vendredi 19 janvier 2007
Surprend le système de l’intérieur
Par Berlol, vendredi 19 janvier 2007 à 23:59 :: General
Jouissant de toutes ses fonctions intellectuelles
En Espagne s'est donnée la mort
La Madeleine de Brel
Je m'apprêtais à petit-déjeuner quand j'ai eu T. au
téléphone. Sa voix, améliorée hier, recassée ce matin, ne se plaignait pas trop
mais quand même, qui m'attrista, qui me fit réfléchir et changer mon
programme : non pas aller au bureau, puis au sport, puis déjeuner avec David,
mais prendre tous documents utiles à mon travail (mémoires d'étudiants à
relire, principalement) et partir au plus tôt. Ce qui advint.
Or dans le train, je ne fis pas que dormir...
« Et si c'était le fantôme d'Enzo qui avait tenté de me visiter ? ne
cessait-elle de penser.
Elle se tenait en face du paysage qu'elle ne regardait pas, en face du soleil
magnifique, en face des ruines inhabitées, en face des immenses façades qui
noircissaient dans le silence du matin, en face des champs de débris qui
ressemblaient à une mégapole après la fin de la civilisation et même après la
fin de la barbarie, en face du souvenir d'Enzo Mardirossian, en face de ce
souvenir qui l'éblouissait, lui aussi. Des tâches rouge brique dérivèrent sous
ses paupières.
Comme tous les jours, elle envisageait de se jeter dans le vide. Rien de
rationnel ne la retenait vraiment.
— Enzo, murmura-t-elle. Enzo Mardirossian. Petit frère. J'ai tellement besoin
de toi. Tu me manques. tu me manques tellement.» (Antoine Volodine, Des
Anges mineurs, p. 54)
Devant un poulet-frites du Saint-Martin avant deux heures, nous nous requinquâmes — nous étions ensemble.
Après retrait des nouvelles lunettes de T. chez l'opticien de la librairie Maruzen, à la gare de Tokyo, nous marchons jusqu'à Ginza pour du pain de Dalloyau. À mon retour devant un clavier, la panne de serveur de ce matin était terminée et j'avais un sympathique courrier de Caroline qui, ayant lu mon rapport à Ce soir ou Jamais, me signalait l'article que je reprends ci-dessous tellement il élève le débat bien au-dessus de ce que j'avais modestement proposé.
Par ailleurs, Cynthia 3000
ne semble apprécier ni le fond ni la forme de l'initiative libraire de François
Bon.
Le dépose, mais ne propose rien. Ou pas encore...
* *
*
Au nom
de la Culture
LA POLÉMIQUE AUTOUR DE CE SOIR OU JAMAIS
par Thomas Yadan pour Evene.fr - Janvier 2007
Depuis la rentrée, un événement culturel est apparu à la télévision : Ce soir
ou jamais. D’une forme incontestablement originale, l’émission est victime de
la réprobation d’un certain nombre de représentants du monde cathodique.
Le 12 novembre 2006, l’émission Arrêt sur image a organisé la
confrontation de Frédéric Taddeï (présentateur de l’émission) et Philippe
Tesson (journaliste et chroniqueur), au sujet de la pertinence culturelle de
Ce soir ou jamais, la nouvelle émission de France 3. Sans complaisance,
Philippe Tesson n’a pas hésité à attaquer cette émission pourtant originale et
de plus en plus regardée. Malheureusement, loin d’imposer une réflexion
consciencieuse autour de certaines problématiques appropriées, le chroniqueur
s’est empressé d’évoquer le manque de fond, l’illégitimité des sujets ou des
invités (considérés comme en dehors de la sphère culturelle) et l’intolérable
absence de chroniqueur. Il ne s’agit pas d’en rester à la simple polémique ou à
une rudimentaire opposition de styles, mais d’extraire, de ce face-à-face, les
enjeux de la culture à la télévision.
La forme de l’émission
La télévision est un média par l’image tributaire très (trop) souvent de la
forme et de l’émotion. Il suffit de s’attarder quelque temps sur les programmes
culturels ou de divertissements pour se rendre compte de l’homogénéité de leurs
structures et de leurs fonctionnements. Débat autour d’une table, dans un décor
moderne, agrémenté de chroniqueurs plus ou moins talentueux pour les émissions
culturelles ; cercles de dérisions, de promotions et de spectacles pour les
émissions de divertissements.
