Journal LittéRéticulaire

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mercredi 31 janvier 2007

Comme la bougie l'éclairage, ou le cheval le transport

« Nul ne peut être condamné à la peine de mort.» (Frontispice, marbre, France, 2006)

Au petit déjeuner, c'est une bonne nouvelle. Et il n'y en a pas des masses. Mais j'éteins le poste, il faut que je file surveiller deux examens. Après quoi, j'aurai une réunion. Et plein de paquets de copies à corriger... Avant d'aller au centre de sport, pour essayer de diluer tout cela dans de la sueur, pendant qu'une douce onde volodinienne m'envahira de sa méphitique et apaisante vision d'avenir (bien bien bien au-delà de 2010...).

Douze heures plus tard...
Pierre Hugo est un imbécile. Oui, on peut continuer une œuvre littéraire, reprendre des personnages, et toutes les combinaisons imaginables — un bon nombre d'entre elles ont déjà été relevées et étudiées par Gérard Genette dans son Palimpsestes (1982). Depuis le début des temps, livre ou pas livre, la littérature se fait sur les brisées des aînés — notamment dans l'irrespect et la fougue des cadets. Mais ce n'est pas un héritier qui peut comprendre cela.
Il est déjà bien assez pénible de respecter la mémoire des vrais gens. Si en plus il faut respecter celle des personnages de fiction !...

« Une Américaine de 65 ans a sauvé la vie de son mari en frappant et repoussant un puma qui s'était attaqué à lui dans un parc naturel de Californie », pouvait-on lire dans Le Monde du 26 janvier. N'était que cela, je n'aurais pas relevé. Mais je les ai vu ce matin dans les infos télévisées, l'homme tout tuméfié, sur un lit d'hôpital, disant que sa femme jouait au tennis et qu'elle frappait fort, et elle, en pleine forme, petite et en quelque sorte banale, disant qu'elle y est allée (contre le puma, avec une planche de hasard) sans réfléchir, simplement parce qu'elle aime son mari, qu'elle n'a que lui, qu'ils sont ensemble depuis cinquante ans, c'est tout.
Cette simplicité de l'amour sans héroïsme, qui se présente surtout quand on ne l'attend pas, m'émeut toujours violemment. Moi non plus, je ne souhaite rien d'autre. Il peut venir, le puma.

Via le Bulletin des Lettres (dont les pages cafouillent plusieurs heures par jour), j'accède au programme du colloque public Livre 2010, donc sur L'avenir du livre (le 22 février, à Sciences-Po — colloque public mais il faut s'inscrire...). Je serais eux, j'aurais prévu 2020, parce que là, ils vont à peine l'avoir fini, publié, digéré qu'on va y être. C'est-à-dire que ce n'est pas tellement l'avenir, 2010. Moi, j'ai déjà des trucs prévus pour 2011. De plus, c'est de l'avenir du livre qu'il est question. Ce qui n'est pas la même chose, on l'a bien compris, que l'avenir de la littérature (sauf pour ceux qui les voient soudés, comme la bougie l'éclairage, ou le cheval le transport). D'abord parce qu'il n'y a pas que la littérature à être imprimée dans des livres. Ça, c'est vrai : il y a aussi la cuisine, les livres médicaux, économiques, les dictionnaires, et des tas d'autres choses, même si dans des secteurs cruciaux ou de pointe le numérique a déjà largué le papier, je pense aux bases de données médicales et aux revues médicales sur abonnement réticulaire, et des choses techniques et économiques dans ce genre...
Mais vu les noms des intervenants, il sera quand même plutôt question de littérature et de sciences humaines. Donc on entretient peut-être une confusion. Je ne sais pas, je m'interroge... On défend un secteur, une industrie, et on va dire qu'on défend une culture et des valeurs, aussi, j'ai l'impression. Et puis le livre, ce n'est que français, c'est bien connu. Donc il n'y a que des Français. Oh, pardon, il y a un Allemand ! Et puis Assia Djebar qui pourra parler pour la Francophonie, peut-être, ou pour l'Académie — avec Fumaroli, ils vont faire une sacrée paire de visionnaires. Donc c'est quand même un colloque un petit peu international.
Je me demande tout de même si le colloque n'aurait pas dû être intitulé Défense du livre, ou Pour sauver (coûte que coûte) le livre.
Bah, on verra ! Enfin, on entendra, plutôt, puisque France Culture diffusera ça un de ces quatre, à moins qu'un blogueur ne dispose d'un enregistreur mp3 pour nous le mettre en ligne encore plus vite...

mardi 30 janvier 2007

Sans avoir les cinq camarades requis

Dans le shinkansen, la dynamique vieille dame qui s'est assise à côté de moi juge nécessaire de me réveiller pour que je voie le Mont Fuji. Qu'elle me nomme en anglais, par politesse. À quoi, sortant de ce léger sommeil que nous adoptons dans un train pour ne pas nous affaler complètement, je lui réponds poliment en japonais qu'en effet il est bien dégagé aujourd'hui, parce qu'il fait très beau. Souriant, j'ajoute, pour faire comprendre qu'il y a tout de même un peu d'abus à me réveiller pour ça, que je le vois chaque semaine. Et je referme les yeux quand elle dit, un peu gênée, que chaque semaine, elle, elle ne le voit pas si souvent...

« Plusieurs nuits filèrent. La lune se dégrada jusqu'à n'être plus qu'un fin croissant, puis des nuages de neige hurlèrent au ras de la steppe, sans chute de neige, et des journées très courtes survinrent, en alternance avec des nuits où la terre se contractait de froid et frissonnait. Dans le crépuscule, les touffes de boudargane violette s'émiettèrent. Brûlée par le givre, la boudargane blanche n'était plus qu'un paillasson noir. Le soleil ensuite refusa de réchauffer le paysage. Les étoiles s'acidifiaient, pâlissaient, renaissaient sur le velours ténébreux du monde, recroquevillées sur des scintillements méchants. Les images diurnes et nocturnes se succédaient comme des diapositives dans un passe-vues déréglé.» (Antoine Volodine, Des Anges mineurs, p. 155)

2011. Étrange qu'il en soit question deux fois dans la même journée. D'abord cet après-midi quand je lisais sur le document attenant à ma nouvelle carte d'étranger, que je venais de retirer à la mairie d'arrondissement, qu'elle devrait être renouvelée fin 2011 (si je suis encore en vie — ça, c'est moi qui l'ajoute). Et puis ce soir, regardant des infos télévisées où l'on annonce que toutes les chaînes seront intégralement numériques en 2011. Peut-être qu'on les aura toutes, ces chaînes, par le réseau, aussi. Pour l'instant, c'est loin d'être le cas.
Pas de Ce soir ou Jamais depuis celui du mardi 23 (Taddeï s'est-il appliqué à lui-même le titre de Fred Vargas dont il était question ce soir-là, Pars vite et reviens tard ? — livre que j'avais bien apprécié, j'attends le film...).
Après j'entends qu'il est question d'une fiction ce soir sur France 2, Les Camarades. Je vais voir sur le site de quoi il retourne et il y a un petit écran qui m'invite à « Voir les épisodes en intégralité ». Cooool ! me dis-je. Et là, quand je clique, j'obtiens l'écran suivant : « En fonction des accords négociés avec nos partenaires, ce service est exclusivement ouvert aux résidents de la France Métropolitaine et des DOM TOM. / Nous nous excusons pour le désagrément engendré par ces restrictions. / France Télévisions.»
N'étant pas résident en France métropolitaine et le Japon n'étant ni un DOM ni un TOM de la France, je suis donc un citoyen de seconde catégorie, qui n'a pas le droit de savoir comment six « camarades » passent de la jeunesse à l'âge mûr après la Seconde guerre mondiale (je serais d'ailleurs tout aussi intéressé de savoir comment ils passeraient aujourd'hui de la jeunesse à l'âge mûr, justement parce que j'y arrive aussi et sans avoir les cinq camarades requis — un qui a eu du mal à passer de la jeunesse à l'âge mûr, c'est Glucksmann !).
En tant que citoyen de seconde catégorie (supposons qu'il n'y en a pas d'autre), je suis d'ailleurs un beau salaud puisque j'achète tous mes livres par Amazon et que j'occis la petite librairie et par suite la petite édition, que je soutenais pourtant il y a trois ans avec Zazieweb. Je comprends donc bien que les « partenaires » de France Télévisions ne veuillent pas de moi. Et je n'ai même pas la parole puisqu'ils ne me demandent pas de les excuser, ce qui serait condescendre, non, ils s'excusent eux-mêmes.
Si j'étais un poil plus vulgaire, je pourrais leur répondre par le dernier billet de Charles Pennequin, sorte d'écho trash à La Télévision de Jean-Philippe Toussaint (qu'on me permette de préférer encore un peu l'élégance de JPT avant d'être emmené au peloton d'exécution — moi, pas lui).

« Vous voulez des idées pour que ça aille mieux ? Faites tout péter, et tout ira mieux.
Vous voulez des idées ? Faites les vous-mêmes.
Et commencez par plus faire confiance au patron-télé et au patronage médiatique, patron-matraque, patron avec la matraque médiatique et la casquette de plomb médiatique, la casquette à carreau de la connerie qu’on vous branche chaque jour, tous les jours les gens ont mis leur casquette à carreaux de la connerie pour avancer dans la vie, et ils rentrent le soir épuisés de leur journée de con encasquettés de labeur pour se regarder les programmes, la télé putain, télé-pute ils regardent, mais c’est eux les putes à télé, les seules putes de télé-pute sont les téléspectateurs, les spectateurs de télé-pute c’est vous, c’est moi, c’est vous les putains de votre télé, vous prenez votre vie pour une télé, ou vous prenez la télé pour votre vie, ou vous prenez votre cul pour la température de votre pensée, mais jamais on n’a pensé avec son cul jamais, jamais on prend la température de sa pensée en se plongeant les doigt dans le cul, sauf à la télé, sauf chez vous c’est-à-dire chez moi à la télé. Alors faites tout péter, faites péter les scores de la pensée, éveillez vos concepts personnels, soyez vos génies et arrêtez d’appuyer sur la télécommande, faites la grève de la télécommande et de la pensée télécommandée, de la pensée digérée dans les tubes, pensée en tube, pensée labellisée connerie mais soyez bio, soyez tout bio de votre pensée, soyez bio-gars et bio-filles de vos pensées, soyez les agriculteurs bio de votre tête et faites votre pain de neurones vous-mêmes, faites votre job culturel vous-mêmes, ne soyez plus culturisés, ne soyez plus colonisés, ne soyez plus lobotomisés par la télé.»
(Charles Pennequin, Nous sommes la lessive de la télé, extrait du blog du 29 janvier 2007)

Quelqu'un sait pour la boudargane ?

lundi 29 janvier 2007

Fleur et mère seraient des balivernes...

Une matinée tranquille, idéale pour une revue de blogs.
Côté librairie & auteurs, le débat continue, même si François Bon ferme boutique, blessé par la bassesse ici même dénoncée. Pour ma part, j'ai dit ce que j'avais à dire (et déjà tiré mon chapeau). Ailleurs, les termes sont mesurés et les questions plus ouvertes que jamais, c'est mieux. La réticulation s'élargit (je salue l'initiative de Fred Griot, la naissance du Bulletin des Lettres, sans oublier le Maldoror de L.L. de Mars — diversité d'entreprises) et personne ne semble vouloir cacher de secrètes (mauvaises) intentions, c'est merveilleux (même quand c'est truffé de fautes qu'on se demande à quoi servent les correcteurs orthographiques...).
Intéressant reportage de bouche à oreille sur le vinaigre, en partie à Orléans. Fleur et mère seraient des balivernes...
Les amateurs de nuances écouteront attentivement celles entre aigre, acide et acerbe (« l'aigre n'est plus doux, l'acide n'est pas doux et l'acerbe n'est pas encore doux »). On pourra ensuite les métaphoriser dans d'autres champs...
Pour connaître l'honnêteté, édition de l'Œuvre lazaréenne de Jean Cayrol, un des auteurs que je suis depuis des décennies, même après sa mort.

Avec T. au centre de sport de Shibuya, où je n'avais plus mis les pieds depuis deux mois au moins...
Pédalage en compagnie des Anges mineurs, évidemment. Diverses machines pour lutter contre le temps (qui empâte). Des marches à n'en plus finir (1500) pour encore transpirer.
Et puis la méditation dans le mist sauna, brumisation de la pensée, vapeurs de cèdre de la réflexion.

« Elle se faufilait sous la tribune, une tige de fer à la main, à la recherche des bouteilles de plastique et des boîtes d'aluminium qui avaient échappé à ma vigilance. Elle jetait cela dans un sac plus grand qu'elle, pour les revendre à un récupérateur, ainsi comme moi gagnant de quoi subsister, car maintenant le capitalisme nous offrait la promotion individuelle et l'initiative privée, au lieu de la pension et du mouroir à quoi nous avions pensé toute notre vie avoir naturellement droit.» (Antoine Volodine, Des Anges mineurs, p. 137)

dimanche 28 janvier 2007

Parmi mules et escarpins, une paire de baskets bleues

Grasse matinée, reprise d'installation de logiciels, comme Open Office, Nvu pour la rédaction web (avec quoi je compose ce billet) et Thunderbird pour le courrier. Je retrouve même le programme qui permet d'avoir facilement les guillemets, espaces insécables, e-dans-l'o et autres majuscules accentuées. Pendant ce temps-là, j'enregistre, ayant installé la nouvelle version de Total Recorder, quelques émissions Du jour au lendemain récentes, celle de Céline Minard et après, puis les Vendredis de la philosophie avec Édouard Glissant.

En fin d'après-midi, on en a marre de cette vie de cloportes... (Mais le dimanche, il n'y a aucun bruit de chantier à côté, ce qui nous incite à rester.) Et on décide de sortir pour voir Marie-Antoinette (Sofia Coppola, 2005) à Yurakucho. Et on n'est pas déçu du tout, bien au contraire. Ce n'est pas un film historique mais un film d'ambiance. Il ne s'agit pas d'être pour ou contre les nobles (je suis contre, ou alors, comme le disait un jour Jean Paulhan, il aurait fallu anoblir tout le monde...), mais de voir comment ça se vivait de l'intérieur, sans rien savoir de ce qu'était et de ce que vivait le peuple — peuple qui finit par venir déranger tout ce beau monde, et ce roi qui n'était pas fait pour l'être...
Une demi-seconde dans le film, parmi mules et escarpins, une paire de baskets bleues, du plus bel effet.
Et puis le Hong-Kong Garden de Siouxsie and the Banshees pendant le bal masqué (où elle rencontre le comte Fersen) est du meilleur effet, d'autant que Marie-Antoinette porte un fin tulle noir sur les yeux, en guise de masque, qui ressemble vaguement aux maquillages de Siouxsie.

samedi 27 janvier 2007

La revanche de la fougère

Cours à l'Institut franco-japonais, La Télévision, pages 16-23, puis 23-39.
Après le discours de la méthode, revendiquant un usage immodéré de la procrastination (16-18), jusqu'à s'abandonner au vice télévisuel (18-19), le narrateur relate par l'énumération anaphorique (« c'était..., c'était...», p. 19-21) la mosaïque visuelle du zapping anesthésiant, avant d'en venir à l'analyse médiologique, discursivement charpentée — que les voisins et leurs satanées plantes interrompront durablement (p. 23-39). On remarquera surtout, alors qu'il est littéralement subjugué par la succession des images, qu'il ne réussit à éteindre le téléviseur qu'au moment où reste à l'écran une image figée, immobile, celle du saut à ski, comme si cette absence de mouvement avait permis au cerveau de reprendre l'initiative... Et déjà, comme à la fin de La Mélancolie de Zidane, une réflexion sur le mouvement et l'immobilité. Dans le défilé des images, on note aussi que le narrateur, sis à Berlin, différencie des images de guerre, avec « des colonnes de prisonniers allemands [...], c'était la libération des camps de la mort, c'était des tas d'ossements sur la terre [...] », que l'on imagine tournées sur caméra fixe, et, un peu plus loin, « l'image tremblait, le caméraman devait courir lui aussi, [...] c'était une dame qui tombait, c'était une dame qui était touchée, [...] elle avait été touchée à la cuisse et elle criait [...] », où l'on reconnaît un journalisme et un type de conflit plus récents, avec caméra légère.
Les scènes chez les voisins, avec eux puis sans eux, permettent d'apercevoir l'inadéquation sociale du narrateur, à l'instar de celui de La Salle de bain ou de Monsieur : il veut bien leur faire plaisir mais il se contrefout de leurs plantes (« quelques minuscules merdaillons de marguerites » (p. 25), les étudiants très étonnés qu'un auteur s'autorise un tel mot-valise, fait de merde et de médaillons...). Et toujours son sérieux contrebalancé par quelque scène où il paraît ridicule, comme lorsqu'il croise quelqu'un dans l'escalier, et qu'il est en pyjama, avec un arrosoir à la main (p. 30-32)...

