Journal LittéRéticulaire

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 31 juillet 2007

Personne ne refroidit

Je quitte T. assez tard dans la matinée, il n'y a pas de cours, seulement du travail au bureau, sans horaire fixe. Avec l'ordinateur portable en mode pdf+mp3, entendez : lecture & musique, le train acquiert une encore plus grande vitesse — une vitesse littéraire. La musique, c'est une sélection de Orb, Air Liquide, Muslimgauze, de l'électronique rythmée, sans lourdeur ni paroles importunes. La lecture, c'est Mérimée, la Chronique du règne de Charles IX, du XVIe siècle au XIXe, mais assez à la façon XVIIIe, un régal.

Il fait chaud, la fac est calme, il n'y a presque plus d'examens. Mon dernier à faire passer sera demain. Je commence les corrections, fais du courrier. Jusqu'à ce que David et moi nous décidions à aller jouer au ping-pong. Trois quarts d'heure assez habituels, plutôt pas mal, côté forme. Quand arrive un collègue de la fac d'économie, bon joueur, pas vu ici depuis des mois. David et moi en double contre lui, comme ça personne ne refroidit (façon de parler, la salle n'est pas climatisée...). Puis un quatrième arrive, qui jouera avec David pendant que je continuerai avec le collègue d'éco. Les coups me reviennent, les services, le smash de revers, les spoons, comme je les nomme (balles prises très bas, accélérées et montant haut, que l'adversaire croit voir sortir en rigolant et qui fusent sur le côté dès qu'elles touchent la table, leurs trajectoires tenant plus de l'ellipse que de la parabole).
Deux heures en tout. On a perdu au moins deux litres. On est cassé, on fait la course dans les escaliers, on a dix ans. De retour au bureau, on se vide une théière en écoutant les infos. Et là...

Ils auraient eu un pacte secret, se seraient donné le mot. Le mot de passe : mourir. Sur une date, un événement, un constat, la surveillance vidéo, la malhonnêteté des sports, ou des choses plus éthérées encore, nul ne pouvait le savoir.  Ils auraient jugé leur œuvre achevée, derrière eux, inoubliable. Collectors, rétrospectives, intégrales allaient déjà leur train — et eux de trop, carcasses devenues intransportables quand tout voyage si vite. Sans qu'il fût possible de dire comment ils avaient opéré, établi leur plan depuis des années ou quelques jours seulement, il semblait qu'ils avaient scellé cet accord de partir ensemble, fuir, se faire la belle avec les draps des écrans chéris. Beaux draps qu'ils nous laissaient remonter sans eux. Gens du XXe siècle, ils souhaitaient cependant déborder, voir de l'autre côté, mettre leurs dernières œuvres derrière la ligne du XXIe sans être plaqués par un cancer ou une dépression. Ils y étaient parvenus.
Serrault, Bergman, Antonioni.
À l'heure où nous imprimons, la série n'est peut-être pas terminée. La seule certitude...

«Pedro, alors, lui avait dit brusquement :
— Je crois que j'ai trouvé un moyen pour quitter la France... Avec de l'argent, tout est possible...
Il se souvenait que de très minces flocons de neige — presque des gouttes de pluie — tourbillonnaient derrière les vitres de la fenêtre. Et cette neige qui tombait, la nuit du dehors, l'exiguïté de la chambre, lui causaient une impression d'étouffement. Est-ce qu'il était encore possible de fuir quelque part, même avec de l'argent ?
— Oui, murmurait Pedro... J'ai un moyen de passer au Portugal... Par la Suisse...
Le mot « Portugal » avait aussitôt évoqué pour lui l'océan vert, le soleil, une boisson orangée que l'on boit à l'aide d'une paille, sous un parasol. Et si un jour — s'était-il dit — nous nous retrouvions, ce « Pedro » et moi, en été, dans un café de Lisbonne ou d'Estoril ? » (Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures, p. 172-173)

« Au centre de Lisbonne, au pied des hôtels de luxe, à deux pas du Ritz, s'étend un domaine de haute poésie que les touristes en général ignorent et que les Lisboètes évitent à cause de sa chaleur accablante : la estufa quente, une serre chaude où est savamment entretenue l'atmosphère d'étouffoir humide des pires zones équatoriales. Le lieu est désert, les voix s'y désagrègent, la pensée s'y désagrège sous la sueur, sous le silence de la végétation vigoureuse, aux verts multiples, sous le chuintement de l'eau qui coule en continu, partout, afin d'augmenter encore la moiteur.
Et lui : Mais ma jolie, ma toute-charmante, qu'est-ce que tu espères trouver là-bas comme climat, en Indonésie ou au Vietnam, là où tu choisiras de t'arrêter ? Là où tu t'arrêterais, si jamais je te laissais partir d'ici après-demain ? » (Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, p. 46-47)

lundi 30 juillet 2007

Dans l'inconnu, on n'a jamais su

On ne sait pas par quoi on tient à un vieil acteur. On l'a vu dans tellement de films, dans tellement de rôles, tellement de moments de notre vie qu'il est tout cousu à nous, caché partout dans nos souvenirs. On ne l'a jamais eu en face de soi, on n'a rien en commun et il est pourtant comme un ami. Toujours à plat sur un écran, il a plus d'épaisseur que nos propres parents, quelquefois. Quand on le revoit jeune, on pense à sa jeunesse à soi, comme si on avait été à ses côtés. Et quand on le voit vieux, on se dit que c'est encore lui, qu'il est toujours aussi bon.
Et puis quand il est mort, d'un seul coup on se rend compte que c'est trop tard, qu'il n'y aura pas d'autres films, que l'occasion de boire un coup ensemble ne se présentera plus, qu'on ne saura jamais comment il était en dehors de ses rôles et de ses interviews. On bascule dans l'inconnu, on n'a jamais su qui il était.
En perdant Michel Serrault, j'essayais de comprendre le sentiment qui me l'avait rendu encore plus sympathique que beaucoup d'autres que j'aimais bien. J'ai à peine le temps d'essayer, d'écrire cela qu'un autre nom tombe, qu'un autre sentiment de tristesse explose dans un autre coin du ciel, comme un funèbre feu d'artifice.
Ingmar Bergman ne m'était pas sympathique, non, le mot ne convient pas, ce n'était pas le copain Serrault. De son air austère, sur des photos, un gamin comme moi n'avait pas envie. Plutôt que d'amitié ou de sympathie, ça serait de l'admiration hagarde. L'incompréhension devant le génie. Plus de dix de ses films, tout mélangés, me reviennent à l'esprit, font un bouquet de parfums de moi. J'étais étudiant et tout seul j'allais voir les Bergman — et pas les Fellini — dans les cycles du côté de Saint-Michel, Saint-Germain. J'avais peu d'amis et pas le temps d'en chercher qui partageassent ces goûts-là. Il n'y avait d'ailleurs pas des centaines de gens dans les salles. C'était beaucoup de films en noir et blanc. Monika, récemment revu, Les Fraises sauvages, Persona, Une Leçon d'amour, Le Silence, Sourires d'une nuit d'été ou Sonate d'automne eurent plus d'influence sur moi que Le septième Sceau, apprécié mais pas ressenti. Je ne vois qu'Hitchcock dont le noir et blanc ait autant impressionné ma pellicule intérieure. J'allais sans ordre, sans théorie, au feeling. L'anglais ou le suédois, je ne savais que lire les sous-titres.

Pas de liens, ce serait trop facile.

Du côté des vivants, on est passé entre les gouttes. On a continué le puzzle des vacances. Après les billets d'avion, les contacts, les dossiers universitaires, les travaux de recherche, la location de voiture, c'était au tour des billets de Narita Express que nous avons achetés en allant au sport, à Shibuya.
J'ai bien avancé mon Modiano, très dans le ton du jour...

« Le Paris où nous marchions tous les deux en ce temps-là était aussi estival et irréel que le complet phosphorescent de ce Scouffi. Nous flottions dans une nuit qu'embaumaient les troènes lorsque nous passions devant les grilles du parc Monceau. Très peu de voitures. Des feux rouges et des feux verts s'allumaient doucement pour rien et leurs signaux aux couleurs alternées étaient aussi doux et réguliers qu'un balancement de palmes.
Presque au bout de l'avenue Hoche, à gauche, avant la place de l'Étoile, les grandes fenêtres du premier étage de l'hôtel particulier qui avait appartenu à sir Basil Zaharoff étaient toujours allumées. Plus tard — ou à la même époque peut-être — je suis souvent monté au premier étage de cet hôtel particulier : des bureaux et toujours beaucoup de monde dans ces bureaux. Des groupes de gens parlaient, d'autres téléphonaient fébrilement. Un va-et-vient perpétuel. Et tous ces gens ne quittaient même pas leur pardessus. Pourquoi certaines choses du passé surgissent-elles avec une précision photographique ? » (Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures, p. 160-161)

dimanche 29 juillet 2007

Lecture plein écran, bien plus confortable qu'avec un livre

Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur...
Pour ceux que Wikipédia fait régulièrement vomir, j'ai trouvé pire émétique dans le Figaro : les « classiques » sous la plume de Christian Authier, avec que des romanciers vivants — pas trop, quand même —, présentés de façon encore plus brève, superficielle et stupide que sur un site pour téléphone mobile... J'aimerais bien savoir combien on est payé pour écrire ça.