Ce soir ou jamais apparaît donc incontestablement comme originale et
audacieuse dans sa forme. Esthétique de surcroît, elle balade les
téléspectateurs de thèmes en thèmes par une langoureuse absence de
précipitation. Dénuée d’intimité pusillanime, la totalité de l’émission semble
se jouer en direct (ce qui est de plus en plus rare) au gré d’une
intersubjectivité et d’un dialogue, fidèles complices du hasard et de
l’événement. Un décor propre à suggérer l’hégémonie du propos aux dépens du
superflu. Que reprocher alors à cette émission ? Philippe Tesson nous dit : le
fond. Qu’en est-il effectivement ?
Culture et télévision
Selon lui, la définition même de la culture semble confuse et falsifiée :
« On parle de sujets qui n’ont rien à voir avec la culture.» Comprendre : la
culture n’est pas relative à l’histoire, aux sociétés ou aux individus, mais
s’exprime exclusivement à travers un certain nombre de disciplines dont les
oeuvres génèrent de l’universel et de l’infini. De cette objection se dévoile
une véritable divergence au sujet de la culture. Philippe Tesson s’érige en
défenseur d’une culture classique qui tente de refuser tout ravissement
populaire ou adultérin. La culture procéderait de canons qu’il ne faudrait pas
contrarier au risque de la falsifier.
Pourtant, cette vision, même si elle part d’un bon sentiment
— préserver
l’autonomie de la culture — apparaît comme inopportune dans ce cas précis.
En effet, la culture dans son authenticité n’a rien à faire à la télévision :
appréhender un auteur passe inévitablement par la lecture de ses écrits,
l’œuvre d’art demande une proximité physique incontournable, l’exercice
intellectuel exige bien souvent patience et ténacité, etc. La télévision a pour
rôle de susciter la curiosité, de révéler des talents, d’opposer des opinions
et non de prémâcher les choses culturelles afin de les recracher aux
téléspectateurs sous la forme d’une marchandise ou d’un objet de
divertissement. Toute médiation paternaliste entre l’individu (sa volonté et
ses désirs) et la chose culturelle est un non-sens.
La culture contre les cultures
La singularité de l’émission de Taddeï réside précisément dans cette capacité
nouvelle à inverser la tendance. Tout d’abord, il ne brade pas la culture ni
n’incite à sa consommation (divertissement, promotion). Ensuite, il réussit à
englober le réel dans l’espace culturel. Les événements mondains sont dès lors
interprétés à travers une perspective originale qui évoque positivement la
culture au pluriel. Comprendre un fait ou une tendance par la voie pertinente
de l’analyse culturelle, interroger l’hétérogénéité sociale et idéologique sont
des formes de réinvestissement dynamique de la culture dans l’espace
télévisuel. Il n’y a donc pas travestissement de la culture (ni redéfinition
extravagante ou abusive) mais un déploiement plus large de ses compétences et
de son espace.
La sophistique cathodique : le chroniqueur
Les personnes invitées « n’ont aucune légitimité par rapport aux principes
de l’émission de Taddeï, c’est-à-dire une émission culturelle.» Tout
d’abord, il est frappant d’entendre Tesson parler de fond. Chroniqueur de
talent avec évidence, il n’en reste pas moins un admirable sophiste maniant la
rhétorique et le ton avec acharnement et exaltation. Aux dépens, tout de même,
du contenu. Tesson joue trop souvent ce que
Bourdieu appelait le
« fast thinker » (1), l’intellectuel capable de penser à
une vitesse exceptionnelle sur n’importe quel sujet. Or, on connaît la
divergence insurmontable de la pensée et de la célérité. On rappellera aussi
l’omniprésence et l’omniscience troublante de Tesson dans la grille des
programmes. Le chroniqueur peut parler avec autant de certitude de la guerre en
Irak, de la dernière sortie cinéma ou de l’effet de serre, en opposition
d’ailleurs à des spécialistes. En réalité, devrait-on poser la question
d’une espèce un peu trop visible à la télévision : le chroniqueur. Animal
cathodique, son objet n’est pas la choséité de la culture, de la politique,
etc., mais son usage afin de promouvoir son ego et sa durée de vie à l’antenne.