« Les quelques plantes vertes qui se trouvaient dans la pièce semblaient avoir été laissées à l'abandon depuis le début de l'été, comme livrées à elles-mêmes, les feuilles desséchées, jaunies, poussiéreuses, craquelées par endroit. La fougère, avachie dans son pot, faisait peine à voir, elle retombait sur sa tige dans une triste parodie de saule pleureur, les feuilles flapies, l'épiderme fripé. Elle avait dû souffrir de la chaleur encore plus que les autres. [...] » (Jean-Philippe Toussaint, La Télévision, p. 36)

« Vous avez ici le coin que Yaliane Heifetz appelait le boudoir. Il y trônait un poste de télévision qui ne recevait plus rien depuis soixante ans, en raison de l'interruption des émissions. Là où en ce moment frémissent des fougères colossales, Yaliane Heifetz s'asseyait et elle remuait des souvenirs de jeunesse, des anecdotes vécues au temps où elle dirigeait une agence de lutte internationale contre le capitalisme.» (Antoine Volodine, Des Anges mineurs, p. 128 — où l'on assiste à la revanche de la fougère.)

Après le Saint-Martin à deux, nous passons à l'agence de voyages pour commencer à réfléchir à nos vacances, que l'on voudrait au soleil et sans rien à faire, au moins pendant une semaine...
Retour et installation d'ordinateur (désinstallation du précédent plus longue que l'installation du nouveau...) Et ce qui est plus long encore : les paramétrages des abonnements et des logiciels...

vendredi 26 janvier 2007

Certes, il y a encore des chapeliers

Au bureau, pour charger un disque dur externe (le nouvel ordinateur est arrivé, il va falloir l'apprêter).
Au sport pour atteindre, pédalant et transpirant, le cœur des anges (mineurs). L'impression encore — tarkovskienne et toujours aussi dépaysante, et ontologiquement libératrice — d'être en spéléo avec une lampe sur le front dans un lointain futur très glauque. Terrible sensation alors de la vanité de nos importances et de nos engagements. Ensuite, une demi-heure sur la machine de marche en montagne, ce qui me remet in corpore dans l'espace-temps 2007.

« Or déjà Sabiha Pellegrini avait introduit sa main droite dans ma cage thoracique, à la manière des Mongols quand ils veulent qu'une bête cesse de vivre et devienne de la nourriture, et sa main rampait ; elle avait enfoncé ses ongles dans les parages de ma mort et elle explorait habilement les obstacles les plus noirs, et ses doigts crochus s'approchaient pour pincer férocement ma mort et la supprimer. Soudain, et sur cela s'acheva mon séjour dans la ténèbre où j'avais jusque-là gési sans dommages, des lumières ont fulguré sous mon crâne, tandis que je sentais l'inadmissible brûlure de mon premier soupir.» (Antoine Volodine, Des Anges mineurs, p. 111)

Après le déjeuner, que nous prenons au Downey en face de deux jeunes étudiantes américaines déjà fort enrobées, j'accompagne David à la mairie de son arrondissement. Il a reçu son dossier pour les impôts, dans lequel on demande — c'est nouveau — un document récapitulatif de sa situation depuis 10 ans. On se sent vraiment de plus en plus fliqués, dans ce pays. Un fascisme gris, celui des bureaux sans tête, étend son emprise...
Mais d'un autre côté, lui fais-je valoir, si l'administration des impôts n'est pas capable d'obtenir elle-même ces informations des mairies, c'est que ces différents se(r)vices ne s'entendent pas si bien que ça... Ce qui est peut-être encore une bonne nouvelle pour la liberté et le respect de la vie privée.
Après quoi nous revenons à nos bureaux, où j'en finis avec le disque dur externe pour le prendre avec moi dans le train qui m'emporte...

Certes, il y a encore des chapeliers. Indépendants. Qui vendent des chapeaux. Qui ne vendent que des chapeaux. Mais il faut reconnaître que la grande majorité des chapeaux, ainsi que toutes sortes de coiffes, sont achetés en grande surface. Ou en magasin de marque. Voire en bazar de plage, à côté des crèmes solaires. Ou sur un marché, un jour de pluie. Bref, un peu partout, mais plus tellement chez les chapeliers, en vérité. On peut le regretter, dans un sens. Mais on ne voit pas bien comment revenir en arrière...
Autrefois, c'était des notables, les chapeliers. Ils avaient du luxe et du tout venant, de la plume de paon et de la queue de castor. Ils conseillaient le colporteur comme le ministre. Ils promouvaient les articles de saison en vitrine mais ils savaient dénicher le galurin qui ne seyait qu'à vous, et ils vous le vantaient, vous le bichonnaient — tandis qu'aujourd'hui un étudiant à roulette vous désigne du menton la gondole où tout est là, Monsieur.
Alors, ces chapeliers ? N'ont-ils pas vu venir la grande distribution, après-guerre, qui a passé des accords directs avec des usines textiles et cuirs pour une gamme étroite de millions d'unités ? Ou sont-ce les populations elles-mêmes qui ont souhaité trouver ces articles devenus secondaires dans les lieux où elles faisaient leurs courses de première nécessité ? Ou d'autres raisons... Toujours est-il que les changements ont eu lieu sans que personne ne s'émeuve vraiment ni du drame du petit commerce ou de la modiste aux doigts de fée, ni surtout d'un risque majeur pour les chefs à couvrir.
Ah, certes, mon Capitaine, il y aurait encore bien des choses à dire sur les chapeliers et sur la ruine de leur chapelle...

jeudi 25 janvier 2007

Marbre ma rigolade

Hier, réunion et relecture de mémoires... À n'en plus pouvoir écrire quoi que ce soit le soir (n'en déplaise...).
Aujourd'hui, examens, surveillances et... examen oral blanc pour huit étudiantes qui vont passer le DAPF dimanche. Pendant tout ce temps, j'enregistre des épisodes du colloque Butor des 19 et 20 octobre 2006 à la BnF (il ne m'en manque plus qu'un, celui qui passera le 29 — du plaisir acoustique pour bien des shinkansens). Fin (enfin !) de relecture du dernier mémoire, de loin le plus long (mais avec beaucoup de fautes dedans). Il s'agit d'une comparaison de trois adaptations cinématographiques des Misérables. Un très bon travail, avec des dizaines de pages de tableaux comparatifs, séquence par séquence. À un moment, l'étudiante écrit, à propos de Javert : « Pourquoi il n'aide pas Fantine [...] ? Je pense que c'est parce que pour lui, être les laissés-pour-compte de la société est en soi le crime.»

Noir Destin que le mien, aurait pu dire Jean Valjean... Un film de Jean Leclerc, sur le site du Roi Ponpon (écouter aussi la chanson Mon Pays).

« [...] effacez-moi du nombre des nuisibles, comme si j'étais moi-même le patron des patrons ou le commandant en chez des mafias capitalistes, mais surtout elles le punissaient pour le crime contre l'humanité qu'il avait commis en obligeant celle-ci à parcourir une nouvelle fois la voie hideuse de la société marchande et à subir une nouvelle fois le joug des mafieux, des banquiers et des loups fauteurs de guerre, J'ai conscience d'avoir fait reculer l'humanité vers le stade de la barbarie, se lamentait-il, j'ai remis en place le chaos cruel du capitalisme, j'ai abandonné les pauvres entre les mains des riches et de leurs complices, alors que l'humanité était déjà au bord du gouffre et presque éteinte, et alors qu'au moins nous nous étions débarrassés à tout jamais des riches et de leurs complices, et il continuait, En quelques années j'ai gaspillé des siècles de sacrifices libérateurs et de luttes acharnées et de sacrifices tout court.» (Antoine Volodine, Des Anges mineurs, p. 73)

Et Laurence Parisot qui a Besoin d'air pour péter... les dernières protections sociales.

Jacques Testard : « Ce qui est frappant, c'est que ça arrive au moment où le discours officiel de la science c'est la maîtrise, "on a tout en main", "n'ayez pas peur, ça va s'arranger", et quand il y a un risque de catastrophe, comme avec l'environnement, l'énergie, on nous dit que la science va trouver les moyens de pallier ces problèmes-là, les gens y croient de moins en moins...»
Bernard Stiegler : « Ben moi, je crois que le contexte dans lequel nous vivons est singulier par rapport à tout ce que vous avez évoqué, les grandes peurs, le millénarisme et toutes ces choses-là, parce qu'après deux ou trois siècles de croyance fondamentale dans le pouvoir du progrès, de l'intelligence humaine, de la possibilité de produire un monde meilleur, depuis deux ou trois décennies le signe s'est renversé et la confiance est partie, donc le monde se sent extrêmement fragile, les gens savent que l'angoisse qu'ils portent en eux, ils la trouvent chez les autres, et que c'est très contagieux, c'est aussi contagieux que la peste et c'est aussi empoisonnant que la peste, c'est un danger monumental par rapport à quoi les gens qui manipulent l'opinion sur la grippe aviaire, les politiques qui manipulent l'opinion, le marketing qui manipule l'opinion, tous ces gens qui ont des très grandes responsabilités face à de vraies questions, comme vous l'évoquiez à l'instant, la question de la démographie, la question de ce qu'on appelle la croissance hyperexponentielle, dont on sait très bien que, au niveau d'un certain nombre de fondamentaux, les limites sont très très proches, que, outre ces limites très proches qui sont liées à des... tout le monde à évidemment entendu parler de la fin vraisemblablement inexorable des hydrocarbures et toutes ces choses-là, par exemple... Du pétrole et donc d'un modèle industriel qu'il faut entièrement réinventer. En même temps, nous savons que des possibilités tout à fait nouvelles apparaissent, avec les nanotechnologies, avec la procréatique, etc., mais que ces nouvelles possibilités, elles ne sont pas du tout mises en perspective par une pensée à long terme, par un vrai projet, mais uniquement par une loi du marché à très court terme, et ça tout le monde sent que nous sommes pilotés par le très très court terme alors que nous sommes confrontés à des questions à très long terme, il y a là une espèce de contradiction terrible qui pourrait être une espèce d'explosion, ou d'implosion planétaire, pas forcément liée à la bombe atomique en tant que telle mais à une espèce de contradiction et de destruction de la planète par elle-même, et je crois qu'aujourd'hui le climat, y compris en France qui est quand même assez morose, pour ne pas dire pire, disons en Europe, en général, est très très lié à cette impression-là. Ces mouvements de panique dont on sent tous les jours que, en plus, ils sont exploités. Parce que par exemple le 11 septembre a spéculé sur le mimétisme, sur l'utilisation de l'image, on a tous entendu parler, on a tous analysé le caractère hollywoodien de cette mise en scène diabolique du 11 septembre 2001, qui a été, je l'ai écrit dans ce livre dont vous parliez tout à l'heure, le début du XXIe siècle, le XXIe siècle a démarré avec le 11 septembre 2001, a inscrit ce siècle sous l'angle de la panique. Il faut espérer que l'humanité va se ressaisir, être capable de re-produire une vision à long terme, être capable de devenir un peu plus raisonnable, et ce que je crois c'est que ça nécessite un changement de modèle industriel assez profond.
Jean d'Ormesson : « [...] La science je lui dois beaucoup et nous devons tous beaucoup à la science. Et en même temps la science est un facteur anxiogène...»
Bernard Stiegler : « Et elle est pilotée désormais par le marché. Et par un marché qui investit de plus en plus à court terme. Parce que le marché est maintenant soumis à ce qu'on appelle la financiarisation, avec des fonds d'investissement très spéculatifs qui n'investissent plus sur une entreprise mais uniquement sur un coup financier qu'ils peuvent faire en un ou deux ans à travers ce qu'on appelle les LBO, y compris sur l'industrie pharmaceutique, sur des industries extrêmement sensibles, et on sent bien qu'il y a là un très grand danger, c'est que le développement de la science qui n'est plus simplement une science mais une techno-science, c'est-à-dire un combinat entre l'industrie, la science et la technique, est aujourd'hui surdéterminé par des investissements qui sont faits par qui ? par des fonds de pension qui disent : "Nous voulons des retours à deux chiffres sur deux ans...".»
Petit extrait du Ce soir ou Jamais du 23 janvier, qui est un très bon cru !

Le roman d'une polémique, Nathalie Crom (une régulière des Jeux d'épreuves) dans Télérama... Mais Christine a déjà mieux chroniqué que moi. Quant à Devenirs du roman, je l'ai mis dans mon panier pour une prochaine commande (même si, à l'heure où j'imprime, je ne sais pas ce qu'il y a dedans)...
Et puis — après m'être farci Robert Redeker dans l'émission du 18 (j'ai aimé moyen...) — j'ajoute sur le marbre ma rigolade pour améliorer l'espèce contre son gré.

Ah tiens... Ça me fait souvenir que j'avais un texte avec des grés... Ça fait plus de six mois qu'il est parti dans le trou noir de la rédaction d'une revue. Je me demande bien quand il va sortir...
Ici tout va trop vite, et là tout est trop lent. Jamais content.

mercredi 24 janvier 2007

Aucun trou de balle dans mon paletot

Tristesse et étonnement ce matin en remontant des liens entrants. Je découvre les développements du contentieux Cynthia 3000, suite au soutien que j'ai apporté à l'initiative libraire de François Bon. Je pourrais ne pas en parler car cela ne représente pas grand chose dans le web ou dans la vie, mais un des principes du JLR est de tenir journal des événements littéréticulaires — et c'en est bien un. Et puis ce serait vouloir cacher cela, comme si j'en avais honte... Ou comme si j'avais des intérêts ou territoires à défendre, comme un petit-bourgeois étouffe une affaire de mœurs... Non, regardez, lisez ! C'est même assez comique, dans le fond.
Car il s'agit maintenant d'une belle plante de haine et de mauvaise foi, qui continue au gré des commentaires à produire ses fruits de médisance et d'insulte, lâchés d'une très grande hauteur de vérité et de certitude. Car ceux qui savent, savent qu'ils savent, et n'ont que mépris et invective à l'égard de ceux qui ne savent pas comme eux, d'évidence (que Bon serait mauvais, par exemple). Et voulant la vérité de la critique, ils s'acharnent sur l'objet de leur haine, à grand renfort de Domecq, sans jamais expliquer leurs motivations profondes — par exemple : pourquoi ils ont cessé un jour d'apprécier François Bon, puisqu'ils s'accordent à dire qu'au début c'était bien...

Une fois la surprise passée, je m'aperçois que je ne suis pas blessé. Je me relève, même. Aucun trou de balle dans mon paletot idéal. Un peu de tristesse, oui, encore une fois, par rapport à ce que j'ai déjà appelé des « souvenirs ». Mais surtout, donc, étonnement, effarement même, que de si insignifiantes choses (l'un utilise un programme marchand pour faire connaître et vendre les livres qu'il apprécie, l'autre édite à l'ancienne et vend sur son site — oui, vous remarquez, des deux côtés, on vend quelque chose, quand même...) prennent de telles proportions, un peu comme si on n'avait que ça à faire (ce dont je doute).

Il faut savoir que Cynthia 3000 n'a pas toujours eu ce beau prénom (et ce 3000 qui me fait toujours sourire en pensant à Bran Van 3000), qu'il s'agit du récent tandem éditorial (non masqué) formé de Bartlebooth et Cel (et salué ici à sa naissance). Le Préfet maritime n'est autre qu'Éric Dussert, de l'Alamblog, rencontré le 1er décembre dernier au Colloque des Invalides (où les deux précédents ont également été brièvement croisés). Le Commissaire Baillieu est pour moi un nouvel anonyme, encore sans caractère (un commis). Quant à Anton, c'est sans doute la personne qui signait autrefois Arte dans les commentaires, toujours dans l'anonymat, et qui était un intime du JLR jusqu'au jour du retournement de veste. Bartlebooth, Cel et Arte étaient ici chez eux, y semant d'ailleurs de jolies pagailles, que je ne regrette pas (on dit que c'est une de mes faiblesses), avant de se tourner brusquement contre moi, en juin dernier, à l'occasion d'une énième passe d'armes, déjà au sujet de François Bon.
Mais à part les affirmations tranchantes et les sentences à l'emporte-tête, je n'ai jamais lu sur leurs sites respectifs d'analyse de texte, d'explication détaillée de leur jugement. Comment font-ils ? Comment savent-ils ?