On n'a pas mis la climatisation, aujourd'hui. Pourtant il a fait chaud. Mais je n'ai pas à sortir, je m'installe avec un fort volume de Mérimée en pdf image, lecture plein écran, bien plus confortable qu'avec un livre papier, tout comme pour prendre des notes ou chercher dans les dictionnaires (TLF, Littré, Académie et al., synonymes CRISCO).
Après un long orage plein d'éclairs et de foudres, T. est allée voter. Et... avant la tempête, serais-je tenté de dire, tant les résultats du scrutin sont défavorables au parti d'extrême-droite qui dirige ce pays depuis bien avant la guerre qu'il a perdue. Mais rien n'est certain. On a bien vu, en France, deux échéances électorales être très défavorables au parti chiraquien et ne rien changer du tout à la politique des gouvernements successifs. Le résultat, Sarkozy, va peut-être encore plus loin dans le paradoxe.
Pour revenir au Japon, j'ai l'impression que les électeurs ont toujours accepté la corruption, à la fois comme une fatalité inhérente à la classe politique et comme une certaine forme — enviable — de virtuosité, mais qu'ils n'admettent pas l'incompétence, et la honte que les résultats désastreux de l'impéritie fait resurgir sur eux (le scandale des retraites pèse lourd).

Après le déjeuner, on expédie Le Sicilien (Pierre Chevalier, 1958), dévédé prêté par Christian le jour de la fondue au chalet, film d'un comique proche du troupier, avec Fernand Raynaud, Raymond Devos, Pascale Roberts et Judith Magre. Surtout intéressant pour le contexte, les décors, etc. Pour de l'anthropologie, en fait.
Le soir, à peu près le même intérêt pour À tout Cœur à Tokyo pour OSS 117 (Michel Boisrond, 1966) sur TV5 Monde. Sauf que c'est en couleur, que ça révèle comment on pouvait montrer le Japon en France à cette époque — ce que Mérimée appellerait la couleur locale —, et que Marina Vlady m'a toujours été très sympathique. Elle ressemblait d'ailleurs à une fillette que je voulais embrasser un jour de fugue du patronage...

T. m'a offert un beau livre, selon mes goûts, うめ版, rassemblant les définitions d'une soixantaine d'expressions japonaises, chacune comme tirée du dictionnaire (avec furiganas pour la lecture facile), posée en belle page et illustrée d'une superbe photo contemporaine en page de gauche. Un piège, pour mon temps libre...

samedi 28 juillet 2007

Haché de coupes et de sauts

On ne se lève pas tôt mais on travaille quand même dans la matinée. J'enregistre en même temps la cinquième conférence de l'Université populaire de Caen de Michel Onfray (la série d'été de l'UPC a commencé cette semaine et j'ai enregistré les quatre premières émissions hier). J'écouterai ça très bientôt, notamment parce que c'est sur le XIXe siècle.
Pour ce qui est du XXe siècle littéraire, une série INA sur le canal des Chemins de la connaissance que je n'ai pas encore réussi à attraper (pas de stockage sur le site). J'avais programmé l'enregistrement de nuit au bureau mais le résultat était tout haché de coupes et de sauts, sur près de quatre heures de programmes, insupportable. Faut que je réessaie demain ou lundi, après ça sera râpé (série INA suivante sur Jabès, pour une semaine).

Bain en lisant quelques chapitres, toujours fluides comme l'eau tiède.

« Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu'une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d'entre eux, même de leur vivant, n'avaient pas plus de consistance qu'une vapeur qui ne se condensera jamais.» (Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures, p. 72)

Au moment de partir au Saint-Martin, T. cafouille avec son téléphone portable déchargé et qui s'était éteint. En fait deux étudiantes l'attendent depuis plus d'une demie heure à la gare d'Iidabashi, sous le cagnard, pour déjeuner avec elle — et je n'en étais même pas averti. Heureusement, Yukie avait encore assez de place pour nous. Les sympathiques et quelque peu timides étudiantes de T. font du français en option et n'en vont pas moins partir dans quelques jours pour un mois de stage linguistique à Toulouse, en famille d'accueil. Elles ont des questions. Nous y répondons en caricaturant le moins possible.
Un de leurs profs les a visiblement effrayées en peignant tout en noir, une France sinistrée par la violence, les questions d'immigration, la pauvreté. J'ai déjà entendu cette chanson. Il faudrait enfermer ce genre de personnes, ou leur barrer l'accès aux étudiants. En voulant valoriser leur spécialité (sociologie, médias, ou je ne sais quoi) et se focaliser sur des problèmes certes bien réels mais sans les recadrer, relativiser, mettre en perspective, ils montrent une catastrophique inaptitude à l'enseignement.

Toujours à quatre, nous allons à l'Institut où il y a une table-ronde sur Hiroshima & Nagasaki (dans un cycle exposition, conférences et films). J'y entre tout de suite, T. fait visiter la librairie puis la médiathèque, me rejoint une heure après. Malgré la qualité indiscutable des intervenants, T. et moi n'apprenons rien que nous ne sachions déjà. Ce qui est somme toute normal : nous faisons partie d'une génération relativement bien informée sur ces sujets, à quoi nous avons volontairement ajouté livres, films ou voyages pour comprendre mieux. Nous n'en dirions pas autant des suivantes, qui ne sont ni informées ni motivées pour en savoir plus par elles-mêmes.
Trois heures ont pourtant passé assez vite, il n'y avait pas de langue de bois. Le Japon par soi victimisé mais incapable de prendre en charge décemment ses victimes réelles (hibakushas) et tout autant incapable de reconnaître ses crimes contre les pays qu'il a tenté de soumettre, ce Japon, toujours dirigé par un parti directement issu du clan des criminels de guerre et directement lié aux milieux de l'extrême-droite et de la mafia, ce Japon-là n'a pas été épargné, même si ce n'est pas une soixantaine de personnes par ci ou par là qui viendra à bout d'énormes collusions politico-militaro-industrielles, toujours prêtes à justifier les deux recours à l'arme atomique.

Pour nous aérer les méninges, nous sortons les vélos et allons jusqu'à Aoyama par Akebonobashi et Shinanomachi. La chaleur directe est un peu tombée, les rues peu encombrées. Ça n'empêche pas que T., en athlète rompue à déjouer les objectifs, reste toujours difficile à cadrer.
C'est trop tard pour les soldes de Villeroy & Boch, ça ferme à 18 heures le samedi. Après deux heures de promenade, à la nuit tombante, on revient par Yotsuya et achetons le pain et les légumes dont nous dînerons, tout poissés de sueur et libérés des stress de la semaine.
Rien à la télé, comme souvent le samedi, que ce soit sur les chaînes japonaises ou sur TV5 Monde.
On lira...

vendredi 27 juillet 2007

Léger comme de l'hirondelle

Peu à dire sur ce jour calme. Ici, tout au moins.

Avec T., je vais enfin chez l'opticien, dans la grande librairie Maruzen d'OAZO, en face de la gare de Tokyo, pour faire réaliser des lunettes. J'avais déjà mentionné quelques problèmes de vue et je savais que ça viendrait un jour. Ce qui m'a poussé à le faire maintenant, c'est d'une part que j'ai de plus en plus de difficulté à lire les furiganas, ces petits hiraganas qui sont parfois à côté des kanjis pour en indiquer la lecture, et d'autre part qu'il devient visuellement scabreux de faire l'appel en classe, accommodant de moins en moins vite à chaque nom successivement sur la feuille et sur la personne appelée.
C'est la première fois que je passe ainsi tous les contrôles optiques qui déterminent les caractéristiques des verres à porter. T. m'aide un peu pour savoir s'il faut dire que la croix est dans le rond, ou si c'est flou ou pas. Ensuite, c'est l'effarant choix des montures, parmi au moins 500 modèles en exposition. Après vingt bonnes minutes durant lesquelles j'admire la patience de T., pas besoin de lunettes pour ça, nous sommes d'accord sur celles qui me vont le mieux. J'ai hésité parce qu'on va se moquer de moi : elles sont de la marque Porsche. Et en effet, je suis le premier à me moquer de ceux qui n'ayant pas les moyens de se payer les voitures s'offrent les accessoires. Ceci dit, ça me permettra sûrement de lire plus vite.

