerranéen, de la grande gueule.» Depuis, sa fille ne cesse de s'inquiéter de ce qu'elle risque de reproduire. Et, pour mieux le tenir à distance, ne s'entiche que de fiancés éthérés « à qui on voit les côtes », pas de petits costauds sanguins. Ni des ennemis publics d'antan comme tonton Georges, chef de réseau propalestinien, qui la promenait au parc Monceau quand il y rejoignait ses contacts, lui offrait des livres sur les dinosaures ou la menait à la messe de minuit.
Bombardements à Beyrouth, éclats dans le salon, rapatriement à Bourg-la-Reine. Le père, commandant de cargo, est souvent absent. Avec sa langue très à elle, qui renaude entre Guyotat et l'Almanach Vermot, elle l'écrit-décrit ainsi : « Le père ne buvait pas. Il portait des costumes et de l'Eau de Guerlain. Il était capitaine de navires importants, partait pendant des mois soulageant la maison.» Mais il revient. La fête est brève. Cadeaux, rires et liasses de dollars qui servent peut-être à alimenter les circuits fraternels. Bientôt, il rétablit la terreur. La fille prend la mauvaise part. La mère, pas épargnée, se terre dans le silence, l'acceptation, la déprime. Coups de ceinture, enfermement au placard, décrassage au jet d'eau, cruauté physique et mentale. Il étrangle le chat, sert le hamster grillé aux invités, mais continue à donner le change vis-à-vis de l'équipage, de l'entourage. Commentaire vu d'aujourd'hui : « Les tyrans domestiques sont toujours charmants à l'extérieur.» La gamine, « turbulente, insolente » comme tant d'autres, oscille entre angoisse et haine. Elle devient réfractaire aux maths « parce que les chiffres sont arabes ». Elève des écoles cathos, elle se fend d'impossibles suppliques (« Dieu, vous qui êtes si bon et si juste, exaucez ma prière par pitié tuez mon père.»), qui percutent le satanisme de Selim, en proie à des crises mystiques et fan de magie noire.
Les années passent, lourdes de menaces mises à exécution. Enfin, la mère s'apprête à demander le divorce. Elle a un amant, lui entretient une michetonneuse et fréquente les bars à hôtesses, laissant Chloé patienter dans la BX noire. Le déménagement s'organise. Elles le croisent dans l'escalier, la petite lance : « C'est le plus beau jour de ma vie.» Il se précipite chez l'armurier. Et c'est ainsi qu'elle écrit ce qui suit :
« En fin d'après-midi le père dans la cuisine tira à bout portant. La mère tomba la première. Le père visa l'enfant. Le père se ravisa, posa genoux à terre et enfouit le canon tout au fond de la gorge. Sur sa joue gauche l'enfant reçut fragment cervelle.»
Ensuite, la pitié gluante des voisins et son corps qui s'abîme dans le refus. Neuf mois sans parler, une dizaine de TS (tentatives de suicide), un ulcère. Et de la violence en héritage contre soi, contre les « filles à papa » et les profs de maths, contre sa tante maternelle qui la prend en charge et tente de l'inscrire dans son obsession de la normalité, et contre ce père auquel elle n'accorde que des circonstances exténuantes, écrivant : « Pour se délier du père que faut-il trancher sec si ce n'est tout le moi si ce n'est l'être entier.»
Elle commence des études de lettres et de cinéma. S'intéresse aux pataphysiciens, mais aussi à Balzac, elle qui se sent proche aujourd'hui de Linda Lé, de Lydie Salvayre. Elle se passionne pour Rohmer, pour Cronenberg. Se jette au cou d'Emma Bovary ou de la marquise de Merteuil. Mais vite, lui revient cette certitude d'être soi-même un personnage de fiction. De ne pouvoir échapper aux excès de la scénarisation biographique. Exemple, l'épisode mariée-prostituée. Elle ne veut pas d'enfant, chose compréhensible. Surinvestit dans le couple. Se dit exclusive, fidèle, « abusive ». Elle épouse un jeune penseur cavaleur, mi-arabe d'origine, tiens... Ils vivent quelque temps en « communauté politique post-situ », elle qui vote plutôt « Arlette-Jospin ». Ils n'ont pas le sou. Elle se fait hôtesse de bar, y chrome un féminisme antipuritain. Elle (d)écrit ainsi cette expérience : « La femme sera toujours un réceptacle. Juste un foutu réceptacle. Les hommes y mettent en vrac bite fantasmes pulsions transferts émois amours et même parfois le prix. Tout ça dépend des bourses (...). Ils y mettent toujours quelque chose. C'est difficile quand on le sait. Difficile de ne pas leur en vouloir. Et aussi de quêter cette mise en sac quand vient la période des chaleurs.» Dans ces bars, elle sait être venue « pour faire payer le père », même si elle écrit : « On n'est pas pute à cause de quelqu'un ou de quelque chose. On le devient justement parce qu'il n'y a ni cause ni rien ni personne.» Elle a fini par descendre de son tabouret, comme elle s'est vite relevée des divans psy trop émollients pour la crudité de son réel. Depuis, elle a cessé d'attendre comme les autres filles des bars, que « papa pousse la porte ». Le sien est mort et l'écriture lui sert à le tuer plus encore."
29. Le vendredi 22 décembre 2006 à 15:13, par Berlol :
Trop cool ! Arigato !
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