Justement, je me posais aussi la question du pourquoi (le comment, je le vois) — mais je ne reviendrai pas cent ans en arrière en séparant le fond de la forme. Pourquoi un tel acharnement ? Et pourquoi sauraient-ils ces vérités secrètes de la littérature, que j'ignorerais malgré les études de lettres ?... Ou à cause des études, qui m'auraient spécieusement fait croire, comme l'affirme Fienkielkraut, à une possible démocratisation du jugement par l'école, par la pédagogie de la critique, alors qu'il n'y aurait bien sûr qu'une et éternelle vérité, celle de l'élite, du bon goût, du jugement sans réfléchir, qui s'hérite et ne s'apprend pas.
Oh oui, comme les études ont dû me tordre l'esprit ! Et me donner des rêves d'accession ! Y compris par le virtuel ! Oh, les belles places qu'il y avait à prendre dans le monde des lettres ! Je tendais les mains vers elles ! (Sans jamais écrire un seul livre qui se prétendrait littéraire, toutefois, non, pas la peine, avec le virtuel...)
Mais il me faut bien me rendre compte aujourd'hui — merci Anton et Cynthia de m'ouvrir les yeux, de me les arracher, même ! Non, non, y'a pas de mal, je n'en avais plus besoin, de toute façon, j'étais mauvais depuis le début, et je me demande même comment vous avez pu vous prendre à mon illusoire attrait... (Et vous vous le demandez aussi, vous le regrettez même... Mais tant pis, toutes les traces sont là, pas effacées, il suffit d'aller dans l'Index Nominum et de vous y chercher... Ah ! on peut dire que vous vous y êtes bien étalés...)
Oui, il me faut bien me rendre compte, comme dans un texte d'Antoine Volodine ou dans un rêve de Tchouang Tseu, que je suis dans un monde onirique, à dix mille kilomètres ou à dix mille ans, qui n'a rien à voir avec le monde réel — et les signes que vous m'adressez obligeamment n'ont aucune chance de m'atteindre, hélas, trois fois hélas !

mardi 23 janvier 2007

Quelle vaine virtuosité de pigiste ou de blogueur ?

Dossier démesuré sur l'abbé Pierre dans le 20-Heures de France 2 d'hier — pour un homme qui voulait rester discret... Possiblement pareil sur toutes les chaînes. Un sujet en or. On veut surfer. Alors que c'est une non-information.
Et puis les politiques s'y mettent. Une loi à son nom, histoire de récupérer — honte bue — dans un camp ou dans l'autre un peu de la cote du bonhomme.
Et le froid qui revient...

La correction des mémoires d'étudiants continue dans le train, stylo rouge dans une main, appareil-photo dans l'autre, quand c'est nécessaire — miracle d'une prise sans aucun fil électrique !

Début des examens de fin d'année. On voit les étudiants, sans leur faire cours. Plus jusqu'en avril. Heureuses périodes de relâche. Même s'il y a beaucoup d'autres choses à faire, c'est toujours cette exposition-là en moins. Parfois, la scène de la classe, toujours trou sans souffleur, corde raide entre amusement et autorité, et toutefois sans qu'elle me stresse, m'apparaît comme une station prolongée dans un rayonnement corrosif.
Après la fin des cours, j'entre dans le sas de décontamination...

Bikun m'a dit avant-hier que toutes les boutiques I-river avaient fermé. Est-ce que la marque aurait disparu ? Faut dire que le I-pod est un véritable raz-de-marée, survenu juste au moment où I-river avait investi dans une gamme plus large et dans des magasins prestigieux, comme celui de Shibuya.
Justement dans le métro, j'écoutais un Tout arrive de septembre avec Christine Angot. Un peu par hasard, c'était dans mon I-river depuis des mois. Des propos qui donnent envie de reprendre Rendez-vous... dont j'avais suspendu la lecture en septembre. Comme si ce n'était pas le bon moment pour moi. Lisant, je sentais bien que cela m'intéressait mais... Mais, quoi ? Que je n'étais pas disponible... Où va-t-on avec ça ? De quelle disponibilité est-ce que je parle ?... C'est plutôt un cliché, non ?
Non, je recommence. Une autre explication.
Pendant trois mois, j'ai remis à plus tard la suite de ma lecture. Le livre était trop dans l'actualité. Lisant, je n'étais pas au texte, pas dans le texte : je cherchais ce qui scandalise, ce qui fait qu'on participe à une émotion collective, bonne et mauvaise, quand tout le monde lit le même livre en même temps, voulant autant la chaleur d'un cocon social que celle de l'empoignade, la lecture critique étant réduite à un concours de vitesse et d'impertinence du commentaire — mais pour quelle vaine virtuosité de pigiste ou de blogueur ? Peut-être avec cette intransigeance, cette faconde péremptoire que je vois derrière les commentaires sans tolérance...

lundi 22 janvier 2007

J'ai le porte-parole des neurones

Déjà minuit et demi. Après lecture et correction de plusieurs mémoires de quatrième année, j'ai le porte-parole des neurones qui me communique un préavis de grève.
J'avais ça et ça à citer, des émissions de radio à signaler (Répliques sur Derrida, Affinités électives avec Dupin, etc.), je voulais expliquer comment j'avais inventé une nouvelle sauce pour les pâtes, montrer où j'étais allé en vélo... Eh bien, ça sera pour demain, enfin cet après-midi. Bref...

Le lendemain...
« [...] Joint hier par Libération, Laurent Souloumiac, directeur général de France Télévisions Interactive, filiale web du groupe public, plaide coupable. Au moins sur la question du forum de France Europe Express : "Nous avons deux types de modérations sur nos forums. Certains, qui sont sensibles, sont modérés a priori. D’autres, qui n’ont jamais posé problème, le sont a posteriori, c’est-à-dire quand les internautes nous alertent. C’était le cas de celui de France Europe Express". France Télévisions, qui a confié la modération de ses forums à une société extérieure, promet que "tous les forums vont être désormais modérés a priori." Et pourquoi seulement maintenant ? Le message raciste sur le forum de France Europe Express était là depuis le 4 janvier. "C’est malheureux à dire, explique Souloumiac, mais modérer a priori, c’est une charge de travail énorme et ça coûte cher."
En revanche, à propos des vidéos de MaTVidéo, Souloumiac défend sa politique de non-modération : "Selon la loi sur l’économie numérique, un hébergeur n’est pas responsable tant qu’il n’est pas alerté ; en revanche, il est directement responsable s’il ne suit pas les alertes des internautes." Toutefois, il promet que les choses vont changer : "On va améliorer les filtres pour que des vidéos ne soient pas accessibles directement."
L’affaire a fait grand bruit mardi lors d’un comité d’entreprise de France 2. Pour Maryse Richard, du SNJ de France 2, qui réclame l’arrêt de MaTVidéo, "Ce site, c’est poubelle, déclare-t-elle à Libération, ce n’est en accord ni avec nos valeurs, ni avec notre éthique, ni avec notre mission de service public."»
(Dans l'article Dérapages sans modération sur le web de France Télévisions. Propos racistes, happy slapping et sexe émaillent ses sites, par Isabelle Roberts, Mourad Guichard et Raphaël Garrigos, Écrans, le jeudi 18 janvier 2007.)

Voilà qui est très intéressant. Un service public qui aimerait ramasser la branchitude des sites libres (peut-être pour en faire de l'argent ou de la notoriété) et qui reçoit des assauts de provocations dont le seul but est de se montrer ou de choquer — voire de niquer le système ! (On avait déjà vu des blogueurs s'inscrire sur des plates-formes de médias célèbres en espérant profiter d'une manne de lecteurs, mais là c'est plus grave...) De l'autre côté, il y a des ronds-d'e-cuir qui ont cru que le web était un gisement de matières gratuites et renouvelables... Sauf qu'ils ne savaient pas quelle matière leur remonterait dans les tuyaux !
Oui, les médias et les services ayant des responsabilités institutionnelles ne peuvent que modérer a priori, quelqu'en soit le coût. Oui, les individus libres devraient plutôt modérer a posteriori et seulement pour des cas graves.

« L'endroit est discret, entouré de futaies. En périphérie d'Orléans, à Boigny-sur-Bionne (Loiret) exactement, sur le site industriel de Lexmark. C'est là qu'Amazon a installé son centre de distribution en 2000. Un grand cube blanc d'une surface de 20 000 m². À l'intérieur, cela tient de la caverne d'Ali Baba : c'est surtout l'une des plus grandes médiathèques privées et commerciales de France. Sur des rayonnages métalliques s'étendent, à perte de vue, des livres de toute taille, des CD, des DVD et du petit matériel électronique ou informatique grand public comme des logiciels, des lecteurs MP3, des appareils photo numériques, des jeux vidéo... Pour la quantité de références qui sont rangées dans l'entrepôt, certaines seulement à l'unité, il s'agit d'un nombre à sept chiffres.
Toutes les commandes d'Amazon.fr convergent vers ce lieu, qu'elles viennent de Nouvelle-Calédonie, de Los Angeles ou de Camaret (Finistère). Elles sont immédiatement "batchées", comme on dit dans le franglais servant de langue vernaculaire aux 180 salariés qui forment l'effectif régulier de l'immense hangar. Dès lors, une course contre le temps s'engage pour assurer "la satisfaction du client", leitmotiv de l'entreprise fondée en 1994 par Jeff Bezos, que Stéphane Frot (36 ans), jeune responsable du centre de distribution, a parfaitement intégré.
Mardi 16 janvier, c'est sous le refrain de Jean-Jacques Goldman "comme toi, comme toi, (...) elle apprenait les livres..." que les salariés d'Amazon ont entamé leur journée. La moyenne d'âge ne dépasse pas la trentaine. Ils ne sont pas syndiqués. "Have fun, work hard" : amuse-toi, travaille dur, telle est la devise du patron d'Amazon. Toute la journée, les employés sans uniforme travaillent en musique.
Le lieu est étonnamment calme. Côté réception, les palettes de livres et autres produits culturels sont méthodiquement vidées, puis enregistrées. Tous les distributeurs, que ce soit celui d'Hachette, d'Interforum pour Editis ou la Sodis pour Gallimard, sont situés à moins de 50 km. Chaque article est scanné et vérifié, par codes à barres informatiques. Placés sur des chariots, certains livres vont rejoindre les étagères pour garnir les stocks. D'autres sont traités en priorité afin de compléter les colis du jour. Pour la France métropolitaine, le site marchand garantit en effet que toute commande passée avant 15 heures la veille sera honorée dans les vingt-quatre heures qui suivent, dès lors que l'internaute a eu la garantie que son choix était disponible. Amazon prend à sa charge les frais de livraison et applique la remise de 5 % que la législation permet sur les livres.
Janvier, c'est l'après-coup de chauffe. "On prépare pendant neuf mois les trois derniers mois de l'année", résume Stéphane Frot. Du 1er novembre au 31 décembre, les effectifs grimpent à 450 personnes, grâce au renfort d'intérimaires. De deux équipes travaillant 6 jours sur 7, l'entrepôt passe alors à trois équipes en marche 7 jours sur 7.
"Un Noël réussi conditionne la croissance de l'année suivante"
, poursuit le directeur du centre. La politique de la maison est de ne divulguer aucun chiffre, mais l'activité de la firme en décembre a vraisemblablement crû de 35 % par rapport à l'an passé. On entend juste la voix de Mylène Farmer qui susurre Pourvu qu'elle soit douce en fond sonore. Un des prochains temps forts programmés est la sortie en anglais du septième et dernier tome d'Harry Potter, annoncé pour le 7 juillet 2007. Déjà, en précommande sur le site, tout doit être fait pour que les clients soient servis le jour dit. Pas la veille ni le lendemain.
Un des atouts d'Amazon, c'est d'avoir rodé des outils informatiques qui ont été testés et développés en interne pour améliorer la rapidité des temps de réaction. Dans une large mesure, le succès en France correspond au décalque du modèle américain, qui a fait ses preuves. Amazon est aussi très en pointe sur les procédures de vérification et de contrôle. Sur le côté des rayonnages figure le nom des employés qui en assurent plus spécialement la veille : Mounir, Myriam, Alexandre...
Les produits qui tournent vite sont laissés sur palette, dans un endroit très accessible. Là on voit des piles de Bienveillantes, mais aussi du dernier best-seller de Patricia Cornwell Sans raison, de L'Aîné, deuxième tome de la trilogie d'Eragon, dont la version filmée est en salles depuis décembre. Mais aussi des piles des BD Lanfeust ou Thorgal, intercalées entre les coffrets de la série "24 heures" ou de Mozart.
À la noria des "caristes", dont la fonction est de porter et de ranger les livres sur les étagères, répond la théorie des "pickeurs" alias preneurs, des "rebineurs", de bin (casier en anglais), chargés de reconstituer à l'aide d'un "scan" les commandes des clients et des "packeurs" qui emballent les colis. Les gestes sont précis, méthodiques, faits sans hâte ni précipitation.
Ces trois catégories de personnels constituent le gros des effectifs mis au service de l'exécution des commandes, le cœur du système. Vu la vastitude de l'entrepôt et l'étendue des stocks, les trajets quotidiens faits par les personnels munis d'un chariot peuvent atteindre 5 kilomètres. Au moment de la pause, le haut-parleur diffuse : "Il jouait du piano debout, c'est peut-être un détail pour vous...", de France Gall. Trois chaînes de convois des colis fonctionnent. La plus récente est sortie de terre juste après l'été.
C'est par le taux de fidélisation de la clientèle qu'Amazon vérifie son niveau d'excellence. Il est a priori bon, mais l'entreprise vise 100 %. "On n'est pas de la grande distribution", précise Stéphane Frot. Si le modèle économique fonctionne, il sera extensible au-delà des produits culturels. Pour les livres, Amazon se révèle déjà un concurrent redoutable des librairies, associant la compétitivité à la richesse de l'offre.»

(Alain Beuve-Méry, "En remontant le cours d'Amazon jusqu'aux sources du e-commerce", Le Monde des Livres, article paru le 18/01/2007 dans l'édition du 19 [lien périssable])

Très bel article, non ? Neutre, descriptif, clair. Un brin impertinent, le Beuve-Méry nouveau, avec ses refrains auxquels je ne peux m'empêcher d'attribuer une valeur narcotique... Enfin, à tout prendre, si j'étais étudiant maintenant, je préférerais être packeur chez Amazon que chez Mac Donald. Peut-être même avec Bac+5, s'il n'y a rien ailleurs...

Allez, c'est déjà assez long comme ça, je sacrifie la sauce des pâtes et la balade en vélo !

dimanche 21 janvier 2007

Notre goût — amer des cartouches

Allez ! Encore une page qui se tourne ! Celle de Bikun sous notre toit depuis deux semaines. Je l'accompagne jusqu'à la gare d'Iidabashi, avec valises et sac à dos, chargés de matériel photographique et informatique... Il restera encore une semaine au Japon avant de rentrer en France.
En bas de Kagurazaka, nous nous arrêtons (pour qu'il se détende le bras) devant la boutique fermée de Fujiya. Plus de Peko-chan-yaki, ni de choux à la crème : le scandale de l'usage industriel de laits périmés a contraint la firme à tout arrêter, production et vente. Nous nous interrogeons sur le sort des milliers d'employés qui ne sont pas responsables... Mais il n'en est question dans aucun article de presse. L'enquête a montré d'autres manquements graves aux règles d'hygiène et aux contrôles bactériologiques. La démission du PDG et les excuses publiques avec chialerie de regret devant troupeaux de caméras seront-elles utiles pour conserver les emplois et réorganiser une production saine ?

Les établis, — une autre planète — chronique radiophonique d'une étonnante page d'histoire (en trois Surpris par la nuit), ou comment de jeunes intellectuels petits-bourgeois se sont convaincus d'aller travailler en usine, et comment ils ont vécu cette expérience, dans les années 60-70, un temps d'idéologies et d'engagements, à tort et à raison.

« Les échanges les plus intéressants auxquels j'assiste ou que j'écoute à la radio me laissent souvent sur ma faim : il y manque le développement et la précision que je sais pouvoir trouver dans les livres des participants.» (Georges Picard, Tout le monde devrait écrire, p. 134)
Pas d'accord pour généraliser, systématiser une opposition conversation contre texte, émission contre livre — oral contre écrit, finalement. Pas d'accord non plus pour mettre toutes les émissions dans le même sac : il y a un monde entre Le Masque et la Plume, par exemple, et Jeux d'épreuves, pour rester dans le débat sur l'actualité des livres. L'une est faite pour spectaculariser l'escrime des chroniqueurs (et les rires sont là), l'autre pour parler posément des ouvrages.
Si on est misanthrope ou mélancolique au point que seul le commerce des livres soit supportable, il vaut peut-être mieux (se) l'avouer que de mettre un paravent dialectique pour accuser ailleurs.