Son objet est la notoriété ; sa méthode, la manipulation pragmatique de
l’information ; ses desseins, apparaître pour exister et acquérir une
légitimité douteuse mais effective.
La légitimité en question
Paradoxalement, Philippe Tesson est une preuve de la fragilité de l’argument
de la légitimité. Il semble révéler le problème fondamental d’une hiérarchie
structurelle dont les médias se sont faits les garants. Celui qui parle à la
télévision entre dans le cadre d’une autorité : celle de la parole. Tesson se
comporte en porte-parole de la culture. Or, le porte-parole, pour reprendre
Bourdieu, est celui à qui on donne le « skeptron » (2) du pouvoir.
Malheureusement les décisionnaires de ce mode de transmission sont, eux-mêmes,
des garants d’une domination sociale et d’un ravissement philistin et
pragmatique de la culture : les communicants et les journalistes (voir
Les Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi). Par domination, il faut
entendre l’exaltation consensuelle de valeurs esthétiques, politiques et
morales.
A contrario, le tour de force de Taddeï est de réunir autour d’une actualité ou
d’un événement culturel, une série d’interlocuteurs d’univers socioculturels
différents. Il semble, en effet, extrêmement intéressant d’opposer ou de faire
dialoguer un artiste, un philosophe, un syndicaliste ou un politique dans un
débat de fond, sans avoir pour objectif l’audimat ou le divertissement, sans le
souci de trier les invités en fonction de leur charisme cathodique. Il s’agit
avant tout de traduire la multitude des opinions afin d’enrichir le débat. Ce
soir ou jamais a au moins la vertu de briser l’omerta autour d’une domination
dans le monde de la culture à la télévision.
Hannah Arendt avait deviné le risque que représentait le désintérêt des
intellectuels pour l’espace télévisuel, celui de laisser entre les mains
illégitimes de spécialistes de la communication ou de nantis, le traitement de
la culture. Peut-être, avec Taddeï, voit-on apparaître une alternative
pertinente à la rupture conjugale de la culture et de la télévision : une
démocratisation plutôt qu’une massification, une ouverture éclairée contre un
élitisme autoritaire.
Le système en place ou le fatalisme
D’où la faiblesse de l’argument fataliste selon lequel le système s’impose
insatiablement. Il est vrai qu’il est difficile d’éviter le jeu de la promotion
et du divertissement ou de révolutionner un mode figé de monstration de la
culture. Mais, il faut reconnaître la singularité de l’émission de France 3.
Elle reflète une certaine autonomie, une certaine sincérité qui, comme le
précise Taddeï, ne dépend pas (du moins pour l’instant) de l’audience et de la
pression des annonceurs. Surtout, en revalorisant la parole des cultures (dans
tous les sens), il surprend le système de l’intérieur. En structurant, selon
des impératifs culturels et pédagogiques, des débats autour d’un panel
hétérogène, il tente d’universaliser des discours trop souvent brimés par les
contraintes du langage ou le cloisonnement d’une expérience personnelle. Le
réel reprend progressivement ses droits dans une entente cordiale avec la
pensée et l’universel. L’élitisme comme la vulgarisation reculent au profit
d’une démocratisation à la fois de la prise de parole et de la culture.
En réalité, le désaccord avec Tesson est peut-être encore plus profond. À une
vision transcendante de la culture où le beau, l’esthétique sont encore marqués
d’une conception judéo-chrétienne définissant des critères spécifiques au
jugement, Taddeï oppose-t-il un relativisme teinté de réalisme qui se déploie à
travers le pluralisme des interprétations et un individualisme démocratique
responsable.
Ce programme reste une expérience ouvrant des voies de réconciliation entre la
télévision, medium fondamental, et la culture par une revalorisation de
la parole objective et des subjectivités éclairées. Il impose, en définitive,
un nouveau style aux dépens de l’animation conventionnelle dont le chroniqueur
apparaît comme le représentant le plus grossier.
(1) Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, le langage
autorisé, p.161, éd. Seuil, Paris, 2001.
(2) Skeptron : sceptre, bâton représentant le commandement, l’autorité du
pouvoir.