On déjeune au Tsubame Grill, deux étages au-dessus. L'agneau est très bon, léger comme de l'hirondelle. Puis, nous nous séparons dans le train, T. va au centre de sport pour nager et je rentre pour Mérimée. Entre autres, je travaille sur ceci, à en tirer tout le suc :

« Je n'aime dans l'histoire que les anecdotes, et parmi les anecdotes je préfère celles où j'imagine trouver une peinture vraie des mœurs et des caractères à une époque donnée. Ce goût n'est pas très noble ; mais, je l'avoue à ma honte, je donnerais volontiers Thucydide pour des mémoires authentiques d'Aspasie ou d'un esclave de Périclès ; car les mémoires, qui sont des causeries familières de l'auteur avec son lecteur, fournissent seuls ces portraits de l'homme qui m'amusent et qui m'intéressent.» (Prosper Mérimée, Chronique du règne de Charles IX, préface de 1829)

Quelques blogs ne sont pas autre chose.

jeudi 26 juillet 2007

Le tour que leur joue le vélo

Même si le premier ministre, Claude Guéant, veut les rassurer, je doute un peu que les Français, qui étaient fiers hier encore de leur président de la République, apprécient bien qu'il aille vendre du nucléaire à Tripoli, où le solaire serait peut-être mieux adapté. Mais ils sont en vacances, les Français, épuisés par tous ces scrutins, heureux de voir des infirmières libérées et fort préoccupés par le tour que leur joue le vélo. De son côté, le conseiller aux bas-côtés, François Fillon, assure que la descente de Vizille sera très bientôt sans danger.

Le soir.
Oui, ça n'intéresse personne. Je m'en doutais un peu. Allez, on y va ?

Violente averse, de 11h10 à 11h19. J'étais en surveillance d'examen, avec 75 étudiants et leur professeur qui ne m'a pas adressé la parole de toute l'heure. Je l'avais sentie venir, cette pluie. Du côté des fenêtres, je guettais les nuages. Cétait amusant de voir les têtes d'étudiantes (en majorité), sorties de leur concentration sur une quelconque critique de Poe, relever la tête vers la fenêtre d'où venait le bruit de la pluie, soudain plus fort que celui de la climatisation, s'en étonner, puis replonger dans leur travail. Personne n'a cru que ça durerait.
Sinon, j'avais deux examens avec mes propres étudiants.
Et puis repartir vers Tokyo, en essayant de lire dans le train. Mais comme je n'ai pas assez dormi...

Kennedy et moi (S. Karmann, 1999) est un film très agréable. Je ne dirais pas un grâând film, parce que ça fait plutôt téléfilm, mais un Bacri grincheux jusqu'à la sagesse, à qui répond une Nicole Garcia toute en finesse, une petite ville portuaire sans nom, des adolescents sans raffinement. En fait, si on veut bien regarder un poil plus loin que le bout de son nez, le problème, c'est pas Bacri, c'est tout ce cinéma que les gens autour de lui se font pour se donner l'impression de bien vivre, chacun dans son personnage. Jusqu'au psy, condescendant, avec sa montre, qui n'étais pas sa montre et qui ne le sera plus.
Non, littérairement parlant, je n'apprécie pas du tout Jean-Paul Dubois, je me suis vraiment emm... avec sa Vie française. Cependant, il a d'excellentes idées de personnages et de situations, scénaristiques, en fait.

mercredi 25 juillet 2007

Promesse au bout du totem

Après une surveillance d'examen matinale et sans problème, je parcours mes étagères en quête du livre à emporter au sport et, m'étant auto-gendarmé contre l'aigreur envieuse, je me tourne vers l'enfilade des Minuit pour attraper le Volodine jauni mais pas encore lu. C'était le premier Volodine acheté, avant même de m'exiler au bout du monde, resté intouché comme une ultime promesse au bout du totem horizontal, après les solides Beckett, les Pinget, les Robbe-Grillet, les Simon, sur lesquels tranchent les plus jeunes, les Bon, les Chevillard, les Deville, les Échenoz, les Toussaint, et même des très récents, des Clémençon, des Laurrent, des Mauvignier, des NDiaye, des Ravey...
C'est donc en plein Portugal que je pédale et sue. Et quelque part très loin pendant ce temps, sans connaître mon choix, François poste cet étonnant commentaire sur le lien Mevlido / Lisbonne...

« Puis, longeant la ligne de tramway, ils gagnèrent la rue de São Paulo, presque déserte. Je me rappelle ma première visite ici, en 1975, dit-elle. Et lui : Oui, le Sicherheitsgruppe a loupé alors une splendide occasion de mettre ses fichiers à jour. Toute votre racaille a grouillé ici pendant les mois chauds de 75. Et vous aviez relâché votre vigilance. On aurait pu moissonner des renseignements à la pelle. Et elle : Sale connard de flic, sale dogue, tu n'as en tête que ta mission de tueur, fils pourri de la flicaille et de l'impérialisme, valet des Américains, sale garde-chiourme des esclaves bedonnants, sale chien, tueur à gages des sociaux-traitres, social-vendu toi-même, sale dogue, mon dogue. Et lui : Sale petite connasse de terroriste.» (Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, Paris : Minuit, 1990, p. 12)

« Ma nouvelle carapace, songea-t-elle. Elle se tortillait, ensanglantée et grumeleuse, à la frange de l'abîme, sans oser habiter cette identité étrangère, qui allait coller à son corps jusqu'à sa mort, et même au-delà. Elle n'osait pas regarder non plus en direction du précipice. La violence de l'arrachement à soi-même n'a pas d'équivalent dans l'arsenal des tortures. Kurt l'avait prévenue : dès qu'il serait retourné à Bonn, il s'emparerait du premier cadavre non identifiable pour aider à brouiller les pistes derrière elle et pour refermer, avec son cercueil, le dossier d'Ingrid Vogel. Il ramasserait, dans une quelconque carcasse de voiture carbonisée, une quelconque petite conne que personne n'aurait réclamée à la morgue, et il en ferait le double en cendres d'Ingril Vogel ; sous son influence, la mère d'Ingrid, dépressive et impressionnable, signerait l'acte d'identification des restes racornis. Et : l'inhumation sous la pluie, la poignée de sympathisants tous déjà fichés et re-fichés, membres, au sens large, de la nichée en voie d'extermination. Et elle, là-bas, sur une côte chinoise ou coréenne ou pire encore, à des distances infinies, ignorant tout de son présent, censurant sans cesse sa mémoire.» (Ibid., p. 19)

Réunion d'après-midi, juste le temps de lire le catalogue des nouveautés du Seuil. Je commanderai Salvayre, bien sûr, et peut-être Fournel... On verra.
Sous la houlette de David, j'assiste ensuite en observateur critique à la première session chez nous du TCF. Quatre étudiantes s'y sont inscrites et l'épreuve est intelligemment faite. Il n'y a guère que la qualité du son de l'épreuve orale, sur CD, qui soit à pointer. Les voix masculines, en effet, sont assourdies et parfois difficiles à saisir, surtout pour des oreilles étrangères. On essaie de diminuer les basses, la résonance, mais on n'améliore qu'à peine un son mauvais à la base. Sans doute un mauvais microphone...

Excellent dîner indonésien, en haut du centre commercial La Chic, à Sakae. Sophie y a déjà ses habitudes, y connaît un serveur sympathique, que nous découvrirons originaire d'Ubud quand Andreas montrera des photos de Bali sur l'ordinateur portable qui ne le quitte jamais.
Quelques précisions à ajouter, mais pas le temps...

mardi 24 juillet 2007

Perdus dans un ciel enfin

Me revient qu'hier — ça doit être le choc Volodine, ou alors parce que ça s'est passé très simplement — on nous a installé le téléphone à fibre optique, avec l'accès internet en même temps. Sont venus à trois, deux hommes et une femme, rôles bien répartis, la dame pour le contact et les explications générales, tarifaires, un jeune en salopette qui change boîtiers, fils, vérifie avec un ordinateur, ne s'occupe que de téléphonie, puis un homme plus âgé, avec un autre portable, chargé lui de reconfigurer l'accès internet du réseau local, que ça fonctionne sur nos ordinateurs, puis que l'imprimante en réseau marche. On ne voit pas trop la différence. C'était déjà 100 Mbps. Faudrait qu'on regarde trois ou quatre flux vidéo en même temps...

Hélas, je ne passe par encore par la fibre optique pour quitter T. — et aller au bureau, à 350 km. Reprise du shinkansen, donc, et du cadrage narratif de Colomba (ce que le narrateur livre de lui-même, ses parti-pris non dits). Jusqu'à ce que je m'endorme, les yeux perdus dans un ciel enfin bleu.