Sortons une partie de l'après-midi pour aller à l'Office Depot d'Ichigaya, notamment pour acheter des cartouches d'imprimante car T. fait du recto-verso depuis hier soir. L'imprimante montre d'ailleurs des signes de fatigue, malgré le magasin arrière spécial. De plus, l'alerte de niveau d'encre a tendance à venir un peu trop tôt à notre goût — amer des cartouches à 4000 yens... On a commencé à retirer et remettre la même cartouche, et ça marche... Si on ajoute à cela le fait que je ne peux plus imprimer depuis deux semaines parce que mon ordinateur ne trouve pas l'imprimante, ça commence à faire beaucoup pour une machine neuve !
Par hasard, là, tout à l'heure, vers 23h45, T. me demande de réessayer pour pouvoir noter le message qui apparaît en bas à droite de mon écran quand ça refuse d'imprimer, histoire de se plaindre avec de quoi. Je m'exécute et... ça marche ! Ça imprime ! J'essaie alors avec mes notes de cours, puisque c'est avec ça que ça plantait la semaine dernière, et ça marche aussi !
À n'y rien comprendre... Je vais me coucher, tiens !

samedi 20 janvier 2007

Le crétin narcissique n'est pas venu sans biscuit

Deuxième cours sur la Télévision de Jean-Philippe Toussaint, pages 10 à 16 (édition Double), soit 5 paragraphes, dont un de 3 lignes.
§.1 : Le narrateur explique ce que c'est que de ne rien faire selon lui — et c'est quand même beaucoup, « contrairement à ce que l'on pourrait imaginer un peu vite » (para-doxal) mais à l'exclusion de ce qu'il est commun d'appeler travail. Digression sur les brasses journalières à la piscine, pour introduire l'esprit zen, « idéalement vide », qui vient se placer juste en dessous de « l'amour physique » dans « l'échelle des plaisirs », la réflexion étant « en dehors » — comprendre au-dessus. Sans vergogne, il exhibe ses sensations post-coïtales, au risque de passer... pour un crétin narcissique.
§.2 : Le paragraphe de trois lignes qui résume le paradoxe de l'occupation à ne rien faire, ce qui empêche de regarder la télévision...
§.3 : Une page de discours rhétorique très concentré, très articulé et très grammaticalisé, comme une page objective d'essai de philosophie ou d'esthétique, sans présence du je, sauf un « dirais-je » dans une parenthèse. Chaque paragraphe semble présenter une nouvelle technique, un peu comme on ferait des gammes au piano. Ici pour construire l'opposition entre l'image de télévision et l'image d'un portrait peint... à la Renaissance (période comme prise au hasard). Il glisse quand même la blagounette du « présentateur mondialement connu dans son pays »...
§.4 : Une seule phrase de 18 lignes. Sujet du verbe : l'illusion (en peinture), avec quatre longs groupes compléments du nom ; verbe : être différente de ; complément du verbe : l'illusion (en télévision), avec un seul groupe complément du nom. La barque est plus chargée d'un côté que de l'autre, l'objectivité perd son assise, le parti pris se dévoile et lâche un dernier mot ravageur : « résultat mécanique d'une technique inhabitée ». D'une paire habité / inhabité qui a fait couler beaucoup d'encre de Hölderlin à Heidegger, et pas mal de victimes collatérales, tant en poésie qu'en philosophie. Le crétin narcissique n'est pas venu sans biscuit...
§.5 : Plus de deux pages, narratives, enfin ! Comme si, passés le prégénérique et le générique, le film commençait ici. Où l'on saura qui il est, pourquoi il est à Berlin, avec qui il vit quand il n'est pas seul, son projet de recherche, combien et pourquoi il s'intéresse à Titien et à Charles Quint, comment il a obtenu une bourse de recherche, de quelle manière sa compagne est partie en vacances avec deux enfants (dont un dans le ventre) et beaucoup de valises — alors que lui ne portait que les billets d'avion... Déjà le crétin narcissique perce de nouveau sous le chercheur, jusqu'à tripoter sa Delon sous son pull et avoir envie de pleurer quand son fils lui dit au revoir. Il va falloir se faire à l'idée qu'il est bi-face, imprévisible, yoyo nous baladant sans cesse du ridicule au sublime.

Vite ! Direct au Saint-Martin (eh oui, encore !) pour y déjeuner, T. et moi, avec Bikun, qui m'attendait connecté dans le hall de l'Institut, Laurent et Bill que j'ai trahis l'an dernier en abandonnant le Graal — et qui ne m'en veulent presque plus. C'est ainsi que les hommes vivent (on actualise mutuellement nos bases de données).

Juste T. et moi au cimetière d'Aoyama pour retirer des fleurs fanées et faire un brin de ménage de la concession. Retour et petite sieste. Courrier, lectures diverses et suivi du contentieux.
Par ailleurs, comme d'ici le 26 janvier j'aurai sans doute oublié, je signale tout de suite cette très impériale page nippo-commémorative dans la Boîte à Images.

Ma journée s'achève devant un des plus beaux plateaux des quatre mois de Ce soir ou Jamais, celui de mercredi 17, avec Bernard Stiegler, Jacques Rigaud, Guy Sorman, Franz-Olivier Giesbert, Frédéric Mitterrand, Pierre Combescot et Jean-François Mariotti. Une seule coulée de discussion sur la politique et les médias, des avis divers mais motivés, divergeants mais sans agressivité, des anecdotes politiques et historiques, de belles considérations sur la trahison. De quoi faire enrager Tesson.

vendredi 19 janvier 2007

Surprend le système de l’intérieur

Une glace bourrée de médicaments
Jouissant de toutes ses fonctions intellectuelles
En Espagne s'est donnée la mort
La Madeleine de Brel

Je m'apprêtais à petit-déjeuner quand j'ai eu T. au téléphone. Sa voix, améliorée hier, recassée ce matin, ne se plaignait pas trop mais quand même, qui m'attrista, qui me fit réfléchir et changer mon programme : non pas aller au bureau, puis au sport, puis déjeuner avec David, mais prendre tous documents utiles à mon travail (mémoires d'étudiants à relire, principalement) et partir au plus tôt. Ce qui advint.
Or dans le train, je ne fis pas que dormir...

« Et si c'était le fantôme d'Enzo qui avait tenté de me visiter ? ne cessait-elle de penser.
Elle se tenait en face du paysage qu'elle ne regardait pas, en face du soleil magnifique, en face des ruines inhabitées, en face des immenses façades qui noircissaient dans le silence du matin, en face des champs de débris qui ressemblaient à une mégapole après la fin de la civilisation et même après la fin de la barbarie, en face du souvenir d'Enzo Mardirossian, en face de ce souvenir qui l'éblouissait, lui aussi. Des tâches rouge brique dérivèrent sous ses paupières.
Comme tous les jours, elle envisageait de se jeter dans le vide. Rien de rationnel ne la retenait vraiment.
— Enzo, murmura-t-elle. Enzo Mardirossian. Petit frère. J'ai tellement besoin de toi. Tu me manques. tu me manques tellement.»
(Antoine Volodine, Des Anges mineurs, p. 54)

Devant un poulet-frites du Saint-Martin avant deux heures, nous nous requinquâmes — nous étions ensemble.

Après retrait des nouvelles lunettes de T. chez l'opticien de la librairie Maruzen, à la gare de Tokyo, nous marchons jusqu'à Ginza pour du pain de Dalloyau. À mon retour devant un clavier, la panne de serveur de ce matin était terminée et j'avais un sympathique courrier de Caroline qui, ayant lu mon rapport à Ce soir ou Jamais, me signalait l'article que je reprends ci-dessous tellement il élève le débat bien au-dessus de ce que j'avais modestement proposé.

Par ailleurs, Cynthia 3000 ne semble apprécier ni le fond ni la forme de l'initiative libraire de François Bon.
Le dépose, mais ne propose rien. Ou pas encore...

* *
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Au nom de la Culture
LA POLÉMIQUE AUTOUR DE CE SOIR OU JAMAIS

par Thomas Yadan pour Evene.fr - Janvier 2007


Depuis la rentrée, un événement culturel est apparu à la télévision : Ce soir ou jamais. D’une forme incontestablement originale, l’émission est victime de la réprobation d’un certain nombre de représentants du monde cathodique.

Le 12 novembre 2006, l’émission Arrêt sur image a organisé la confrontation de Frédéric Taddeï (présentateur de l’émission) et Philippe Tesson (journaliste et chroniqueur), au sujet de la pertinence culturelle de Ce soir ou jamais, la nouvelle émission de France 3. Sans complaisance, Philippe Tesson n’a pas hésité à attaquer cette émission pourtant originale et de plus en plus regardée. Malheureusement, loin d’imposer une réflexion consciencieuse autour de certaines problématiques appropriées, le chroniqueur s’est empressé d’évoquer le manque de fond, l’illégitimité des sujets ou des invités (considérés comme en dehors de la sphère culturelle) et l’intolérable absence de chroniqueur. Il ne s’agit pas d’en rester à la simple polémique ou à une rudimentaire opposition de styles, mais d’extraire, de ce face-à-face, les enjeux de la culture à la télévision.

La forme de l’émission

La télévision est un média par l’image tributaire très (trop) souvent de la forme et de l’émotion. Il suffit de s’attarder quelque temps sur les programmes culturels ou de divertissements pour se rendre compte de l’homogénéité de leurs structures et de leurs fonctionnements. Débat autour d’une table, dans un décor moderne, agrémenté de chroniqueurs plus ou moins talentueux pour les émissions culturelles ; cercles de dérisions, de promotions et de spectacles pour les émissions de divertissements.

Ce soir ou jamais apparaît donc incontestablement comme originale et audacieuse dans sa forme. Esthétique de surcroît, elle balade les téléspectateurs de thèmes en thèmes par une langoureuse absence de précipitation. Dénuée d’intimité pusillanime, la totalité de l’émission semble se jouer en direct (ce qui est de plus en plus rare) au gré d’une intersubjectivité et d’un dialogue, fidèles complices du hasard et de l’événement. Un décor propre à suggérer l’hégémonie du propos aux dépens du superflu. Que reprocher alors à cette émission ? Philippe Tesson nous dit : le fond. Qu’en est-il effectivement ?

Culture et télévision

Selon lui, la définition même de la culture semble confuse et falsifiée : « On parle de sujets qui n’ont rien à voir avec la culture.» Comprendre : la culture n’est pas relative à l’histoire, aux sociétés ou aux individus, mais s’exprime exclusivement à travers un certain nombre de disciplines dont les oeuvres génèrent de l’universel et de l’infini. De cette objection se dévoile une véritable divergence au sujet de la culture. Philippe Tesson s’érige en défenseur d’une culture classique qui tente de refuser tout ravissement populaire ou adultérin. La culture procéderait de canons qu’il ne faudrait pas contrarier au risque de la falsifier.

Pourtant, cette vision, même si elle part d’un bon sentiment — préserver l’autonomie de la culture — apparaît comme inopportune dans ce cas précis. En effet, la culture dans son authenticité n’a rien à faire à la télévision : appréhender un auteur passe inévitablement par la lecture de ses écrits, l’œuvre d’art demande une proximité physique incontournable, l’exercice intellectuel exige bien souvent patience et ténacité, etc. La télévision a pour rôle de susciter la curiosité, de révéler des talents, d’opposer des opinions et non de prémâcher les choses culturelles afin de les recracher aux téléspectateurs sous la forme d’une marchandise ou d’un objet de divertissement. Toute médiation paternaliste entre l’individu (sa volonté et ses désirs) et la chose culturelle est un non-sens.

La culture contre les cultures

La singularité de l’émission de Taddeï réside précisément dans cette capacité nouvelle à inverser la tendance. Tout d’abord, il ne brade pas la culture ni n’incite à sa consommation (divertissement, promotion). Ensuite, il réussit à englober le réel dans l’espace culturel. Les événements mondains sont dès lors interprétés à travers une perspective originale qui évoque positivement la culture au pluriel. Comprendre un fait ou une tendance par la voie pertinente de l’analyse culturelle, interroger l’hétérogénéité sociale et idéologique sont des formes de réinvestissement dynamique de la culture dans l’espace télévisuel. Il n’y a donc pas travestissement de la culture (ni redéfinition extravagante ou abusive) mais un déploiement plus large de ses compétences et de son espace.

La sophistique cathodique : le chroniqueur

Les personnes invitées « n’ont aucune légitimité par rapport aux principes de l’émission de Taddeï, c’est-à-dire une émission culturelle.» Tout d’abord, il est frappant d’entendre Tesson parler de fond. Chroniqueur de talent avec évidence, il n’en reste pas moins un admirable sophiste maniant la rhétorique et le ton avec acharnement et exaltation. Aux dépens, tout de même, du contenu. Tesson joue trop souvent ce que Bourdieu appelait le « fast thinker » (1), l’intellectuel capable de penser à une vitesse exceptionnelle sur n’importe quel sujet. Or, on connaît la divergence insurmontable de la pensée et de la célérité. On rappellera aussi l’omniprésence et l’omniscience troublante de Tesson dans la grille des programmes. Le chroniqueur peut parler avec autant de certitude de la guerre en Irak, de la dernière sortie cinéma ou de l’effet de serre, en opposition d’ailleurs à des spécialistes. En réalité, devrait-on poser la question d’une espèce un peu trop visible à la télévision : le chroniqueur. Animal cathodique, son objet n’est pas la choséité de la culture, de la politique, etc., mais son usage afin de promouvoir son ego et sa durée de vie à l’antenne. Son objet est la notoriété ; sa méthode, la manipulation pragmatique de l’information ; ses desseins, apparaître pour exister et acquérir une légitimité douteuse mais effective.

La légitimité en question

Paradoxalement, Philippe Tesson est une preuve de la fragilité de l’argument de la légitimité. Il semble révéler le problème fondamental d’une hiérarchie structurelle dont les médias se sont faits les garants. Celui qui parle à la télévision entre dans le cadre d’une autorité : celle de la parole. Tesson se comporte en porte-parole de la culture. Or, le porte-parole, pour reprendre Bourdieu, est celui à qui on donne le « skeptron » (2) du pouvoir. Malheureusement les décisionnaires de ce mode de transmission sont, eux-mêmes, des garants d’une domination sociale et d’un ravissement philistin et pragmatique de la culture : les communicants et les journalistes (voir Les Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi). Par domination, il faut entendre l’exaltation consensuelle de valeurs esthétiques, politiques et morales.

A contrario, le tour de force de Taddeï est de réunir autour d’une actualité ou d’un événement culturel, une série d’interlocuteurs d’univers socioculturels différents. Il semble, en effet, extrêmement intéressant d’opposer ou de faire dialoguer un artiste, un philosophe, un syndicaliste ou un politique dans un débat de fond, sans avoir pour objectif l’audimat ou le divertissement, sans le souci de trier les invités en fonction de leur charisme cathodique. Il s’agit avant tout de traduire la multitude des opinions afin d’enrichir le débat. Ce soir ou jamais a au moins la vertu de briser l’omerta autour d’une domination dans le monde de la culture à la télévision.
Hannah Arendt avait deviné le risque que représentait le désintérêt des intellectuels pour l’espace télévisuel, celui de laisser entre les mains illégitimes de spécialistes de la communication ou de nantis, le traitement de la culture. Peut-être, avec Taddeï, voit-on apparaître une alternative pertinente à la rupture conjugale de la culture et de la télévision : une démocratisation plutôt qu’une massification, une ouverture éclairée contre un élitisme autoritaire.

Le système en place ou le fatalisme

D’où la faiblesse de l’argument fataliste selon lequel le système s’impose insatiablement. Il est vrai qu’il est difficile d’éviter le jeu de la promotion et du divertissement ou de révolutionner un mode figé de monstration de la culture. Mais, il faut reconnaître la singularité de l’émission de France 3. Elle reflète une certaine autonomie, une certaine sincérité qui, comme le précise Taddeï, ne dépend pas (du moins pour l’instant) de l’audience et de la pression des annonceurs. Surtout, en revalorisant la parole des cultures (dans tous les sens), il surprend le système de l’intérieur. En structurant, selon des impératifs culturels et pédagogiques, des débats autour d’un panel hétérogène, il tente d’universaliser des discours trop souvent brimés par les contraintes du langage ou le cloisonnement d’une expérience personnelle. Le réel reprend progressivement ses droits dans une entente cordiale avec la pensée et l’universel. L’élitisme comme la vulgarisation reculent au profit d’une démocratisation à la fois de la prise de parole et de la culture.

