« La déconstruction de la philosophie telle que Derrida la pense suppose l'ébranlement de toute unité apparente de la tradition, de toute thématique du rassemblement en général. De là deux propositions possibles pour approcher la déconstruction. Premièrement, si elle ne caractérise pas ce qui est, la déconstruction caractérise ce qui arrive : « La déconstruction a lieu partout où ça a lieu, où il y a quelque chose.» [in « Lettre à un ami japonais », Psyché, Inventions de l'autre, Paris, Galilée, 1987, p. 390] Deuxièmement, la déconstruction suppose toujours plus d'une langue : « Si j'avais à risquer, Dieu m'en garde, déclare Derrida, une seule définition de la déconstruction, brève, elliptique, économique comme un mot d'ordre, je dirais sans phrase : plus d'une langue.» La déconstruction, c'est ce qui a lieu, la déconstruction parle plus d'une langue [in Mémoires, pour Paul de Man, Paris, Galilée, 1988, p. 38]. L'opération de rupture transformatrice à l'œuvre en elle porte sur la manière dont la tradition est originairement structurée par une pluralité irréductible d'événements et d'idiomes. Il s'agit donc de rompre avec l'unité : l'unité gréco-chrétienne chez Hegel, l'unité du sens de l'être chez Heidegger, unités que Derrida appelle des monolinguismes et qu'il convient alors de transformer en ce qu'ils sont, des multiplicités différenciées. Le négatif, ici, est clairement au service de la disjonction, de la dislocation d'une unité formelle.» (Catherine MalabouLa plasticité au soir de l'écriture, p. 45-46)

Voilà comment je me retape après la fatigue des cours et la déception d'un livre, sa rémanence. Et en suant et en pédalant, bien sûr, au centre de sport, ce matin. Dans mes livres, il y a des rythmes : ceux que je lis en quelques heures, très rares — et mauvais signe ; ceux que je lis en quelques jours ou semaines, le cas standard ; ceux que je lis en quelques mois. Pour ces derniers, c'est souvent parce que leur travail de fond est très lent chez moi. C'est une longue descente de quelques idées fortes, qui taraudent, de concepts difficiles, de poisons nécessaires, que j'ingurgite à petites doses. Le livre idéal serait celui que je lirais tout le temps et que je ne finirais jamais, dont ni la cohésion ni la diversité ne me lasseraient. Et tous les autres seraient inutiles.
Inversement, le livre qui me déçoit me fait l'effet d'une trahison, d'un crime presque. Contre ma personne, oui. C'est ce que je me disais en faisant une machine de linge puis en remontant au bureau (séance de présentation du futur voyage à Orléans, février 2008, puis déjeuner avec David et un autre collègue au Downey), avant d'en redescendre trempé par une soudaine et tiède ondée.

Sur la table, il y avait Pierre Bayard au-dessus de la pile des livres en attente (dociles), avec un Adorno, un Agamben, le Cassin, Laure Fardoulis, un autre Anna Moï, etc. Sans compter les pléiades Camus et Mérimée que je viens de remonter de la bibliothèque universitaire pour préparer recherches d'été et cours d'automne. Ça va donner, pendant les chaleurs. Mais vu le contexte, Bayard l'a emporté. Il se synchronise pour ici et pour chez Christine. En justifiant de ne pas lire des livres pour les connaître, il m'envoie dans les dents un corollaire que j'ai compris tout à l'heure, en sortant du shinkansen où j'en ai lu quarante pages : que c'est parce que j'ai lu un livre de Sylvie Germain que je n'irai ni la voir ni l'écouter vendredi prochain à l'Institut. Je me dis que c'est trop bête, que si je ne l'avais pas lue, j'y serais allé tranquillement, j'aurais écouté, enregistré même, peut-être même que j'aurais trouvé la prestation très bien, sans pour autant la lire après. Donc, tout à fait dans la droite ligne de ce que recommande Pierre Bayard. Que ne l'ai-je lu, lui, avant ? Et ce qu'il cite de Valéry faisant les hommages de Proust, d'Anatole France et de Bergson est acidement délicieux...

« La lecture est d'abord la non-lecture, et, même chez les grands lecteurs qui y consacrent leur existence, le geste de saisie et d'ouverture d'un livre masque toujours le geste inverse qui s'effectue en même temps et échappe de ce fait à l'attention : celui, involontaire, de non-saisie et de fermeture de tous les livres qui auraient pu, dans une organisation du monde différente, être choisis à la place de l'heureux élu.» (Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, Paris : Minuit, 2007, p. 23)

« Les communications et les correspondances, c'est bien cela que doit chercher à connaître l'homme cultivé, et non tel livre en particulier, de la même manière qu'un responsable du trafic ferroviaire doit être attentif aux relations entre les trains, c'est-à-dire à leurs croisements et leurs correspondances, et non au contenu individuel de tel ou tel convoi.
[...] Les personnes cultivées le savent — et surtout, pour leur malheur, les personnes non cultivées l'ignorent —, la culture est d'abord une affaire d'
orientation. Être cultivé, ce n'est pas avoir lu tel ou tel livre, c'est savoir se repérer dans leur ensemble, donc savoir qu'ils forment un ensemble et être en mesure de situer chaque élément par rapport aux autres.» (Ibid., p. 26)

Dîner à deux en regardant Fair Play (Lionel Bailliu, 2006), un film où ça crie mais qu'on supporte parce qu'il exacerbe l'horreur des relations entre des cadres d'entreprise — ce pourrait être une maison d'éditions... Dans le roman Marge brute, lu très récemment, Laurent Quintreau avait choisi les flux de conscience pendant une réunion ; dans Fair Play, le tour de force, l'exercice de style, est de ne parler que des relations entre dirigeants et cadres d'une entreprise sans jamais entrer dans un bureau, en faisant se succéder des activités sportives qui deviennent des théâtres de noirceurs professionnelles. L'aviron, le squash, le jogging, le golf, le canyoning et la piscine. Un régal à la sauce LQR.