Un examen à surveiller avec deux de mes collègues. On fait un peu les pitres ; nos ouailles apprécient.
Puis cascade de joies : 1. livraison de l'appui-tête adaptable à mon fauteuil de bureau (montage pas trop galère); 2. une étudiante qui revient d'Aix m'offre un petit paquet d'olives en chocolat de La Picholine ; 3. la NRF de juin est à la bibliothèque et j'en photocopie les pages de Volodine ; 4. l'apothéose : trouvé, installé (version d'essai) et mis en marche, le logiciel ABBYY FineReader 8.0 transforme en un quart d'heure en texte, sous mes yeux éberlués, le pdf-image de Fumée de Tourgueniev (traduit par Mérimée dans les années 1860, trouvé sur Gallica). Avec un taux d'erreur relativement faible, plusieurs centaines d'images de pages deviennent du texte, tout bonnement cherchable, indexable, éditable, etc., sans aucune action humaine, et sans même scanner puisque c'est du pdf récupéré. C'est qu'à part une ou deux pages par-ci par-là avec notre imprimante-scanner de Tokyo, j'en étais resté, en matière d'OCR, à l'usage intensif que j'en avais fait dans les années 1989-1991 — préhistoire durant laquelle j'avais numérisé, des mois durant, tout Claude Simon. Ceci dit, aujourd'hui comme dans les années 80, la numérisation d'un livre ancien demande des heures de relecture pour traquer les erreurs du scanner. Il se trouve qu'avoir un texte impeccable n'est pas mon objectif de cette année. Je veux juste pouvoir repérer quelques emplois d'une petite liste de mots, et s'il m'en manque 5 % à cause de taches, craquelures ou lettres mal encrées, ça n'a aucune importance. Si besoin, il sera toujours temps de fignoler a posteriori.

« Le préposé à l'idéologie, Balkachine, n'était plus là pour vérifier la férocité des impacts, et, au fond, l'interrogatoire se déroulait sans grande casse. En raison du grade de l'accusé, qui était tout de même commissaire, Balkachine s'était déplacé, mais pour s'éclipser au bout d'un quart d'heure, après un discours sur la morale prolétarienne qui avait endormi tout le monde. C'était une séance d'autocritique bâclée, une de plus : un moment théâtral qui avait eu sa raison d'être autrefois, deux ou trois cents ans plus tôt, au temps où les guerres contre les riches n'étaient pas toutes perdues, mais qui aujourd'hui, à la fin de l'histoire — pour ne pas dire à la fin de tout —, avait dégénéré en pure sottise rituelle.
— Je mesure l'étendue de mon abjection... Je ne mérite pas qu'on me confie des responsabilités, dit Berberoïan dans un murmure.
En réalité, il savait qu'après le blâme que lui décernerait l'assemblée, tout redeviendrait comme avant. Il appliquerait du mercurochrome sur sa plaie et il irait se réinstaller derrière son bureau de commissaire, par exemple pour fumer une cigarette en compagnie de Mevlido, et tout deux se pencheraient de nouveau sur les dossiers criminels abandonnés depuis le matin. Rien n'aurait changé dans la société ni dans les mœurs de la police. On serait simplement allé ensemble un peu plus loin dans la défiguration des valeurs révolutionnaires. On aurait fait à contrecœur un petit pas supplémentaire vers la barbarie et la mort de tout espoir.
— J'ai trahi la confiance de la classe ouvrière, souffla encore Berberoïan.»
(Antoine Volodine, extrait de Songes de Mevlido, paru dans la Nouvelle Revue Française, juin 2007.)

lundi 23 juillet 2007

S'imprégner de l'ambiance avant décollage

On sent que la rentrée littéraire approche. Le fait qu'elle soit médiatiquement mondialisée (Cf. article de 2000, quelques surprises...) ne l'empêche pas d'être toujours aussi germanopratine, de prime abord, en tout cas, au vu de quelques blogs, sites d'éditeurs, etc. Ça pourrait commencer très bas, comme d'habitude chez Assouline, avec Mazarine Pingeot. Mais je n'irai pas dans ce sens et je ne finis même pas son billet. Heureusement pour moi, j'ai d'abord vu la rentrée par le haut, hier, quand je cherchais de nouveaux liens sur Patrick Deville, en voyant dans le toujours aussi catastrophique site du Seuil qu'il y aura un nouvel ouvrage d'Antoine Volodine (23 août), Songes de Mevlido. Ai copié le pdf du catalogue de rentrée, pour lecture des autres nouveautés, de toute façon, il n'y a que ça qui marche dans le site, que ce soit avec Firefox ou IE.
Ça ferait dans les 460 pages. Ici, quelqu'un dit l'avoir déjà lu. Quelques pages en sont reproduites dans la NRF de juin. L'auteur en lisait des bouts à Aix, début juillet. Deuxième dans la sélection de Technikart, entouré de Chevillard, Darrieussecq et Olivia Rosenthal, que du beau monde ! Si en plus la liste s'allonge, va falloir que je fasse tourner la planche à billets...

« Une guerre longue et généralisée, de tous contre tous, a ravagé le monde. Une nouvelle société s’est mise en place, qui peine à panser ses plaies et reproduit sans y croire les discours moraux de l’avant-guerre. La plus grande confusion idéologique règne, ce qui permet aux anciens génocideurs de s’accaparer le pouvoir politique.
Mevlido, policier dépressif, hanté par les images de sa femme que des enfants-soldats ont assassinée vingt ans plus tôt, est invité par sa hiérarchie à suivre un traitement psychiatrique. C’est un homme qui approche la cinquantaine. Il vit avec Maleeya Bayarlag, une faible d’esprit, dans un ghetto où se côtoient miséreux, réfugiés, drogués, malades mentaux et vieilles mendiantes qui entretiennent encore le mythe de la révolution mondiale et du Parti. À cette population se mêlent des chamanes coréennes ou « mudangs » qui dansent et chantent pour les morts, et aussi des oiseaux mutants dont la présence envahissante a donné un nom au ghetto : Poulailler Quatre. Jour et nuit à Poulailler Quatre résonnent les caquètements des volatiles, les chants sorciers et les slogans bolcheviques des mendiantes, prononcés dans une langue que nul ne peut à présent décrypter.
Rêves éveillés ? Mémoire d’une vie antérieure ? Naufrage dans la folie ? Mevlido se sent investi d’une mission dont pendant son sommeil une corneille géante vient régulièrement lui rappeler les exigences. Sous les pluies torrentielles et la chaleur, dans la nuit que peuplent oiseaux et araignées, il mène une enquête sur un attentat terroriste dont il a été à la fois témoin et complice. Autour de lui, que ce soit dans ses cauchemars ou dans la réalité, toutes les femmes qu’il aime disparaissent. Et justement, une des victimes de l’attentat ressemble à Verena Becker, dont il n’a jamais fait le deuil. Cette ressemblance l’accable.
Au cours d’une nuit terrifiante, Mevlido s’affronte à un ennemi personnel, un vautour semi-humain. Le combat dégénère et il perd la vie. Commence alors pour lui une plongée dans un univers obscur où ses propres souvenirs sont mis en scène de façon déformée, parfois sous la forme d’un récit qui confirme qu’il a bel et bien vécu une existence de moine-soldat avant de naître. Seul le chant des mudangs, entendu de loin en loin, lui permet de ne pas sombrer dans une totale amnésie. Les années se succèdent, sa mémoire se délite, mais l’image de Verena Becker reste en lui. C’est vers cette image qu’il va, c’est là qu’il désire se fixer à jamais.» (Extrait du pdf Rentrée littéraire 2007 des Éditions du Seuil)

En attendant ces joies-ci, je me livre à celles du XIXe siècle, avec Mérimée et le volumineux corpus que j'ai maintenant fini d'ordonner — en attendant de voir, ce soir, étonnante coïncidence, sur TV5 Monde... Colomba ! Adaptation de Laurent Jaoui, coproduction Arte et France 3, 2005.
T. le regardera avec moi, pour s'imprégner de l'ambiance avant décollage...

Dans l'après-midi, nous allons marcher jusqu'à Ichigaya pour des cartouches. D'encre, pour imprimante.
Dans une librairie, T. achète une énième revue de natation et moi un énième livre de lecture facile en japonais, sur les mythes grecs, cette fois. Jusqu'à maintenant, T. a mieux profité de ce genre d'achat que moi.
Puis je me fais une heure de sofa dans la Rue des boutiques obscures...

« — Voulez-vous que je joue quelque chose de particulier, mesdames, messieurs ? demanda-t-il d'une voix froide où perçait un léger accent américain.
Le Japonais, à côté de moi, ne réagit pas. Il était immobile, le visage lisse, et je craignis de le voir basculer de son fauteuil au moindre courant d'air, car il s'agissait certainement d'un cadavre embaumé.
Sag warum, s'il vous plaît, lança la femme du fond, d'une voix rauque.
Blunt eut un petit hochement de tête et commença à jouer Sag warum. La lumière du bar baissa, comme dans certains dancings aux premières mesures d'un slow. Ils en profitaient pour s'embrasser et la main de la femme glissait dans l'échancrure de la chemise du gros rougeaud, puis plus bas. Les lunettes cerclées d'or du Japonais jetaient de brèves lueurs. Devant son piano, Blunt avait l'air d'un automate qui tressautait : l'air de Sag warum exige qu'on plaque sans cesse des accords sur le clavier.» (Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures, Gallimard, 1978, p. 57)

dimanche 22 juillet 2007

Contre l'eau pour avancer

Pas toujours évident de choisir un dévédé...