En réalité, le désaccord avec Tesson est peut-être encore plus profond. À une vision transcendante de la culture où le beau, l’esthétique sont encore marqués d’une conception judéo-chrétienne définissant des critères spécifiques au jugement, Taddeï oppose-t-il un relativisme teinté de réalisme qui se déploie à travers le pluralisme des interprétations et un individualisme démocratique responsable.
Ce programme reste une expérience ouvrant des voies de réconciliation entre la télévision, medium fondamental, et la culture par une revalorisation de la parole objective et des subjectivités éclairées. Il impose, en définitive, un nouveau style aux dépens de l’animation conventionnelle dont le chroniqueur apparaît comme le représentant le plus grossier.

(1) Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, le langage autorisé, p.161, éd. Seuil, Paris, 2001.
(2) Skeptron : sceptre, bâton représentant le commandement, l’autorité du pouvoir.

jeudi 18 janvier 2007

Mon premier arrive quand l'eau est chaude

Le dernier jour. Les derniers cours. De l'année universitaire. Avec des étudiants, et des vrais morceaux d'inquiétude dedans, rapport aux examens la semaine prochaine. Même pas eu de déjeuner.
Après quoi, je me décrasse le cerveau au milieu de la route, puis au Cabaret Voltaire...

J'avais demandé aux premières années de préparer des charades pour les faire en classe. Une dizaine étaient plutôt bien tournées (si-elle, crois-sent, chaud-col-a, etc.), en deux ou trois parties. Le jeu est pigé. Et puis une des miennes qui les a bien distraits :
Mon premier arrive quand l'eau est chaude
Mon second est le contraire de rapide
Mon troisième, c'est moi devant un verbe
Mon dernier est beaucoup mangé au Japon
Et mon tout est un magasin dangereux.

En dînant, C dans l'air sur le tabou ethnique (du 10 janvier 2007). Des invités s'exprimant de façon claire ; des prises de positions bien motivées ; mais des reportages pas toujours utiles au regard du niveau (élevé) du débat. Faut-il ou non compter la population selon ce qu'il est convenu d'appeler les origines ethniques, à l'instar de l'Angleterre qui le fait sans complexe ? Sauf que les termes eux-mêmes sont d'une subjectivité folle (et l'ethnicité pourrait bien n'être qu'un prétexte pour reparler de race). Sauf qu'il faut être naïf pour imaginer qu'une fois les catégories établies, personne n'aura jamais l'idée de les utiliser à mauvais escient (un mauvais escient selon nous aujourd'hui mais qui sera décrit et pensé comme un bon escient par celui qui le promouvra).

Autres catégories, mêmes risques de rangement :
« Combien de fois, par exemple, Michel Butor ne s'est-il pas évertué à renier l'école du Nouveau Roman, revendiquant la singularité des écrivains enrôlés dans l'écurie Lindon des années 50 ? Cas significatif qui a vu une mode se transformer efficacement en école, et l'école fournir son contingent de disciples, souvent plus dévots appliqués que romanciers inspirés. Cette sorte d'école est faite pour être brûlée. Néanmoins, elle symbolise le vaisseau amiral qui fera peut-être traverser l'océan des siècles à un équipage d'écrivains d'eau douce ramant dans l'ombre de trois ou quatre noms emblématiques.» (Georges Picard, Tout le monde devrait écrire, p. 124-125)

mercredi 17 janvier 2007

Des catastrophes posées comme des évidences

Entre ici et
blonds sourires de leur joie
gît quelque chose l'enfance
éveil enfui d'années entières
En moi gelées
lentement remonte
dix fois cent fois
sans que je comprenne quoi
ni mes drames derrière l'extase

Mais il est temps d'aller au présent. Et comme en pilotage automatique, pas absent, juste souple, donner cours, ranger courrier, manger si peu, assister réunion, parler, écouter, aider, écrire, se taire.

Les heures ont passé, quelques gouttelettes aussi, me revoici au réticule. Pour revenir sur un Labyrinthe paradoxalement si bien rangé... Merci Constance et Christine !

De la bravitude aux moulins renversés, c'est le miel du dernier ASI !
Pour la bravoure, c'est par ici : on commence trois semaines avec Lord Jim, d'après Conrad, sur France Culture (après deux semaines avec Robert, de Walser).

Au sport en fin d'après-midi, je pédale et transpire sans compter en enchaînant des anges mineurs...
À la différence de nouvelles (Hemingway, Maupassant, etc.), le passage d'une histoire à une autre, d'une séquence à une autre se fait sans pause de ma part. Les incipits sont saisissants et propulsent le lecteur dans des catastrophes posées comme des évidences, déjà pliées et quand même très surprenantes, à chaque fois. Et puis Volodine me soulage, me décomplexe (depuis des mois) en fissurant, déstabilisant, démolissant le réel et sa sacro-sainteté – nous pouvons avec lui jouer littérairement à croire à nos territoires oniriques sans que ce soient de débiles zones habitées par des personnages de dessins animés.

« [...] méfiant quant à la nature du réel qu'on l'obligeait à parcourir, il défendait l'intégrité de ses espaces oinriques en y plaçant des pièges destinés aux indésirables, des glus métaphysiques, des nasses.» (Antoine Volodine, Des Anges mineurs, Seuil, 1999, p. 31)

Étrange coïncidence, la discussion de Ce soir ou Jamais d'hier, dans sa majeure partie (après l'interview de Sigourney Weaver, mazette !) porte sur les reprises, le succès des reprises des chansons d'il y a vingt ou quarante ans, de ce que nous font même les chansons les plus débiles pour peu qu'elles aient été associées à des moments importants — ou parfois même pas. C'est-à-dire un peu la même chose que ce que j'essayais de comprendre, capter, sonder ce matin avec Blondie ou Captain & Tennille... Et je ne l'ai pas fait exprès, j'avais vraiment choisi déjà ces deux liens pour ce soir bien avant de voir l'émission.
Agnès Jaoui, je n'ai pas de mots tellement je l'admire. Frédéric Taddeï est rayonnant. D'ailleurs depuis quelques jours — est-ce bien d'écrire ça ici ? — je me suis surpris à m'exprimer comme lui... Port de tête, gestes des mains, ton de voix, façon de donner la parole, mes étudiants n'y voient que du feu. C'est une tendance chez moi, quand quelqu'un m'impressionne, je deviens mimétique. Il y a une dizaine de personnes, comme ça, je pense, que j'ai fréquentées ou observées quelques heures, et qui ont exercé sur moi ce type d'influence pendant quelques jours...  avant qu'elle soit intégrée à moi-même, digérée, devienne une partie de moi — ou avant qu'elle soit tout simplement oubliée.

mardi 16 janvier 2007

Des apories, des paradoxes, des impasses

Nouvelle phase de son rhume, T. a maintenant la voix d'un adolescent en pleine mue. De mon côté, la toux m'a laissé dormir ; je serai peut-être moins vindicatif sur le livre...
Par ailleurs, Sylvain a raison, le fétichisme guette aussi les objets numériques. Faut voir comment les téléphones portables sont bichonnés, ou comment certains customisent leurs interfaces dans les sites communautaires...
N'en reste pas moins que des millions de gens n'habitent pas près d'un libraire intelligent et ouvert. Et que beaucoup de libraires intelligents et ouverts dépérissent de la concurrence de grandes surfaces qui vendent les merdes que la télévision recommande — ce qui était d'ailleurs commencé bien avant et très indépendamment de l'internet.
Dans le train, je somnole en faisant tourner des paquets d'arguments. Certains sont plus lourds que le Mont Fuji. Tout est tellement imbriqué ! L'insuffisance de nos sens à capter la complexité fait qu'on n'arrête pas de faire des amalgames. Et quand on veut les éviter, on tombe sur des apories, des paradoxes, des impasses.
Je me souviens bien que des libraires à la fin des années 90 voulaient vendre, vendaient en ligne, j'ai essayé mais les frais de port (au moins pour le Japon) étaient trop élevés — sans compter le temps qu'ils devaient passer à faire des cartons.

Dans le même temps, le monde se défait et se refait. Comme les atomes ou les molécules, les gens et les activités se recombinent d'une époque à l'autre — effroi de ceux qui croyaient à de l'immuable, car même l'immuable des sacerdoces, des sinécures et des monopoles est un fantasme.

D'ailleurs, je suis frustré qu'on m'empêche de lire. Des livres, oui ! J'en ai plein partout et pas le temps d'en lire. À peine deux ou trois par mois. D'autres sont feuilletés, considérés comme lus ou repoussés à plus tard. Après la retraite, peut-être.
À la radio, j'ai entendu plusieurs fois le mot « chronophage ». Il convient. Bien des tâches, qu'elles soient administratives ou informatiques bouffent du temps. Comme dans la chanson Le lundi au soleil, on regarde des gens vivre par le carreau, mais soi-même on ne peut pas.
Il faut faire quelque chose. Encore. Après avoir cessé le Graal du lundi, quasiment arrêté le ping-pong du dimanche, mis un terme à de vaines activités associatives, sur quoi est-ce que je peux encore rogner pour le donner à du livre ? Au temps de mes ordinateurs, bien sûr. C'est lumineux pour tout le monde. Sauf pour moi. Car d'autres choses me sont nécessaires : la radio, les catalogues, les revues en ligne, des émissions de télé, les blogs et les commentaires de ceux qui m'importent (ou m'exportent), sans oublier de minuscules mais pétillantes distractions...

Enfin, j'ai réussi à faire mes deux cours, envoyer quelques dizaines de messages de vœux en retard, lire un rapport d'étudiant et dîner. Une fine pluie a commencé son œuvre de silence. Minuit passé, plus une voiture, je vais aller ouvrir un livre...

lundi 15 janvier 2007

Du temps en pleine révolution

Vu enfin Ce soir ou Jamais de jeudi dernier, sur les truands, les mafias, etc. Intéressant, sans plus.

Sur le blog La Littérature, ma réponse à un commentaire considérant nocive l'initiative libraire de François Bon : « En parler, c'est bien. L'utiliser, c'est mieux !
Le choix restreint est gage de qualité (subjective) mais il pourrait s'élargir par un réseau d'initiatives du même type...
Quant à l'achèvement des libraires, au piège dont le courageux anonyme parle, FB vous répond, et 3 ans d'immobilisme, ce n'est pas rien tout de même, c'est comme la volonté de se laisser faire, de se laisser achever :
"Ce n’est pas un choix fait à la légère : nous attendions depuis 3 ans que les libraires se fédèrent pour une présence de vente en ligne qui leur permette de s’imposer dans ce marché sauvage et concentré. Il semble acquis qu’ils n’en prendront pas le chemin. Je serais prêt à changer du jour au lendemain pour un partenariat qui les privilégie : mais aucun des grands sites de libraires indépendants ne propose ce type d’association."»

Pourquoi je la copie ici ? Parce qu'elle sera un jour une pièce à conviction dans le procès sur la catastrophe de l'édition française. Parce que je pense personnellement que ce n'est pas depuis trois ans que les librairies et les éditeurs ne font rien contre le démantèlement de leurs métiers, mais plutôt une bonne dizaine d'années (ils ont été contents que les nouvelles technologies allègent les chaînes de fabrication du livre ou simplifient la gestion des stocks, mais ils n'ont surtout pas réfléchi à l'évolution du livre ou d'autres produits de lecture — puis ils sont évidemment les premiers à se scandaliser que d'autres s'y soient mis et soient en passe de réussir, mais avec d'autres systèmes de valeur).
Parce que l'important n'est pas pour moi de savoir si le livre survivra, en tant que produit (même si j'y suis attaché), mais de savoir comment les textes, la textualité, la lecture, l'écriture littéraire, la littérature elle-même survivront. L'attachement excessif à l'objet livre, si pratique soit-il, si beau soit-il, me paraît être une forme de fétichisme et un souci matérialiste qui cachent un danger plus grand encore — la disparition de la littérature elle-même —, voire qui empêchent une ouverture des esprits propice à inventer les meilleurs nouveaux supports (laissant une industrie avide créer des produits qui avilissent toute littérature).
De même que les enseignants dans leur ensemble, qui n'ont pas su se saisir il y a quinze ans des nouvelles technologies pour créer de nouveaux outils pédagogiques — laissant le champ libre à des industries d'edutainment, et qui viennent aujourd'hui se plaindre de la disparition de leurs métiers...
Aux enseignants comme aux éditeurs et aux libraires, je suis désolé de devoir dire que... c'est bien fait pour eux !

La question du temps dans nos emplois du temps en pleine révolution.

J'arrive tout de même à aller déjeuner à Kanda, au Champ de soleil, avec Bikun et Manu, des pâtes au crabe un peu fades. Puis avec Bikun, à Akihabara, au magasin Dell (Real Site, comme ils disent), où je commande un nouvel ordinateur. Je veux dire que je suis allé au magasin pour demander à une assistante-vendeuse de faire pour moi la commande par internet de la configuration définie sur les recommandations techniques de Bikun. Résultat, à la maison, dans deux semaines...

Dîner au Sans Façon avec Kazuo Kiriu, notre ami balzacien, maintenant aussi un peu sandien. J'y reviendrai...

dimanche 14 janvier 2007

Commande, ça bascule tout seul

Enfin un jour sans aucune obligation sociale. Un jour à monter soi-même.

« La dureté des temps, des conditions de travail ou l'angoisse du chômage rendent recevable l'excuse de prendre la culture par son versant le plus aisé. Comment ne pas comprendre que l'on puisse manquer d'ambition intellectuelle après une journée d'usine, de bureau ou d'ANPE ? J'ai connu de ces périodes découragées et décourageantes où le journal ou la télévision ont plus d'attrait qu'un livre. Alors, étant au plus bas de moi-même, l'angoisse enlevait toute saveur à ma vie. C'est que j'avais goûté auparavant à des substances intellectuelles prodigieusement roboratives, notamment à ces livres qui obligent le lecteur à poser sur l'existence un regard métamorphosé. Pour les personnes n'ayant jamais connu cette expérience bouleversante, lire un livre n'est rien de plus qu'un moyen de passer le temps ou de se changer les idées. Comment leur suggérer que la littérature possède des pouvoirs bien plus déterminants sans leur donner l'impression qu'on agite de façon grandiloquente des idées théâtrales ? » (Georges Picard, Tout le monde devrait écrire, p. 112-113)

Travail de bureau en matinée.
Courrier, réponses à des questions d'étudiantes qui ont du mal à écrire leur rapport de fin d'année.
Même pas encore eu le temps de regarder Ce soir ou Jamais de jeudi !...
Sortie.
Marche à deux jusqu'à Jimbocho et Ochanomizu pour profiter du soleil. Déjeuner dans un restaurant italien qui paraît nouveau, La Stagione ; assez petit, pas mauvais, un peu chic, ne saurait donc devenir une cantine à l'instar du Saint-Martin.

En soirée, film Les folles Années du twist (Mahmoud Zemmouri, 1983). Un film dont je crois bien n'avoir jamais entendu parler. Peut-être est-ce à cause de son titre trompeur ? Film algérien, ou franco-algérien, puisqu'à cheval sur les deux périodes (1959-1962), plein de subtilité comique et de détails historiques ayant juste la bonne dimension pour ne pas alourdir l'intrigue, pour ne pas traiter indignement un sujet — la Guerre d'Algérie — encore très largement intouché en 83. Preuve de l'intérêt qu'il suscite spontanément : T. me pose plein de questions sur les Pieds-Noirs, les militaires, la co-présence de la mode yé-yé et des préceptes musulmans... Je réponds comme je peux, pas toujours brillamment.

Librairie Tiers Livre, et pourquoi pas ?
J'y vais, je vois ce qu'il y a, je mets un Bergounioux dans le panier, et quand je veux passer commande, ça bascule tout seul sur mon compte Amazon habituel — avec en effet l'article dans mon panier. Et comme il y avait déjà quelques livres et dévédés dedans depuis quelques semaines, je finalise ma commande. Je peux donc dire que je suis partiellement passé par la librairie Tiers Livre... Une première, quoi !

samedi 13 janvier 2007

Les lunettes et la dégaine, peut-être

Lever à 6 heures pour latter les visions...
Comme j'ai déjà bien étudié ce roman, il ne devrait pas être trop difficile d'en expliquer une dizaine d'extraits en détail. J'ai même l'intention de faire encore quelques découvertes. Ça commence d'ailleurs plaisamment : en cherchant qui est cet Abdoujaparov que Toussaint mentionne dès la première page, histoire de bien déranger les intellos qui n'aiment pas le sport. Djamolidine, de son petit nom. Je découvre qu'il a en effet pris part à plusieurs Tours de France, qu'il a gagné l'étape sur les Champs Élysées en 93 et 95, mais qu'il était surtout connu — et craint — pour ses écarts inconsidérés durant les sprints, dont un qui le mena en 91, à moins de 100 mètres de l'arrivée des Champs, droit dans un bidon publicitaire géant, ainsi que pour les six contrôles anti-dopages positifs qui ont mis fin à sa carrière en 97.
Plus sérieusement, on s'intéressera surtout à la stratégie littéraire qui consiste à créer un personnage facétieux et sympathique (capable de comparer un téléviseur avec antenne en V à... une langouste), dont le portrait se trace progressivement en creux, dans les commentaires qu'il porte sur l'unique objet de son ressentiment — la télévision — en attendant que l'on sache pourquoi il se trouve seul dans un appartement à Berlin. L'incipit et les deux pages qui suivent nous donnent mine de rien tout un tempérament, comme on chausserait des lunettes de telle ou telle couleur avant même de regarder quoi que ce soit, de sorte que quand viennent les sujets sérieux (socio, philo, histo, médio, esthétique, etc.) il nous a déjà mis dans sa poche...
Les étudiants, aux deux tiers déjà connus, semblent voir où je veux en venir et l'on peut donc faire à la fois de l'explication de texte, du point de vue de la langue et de la construction narrative, mais aussi de la pragmatique du discours en incluant le jeu avec les univers de référence des lecteurs, notamment la réprobation implicite de l'addiction télévisuelle.
Malgré ma petite forme...

