Nouvelle phase de son rhume, T. a maintenant la voix d'un adolescent en pleine mue. De mon côté, la toux m'a laissé dormir ; je serai peut-être moins vindicatif sur le livre...
Par ailleurs, Sylvain a raison, le fétichisme guette aussi les objets numériques. Faut voir comment les téléphones portables sont bichonnés, ou comment certains customisent leurs interfaces dans les sites communautaires...
N'en reste pas moins que des millions de gens n'habitent pas près d'un libraire intelligent et ouvert. Et que beaucoup de libraires intelligents et ouverts dépérissent de la concurrence de grandes surfaces qui vendent les merdes que la télévision recommande — ce qui était d'ailleurs commencé bien avant et très indépendamment de l'internet.
Dans le train, je somnole en faisant tourner des paquets d'arguments. Certains sont plus lourds que le Mont Fuji. Tout est tellement imbriqué ! L'insuffisance de nos sens à capter la complexité fait qu'on n'arrête pas de faire des amalgames. Et quand on veut les éviter, on tombe sur des apories, des paradoxes, des impasses.
Je me souviens bien que des libraires à la fin des années 90 voulaient vendre, vendaient en ligne, j'ai essayé mais les frais de port (au moins pour le Japon) étaient trop élevés — sans compter le temps qu'ils devaient passer à faire des cartons.

Dans le même temps, le monde se défait et se refait. Comme les atomes ou les molécules, les gens et les activités se recombinent d'une époque à l'autre — effroi de ceux qui croyaient à de l'immuable, car même l'immuable des sacerdoces, des sinécures et des monopoles est un fantasme.

D'ailleurs, je suis frustré qu'on m'empêche de lire. Des livres, oui ! J'en ai plein partout et pas le temps d'en lire. À peine deux ou trois par mois. D'autres sont feuilletés, considérés comme lus ou repoussés à plus tard. Après la retraite, peut-être.
À la radio, j'ai entendu plusieurs fois le mot « chronophage ». Il convient. Bien des tâches, qu'elles soient administratives ou informatiques bouffent du temps. Comme dans la chanson Le lundi au soleil, on regarde des gens vivre par le carreau, mais soi-même on ne peut pas.
Il faut faire quelque chose. Encore. Après avoir cessé le Graal du lundi, quasiment arrêté le ping-pong du dimanche, mis un terme à de vaines activités associatives, sur quoi est-ce que je peux encore rogner pour le donner à du livre ? Au temps de mes ordinateurs, bien sûr. C'est lumineux pour tout le monde. Sauf pour moi. Car d'autres choses me sont nécessaires : la radio, les catalogues, les revues en ligne, des émissions de télé, les blogs et les commentaires de ceux qui m'importent (ou m'exportent), sans oublier de minuscules mais pétillantes distractions...

Enfin, j'ai réussi à faire mes deux cours, envoyer quelques dizaines de messages de vœux en retard, lire un rapport d'étudiant et dîner. Une fine pluie a commencé son œuvre de silence. Minuit passé, plus une voiture, je vais aller ouvrir un livre...