Romain Goupil : « On a été élevé en classe, dans des lycées, dans des lycées non mixtes, sur une structuration verticale, c'est-à-dire [qu']on doit obéir. Obéir avec des notes, de 1 à 20, avec des classements, avec "passer en classe supérieure", on est formaté comme enfant depuis tout môme pour obéir, pour cette obéissance. Et là, tout d'un coup, autour d'une crise, parce qu'il y avait des milliers et des milliers de mômes dans la rue, ils disent "bah, on peut peut-être — ensemble — discuter", c'est-à-dire un fonctionnement horizontal. Et là, c'est parti d'une crise, mais 68 est le départ d'un truc qui existe encore maintenant, de remettre en cause. Et c'est pour ça qu'il y a eu le Discours de Bercy, et c'est pour ça qu'il y a eu les prises de position contre 68 : on ne tolère pas, ou toute une partie de l'appareil d'État, du gouvernement, des structures de force ne tolèrent pas que les individus puissent, à l'image de ce qui s'est passé en 68, s'exprimer par eux-mêmes, critiquer, avoir qu'une voix vaille une voix, et qu'on n'a pas besoin de représentants, de types qui soient nos chefs, nos petits chefs, nos représentants et après qui ne rendent plus de compte pendant cinq ans, dix ans ou quinze ans. Donc, il y a quelque chose autour de 68 qui, bien sûr, n'est pas encore entièrement abouti. Il se trompe complètement sur son Discours de Bercy. Non seulement la critique de 68 est absurde, et c'est un retour en arrière, quand il dit il faut tourner la page de 68...
Frédéric Mitterrand : — Mais qui, il ?... (rires)
Romain Goupil : — Je pense à Sarkozy qui pendant vingt minutes va intervenir sur la critique de 68, sur les valeurs d'obéissance, d'ordre, de travail, qu'on a remis en cause toutes les valeurs... Mais ce qu'il ne comprend pas, c'est qu'on ne les a pas encore remises suffisamment en cause. Il y a quelque chose au niveau de ce qui se passe, en général, qui est une fracture complète entre tout ce qui a été les années précédentes sur l'obéissance et la verticalité, et maintenant un fonctionnement tout d'un coup horizontal où on aurait peut-être les moyens de prendre notre vie en compte un par un ou en tenant compte de la vie des autres, quelque chose qui, effectivement, va tout à fait contre le fonctionnement classique et habituel qui leur vaut places, honneurs et puissance. C'est absurde, ce fonctionnement, c'est ce qui a été remis en cause en 68, contre nous-mêmes, contre les organisations gauchistes et les petits chefs et les leaders, que j'étais, bien sûr. Mais il y a quelque chose dans 68 qui, encore heureusement, est toujours présent dans la société française et c'est pas d'un petit discours qu'ils vont balayer ça, j'espère, en tout cas.»

Romain Goupil : « J'ai bossé longtemps avec lui. Il est fou et tu pourrais trouver trois phrases plus loin ou dans un autre extrait le contraire de ce qu'il vient d'affirmer...
Frédéric Mitterrand : — Il cherche tout le temps, en fait...
Romain Goupil : — Il cherche et il ne veut pas trouver. Sauf qu'avec l'image et dans son travail, par des fulgurances incroyables, il trouve pour tout le monde, ou il trouve pour nous, il a trouvé à travers ses films, il a trouvé dans des..., au niveau du montage, des fulgurances, même d'images ou d''associations d'images, dans Soigne ta droite, dans Forever, dans plein de films qu'on n'aime pas dans leur totalité. Mais il a un fonctionnement tout à fait poétique, donc faut pas l'écouter...
Frédéric Mitterrand : — Politique ou poétique ?
Romain Goupil : — Poétique, poétique ! Sur la politique, non. Sur la politique, c'est absolument affligeant et tout à fait contradictoire. Et sur les discours, c'est tout à fait affligeant que les gens prennent à la lettre ce qu'il explique, sur une citation, alors que la citation suivante va être exactement le contraire, ou même que dans les films, il va se contredire lui-même, bien entendu. Et c'est ça, où le personnage est magnifique. Mais le prendre comme maître à penser, comme boussole ou comme petit guide rouge de la Nouvelle Vague est absurde. Quand vous voyez, Tout va bien est une sombre merde grave dans l'histoire du cinéma [...]
Frédéric Mitterrand : — Vous êtes fâchés ?
Romain Goupil : — Non. Disons qu'on s'est séparés à la suite de son non-engagement sur Sarajevo. À un moment donné, c'est bien beau de donner des conseils, de dire à tout le monde ce qu'il faut faire. Quand se passe une situation qu'était celle d'urgence absolue, d'une ville assiégée, comme l'était Sarajevo en 1993. Ils demandaient, ils exigeaient, enfin exigeaient..., ils demandaient qu'il soit solidaire et qu'il soit présent à Sarajevo. Il n'y a pas été, ça été le jour où, de cette décision-là, tous ses discours m'ont semblé vains et sans grand intérêt. En me disant, "bah, c'est bien la peine de faire des leçons sur le comportement des uns et des autres pendant la Seconde Guerre Mondiale", si au moment où un des sièges les plus épouvantables, les plus effroyables, et qui allait annoncer d'autres choses terrifiantes dans nos histoires tout à fait contemporaines, qui vont être Kigali, ça ne sert à rien de donner des conseils, ça ne sert à rien de faire des discours si à un moment donné on n'est pas capable de s'engager très précisément aux côtés de ceux qu'on veut défendre et qu'on prend comme prétexte des choses qu'on va renier ou annuler par sa propre pratique.»

Romain Goupil : « La façon dont il faut cogner un truc contre un autre pour créer de l'incertitude et de la pensée... Donc, ma pensée est tout à fait trotskyste. C'est dans Histoire de la Révolution russe, il donne cet exemple, il dit [que] si les gens, les hommes, à la préhistoire, ils n'avaient pas été paresseux, ils n'auraient jamais inventé la roue, et on aurait continué à pousser d'énormes... Donc, la paresse, c'est le moteur de l'Histoire. C'est-à-dire être paresseux et ne rien foutre, c'est ça qui crée l'avancée. Donc, je me revendique comme ex-trotskyste et comme trotskyste de toujours, le plus branleur et le plus paresseux, c'est ça qui va créer. Et non pas travailler plus, valeur travail au centre de la campagne, et tout ce que j'ai pu entendre comme sottises. Bien sûr que le travail est une abomination. La passion, la création, le fait d'avoir envie de faire des choses, même pas spécialement dans la création, je voulais pas dire la création, l'écriture, et tout, bien sûr que ça c'est des activités humaines, mais le travail, absurde et tout, on a lutté, à travers le marxisme, contre cette idée d'exploiter l'homme par l'homme pour le bénéfice de quelques-uns, je reste sur ce fonctionnement.»

Trois instants, donc, de l'émission Ça me dit, l'après-midi d'hier. Et toujours cette superbe gouaille, cette parole séduisante et — à mes oreilles — souvent juste de Romain Goupil. Et dire que je n'ai toujours pas retrouvé, ça doit faire trois ans maintenant, mon coffret de trois dévédés de ses films ! À qui l'avais-je donc prêté ? Je crois que je vais le racheter...
Écoutant cela, j'étais en train de constituer un corpus mériméen, de faire les liens pour relier tous les documents en vérifiant la bibliographie. Etc.

(Pour Sarkozy à Bercy, c'est par exemple ici.)

Dans l'après-midi, T. et moi allons au centre de sport. Elle y a un cours de natation. Pour moi un peu de vélo avec Rue des boutiques obscures, vraie joie de retrouver cette écriture fluide et imprécise de Modiano, puis à la piscine aussi, nager et marcher. Mais beaucoup de monde dans les lignes, et des crawleurs éclabousseurs, des qui croient que la force s'exerce verticalement contre l'eau pour avancer...
Puis un peu de terrasse au soleil (très voilé), sauna, bain chaud, bain froid, la totale, quoi.

On rentre pile pour que je puisse jouir de Furia à Bahia pour OSS 117 (Hunebelle, 1965) qui passe sur TV5 Monde. Jouir dans la parodie et le décalage, bien sûr. Demongeot n'est pas de mon goût. Où l'on trouve aussi en filigrane une critique de ces faux libérateurs de peuples, vrais tyrans en herbe. Goupil a eu aussi des mots très justes contre Che Guevara, d'ailleurs. Quelle stupidité, utile sans doute au capitalisme, que cette icône qu'on en a fait. Lire aussi le très beau Pura Vida, de Patrick Deville, sur William Walker.

samedi 21 juillet 2007

Les petit cris de leurs têtes coupées

Par une autre alerte Google / Nouveau Roman, découverte d'une exposition Project for a Revolution in New York, à la Matthew Marks Gallery... de New York (si quelqu'un y va, c'est jusqu'au 17 août). Catherine et Alain Robbe-Grillet sont évidemment à l'honneur et à l'affiche.