Rapide poulet-frites au Saint-Martin, après quoi je me recouche, donc. Oui, vous lisez bien, je me recouche. Le rhume, les quintes de toux, les levers à 6 ou 7 heures toute la semaine... Tout ça fait que je me recouche jusqu'à 16 heures. Avec la bénédiction de T.
Après quoi, je suis frais comme un gardon. Je mets en service la machine à expresso livrée ce matin — et je m'en fais un bien serré.
Je retourne à l'Institut pour voir si j'y trouve Bikun. Mais non, il n'y est plus et/ou pas encore... J'emprunte J'ai vu tuer Ben Barka (Serge Le Péron, 2005) et je rentre le regarder.
Assurément pas un grand film mais intéressant éclairage sur l'affaire Ben Barka. Josiane Balasko n'est pas très crédible en Marguerite Duras (surtout après Jeanne Moreau), sauf dans la scène au tribunal, dans la troisième partie : là, sa façon de répondre aux questions du juge est vraiment impressionnante — je la voyais. Jean-Pierre Léaud fait un bon Franju — même si je ne connais pas assez le vrai Franju pour dire s'il lui ressemble, il colle assez bien à l'idée que je me faisais de Franju. Quant à Charles Berling en producteur véreux au passé plus que louche, il est antipathique à souhaits, avec tout de même — ce qui n'a rien à voir — une petite tendance à ressembler physiquement à l'idée que je me fais de mon propre père à cette époque-là (1965). Les lunettes et la dégaine, peut-être.

Quand T. revient d'un congrès de dixseptiémistes, consacré aujourd'hui à la Fronde, nous regardons un dévédé d'un Double Je (celui du 27 octobre 2005), pour y voir Kazuo Kiriu parler de Balzac. J'y retrouve le ton passionné non dépourvu de condescendance de Bernard Pivot devant la « folie » que constitue la numérisation intégrale d'une œuvre. Mais passons. Kiriu, très calme, explique notamment comment il a rencontré Balzac, dans un Japon pauvre et se relevant difficilement de la défaite, et pourquoi La Peau de chagrin est son roman préféré. Je m'en souviendrai...

vendredi 12 janvier 2007

Une merde de roman

J'aime bien lire des lettres ouvertes quand elles ont un fond sincère et un objectif précis. C'est le cas je crois de celle que Denis Robert adresse à François Hollande, dans cette affaire dont les médias disent qu'ils parlent trop et dont ils parlent en fait de façon trop spectaculaire, à seule fin d'en éviter le fond (toujours intouché et protégé).

Ayant entendu parler d'elles au 20-Heures de France 2 d'hier, que je regardais pendant mon petit déjeuner, ça m'intéresserait beaucoup de lire les livres de Katrin Himmler (Die Bruder Himmler, chez Fischer Verlag, 2005*) et de Ute Scheub (Das falsche Leben. Eine Vatersuche, chez Piper Verlag, 2006**). Elles sont deux nazi-kinders, comme on dit, qui ont trouvé dans l'écriture un moyen de se libérer un peu de leur passé familial. Ça m'intéresserait beaucoup plus que de lire une merde de roman de 900 pages...
J'inverse ici à dessein de façon provocante la proposition de Christine Angot, sûr qu'elle serait d'accord pour ce cas. Car il n'en va pas de même — c'est même le contraire — d'un inceste familial qui constitue la conscience d'un sujet de production littéraire ne souhaitant pas (ne) produire (qu')un témoignage, et d'un témoin collatéral d'une catastrophe internationale qui cherche à rendre service et à se libérer du poids de sa famille par la communication de bribes de vécu et de documents.

* Oui, on lit bien 2005. Et pas de traduction à l'horizon. On se demande même pourquoi France 2 en parle... À paraître en anglais en juillet 2007 sous le titre The Himmler Brothers, sans doute chez Macmillan.

** Où l'on reparle de Gunter Grass puisque c'est durant une de ses lectures publiques, en 1969, que le père de Ute prit le micro, salua ses camarades et se suicida au cyanure. N'est-ce pas... romanesque, ça !

Pendant qu'on est dans la documentation et avant d'aller au centre de sport, je relève une des rares fois que le blog d'Assouline sert à quelque chose : la reconstitution d'un discours dit de Salamanque de Miguel de Unamuno (12 octobre 1936) devant les phalangistes enragés. Il dit notamment :
« Se taire équivaut parfois à mentir, car le silence peut s’interpréter comme un acquiescement. Je ne saurais survivre à un divorce entre ma parole et ma conscience qui ont toujours fait un excellent ménage.»
D'ailleurs, il est mort peu après.

Et encore ceci, de Mauricette Beaussart, pour ceux qui avaient apprécié le lien, il y a quelques mois, sur Christine de Siouxsie...
« En 1977, j’ai vécu pendant six mois à Londres. J’avais une chambre dans le quartier de Hackney et je travaillais comme habilleuse et maquilleuse pour la chanteuse Siouxsie Sioux. C’était moi qui lui faisais son make-up maison juste avant qu’elle entre dans la scène. Évidemment je pourrais ici dire beaucoup de choses peu connues sur cette activité et les confidences que je recevais mais je ne suis pas du genre à étaler ma vie comme de la confiture de rhubarbe sur la tartine d’un blog. Bref, j’ajouterai seulement que c’était aussi moi qui fabriquais des échelles assez grandes pour les bas et les collants de Siouxsie et de ses copines comme Ari Up et Palmolive. Je faisais ça avec une grande habileté parce que j’avais des ongles très abîmés.»

Je croyais pouvoir finir le livre de Georges Picard pendant cette séance de pédalage, mais je n'y arrive pas, il y en aura encore pour une autre fois. Depuis le début, son écriture me fait penser à celle de Denis Grozdanovitch, avec tout ce qu'elle a parfois, je l'avais dit, d'un peu lourd, contourné et relativiste, mais qui dans l'ensemble m'avait beaucoup plu, et, tournant une page (la 104), je trouve son nom comme étant un de ceux dont Picard se sent proche...

« Théoriquement, avant d'entrer dans un livre, un critique devrait ressembler à un sportif n'entrant sur le stade qu'après s'être échauffé, étiré, décontracté et préparé psychologiquement. Au lieu de quoi, les critiques donnent souvent l'impression de s'élancer à contrecœur et de faire payer à l'auteur leur mauvaise préparation.» (Georges Picard, Tout le monde devrait écrire, p. 105)

Après déjeuner avec David et travail au bureau, départ en shinkansen. Quintes de toux. Parce que l'air est trop sec. Je mets un masque, qui conserve un peu ma propre humidité et ça va mieux. J'ai même du mal à me réveiller à Tokyo... Quand ce type d'irritation de la gorge m'arrive, une image mentale de la zone se crée, surtout si je somnole. Ça ressemble à ces animations où l'on voit apparaître et progresser la désertification dans une région boisée. J'essaie de respirer à minima, de me ratatiner le bocal, pour que l'air qui passe n'élargisse pas la zone. Un jour, je mourrai d'une apnée antitussive...

Allez, vaille que vaille, la Télévision m'attend !... (Alors qu'on vient de voir l'hilarant From Dusk till Dawn (R. Rodriguez, 1996), avec Clooney et Tarantino...)

jeudi 11 janvier 2007

Soi dans la détente...

Soi dans la détente...
C'était en fin d'après-midi, après mes trois cours et ma voix cassée, assis devant l'écran, d'abord gazé, cliquant un peu au hasard, de blog en site... À un moment, je me suis rendu compte de ma situation : j'étais avec un casque sur les oreilles en train d'écouter Ghostrider des Sisters of Mercy et de lire la biographie en ligne de Louise Michel... Rebelle un jour, rebelle toujours.

Et plus tard, après le dîner et l'encore excellent Ce soir ou Jamais d'hier, après un petit complément au billet d'hier, ce paroxysme de tristesse, d'horreur et de... joie (le mot est difficile à prononcer, tout de même) — ou comment finir en beauté :

« J'avais pourtant conscience d'avoir été déchiquetée jusqu'à la moelle. Je relevai une paupière que les hémorragies rendaient spongieuse et j'observai ce qui se déroulait à l'extérieur de ma chair. Les tueurs avaient déjà quitté les lieux. Jean était couché contre moi, défiguré, geignant lentement, avec des coupures qui évoquaient des débuts de vomissements. Il n'avait plus de mâchoire inférieure, sa langue pendait sur le goudron luisant du trottoir.
Nous avions envisagé un tel scénario. Les rôles avaient été à l'avance écrits. Celui des deux qui serait encore doué de parole devait essayer de construire une dernière image où nous pourrions au même instant nous dissoudre, en manière d'adieu.
Je cherchai en vain quelle vision nous avions choisi de raviver pour adoucir le départ. Ma mémoire flanchait ; elle restait bloquée sur des problèmes de mammifères. Et finalement, sans transition, je revis une image de Hong Kong.
Je bredouillai des sons au-delà des bulles et de l'écume.
— Jean, tu te souviens, l'entrée de Victoria Harbour, un jour que nous arrivions en jetfoil ?
J'ignore si Jean m'entendait.
— Tu te souviens ?... poursuivis-je. Les pêcheurs étaient en grève... Le jetfoil avait éteint ses moteurs... Des centaines de chalutiers bloquaient le port... Il faisait un soleil éblouissant... Tous les mâts arboraient des drapeaux rouges...
J'ignore s'il m'entendait, mais c'était la fin, et maintenant nous étions là-bas : ensevelis dans la même lumière.»
(Antoine Volodine, Vue sur l'ossuaire, p. 109-110)

mercredi 10 janvier 2007

Du différend, du connivent, donc de la diversitude

Cours de lecture, ce matin, avec un texte sur la rémanence du franc dans l'esprit des Français. Quoi qu'en disent les économistes, qui s'autoproclament gens de confiance plus souvent qu'à leur tour, la majorité des Français a constaté que le passage à l'euro a accentué l'augmentation des prix. Cette inflation est évidente pour moi qui ne viens en France qu'une ou deux fois par an (et quelques autres dans mon cas avec qui j'en ai parlé) : à la différence de ceux qui ne les voient pas augmenter d'un ou deux centimes chaque quinzaine ou mois, je les vois faire des bonds d'euros à chaque semestre.
Je me souviens très bien qu'un bon restaurant coûtait dans les 100 à 120 francs. Or les mêmes menus sont aujourd'hui à 30 ou 35 euros. Il y a plus de 10 euros de différence !
Enfin bref, mes étudiants se sont très bien débrouillés. Sans avoir le texte (c'est exprès), ils l'ont écouté trois fois, ont pris progressivement des notes et en ont à peu près ramassé tout le contenu. Comme la plupart étaient avec moi à Orléans en février dernier, ils se souviennent, pour certains, d'en avoir entendu parler dans leur famille d'accueil. La boucle est bouclée.

Dans l'après-midi, beau soleil, je vais en vélo à la mairie d'arrondissement pour le renouvellement de ma carte d'étranger. Ça se passe sans problème, avec un employé d'une soixantaine d'années qui me dit avoir appris un peu de français quand il était à l'université — c'était pour pouvoir lire Le petit Prince, ajoute-t-il...

Détour par le supermarché Sapore (4 ou 5 km en plus) pour du vinaigre, du thé, un pot d'asperges en promo et quelques autres bricoles, dont du cantal pour T.
Quand je reviens, après des collines, j'ai chaud partout, sauf aux genoux, que j'ai, décidément, de plus en plus sensibles. C'est la première année que ça me fait ça (couinement de roue à l'oreille du hamster...).
Je remonte au bureau et m'occupe de courrier et d'émissions de radio.

Beau crépuscule.
Et enfin ! : séance au centre sportif (pour vélo statique et appareil de marches de montagne). Et coinçage du Picard au-delà de son champ de compétence : « La tendance paraît irréversible, surtout depuis le développement foudroyant d'Internet. Les "humanistes" se trouvent donc dans la situation traumatisante d'être réduits à une minorité parmi d'autres, alors qu'ils pensaient défendre les valeurs universelles et éternelles de la condition humaine. La chute est rude, la désillusion sévère.» (Georges Picard, Tout le monde devrait écrire, p. 89)
Faudrait qu'il s'approche de nos constellations pour voir comment combien pourquoi et par qui la littérature et le désintéressement survivent très bien — en attendant les nouveaux modèles socio-économiques...
D'ailleurs, sans le savoir, il en parle lui-même : « Ainsi j'ai l'espoir que l'intensité d'écriture et de lecture n'a rien à perdre à s'exercer dans une relative confidentialité partagée par quelques milliers d'amateurs. [...] C'est justement parce qu'il n'y a rien à attendre du médiatique et du social en général qu'écrire ressemble de mieux en mieux à une vocation désintéressée.» (Ibid., p. 90 et 91 — Or, je ne disais rien de différent au sujet des salons littéraires dans l'internet ou du littéréticulaire...)

À saisir :
Danièle Gasiglia et Arnaud Laster m'informent, avec leurs bons vœux, d'un très prochain Festival Hugo et Égaux, du 15 janvier au 7 février 2007, dont voici le programme (marche mieux avec Internet Explorer qu'avec Firefox...). Suis étonné de n'en avoir pas entendu parler auparavant, mais de toute façon, je ne pourrai pas y être.

L'analyse contrastive des ouvrages de Jacques Rancière (Politique de la littérature) et de Tzvetan Todorov (La Littérature en péril) dans le Tout arrive d'hier est très intéressante (enfin la première partie, parce que la seconde, ça craint un peu, comme à chaque fois que Tout arrive devient du sous Le Masque et la Plume...). Si j'en juge par ce que disait Todorov lundi soir dans Ce soir ou Jamais, d'ailleurs le plus souvent d'accord, à ma grande surprise, avec Alain Finkielkraut, il est vrai qu'il s'exprime avec nostalgie, voire qu'il serait « réac »... et non pas « réactionnaire » (ce sont les mots de Daniel Martin).
En revanche Rancière, comme toujours, à recommander pour vraiment réfléchir.

On a bien le droit de s'amuser... avant le Ce soir ou Jamais d'hier soir, plus sérieux car entièrement consacré au monde musulman et dans lequel on voit, entre des débats plutôt bien menés (et Taddeï sans cravate), qu'il y a du différend, du connivent, donc de la diversitude...

mardi 9 janvier 2007

Le Mont Fuji aurait pu avoir été enlevé que je ne le saurais même pas

C'est reparti pour un tour de calendrier ! Rien de tel que les obligations professionnelles pour bien le faire sentir. Aller rejouer le hamster dans une roue qui couine un peu plus chaque année... D'avoir lu, vu des centaines de personnes vieillir n'est rien à côté de le vivre soi-même. Et pourtant, ça n'a aucun intérêt. Je le reconnais. Entre ceux qui s'en foutent (parce que plus jeunes), ceux qui se moquent (parce que plus âgés) et ceux que ça réjouit (parce que le royaume des cieux les attend), il n'y a pas moyen d'en placer une sur cette sensation du vieillissement...

Une fois installé dans le shinkansen, je n'ai pas essayé de résister, j'ai mis mon masque d'enrhumé — ce que je suis un peu, mais c'est aussi pour qu'on ne me voie pas avec la bouche ouverte — et j'ai dormi tout le trajet. Le Mont Fuji aurait pu avoir été enlevé que je ne le saurais même pas. Ceci dit, il y a peu de chance...

Arrivé à la fac, j'ai découvert qu'il n'y avait pas de cours, aujourd'hui, qu'on rattrapait ainsi un jour férié qu'on n'avait pas chômé (le 23 novembre, veille de mon départ en France). Ça me laisse du temps, après le déjeuner de retrouvailles avec David, pour imprimer et coller mes feuilles avant d'aller les déposer au bureau. De toute façon, il fallait que je vienne puisque c'était la date limite de dépôt des sujets d'examens.

