Soi dans la détente...
Par Berlol, jeudi 11 janvier 2007 à 23:51 :: General :: #512 :: rss
Soi dans la détente...
C'était en fin d'après-midi, après mes trois cours et ma voix cassée,
assis devant l'écran, d'abord gazé, cliquant un peu au hasard, de blog en
site... À un moment, je me suis rendu compte de ma situation : j'étais avec un casque sur les oreilles en train d'écouter Ghostrider des Sisters of Mercy et de lire la biographie en ligne de Louise Michel... Rebelle un jour, rebelle toujours.
Et plus tard, après le dîner et l'encore excellent Ce soir ou Jamais d'hier, après un petit complément au billet d'hier, ce paroxysme de tristesse, d'horreur et de... joie (le mot est difficile à prononcer, tout de même) — ou comment finir en beauté :
« J'avais pourtant conscience d'avoir été déchiquetée jusqu'à
la moelle. Je relevai une paupière que les hémorragies rendaient spongieuse
et j'observai ce qui se déroulait à l'extérieur de ma chair. Les tueurs
avaient déjà quitté les lieux. Jean était couché contre moi, défiguré,
geignant lentement, avec des coupures qui évoquaient des débuts de
vomissements. Il n'avait plus de mâchoire inférieure, sa langue pendait sur
le goudron luisant du trottoir.
Nous avions envisagé un tel scénario. Les rôles avaient été à l'avance
écrits. Celui des deux qui serait encore doué de parole devait essayer de
construire une dernière image où nous pourrions au même instant nous
dissoudre, en manière d'adieu.
Je cherchai en vain quelle vision nous avions choisi de raviver pour adoucir
le départ. Ma mémoire flanchait ; elle restait bloquée sur des
problèmes de mammifères. Et finalement, sans transition, je revis une image
de Hong Kong.
Je bredouillai des sons au-delà des bulles et de l'écume.
— Jean, tu te souviens, l'entrée de Victoria Harbour, un jour que nous
arrivions en jetfoil ?
J'ignore si Jean m'entendait.
— Tu te souviens ?... poursuivis-je. Les pêcheurs étaient en
grève... Le jetfoil avait éteint ses moteurs... Des centaines de chalutiers
bloquaient le port... Il faisait un soleil éblouissant... Tous les mâts
arboraient des drapeaux rouges...
J'ignore s'il m'entendait, mais c'était la fin, et maintenant nous étions
là-bas : ensevelis dans la même lumière.» (Antoine Volodine, Vue
sur l'ossuaire, p. 109-110)
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