C'est toujours pas la grande chaleur. Normalement la mi-juillet sonne le glas des courants d'air à l'ancienne, la chaleur devient trop accablante, nuits comprises, et fermer tout pour climatiser s'impose. Donc on est en train de faire des économies. Ce qui tombe plutôt bien, vu que la centrale nucléaire qui alimente en partie Tokyo en électricité est fermée, et sans doute pas que pour huit jours. Et comme les travaux de construction d'à côté sont terminés, le bâtiment a dû être officiellement livré la semaine dernière, on peut laisser tout ouvert, mettre des katorisenko (sorte d'encens anti-moustique, on en a trouvé un petit assortiment à emporter en Corse).
Matinée rangement et courrier, réservation de voiture Avis pour le mois prochain (12 % moins cher si paiement en ligne). Puis on va déjeuner au Saint-Martin, T. et moi. Elle prend du poulet sauce moutarde et moi, gigot d'agneau frites. Le chef a fait des petits cannelés tout à fait délicieux pour accompagner le café.
Après la sieste, pendant que T. continue le réaménagement complet des plantes sur le balcon, je vais en vélo faire des courses au centre commercial Laqua de Korakuen, à deux kilomètres. Mes trois tickets de caisse en font foi, clin d'œil à un journal intime dont je m'étais servi en novembre dernier...
Ça se lit de droite à gauche, horaires consignés. Chaussettes et boxer shorts, chez Eddie Bauer, dernier disque des Chemical Brothers chez Shinseido, courses alimentaires au Seijo Ishii (vin, pain, camembert, parmesan, cheddar, saucisson, jambon de Parme, aspic de dinde, thé Eden Rose de Betjeman & Barton, trois tablettes de chocolat au lait — et je peux déjà dire ce soir que le Villars est meilleur que le Lindt).

Tout ça bien calé dans mon panier de vélo, je rentre tranquillou, range dans le frigo, sauf le camembert, et vais rejoindre T. sur le balcon.

Comme j'ai été absent pendant une dizaine de jours, je n'ai pas vu les lys. Il n'en reste qu'une fleur, que T. a coupée dans la semaine pour la mettre dans un vase. Elle est encore belle.
Mais c'est surtout le citronnier que je suis heureux de voir. Une bonne quinzaine de fleurs a éclos et déjà les minuscules protubérances des citrons futurs arrivent derrière les fleurs, visibles dès que les pétales séchés tombent. Après consultation de la littérature spécialisée, il appert que nous n'avons pas assez de feuilles sur les branches pour garder tous ces fruits. Je propose de ne garder qu'un fruit par branche maîtresse. Adoptée à l'unanimité des deux votants, la motion est immédiatement mise à exécution et je coupe tous les citronniaux.
T. simule les petit cris de leurs têtes coupées...

vendredi 20 juillet 2007

Je m'enfuis presque du sport

« En colorant un texte, on veille à la limpidité et on fait attention, identiquement, au dosage des nuances et des tons, du brillant et de la matité.
Mais la véritable parenté entre l'art de la laque et celui du langage est dans la préparation du fond et la superposition des couches. Quand je regarde un artiste étaler sa première couche de laque avec un pinceau en cheveux humains, j'ai une impression de déjà vu, même si je n'ai jamais écrit au pinceau. Quand il ponce la laque séchée au papier émeri extra-fin et ensuite à l'os de seiche, j'ai le sentiment d'avoir accompli les mêmes gestes de polissage. Quand je le vois traquer une poussière ou un cheveu perdu au milieu du tableau, je me vois gommer, raturer, apurer.
Les strates de ma langue invisible sont multiples. On décomptera : les langues que je connais, les cultures qui ont dessiné le paysage de ma vie, les aléas de mon destin. Des couches légères et d'autres plus pesantes que je mis des années à décaper et à polir.
Ultimement, quand la surface est parfaitement lisse, elle reçoit les couches de laque décoratives, les plus délicates et les plus belles. L'ultime opération de ponçage s'effectue avec une poudre végétale rouge extrêmement fine appelée
bôt chu, qu'on étale avec la paume de la main.
Les couches de laque superposées, transparentes, sont invisibles une fois l'œuvre terminée. Elles sont imperceptibles à l'œil, qui distingue seulement de la profondeur
(Anna Moï, Espéranto Désespéranto, p. 48-49)

C'était ce que je voulais recopier hier...
La fin du livre d'Anna Moï m'a moins convaincu de sa nécessité. Des idées fortes et que je partage en partie sur la francophonie, notamment sur l'hypocrisie des Français dans ce jeu collectif, mais pas correctement cousues entre elles, débouchant sur des impasses discursives, pas spécialement poétiques.

En selle statique, ce matin, je lisais Catherine Malabou. Encore, oui, toujours pas fini, c'est que la philo et moi, ça fait deux...
Cependant, les idées rentrent et agissent tout de suite. Je ne suis pas sûr de les comprendre tout à fait, tant il me manque de contexte, mais elles déclenchent un mécanisme dans mon cerveau au sujet de tout autre chose. Lisant donc sur la plasticité des concepts, quelque part entre Hegel et Heidegger, j'ai d'un seul coup le cerveau qui se met en marche au sujet de Mérimée (il y aura une Colomba, lundi, sur TV5 Monde). J'entrevois quelque chose, une piste à explorer, une relation à un autre voyageur, amateur d'art, un peu plus ancien, lui aussi prestigieux et innovateur. Je ne dis pas qui, secret défense. Je finis mes exercices gymnastiques par cent abdominaux mais je m'enfuis presque du sport pour coucher ça sur du papier-écran...
Depuis, je lis. Au bureau. Dans le train.

Sauf le temps du déjeuner, avec David, un collègue japonais et Maxime, un étudiant français entré cette année dans notre faculté d'économie (phénomène rarissime car il faut d'une part maîtriser le japonais et d'autre part avoir choisi de ne pas finir ses études en France). Au Downey, on retrouve trois de nos étudiantes... qui devraient être en train de réviser.

Après, c'est bon, l'idée est bien posée, je peux passer une soirée tranquille avec T. retrouvée. Elle a fini ses examens, doit noter ses copies, a fait beaucoup de piscine, est en pleine forme.

jeudi 19 juillet 2007

Contretemps d'auteurs du XXIe siècle

Ai repéré plusieurs personnes qui, ayant publié un nouveau roman dans l'année, ou la précédente, s'étaient inscrites tout naturellement dans la page Nouveau Roman de Wikipédia. Il faut passer un peu de temps dans l'historique de la page pour s'en rendre compte, mais encore hier un certain Johann Vergez, auteur de deux romans en 2006 et sans doute... de sa propre page Wikipédia, en sus de son site — une stratégie de promotion comme une autre dans un champ social en profonde mutation, on le sait. Je ne critique pas les qualités littéraires de cet auteur, que je n'ai pas lu (et qui va sûrement arriver ici en remontant le flot de ses stats), mais je lui dénie toute possibilité, capacité de faire partie du Nouveau Roman. Comme du Romantisme ou de la Pléiade, d'ailleurs.
À ce propos, je trouve que la convention (typographique ?) de nommer les mouvements littéraires sans majuscules aux initiales est une stupidité. Je ne sais pas à qui elle remonte. On parle bien de la Troisième République ou de la Quatrième, avec majuscules, mais on ravale l'impressionnisme ou l'existentialisme, qui ont cependant un égal statut de noms propres dans la culture française. Notez d'ailleurs que la Pléiade a eu droit à sa majuscule (bien avant de devenir une collection chez Gallimard) ; j'attends la cartésienne explication. Il faudrait peut-être que, comme en 1997 — dix ans, déjà —, j'aille poser la question sur une liste de typo (Cf. feu Jean-Pierre Lacroux, Orthotypographie,  vol. I, Cf. Berlol).
Hier toujours, un responsable (administrateur Wikipédia), dûment questionné, refuse donc de renommer la page nouveau roman en Nouveau Roman, pour raison de convention typographique alors que les majuscules du NR se sont imposées dans la plupart des publications depuis 30 ans — et qu'elles permettraient peut-être d'éviter les inscriptions à contretemps d'auteurs du XXIe siècle...

« L'adéquation entre le conceptuel et l'instinct.» C'est ainsi que Coco, ou Rosie, définit le travail de Coco Rosie dans les 14 premières minutes de l'émission Décibels du 10 mai, émission que j'avais manquée tout comme j'avais manqué sa première diffusion en novembre 2005. La suite, au sujet de George Sand et Frédéric Chopin, avec Marie-Paule Rambeau, est aussi très intéressante.

À part ça, je suis heureux d'écrire que j'ai bien fait mes trois derniers cours du semestre. Déstressé les étudiants de 1ère année en vue des examens, et mis la pression sur ceux de 3e et 4e année pour la préparation de leur rapport ou mémoire. Deux poids deux mesures qui tiennent à la fois au niveau de français et au degré d'implication dans la réalisation de quelque chose de concret.