Après, c'est boulot et une pause blogs. En tous sens, des nuées pas dénuées de sens... Avec un peu de musique indienne, ça le fait d'autant mieux. Puis l'émission Metropolis sur Arte (merci, Christine !), surtout intéressant pour la Roumanie et la Bulgarie, et un dossier Beckett.
Dîner en compagnie de Frédéric Taddeï et ses invités d'hier soir, sur France 3, au sujet de la littérature qui fait peur. Mais avant d'y venir, une mise en bouche avec les réactions des éminents invités sur la néologie de Ségolène Royal. La rabat-joietitude de Finkielkraut est d'entrée d'une mauvaise foi consternante (en gros, le mot inventé serait laid parce que pas nécessaire alors que ceux qu'inventait Barthes étaient beaux et utiles, lol !). On voit tout de suite, parmi les autres, ceux qui ont de l'humour et ceux qui ont déjà tous les boulons serrés. Même l'avis de Todorov est un peu étriqué (que les politiques s'occupent de politique et laissent l'invention de la langue aux écrivains). Quelque part, ça me fait plaisir de voir que Taddeï savait qu'abracadabrantesque était de Rimbaud, Éric Rochant avait l'air de l'ignorer... Chais pas si y va revenir, celui-là...
Côté littérature, les propos les plus intéressants émanent sans conteste de Pierre Bayard. C'est quelqu'un dont je me méfiais il y a quelques années, peut-être parce que ses approches intellectuelles et littéraires me séduisaient trop facilement, un peu comme Antoine Compagnon ou Philippe Forest. Mais j'ai vaincu ça, une forme de vanité en moi, et appris à reconnaître ses qualités.
La cerise, c'est quand même cet extrait, vers 54'30'' du Ce soir ou Jamais, d'une bonne partie d'un sketch de Poiret et Serrault, Le Prix littéraire Stéphane Brineville (1967). Sketch à retrouver entier (semble-t-il, parce que je ne vais pas l'acheter, non plus...) dans cet Invité du Jeudi d'Anne Sinclair en 1981, avec Simone Signoret.

lundi 8 janvier 2007

De nez en oreille, de nouveaux verres

Entendu sur France Info : une tempête de vent est passée hier sur le Japon. C'est donc pour ça que notre linge étendu dehors a séché si vite !
Le soir, j'ai replié draps et serviettes qu'utilisaient ma sœur et son ami. C'est fini. Je regarde les photos... T. a des bouts de vidéo, aussi.

Encore du travail à préparer pour la fac. On va y arriver...
En même temps, récupération d'extraits du dernier Bateau Livre de 2006, notamment ceux de Christine Angot, Virginie Despentes, Fred Vargas. Montage cut mais pas mal quand même.

Des fois, ça m'attriste, d'être ici. Ça arrive en particulier pour des événements littéraires, surtout quand je suis sûr que personne ne les diffusera, ni à la radio ni sur un site perso ou dédié. Par exemple, ces Enjeux contemporains du roman, les 26 et 27 janvier à la Maison de l'Amérique latine, autour de l'essai de Viart et Vercier, avec de nombreux auteurs intéressants...

Satisfaits de nos résultats, en laissant un peu pour ce soir, nous profitons du soleil et sortons marcher vers la gare de Tokyo, l'objectif étant la grande librairie Maruzen. Nous prenons quand même un peu le JR pour y être plus vite. Au rayon français, petit mais costaud, plusieurs nouvelles éditions des Contes de Perrault, utiles pour T. dont c'est la deuxième spécialité (après, ou avant, historiquement, les mazarinades). Pour moi, l'édition de poche de Dondog, peut-être le seul Volodine que je n'avais pas encore...
La librairie, qui s'étend sur 5 ou 6 étages, abrite aussi une boutique d'opticien, spécialisée dans les problèmes des lecteurs professionnels, et notamment les professeurs, personnes qui doivent lire sur papier et sur écran, mais aussi sur le tableau noir (ou blanc) de la classe et voir les étudiants, soit 4 ou 5 distances et largeurs de champ différentes. L'an dernier, T. y avait reçu de bons conseils. Aussi y va-t-elle aujourd'hui pour en demander d'autres, et commander, de nez en oreille, de nouveaux verres — car les marchands de lunettes ont au Japon des diplômes d'ophtalmo. Ça prend bien une heure, une heure et quart, pendant laquelle je parcours tous les rayons de l'étage, divers livres français et espagnols, des revues de maison et de mode. Dans un coin, une baie vitrée donnant directement sur la gare...

Dîner tôt au restaurant chinois Ren Ren Ren, près de Yurakucho, d'où on voit partir et arriver tous les trains — signe avant-coureur de mon départ demain matin. Très bon, assez créatif, pas très cher. Puis retour à la tâche. J'en profite pour peaufiner avec bravitude le passage sur les sushis dans le billet du 4 janvier.

dimanche 7 janvier 2007

Métro Singer en dadaïste

Convalescence et repos. Le mal de tête continue une bonne partie de la journée, pas invalidant, ni déprimant, juste présent. Il s'en ira après la sieste. Tout de même sorti en fin de matinée, je suis passé à l'Institut franco-japonais où j'ai eu l'occasion de dire des vœux en français et en japonais, puis à Hanamasa pour acheter des tomates et du basilic, chez Becker pour du pain et des bretzels, à la papeterie pour des enveloppes par avion — je vais pouvoir envoyer quelques vœux par écrit en France, aussi.

Pas mal d'heures à l'ordinateur pour du courrier, des lectures de blog et de presse, des compléments à mes billets, et aussi des enregistrements d'émissions de France Culture.

Dans Question d'éthique du 30 décembre, intitulé Les limites morales de la liberté artistique, Monique Canto-Sperber revenait avec Marcela Iacoub sur l'exposition Présumés innocents qui fait scandale des années après son événement (en 2000, l'émotion était plutôt locale), ou plutôt sur le scandale actuel de l'orchestration de ce scandale par de nouvelles ligues de vertu (on disait ça il y a longtemps...) — ou quand une ultra-minorité fait la loi en se faisant passer pour prescriptrice de doxa.
Il en avait été question le 20 décembre dans Ce soir ou Jamais, où, si je me souviens bien, on avait soulevé les questions mais... Emmanuel Pierrat s'était même montré cabotin — au lieu de répondre sur le fond.

Hier, Histoire de Monelle de Marcel Schwob, dans la Fiction de Mauvais Genres... « Celle qui est perdue sitôt trouvée »...

Célébrations de 2007, que choisir ? On a ces jours-ci du Walser partout (j'enregistre). Mes goûts me portent plutôt vers Madeleine de Scudéry, Pablo Picasso pour ses Demoiselles d'Avignon, Alfred Jarry qui partait. Mais aussi un petit pincement de tendresse pour des publications d'il y a cent ans : Arsène Lupin, gentleman cambrioleur de Maurice Leblanc et Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux.

Super ! Génial ! J'espère que ce plan anagrammatique du métro de Paris fera le tour du monde ! En tout cas, je vois très bien comment s'amuser avec dans les cours de français. Merci à Gilles et à Philippe et à tous ceux qui font circuler l'information. J'ai des amis au métro Singer en dadaïste à qui ça devrait plaire...

* *
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La justice s'acharne sur « Présumés innocents »,
par Édouard Launet, Libération du mercredi 20 décembre 2006.
« Imperturbablement, le juge d'instruction bordelais Jean-Louis Croizier continue d'instruire le procès de l'art contemporain. Il y a un mois, le magistrat mettait en examen Henry-Claude Cousseau, l'ancien directeur du centre d'art contemporain de Bordeaux (CAPC), où l'exposition «Présumés innocents» avait été présentée de juin à octobre 2000. Motif : «diffusion d'images à caractère pédopornographique» et «corruption de mineurs par exposition de documents portant atteinte à la dignité des enfants». Hier, pour les mêmes motifs, Jean-Louis Croizier a mis en examen les deux commissaires de l'exposition, Marie-Laure Bernadac et Stéphanie Moisdon-Tremblay.
Artistes renommés. Le 25 octobre 2000, près d'un mois après la fermeture de l'expo, une association agenaise de protection de l'enfance, la Mouette, avait porté plainte contre les organisateurs, les artistes et jusqu'aux organismes prêteurs : Centre Pompidou, musée d'Art moderne de la Ville de Paris, Fonds national d'art contemporain, des fonds régionaux d'art contemporain et plusieurs grands musées étrangers. Etaient présentées environ 200 oeuvres de 80 artistes contemporains parmi les plus renommés : Christian Boltanski, Cindy Sherman, Annette Messager, Nan Goldin, Dan Graham, etc. «Présumés innocents» visait à faire un bilan des rapports que l'art contemporain avait entretenus avec l'enfance durant les trente dernières années.
Hier, Marie-Laure Bernadac, désormais conservatrice au Louvre, et Stéphanie Moisdon-Tremblay, critique d'art, se sont retrouvées à tour de rôle face au juge, à commenter pendant près de trois heures la façon dont ont été présentées diverses images d'artistes peu suspects de complaisance envers la pédopornographie : l'Américain Robert Mapplethorpe (mort en 1989), l'Américaine Nan Goldin, le Suisse Ugo Rondinone, l'Autrichienne Elke Krystufek, etc. Lesquels sont exposés hors de France sans problème, mais apparemment jugés «pornographiques» à Bordeaux. Elke Krystufek, mise en cause pour une vidéo (dont le contenu présumé est contesté par les organisateurs), est actuellement exposée au MAK (Museum für Angewandte Kunst) de Vienne, Ugo Rondinone travaille dans une église de Venise.
«Confusion». Par ailleurs, il semble y avoir «une confusion entre l'exposition et le catalogue : plusieurs des images incriminées étaient présentes dans le second, mais pas dans la première», note Stéphanie Moisdon-Tremblay. Qui dit : «J'ai le sentiment d'être face à une énorme manipulation.» Vingt-cinq photos ont été mises en cause par la Mouette. «Nous souhaitons un procès pour ouvrir le débat : est-ce que l'on peut tout faire en termes d'art quand cela concerne les enfants ?» déclarait Christine Maze, avocate de la Mouette, le mois dernier. Ce à quoi Henry-Claude Cousseau répondait, dans les colonnes de Libération : «Cette association se trompe de cible. Ce n'est pas aux artistes qu'il faut s'en prendre, mais à la mercantilisation de l'image de l'enfant dans la publicité et ailleurs.» 
Soutien ministériel. Le ministre de la Culture avait réagi dès la première mise en examen, soutenant Henry-Claude Cousseau, aujourd'hui directeur de l'Ecole nationale des beaux-arts à Paris, «personnalité respectée pour ses compétences et son sens de l'éthique». Le ministre ajoutait, à propos de l'exposition : «L'objet était de mettre en relief les agressions multiples dont les enfants peuvent être victimes, même si cela peut choquer, et je note que des mesures avaient été prises pour restreindre l'accès à certaines parties de l'exposition.» 
Durant les quatre mois de l'expo, une signalétique de mise en garde avait été affichée à l'entrée. Pour les dizaines de classes venues en visite, le personnel avait imaginé un circuit permettant de contourner les documents «sensibles». Parmi les dizaines de témoignages d'enseignants recueillis, seuls deux ont émis des réserves. Pour les autres, l'appréciation est enthousiaste, louant la pertinence des questions de société soulevées.
Six ans après la plainte, l'affaire est relancée. Des commissions rogatoires internationales avaient été lancées afin de retrouver certaines des oeuvres présentées lors de l'expo. En particulier, des enquêteurs se sont rendus à Vienne chez Elke Krystufek, où aucune pièce incriminée n'a pu être retrouvée. «Le dossier est vide, aucune oeuvre ne nous a été produite par le juge d'instruction», commentait hier Me Emmanuel Pierrat, avocat des deux commissaires.»

samedi 6 janvier 2007

Percer stridemment dans tous les bétons

Réveillés tous deux assez tôt par des maux de nos gorges fragiles (et un peu de fièvre pour T.), nous ne pouvons guère nous reposer, d'autant que l'activité du chantier consiste maintenant à percer stridemment dans tous les bétons coulés en fin d'année.

Fortes et longues pluies qui viennent le lendemain du départ de nos invités, alors que les mêmes trombes étaient tombées la veille de leur arrivée... Symétrie ? Parenthèses ? Quoi qu'il en soit, cela n'incite pas non plus à sortir.

Accueil de Bikun pour deux semaines (pour lui éviter la noyade, le père de N. l'a conduit jusqu'ici en voiture). Lui, il connaît bien le Japon. Heureusement, car les cours reprenant cette semaine, avec les examens derrière, et même le cours de l'Institut à partir de samedi prochain, nous n'aurons guère de temps à lui consacrer. Mais je lui fais confiance.

Correction de copies. Ce n'est pas tous les ans — mais ce n'est pas la première fois — qu'une étudiante conjugue connaître au subjonctif « que je connasse ». Et ça vous fait rire ?...

En clin d'œil à ma sœur, ce chou tricolore (marron, vanille, chocolat) de chez Angelina, notre dessert du jour. Entre la fièvre et les médicaments...

La littérature vivra toujours, au moins tant qu'il y aura des hommes, certains hommes et certaines femmes qui habitent la littérature. Pour le reste, on n'est sûr de rien...
« Nous savions que, mais, comme il n'achevait pas sa phrase, Batyrzian alla s'asseoir derrière la table qui servait de bureau et il commença à feuilleter Vue sur l'ossuaire, un des courts ouvrages en miroir que Vlassenko et Maria Samarkande avaient écrits, une petite somme de narrats et de récits lunaires plutôt qu'un romånce, et il dit Ces jours-ci, entre vous et elle, les Services ont discerné une relation aussi illogique et aussi nette que celle qui anime les personnages de ce livre, et, anticipant sur la réponse de Vlassenko, il dit Pesez vos formules, Vlassenko, vous ne vous en tirerez plus en vous abritant derrière des évocations romantiques et des images intemporelles, il y a autre chose, un pacte inconnu, nous en sommes certains, quelque chose qui, puis il chercha ses mots et de nouveau il se leva, et, ayant marché jusqu'aux bacs d'ardoise, il se pencha et fouilla dans le bric-à-brac qui s'y entassait, puis, muni d'une matraque de plomb, il revint vers le prisonnier, et aussitôt il invita celui-ci à chercher avec lui les vocables les mieux adaptés pour définir ce qui les avait soudés, Maria Samarkande et lui, en dépit de l'éloignement et du silence, et, après quelques tâtonnements, ils arrivèrent à une première approximation, car Vlassenko, dont les dents et les lèvres étaient maintenant éclatées, réussit à balbutier Peut-être, quelque chose, oui, une forme d'union, un refus, un refus définitif du destin et du réel, le rejet de tout, l'amour de tout, vous ne, puis Batyrzian retourna s'asseoir devant ce manuscrit jamais édité, jamais diffusé dans la Colonie ni transmis à l'ennemi, et il dit Nous perdons notre temps, Vlassenko, les Services désirent des renseignements concrets, pas des foutaises à l'eau de rose [...] » (Antoine Volodine, Vue sur l'ossuaire, p. 73-74)
Oui, la mise en abyme ! Oui, la spécularité redoublée ! Oui, la survivance de la littérature à travers les régimes les plus infames ! Mais qui dira la beauté géniale de l'ellipse ? Ce « Vous ne », qui pour moi ne peut être que « Vous ne pouvez pas comprendre » et qui dit sans le dire tout ce qui sépare ceux qui habitent la littérature et ceux qui ne l'habitent pas, même quand ils en vivent.

vendredi 5 janvier 2007

Poussières générées par l'énorme

Lever à 5h15, retour à 10h30.
Entre temps, j'ai accompagné M. & B. à l'aéroport de Narita, ai attendu qu'ils aient enregistré leurs bagages (queue mais passage rapide) puis qu'ils aient pénétré dans la zone d'embarquement, et suis revenu à la maison... où T. avait un problème de machine à laver : eaux remontées du conduit d'évacuation bouché, sans doute en partie à cause des poussières générées par l'énorme chantier voisin — heureusement arrêté durant les fêtes mais qui avait repris sa bruyante industrie vers 8 heures — joie de l'an neuf des ouvriers. Bref, on rend nos visiteurs à leur destin et nous retrouvons le nôtre.

