Percer stridemment dans tous les bétons
Par Berlol, samedi 6 janvier 2007 à 23:23 :: General :: #507 :: rss
Réveillés tous deux assez tôt par des maux de nos gorges fragiles (et un peu de fièvre pour T.), nous ne pouvons guère nous reposer, d'autant que l'activité du chantier consiste maintenant à percer stridemment dans tous les bétons coulés en fin d'année.
Fortes et longues pluies qui viennent le lendemain du départ de nos invités, alors que les mêmes trombes étaient tombées la veille de leur arrivée... Symétrie ? Parenthèses ? Quoi qu'il en soit, cela n'incite pas non plus à sortir.
Accueil de Bikun pour deux semaines (pour lui éviter la noyade, le père de N. l'a conduit jusqu'ici en voiture). Lui, il connaît bien le Japon. Heureusement, car les cours reprenant cette semaine, avec les examens derrière, et même le cours de l'Institut à partir de samedi prochain, nous n'aurons guère de temps à lui consacrer. Mais je lui fais confiance.
Correction de copies. Ce n'est pas tous les ans — mais ce n'est pas la
première fois — qu'une étudiante conjugue connaître au subjonctif
« que je connasse ». Et ça vous fait rire ?...
En clin d'œil à ma sœur, ce chou tricolore (marron, vanille, chocolat) de chez Angelina, notre dessert du jour. Entre la fièvre et les médicaments...
La littérature vivra toujours, au moins tant qu'il y aura des hommes,
certains hommes et certaines femmes qui habitent la littérature. Pour
le reste,
on n'est sûr de rien...
« Nous savions que, mais, comme il n'achevait pas sa phrase, Batyrzian alla
s'asseoir derrière la table qui servait de bureau et il commença à feuilleter
Vue sur l'ossuaire, un des courts ouvrages en miroir que Vlassenko et
Maria Samarkande avaient écrits, une petite somme de narrats et de récits
lunaires plutôt qu'un romånce, et il dit
Ces jours-ci, entre vous et elle, les Services ont discerné une relation aussi
illogique et aussi nette que celle qui anime les personnages de ce livre, et,
anticipant sur la réponse de Vlassenko, il dit Pesez vos formules, Vlassenko,
vous ne vous en tirerez plus en vous abritant derrière des évocations
romantiques et des images intemporelles, il y a autre chose, un pacte inconnu,
nous en sommes certains, quelque chose qui, puis il chercha ses mots et de
nouveau il se leva, et, ayant marché jusqu'aux bacs d'ardoise, il se pencha et
fouilla dans le bric-à-brac qui s'y entassait, puis, muni d'une matraque de
plomb, il revint vers le prisonnier, et aussitôt il invita celui-ci à chercher
avec lui les vocables les mieux adaptés pour définir ce qui les avait soudés,
Maria Samarkande et lui, en dépit de l'éloignement et du silence, et, après
quelques tâtonnements, ils arrivèrent à une première approximation, car
Vlassenko, dont les dents et les lèvres étaient maintenant éclatées, réussit à
balbutier Peut-être, quelque chose, oui, une forme d'union, un refus, un refus
définitif du destin et du réel, le rejet de tout, l'amour de tout, vous ne,
puis Batyrzian retourna s'asseoir devant ce manuscrit jamais édité, jamais
diffusé dans la Colonie ni transmis à l'ennemi, et il dit Nous perdons notre
temps, Vlassenko, les Services désirent des renseignements concrets, pas des
foutaises à l'eau de rose [...] » (Antoine Volodine, Vue sur l'ossuaire,
p. 73-74)
Oui, la mise en abyme ! Oui, la spécularité redoublée ! Oui, la survivance de
la littérature à travers les régimes les plus infames ! Mais qui dira la beauté
géniale de l'ellipse ? Ce « Vous ne », qui pour moi ne peut être que
« Vous ne pouvez pas comprendre » et qui dit sans le dire tout ce qui
sépare ceux qui habitent la littérature et ceux qui ne l'habitent pas, même
quand ils en vivent.
Commentaires
1. Le samedi 6 janvier 2007 à 06:45, par Manu :
お大事に
2. Le dimanche 7 janvier 2007 à 06:40, par un canard de la rivière :
Bonne année à toi et aux tiens!
Si je m'avance à terrain découvert, c'est pour joindre à mes voeux le témoignage de ma reconnaissance pour la stimulation intellectuelle qu'apporte le déploiement quotidien des horizons multiples du jlr. Toute entreprise autobiographique mêlant, dans des proportions variables, une part de narcissisme et une part d'altruisme, tous deux étant, à l'état pur, également insupportables, le dosage que tu réussis chaque jour fait indubitablement prévaloir la générosité et l'ouverture.
Comme lorsque l'on est reçu chez des gens, j'apporte en franchissant ce seuil une petite contribution, écho aux belles professions de foi contre la peine de mort du billet d'il y a quelques jours :
"Voyez le Japon, nulle part la peine de mort et les supplices ne sont plus prodigués. Eh bien! nulle part les crimes ne sont si fréquents ni si atroces. On dirait que le Japonais veut disputer de férocité avec les lois barbares qui l'outragent et qui l'irritent."
Robespierre, Assemblée Constituante, 30 mai 1791.
En dehors de ce passage que je m'abstiendrai de commenter, le discours est l'un des plus puissants, et - mais oui - l'un des plus beaux, sur le sujet. Il faut pouvoir le lire sans penser à la Terreur, ou, si l'on y pense, y mesurer surtout la profondeur d'un mystère.
Sinon, Tokyo en vue pour moi du 18 au 22.
3. Le dimanche 7 janvier 2007 à 07:25, par Berlol :
Merci d'apparaître et de tes compliments. Mes meilleurs vœux pour 2007 ! Ta citation de Robespierre est... impressionnante.
On pourra se voir le 20 ou le 21, on va mettre ça au point en privé. À bientôt.
Merci, Manu, ça va mieux ce soir.
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