Après, j'ai lu Mérimée, pris quelques notes. Peut-être pas les plus fortes dans mon processus de préparation. Va falloir que je m'implique un peu plus, moi aussi, vers quelque chose de concret. Dans quoi j'ai moi-même mis le doigt et qui devrait déjà m'avoir happé tout entier...
En dînant, je regarde un C dans l'air, sur Ségolène Royal. Christian Barbier décrit, je crois, très bien la situation, avec une grande perspicacité. Mais, bon, pas mémorable. En fait, je m'ennuie un peu, dans ces émissions. Ce soir ou Jamais me manque.

mercredi 18 juillet 2007

La tête dans les failles terrestres

Pfffuuuuu ! C'est la dernière semaine de cours ! L'avant-dernier jour ! On en a marre, et les étudiants aussi. On fait des dictées de numéros de téléphone, et puis des jeux à base d'étymologie et de morphologie. Ça les intéresse mais ce qui les intéresse le plus, c'est de savoir si ça sera dans l'examen...

Après une brève réunion, je vais en vélo à la poste d'arrondissement pour chercher un recommandé. De nouvelles cartes de crédit ! Alors que celles que nous avons ne sont pas périmées... Ah ! C'est la banque qui est périmée ! Elle a fusionné, changé de nom, modifié ses règles de fonctionnement, et donc changé toutes ses cartes...  aux frais des clients, je suppose.
Pendant qu'on parle du Japon, allons-y.  L'une des plus grandes centrales nucléaires du monde, sinon la plus grande, est donc fermée, tout le monde a dû l'entendre, ça a été dit partout. De même que tous les incidents qui ont été cachés depuis des décennies commencent à être révélés. Le premier ministre fait les gros yeux. Apparemment, les calculs effectués avant la construction de la centrale n'avaient pas permis de savoir qu'une faille sismique passait par là...
Aujourd'hui, encore, on apprend que les grandes tours de Tokyo ne résistent pas si bien que ça aux ondes lentes, dites aussi ondes silencieuses, découvertes et étudiées depuis peu. Dans la tour de Roppongi, où vivent les nouveaux parvenus, des ascenseurs n'ont pas été arrêtés par un système anti-sismique mais parce qu'ils se sont mis en travers et ont buté contre les murs.
Je me ressasse tout cela en pédalant et m'aperçois que j'ai tout de même plus de chances de mourir renversé par un chauffard, surtout si j'ai la tête dans les failles terrestres...

Beigbeder ne m'intéresse pas plus que Houellebecq, qu'il admire par ailleurs. J'apprécie parfois son attitude. Son snobisme, surjoué, me rappelle quand même la chanson de Boris Vian... Mais il ne lui arrive pas à la cheville. D'ailleurs, c'est plus un parasite du monde littéraire qu'un grand auteur, en fait.

Thomas Clément : « Justement, y'a un truc que je comprends pas, c'est que, heu, donc, ton nouveau roman Au secours pardon vient de sortir et t'as refusé toutes les télés, quasiment, et t'as accepté tout naturellement de venir chez moi alors qu'on se connaît à peine...
Frédéric Beigbeder : — Eh ben, heu, c'est très simple, c'est du snobisme.
TC : — Alors que ton attachée de presse était même pas chaude, hein, pour être très franc avec toi.
FB : — C'est du snobisme. C'est parce que je suis incorrigiblement snob et que je préfère être interviewé ici par toi que par tous les autres animateurs de télé qui m'ont proposé gentiment mais... je crois que ça sert à rien, en fait. Aujourd'hui, je crois que pour un écrivain d'aller vendre son livre à la télévision, c'est parfaitement inutile. Et dans mon cas, c'est même agaçant. Donc, je préfère pas.
TC : — C'est risqué quand même de baser toute ta promo sur un tomcast !
FB : — Eh ben, j'ai peut-être tort, mais je pense que le but d'un écrivain n'est pas de se vendre. Et que même l'expression "en promo" est assez ignoble. Et moi je trouve que je suis pas en promo...
TC : — Et t'as vu mon tomcast avec Jean d'Ormesson ?
FB : — Très bien...
TC : — Il avait une belle phrase à ce sujet.
FB : — Je me souviens pas mais...
TC : — Si, c'était : un livre qui passe à la télé est un livre déformé et un livre qui ne passe pas à la télé est un livre perdu.
FB : — Eh bah alors dans ce cas je préfère être perdu que déformé. Je crois que c'est clair. Nous ne sommes pas à vendre. Je ne suis pas un vendeur d'aspirateurs. J'ai écrit un livre. Ça m'a pris du temps. Que les gens le lisent ou non, m'est presque égal, à vrai dire. C'est affreux, hein. Le travail de l'éditeur, c'est de vendre, mais le travail de l'auteur, c'est juste d'écrire. C'est pas d'aller vendre, d'aller supplier à genoux, par pitié, lisez mon livre, lisez mon livre. J'crois pas. Je crois que d'ailleurs, ça, dans le cas de gens qui ont un peu de notoriété, c'est même contre productif, parce qu'on a l'impression que le type a dû écrire un truc très mauvais, s'il est en train de supplier dans toutes les émissions qu'on l'achète. C'est bien la preuve que c'est nul. Pour moi, c'est ça. D'ailleurs, mon bouquin, bah, i marche quand même, sans télés.» (Beigbeder, interviewé dans une baignoire par un blogueur...)

mardi 17 juillet 2007

De passage ne ramasse pas cette daube

Je m'inscris tout de suite, avant de revenir sur ma journée, parmi les cinq personnes intéressées pour aller Vers un Internet de littérature, de François Bon. Dans ce JLR, depuis bientôt quatre ans, j'ai maintes fois accusé éditeurs, libraires, distributeurs, voire auteurs d'être de dangereux aveugles — ou de prendre sciemment le risque de noyer la littérature avec l'eau du livre. Des échoppes aux ministères, on crie haro sur le Net, et on continue joyeusement la gabegie du réseau de distribution physique (de gros intérêts en jeu). Aussi me sens-je moins seul de lire quelqu'un qui postule la possibilité de chemins séparés entre créateurs de littérature, d'un côté, et chaîne du livre, de l'autre. Alea jacta est.

Tour des blogs, au matin. Trous d'air avec la pelle du large. Dans le courrier, une alerte Google disposée il y a plus d'un an sur l'expression Nouveau Roman, qui produit deux ou trois messages par semaine. Ça vient cette fois de Wikipédia, où je n'avais pas encore eu la curiosité de voir ce qu'on en dit, il est vrai. C'est indigent, monstrueux. Ça commence par : « Le Nouveau roman littéraire fut créé en 1950.» J'en reste sidéré. Une version précédente, archivée, proposait même 1885 ! (Je ne suis pas remonté plus loin...) Moi qui voulais monter au bureau tôt, là, il y a urgence. Comme j'ai déjà un profil pour contribuer, je m'identifie et vais modifier tout de suite cet intitulé. Ce que je mets n'est pas parfait, juste un radeau de fortune, pour qu'un surfeur de passage ne ramasse pas cette daube, en attendant de voir si on peut faire mieux. Et puis dans l'après-midi, je vire quelques noms de jeunes auteurs du XXIe siècle, semble-t-il, qui avaient été mis avec le groupe historique (des années 50-70), comme si l'expression n'avait pas de majuscules, que tout le monde pouvait s'y inscrire avec son nouveau roman (problème du titre, en effet). Bref, voici la version actuelle, qui tient un peu mieux la route.
Et si les nouveaux romans, c'est ça, alors même l'Internet de littérature sera pourri ! (Je ne comprends même pas que La Feuille s'en fasse l'écho.)

Dernier mardi de cours (du semestre) — enfin !
Quand on sort, il pleut. Je donne mon parapluie à deux étudiantes qui n'en ont pas et qui vont jusqu'au métro (il reviendra).

Vinteix m'écrit sur Jean-Louis Murat, pour me faire voir son coup de gueule, enfin quelqu'un qui dénonce quelque chose, et comment c'est récupéré (à côté de Murat agité, on peut voir Catherine Angot et Élisabeth Guigou). Ce que Vinteix ne sait pas, de ce genre de coïncidences qui favorise l'amitié, c'est que depuis quelques jours, j'ai réécouté trois disques de Murat (je les ai presque tous, depuis le début, même les derniers, achetés alors que je n'écoutais plus de musique, preuve de confiance s'il en est), et suis très content de pouvoir réentendre l'épaisseur de sa voix, les travaux rustiques et sonores autour du silence.

Pas comme la coïncidence d'hier. Moi qui ne suis d'habitude jamais là le lundi, j'y étais quand est passé un collecteur NHK, qui voulait percevoir la redevance télé, avec son appareil électronique autour du cou. Oui, ça existe aussi ici, cette arnaque. J'ai dit que je ne regardais pas la télé, lui ai fermé la porte au nez. J'ai toujours mieux à faire que la télé.