Du coup, annulation d'un déjeuner de retrouvailles entre collègues, tringlage de grisâtre tuyau poisseux et course à la pièce de rechange... Vers 14h30, T. et moi nous autorisons un en-cas (de toute façon, nous avons trop mangé pendant plus d'une semaine) et quelques courses complémentaires (et pendant qu'on y est la commande de la machine à expresso De Longhi que nous avions délaissée en fin d'année, pas la machine mais la commande).
Au retour, je suis mort de fatigue.
Et sincèrement désolé pour le lapin.

Rembobinage...
Il y a chez mon père une assiette de carton que j'ai peinte à l'école quand j'avais 4 ou 5 ans (en fait je ne sais pas quand...). Le motif à faire était un lapin, je le savais, mais au final mon lapin ressemblait — et ressemble toujours furieusement — à un poisson...

Seul, une heure dans un train, j'avais tout de même un peu retrouvé les délices des mondes parallèles...

« La maison qu'on avait attribuée à Pilgrim dans le cadre de sa rééducation, pour lui permettre de se ressaisir, de réécrire son manuscrit en s'inspirant, cette fois-ci, des valeurs plus conformes à l'esthétique officielle de la Colonie et au bien public, grinçait, elle grinçait terriblement.
[...]
Ensuite, ayant lavé ses écorchures dans l'évier et ayant refusé de prendre un message écrit à destination de la femme de Pilgrim, ce qui, en fin de compte, prouvait qu'il n'était pas un provocateur de la police, car autrement, avec l'idée de le remettre au Comité, il se fût emparé du papier sans rechigner, Coltrane partit.
Pilgrim resta, encore seize ans, seize ans et demi. Puis il partit à son tour.»
(Antoine Volodine, Vue sur l'ossuaire, p. 42 et 46-47)

Nuit noire malgré la pleine lune ; on annonce froid et pluie demain. Parcours de quelques chauds lieux réticulés : dans la tête d'Emilie où il se passe de plus en plus de choses, dans du grand FB, dont les idées dans ce domaine sont aussi les miennes, ou avec une Bovary toute à votre botte — Merci, Michel !

jeudi 4 janvier 2007

Sashimi de cheval, parachevant le stage

Courses, sushis et dernières courses. Le tout à Ginza.

Les sushis font partie des expériences complexes et paradoxales qu'offre le Japon — par exemple à des Français non avertis. Paradoxale parce que tout roule à l'envers, dans le sushi, ou parce que tout est déjà collé par des a-prioriz.
Pour un cuisinier occidental, et, partant, pour la plupart des gens de son pays, la cuisine, c'est ce qui est cuisiné, c'est-à-dire cuit, la cuisson étant pensée (dans un recoin du cerveau sans algue ni plancton) comme la marque d'une race civilisée, comme on disait autrefois — on diraît aujourd'hui d'une espèce civilisée, à la différence des autres mammifères, par exemple, qui ne se font pas la tambouille.
Le sushi, cru poisson cru au lit de riz (pensé comme du poisson cru, accessoirement couché sur du riz), ne serait donc pas tout à fait de la cuisine... Il est alors étonnant pour des Français, peuple qui se croit champion mondial de la gastronomie, de voir que des Japonais se damnent pour des sushis, ou que certains sushis, dans des restaurants haut de gamme au Japon, coûtent des fortunes (un assortiment correct coûte environ 2000 yens (s'il y a moins cher — et il y a toujours moins cher —, pour 8 ou 10 pièces, moi, je n'en mange pas, pour des questions de toxicité — ça me donne des boutons), mais certaines sushi-ya (maison de sushis) proposent de l'extrême qualité à 3000 yens la pièce, ou plus, peut-être, pour du thon ootoro par exemple). Il est encore plus étonnant de voir la sorte d'engouement de ces mêmes Français champions de la gastronomie pour des restaurants de sushis à Paris alors que la marchandise proposée est, en général, à la fois de faible qualité, peu variée, ne correspondant pas à ce qui se fait au Japon (le sushi de saumon, par exemple, n'existe quasiment pas dans les restaurants japonais) et ne respectant pas les divisions gastronomiques en usage (ainsi, mettre dans une même assiette sushis et yakitoris revient à servir chez nous du cassoulet avec de la choucroute). On aura l'excuse de dire qu'on n'a pas le choix et qu'on n'en sait rien...
À Paris, on est d'ailleurs de plus en plus roulé dans la farine — de riz — par des restaurants qui n'ont de japonais que le nom et dont cuisiniers et patrons proviennent de tous les autres pays asiatiques, et notamment (à pied) de la Chine. Comme schibboleth, je propose de demander au serveur s'il y a du ootoro, en prononçant le « r » comme un « l », « ootolo » ; et s'il demande « du quoi ? », ou s'il répète otooro, ou ottoro, ou otorro, voire otorow, c'est qu'il n'est pas Japonais — ni véritablement sushi-ya-san...
Ne connaissant que ça en France, l'expérience des vrais sushis au Japon commence souvent par une réticence (oh là, non, le poisson cru, pas pour moi !) ou une remarque blasée (oui, bah, on sait ce que c'est, hein !). Après l'insistance d'une personne qui en sait un peu plus, c'est l'étonnement : ça fond, c'est doux, ça ne sent pas fort, et bien sûr c'est très bon ! Ce qui ne veut pas dire que tout le monde aime les sushis, ni que tous ceux qui aiment les sushis aiment tous les sushis (pour ma part, j'ai toujours du mal avec l'uni, prononcer ouni, c'est-à-dire l'oursin).
Et puis il faut expliquer que sushi ne désigne pas du poisson cru avec du riz mais d'abord une préparation du riz lui-même — cuit, donc, ah oui ! — en vue d'une certaine conservation (vinaigré, ventilé, etc.), qui peut ensuite se décliner de bien des manières différentes, dont la plus connue est avec du poisson cru.
Attention, le vrai sushi-ya-san est aussi un très hygiénique amateur d'arme blanche. Son épée et sa concentration sont à votre service : il sait découper à grande vitesse tous les poissons, leur décoller la peau, n'y laisser ni arête ni viscère, il essuie méticuleusement son couteau et son espace de coupe entre chaque type de poisson, se lave très régulièrement les mains, synchronise les préparations en demandant à haute voix aux serveurs et serveuses de servir les soupes, les à-côtés, les boissons.
(Je précise que ces paragraphes ne s'inspirent pas spécialement des réactions de M. & B. — la tête de B., quand même, quand je lui ai dit qu'il venait de manger de l'anguille !...)

Le soir, dernier nabe, au poulet, précédé d'un sashimi de cheval, parachevant le stage intensif de japonité qu'ont subi nos deux cobayes.

Aptitudes au langage.
Alors que ma sœur ne dit exceptionnellement qu'un ou deux mots en japonais, pour remercier une serveuse ou un vendeur, son ami a, lui, dès le premier jour, manifesté un évident désir d'apprendre des mots et de les utiliser, à bon escient et en les prononçant bien, même plusieurs jours après. Ce qui fait qu'il a maintenant un petit stock d'une quinzaine d'expressions fort utiles. Nulle volonté de stigmatiser ma sœur (qui tient d'ailleurs en cela un peu de moi), mais un questionnement sur ce que sont — entre connexions synaptiques et fantasmes stimulants — les dispositions à l'apprentissage d'une langue, des langues, le pourquoi insaisissable de la motivation. J'aimerais savoir, pour mon travail d'enseignant, comment susciter à coup sûr la curiosité ou l'envie de savoir...

mercredi 3 janvier 2007

Voiture, pour le meilleur et pour le pire

Comme hier, il ne fera pas franchement beau, mais ni mauvais ni véritablement froid, donc convenable pour une sortie plus lointaine, limite campagnarde... Nous reprenons les autoroutes d'hier — comme j'ai bien retenu, tout passe plus vite et plus facilement (les embranchements et panneaux aux bretelles ne sont pas franchement simples à lire, d'autant qu'il y a multiplicité de signaux à tout moment) — et les dépassons pour aller jusqu'à Kamakura, via Zushi, puis Enoshima, terme de notre périple.

En voiture, pour le meilleur et pour le pire. Nous avons connu le meilleur. Ce sont ces autoroutes désertes ou presque, surtout sans les gros camions, interdits de circulation jusqu'au 4 ou 5. Ce sont ces panoramas urbains et maritimes, à perte de brume, elle-même percée des mille lumières de tous les signaux possibles, et notamment en hauteur, les signaux clignotants qui balisent le terrain aérien pour les avions et les hélicoptères. Ce sont ces conversations qui s'étirent aux quatre coins de l'habitacle, partent en guidouille quand certains s'endorment, rebondissent de la France au Japon, du passé au présent, du rire à la compassion, selon l'histoire.

Le pire, ce sera l'heure et demie qu'il faudra passer à progresser de quelques mètres par minute sur la seule route de retour possible, celle du bord de mer, parce que les autorités de Kamakura ont décidé de fermer toutes les rues du centre-ville afin de faciliter les déplacements des milliers de piétons qui se rendent aux temples — jusqu'à 17 heures. Tout juste un petit train pour égayer notre avance gallinacée. Et lors d'une pose dans des rues adjacentes, la rencontre d'une véritable pâtisserie, Saint-Louis, où nous prendrons gâteaux et cafés — et une galette des rois qu'on n'aurait jamais cru en trouver une telle durant notre immersion nippone.

Cependant, la visite d'Enoshima restera un grand moment de notre semaine touristiques (malgré l'attente déjà pour une place de parking). Je n'avais jamais vu autant de monde dans les ruelles du bas, un peu comme au Mont-Saint-Michel. La queue principale, sur les marches, est pour les gens qui vont faire leurs prières. Il nous reste la solution (payante mais bien pratique) des escalators automatiques (trois tronçons couverts, taillés dans la roche mais ressemblant comme deux gouttes d'eaux aux escalators du centre de Tokyo, qui font économiser quelques centaines de marches — non que l'on ne puisse monter nous-mêmes ces marches mais parce qu'il faut faire la queue alors que l'on n'y va pas pour prier !

Retour sans problème (autoroutes, bref dîner au Rihga Hotel, près de Waseda (sans prendre de dessert), derniers et lumineux tours de roues dans Shinjuku la nuit) et restitution de la voiture à l'agence de location, à Takadanobaba.

Excellente, cette galette des rois ! C'est B. qui tire la fève (une vraie).

mardi 2 janvier 2007

Trois fois un grand cercle de paille

Changement de braquet. Après des jours de marche dans la ville, nous nous offrons deux jours de voiture dans la région — profitons-en pendant que les tokyoïtes sont à la montagne ou à l'étranger !...
Je crois qu'aucun de nous quatre n'est content de se lever vers 7 heures (quand on prévoit longtemps à l'avance, on n'imagine pas que ce qu'on aura fait la veille nous aura fatigué). On le fait quand même et on arrive à Takadanobaba, à deux stations de métro de chez nous, pour prendre une voiture au seul Nippon Rent-A-Car ouvert en cette période dans cette partie de la ville.

Et en voiture !...
Pour aller vers le port et les grands espaces, direction Ginza. On y arrive deux minutes avant dix heures et l'on voit — passant dans l'avenue à faible allure — les immenses processions de fukubururistes (acheteuses de sacs surprises) qui attendent massées devant les grands magasins l'ouverture des portes. Les petites rues parallèles que nous empruntons abritent également des queues qui finissent on ne sait où. Leur ticket d'entrée à la main, elles sont esclaves du tout-puissant dieu Commerce (j'emploie le féminin parce que 95 % des fukubukuristes sont des femmes).
À défaut de marché aux poissons (fermé), passons au temple de Tsukuji, Namiyoke-jinja, où l'on doit traverser trois fois un grand cercle de paille vertical pour être purifié deux-mille-septesquement. Puis à la gare maritime de Harumi, tout au bout d'un polder désertique qui faisait autrefois ma joie, cependant sans intérêt un jour de grisaille sans départ de bateau.

Grande boucle d'élévation et d'accès au Rainbow Bridge puis Odaiba. On se gare près de la copie de la statue de la liberté. Promenade puis visite du centre commercial Docks. Pas terrible.
Déjeuner au restaurant italien du Méridien ; très très moyen, le service comme la qualité culinaire. Sommes un peu déçus. Surtout T. qui n'aime décidément pas cette récente fausse île aux allures de Disneyland (et encore moins les pizzas à la mayonnaise).

Après ce nowhere culturel, en route pour la classe, la grande, l'internationale : quelques bretelles d'autoroute, des ponts au-dessus des industries qui asphixient Kawasaki. Ça roule bien partout, et nous voilà à Yokohama. Le centre, à pied, le parc Yamashita.
Bord de l'eau, mouettes (trop de). Le grand bateau à visiter qui était dans le port depuis des décennies, que T. a visité enfant, va être retiré — ça va être l'heure de devenir épave, pour lui ; ce qui n'émeut ni les mouettes ni les enfants, en nombre malgré la grisaille de chez grisaille.
Quartier chinois très animé (trop) — on peut même dire bondé !... Puis Motomachi, un des quartiers préférés de T., parce qu'un de ceux de son enfance aussi. Et mon seul achat (contrairement à nos visiteurs) : un sac Aigle qui me sera très utile et dans lequel je peux tout de suite mettre mon manteau, finalement inutile...

En voiture jusqu'au parking de Landmark Tower, à Minatomirai (trois kilomètres plus au Nord). Galeries commerciales et accès au panorama. Ascenseur à 750 mètres par minute pour aller au 69e étage (déjà pris le 18 août 2004).
Restaurant de crabe Chandler's où l'on était déjà allé, T. et moi, il y a deux ans (le 5 mars 2004)... Et où l'on mange aussi bien (crabe, langouste, etc., prix raisonnables).
(Voilà bien une des fonctions privées du JLR ; quand je disais que c'était d'abord une mémoire personnelle annexe...)
Retour par la féérie des autoroutes, qui enjambent les ponts au-dessus des ports, serpentent entre les tours de Shinagawa, puis de Shimbashi, puis partout, dessous, dessus jusqu'à la sortie de Kanda-bashi.

Mais où est donc passée la littérature ?

Elle (se) repose...

lundi 1 janvier 2007

Choix de quatre tailles de vœux, selon votre budget...

Repas du matin de l'an, traditionnel.
La boîte laquée à trois étages récemment acquise contient exactement les ingrédients du osechi commandés séparément par Pal System et mis en scène par T.
Interdits et ravis, M. & B. goûtent et apprécient presque tous les aliments. Y compris le saké de la région de Niigata... à 10h30.
Ont du mérite, tout de même !

Allons marcher, malgré les nuages. D'abord jusqu'au sanctuaire Yasukuni, pour voir animées et populeuses les allées en préparation encore hier. Et sur un étal, ces alignements de darumas en papier mâché. Choix de quatre tailles de vœux*, selon votre budget...
Puis, le long des douves impériales — étonnamment peu de touristes, quelques joggeurs, toujours dans le même sens (trigonométrique), pas de cyclistes — jusqu'à l'entrée principale du Palais, où la file des délégations d'ambassades commence à se former (demain, ce sera le salut de l'empereur aux foules, depuis une fenêtre fermée).
Nous tournons vers l'Hôtel Impérial pour un salutaire café, accompagné d'observation du comportement des populations d'un grand hôtel le jour de l'an. Suivi des boutiques, peu fréquentées cette année, dont une, de poterie, où je choisis une petite théière de l'année, avec un couvercle surmonté d'un mignon sanglier.
Pendant que M. et T. vont à d'autres boutiques (sur quatre étages), B. et moi sortons nous rafraîchir jusqu'aux pieds (j'enlève mes chaussures), faisons des photos de saison devant l'immense composition florale du prestigueux hôtel (au Japon, les grands hôtels (s)ont aussi des galeries commerciales ouvertes à tous, on n'en est pas exclu par des cerbères comme c'est le cas aux portes des quatre étoiles parisiens).

Retour par Ginza désert (c'est normal, ça rouvrira demain).
Repos et repas, encore à quatre : huîtres frites (kaki furai), saumon fumé, restes de l'osechi, en commentant des programmes de télévision, puis des sketches des Inconnus sur YouTube...

* Les quatre tailles de vœux (les liens sont pour des personnes très très averties) :

  1. Vœux de terre, choses à posséder, graines à planter, propriétés enracinées et à défendre contre les ennemis et les intempéries, grain de peau, de photo, de blé, choses valables jusqu'à son horizon personnel.
  2. Vœux d'eau, à laisser couler selon la pente, se jouer des forces naturelles à ne pas combattre, ce qu'on encourage, continue, maintient, soutient, entretient, selon des courants, des réseaux, des règlements et des lois humaines, à l'échelle planétaire.
  3. Vœux de feu, de destruction, de colère, de vengeance, de guerre, de puissance, à l'échelle du système solaire.
  4. Vœux d'air, insaisissables comme le génie, immatériels comme l'éther, traversant vies et galaxies, éthiques et philosophies.