« En adoptant le pseudonyme d'Anna Moï, j'usurpai une nouvelle identité qui me rendit doublement libre, presque hérétique : moï signifie sauvage — bon sauvage ou mauvais sauvage selon les cas. Aujourd'hui, le mot est politiquement incorrect et il est remplacé par la locution « minorité ethnique ». Au Vietnam, l'origine ethnique est précisée sur les CV et les pièces d'identité. Nationalité : vietnamienne. Ethnie : Kinh (terme vernaculaire pour l'ethnie viet).
Je revendique, de moï, la qualité ou la tare, les défauts de couleur de peau et d'appartenance. Je suis consanguine des sauvages et des étrangers sur touts les sols piétinés et n'échangerais ma condition contre aucune autre.
De mon enfance, je conserve le souvenir ébloui de deux étés sur les hauts plateaux du Vietnam, où la terre rouge était cultivée par des moï Jaraï et Xedang. Je bus leur miel et mangeai leurs patates douces grillées sur un feu de bois. Je suis reconnaissante.
An signifie « tranquillité ». Nam, « sud » ; an-nam-moï, « tranquillité-sud-sauvage » ; anna moï : anna sauvage. Anne, de l'hébreu Hannah, ou la grâce.» (Anna Moï, Espéranto, désespéranto, p. 43-44)

lundi 16 juillet 2007

Laisse les maisons grises et va-t'en

« [...] Pas facile de se sentir heureux
Quand on se lève de bon matin
Aller prendre son train
Fais ta valise
Laisse les maisons grises et va-t'en

Vole vole vole
Va dans un pays où y a du soleil tout le temps
Vole vole vole vers de nouveaux continents
Vole vole vole je te le répète ici tu perds ton temps
Et regarde où va le vent
[...]
T'es plus tranquille si tu vis comme un vieux et c'est bien
C'est bien plus drôle de tomber amoureux
D'une fille ou d'un pays
Qui te rendra heureux [...]»


C'est comme si, dès 1979, l'année où j'allais passer le bac, Véronique Sanson avait tracé mon parcours avec Celui qui n'essaie pas (ne se trompe qu'une seule fois). Non pas révélé mon destin (je n'y croyais pas) mais bel et bien provoqué l'aventure. Car je l'écoutais beaucoup, à cette époque, disons entre 15 et 20 ans. Cette chanson, j'ai dû l'écouter mille fois. Je pensais qu'elle pensait à elle-même, à son voyage en Amérique, son aventure personnelle, comme souvent dans les chansons populaires. Encore que le masculin vieux, amoureux, heureux, s'adressait plutôt... à moi. J'ignorais que j'étais en train d'inscrire un programme dans mes cellules, un programme qui s'activerait dès que l'occasion se présenterait, soit... une bonne dizaine d'années plus tard.
Mais qu'est-ce qui s'est passé, après, dans la carrière de Véronique Sanson ? Quelle mouche l'a piquée, de se croire rockeuse ou crooneuse ? De se mettre à chanter avec la grosse voix ? Comme si elle avait oublié le sens de ses propres paroles, par exemple quand elle chantait « Caresse-moi... », avec un toucher de voix qui donnait des frissons, qui était d'une justesse poétique totale, avec sa retenue, indépassable, dans un sens — avec Julien Clerc, c'était parfait —, et quelques années après, dans la furie de la scène elle se met à le crier, avec ce qui était à mes yeux une sorte de vulgarité, de rapport à la foule d'où la poésie s'était envolée. 
Bien sûr, elle pouvait légitimement faire ce genre de show, rock ou jazz, ou gospel, si ça lui plaisait, mais avec de nouvelles chansons, faites pour ça, paroles et musiques adaptées, ce qu'elle fit en partie (et qui lui fera perdre progressivement sa voix).
Alors aussi pour Celui qui n'essaie pas... Ici, en 1979, juste, plein de variations, de tempos, malgré le dérangement. Et puis ici, en 1981, avec orchestre lourd et trop cadencé (pressé ?), paroles hachées.
Dit comme ça, je n'y serais pas allé.

« On donne aux mots une deuxième dimension, élaborée inconsciemment à partir de sédiments : livres lus et poésies récitées, événements subis, émotions éprouvées, paroxysmes climatiques vécus, traditions prisées ou non — sables, graviers, limons en proportions inégales selon le parcours de chaque vie dans des territoires inconnus. Chaque terre est une terre étrangère car les écrivains en brouillent les collines, les vallées et les falaises avec leur mémoire personnelle, imparfaite et décalée.
Pour ma part, je me suis toujours sentie en terra incognita. Je ne me sens propriétaire d'aucun espace : tout est à conquérir, chaque herbe, chaque poussière. La pratique de langues multiples et l'adhésion aux cultures respectives neutralisent le sentiment d'appartenance : on se transforme en étranger universel. On est soi et l'autre.» (Anna Moï, Espéranto, désespéranto / La francophonie sans les Français, Paris, Gallimard, 2006, p. 16-17)

Pédalant sur mon petit vélo statique, transpirant, ces lignes m'ont fait repenser à Bergounioux, sur les écrivains français, leur côté réac et terroir, parfois... À pourquoi je viens de passer dix ans presque de silence sur Claude Simon, d'épochè sur son œuvre pour éviter un mauvais jugement. Il avait été pour moi l'auteur qui incarnait la liberté littéraire, l'expérimentation formelle avec contestation politique embarquée (embedded), mieux que tous les autres. J'étais un fan, j'avançais en même temps dans l'université et la recherche. Aussi quand j'ai vu débarquer les études sur Simon et la terre, Simon et la famille, et qu'ils n'avaient pas tort, dans un sens, j'ai eu besoin de remonter tout en haut de mes montagnes d'illusion. Et partir s'est présenté, ce que j'ai fait.
Ayant bien fait mon chemin (mais pas ici, le violon est faux, ni là, c'est la cata...), continué à accumuler des livres et des études, je vais peut-être enfin pouvoir revenir vers Claude Simon...

« [...] la voix de Sabine parut se déchirer soudain, se tordre, s'élevant dans un cri, une protestation désespérée, furieuse (et même hargneuse, indignée, butée), disant : « Je ne veux pas mourir ! », le vieil homme se contentant sans doute de la regarder sans rien dire, car au bout d'un instant la voix — la protestation, le défi — s'éleva de nouveau, quoique plus faible [...] » (Claude Simon, L'Herbe, Minuit, 1958, p. 175)
Pathétique rage — et peur — de se voir vieillir...
(Et je vous jure que j'ai du chagrin...)


Ah ! Superbe Répliques, samedi dernier. À écouter en sirotant un jus de fruit. Critiques et désaccords ne m'ont jamais empêché de reconnaître des qualités à Alain Finkielkraut, et en particulier celle d'avoir souvent des invités intéressants. Cette fois, il a demandé à Pierre Encrevé et à Bernard Cerquiglini comment se portait la langue de France. À quoi ils ont tout de suite répondu que le français n'était pas seulement la langue de France. Le ton était donné mais la bonne humeur ne les quitta point, jusqu'à la fin, malgré les accusations, déboutées l'une après l'autre, du pessimiste de service, qui sait admirer sans jamais être convaincu. Fienkielkraut a même essayé une sorte de compliment à la langue de Sarkozy ! Savoureux...
Il y a aussi un moment où la qualité de savoir recevoir s'inverse. C'est quand, à des résultats probants et des analyses claires de la part de personnes reconnues, on reste, s'étant d'abord présenté comme amateur, imperméable à tout, continuant à défendre des idées fixes sans rien accepter de celles des autres, tout en leur faisant des compliments. Est-ce se montrer homme du monde ? Est-ce être grand seigneur ? Non, cela s'appelle l'hypocrisie.

dimanche 15 juillet 2007

S'avouer fétu dans la tourmente

J'avais mis mon réveil exprès à six heures moins le quart pour sortir dans le typhon. Que personne ne s'inquiète, je suis de nature prudente. Mais c'est tellement excitant de s'avouer fétu dans la tourmente, d'avoir le vent et l'eau qui entrent de partout. Rien que l'idée, ça me rappelle Dieppe. Enfant, les jours de tempête, ma grand-mère m'équipait et j'allais sur l'esplanade, sur les galets, sans trop m'approcher de l'eau, pour voir les vagues sauter la digue. J'étais fasciné, hébété par cette force sans cesse. Quand je rentrais, j'étais saoul, suffoqué et j'allais me coucher un long moment pour absorber tout ça et m'en sortir.
Ce matin, on était loin de Dieppe. Du ciel bleu commençait à apparaître, il n'y avait plus de vent. Je me suis recouché illico.
Même si l'université a pris la décision qui s'imposait hier en annulant la manifestation d'aujourd'hui, le beau temps qu'il a fait, finalement, fera regretter. Et l'arrivée de la chaleur d'été d'ici, lourde et enveloppante d'humidité.

Je rêve d'un monde où QuickTime n'existerait pas. Chaque fois que des amis mettent en lign