Le crétin narcissique n'est pas venu sans biscuit
Par Berlol, samedi 20 janvier 2007 à 23:59 :: General :: #521 :: rss
Deuxième cours sur la Télévision de
Jean-Philippe Toussaint, pages 10 à 16 (édition Double), soit 5 paragraphes,
dont un de 3 lignes.
§.1 : Le narrateur explique ce que c'est que de ne rien faire selon lui — et
c'est quand même beaucoup, « contrairement à ce que l'on pourrait imaginer
un peu vite » (para-doxal) mais à l'exclusion de ce qu'il est commun
d'appeler travail. Digression sur les brasses journalières à la piscine,
pour introduire l'esprit zen, « idéalement vide », qui vient se placer
juste en dessous de « l'amour physique » dans « l'échelle des
plaisirs », la réflexion étant « en dehors » — comprendre
au-dessus. Sans vergogne, il exhibe ses sensations post-coïtales, au risque
de passer... pour un crétin narcissique.
§.2 : Le paragraphe de trois lignes qui résume le paradoxe de l'occupation à ne
rien faire, ce qui empêche de regarder la télévision...
§.3 : Une page de discours rhétorique très concentré, très articulé et très
grammaticalisé, comme une page objective d'essai de philosophie ou
d'esthétique, sans présence du je, sauf un « dirais-je » dans une
parenthèse. Chaque paragraphe semble présenter une nouvelle technique, un peu
comme on ferait des gammes au piano. Ici pour construire l'opposition entre
l'image de télévision et l'image d'un portrait peint... à la Renaissance
(période comme prise au hasard). Il glisse quand même la blagounette du
« présentateur mondialement connu dans son pays »...
§.4 : Une seule phrase de 18 lignes. Sujet du verbe : l'illusion (en
peinture), avec quatre longs groupes compléments du nom ; verbe : être
différente de ; complément du verbe : l'illusion (en télévision),
avec un seul groupe complément du nom. La barque est plus chargée d'un côté que
de l'autre, l'objectivité perd son assise, le parti pris se dévoile et lâche un
dernier mot ravageur : « résultat mécanique d'une technique inhabitée ».
D'une paire habité / inhabité qui a fait couler beaucoup d'encre de
Hölderlin à Heidegger, et pas mal de victimes collatérales, tant en poésie
qu'en philosophie. Le crétin narcissique n'est pas venu sans biscuit...
§.5 : Plus de deux pages, narratives, enfin ! Comme si, passés le prégénérique
et le générique, le film commençait ici. Où l'on saura qui il est, pourquoi il
est à Berlin, avec qui il vit quand il n'est pas seul, son projet de recherche,
combien et pourquoi il s'intéresse à Titien et à Charles Quint, comment il a
obtenu une bourse de recherche, de quelle manière sa compagne est partie en
vacances avec deux enfants (dont un dans le ventre) et beaucoup de valises —
alors que lui ne portait que les billets d'avion... Déjà le crétin narcissique
perce de nouveau sous le chercheur, jusqu'à tripoter sa Delon sous son pull et
avoir envie de pleurer quand son fils lui dit au revoir. Il va falloir se faire
à l'idée qu'il est bi-face, imprévisible, yoyo nous baladant sans cesse du
ridicule au sublime.
Vite ! Direct au Saint-Martin (eh oui, encore !) pour y déjeuner, T. et moi, avec Bikun, qui m'attendait connecté dans le hall de l'Institut, Laurent et Bill que j'ai trahis l'an dernier en abandonnant le Graal — et qui ne m'en veulent presque plus. C'est ainsi que les hommes vivent (on actualise mutuellement nos bases de données).
Juste T. et moi au cimetière d'Aoyama pour retirer des fleurs fanées et
faire un brin de ménage de la concession. Retour et petite sieste. Courrier,
lectures diverses et suivi du
contentieux.
Par ailleurs, comme d'ici le 26 janvier j'aurai sans doute oublié, je signale
tout de suite cette très impériale page nippo-commémorative dans la
Boîte à Images.
Ma journée s'achève devant un des plus beaux plateaux des quatre mois de Ce soir ou Jamais, celui de mercredi 17, avec Bernard Stiegler, Jacques Rigaud, Guy Sorman, Franz-Olivier Giesbert, Frédéric Mitterrand, Pierre Combescot et Jean-François Mariotti. Une seule coulée de discussion sur la politique et les médias, des avis divers mais motivés, divergeants mais sans agressivité, des anecdotes politiques et historiques, de belles considérations sur la trahison. De quoi faire enrager Tesson.
Commentaires
1. Le dimanche 21 janvier 2007 à 03:49, par brigetoun :
et mon plaisir à entendre Stiegler, qui se situait par là un peu un dehors du débat, insister sur l'importance de l'avilissement qu'amènent la télévision et l'air ambiant (mon côté réac et mes répulsions justifiés)
2. Le dimanche 21 janvier 2007 à 06:05, par vinteix :
Plaisir partagé (à propos de Stiegler), sauf que je pense plutôt qu'il était en fait au coeur du débat (émission intitulée "Médias et sphère politique : vers la télécratie"), qu'il avait les choses les plus intéressantes à dire, les plus travaillées, selon un vrai travail de la pensée, approfondi... mais que très vite, ce débat-là, réellement lié au titre de l'émission, a été noyé par un flux d'anecdotes, de propos divers sur la vie politique et les hommes politiques, certes plaisants ou intéressants, mais qui du coup s'éloignaient d'un vrai débat d'idées, autrement prometteur... d'ailleurs, dès que les paroles ont commencé à fuser en tout sens et que l'on passait presque du coq à l'âne toutes les 5 minutes, en effet, Stiegler n'a presque plus rien dit...
Mais ce n'est pas grave... je ne vais pas faire mon ronchon... car l'ensemble n'était pas déplaisant... et l'on se console aisément (quoique sa pensée ne soit guère consolante, mais plutôt roborative et r-éveillante) en le lisant.
3. Le dimanche 21 janvier 2007 à 06:26, par Berlol :
Oui, cela illustrait d'ailleurs le propos évoqué selon lequel les meilleurs politiques ne réussissent pas s'ils n'ont pas une tête télégénique (et les propos et les mœurs qui vont avec). Mais le fait que Stiegler vienne et qu'il puisse parler, même pour être coupé par un fier Sorman qui essaie de le prendre de haut, est déjà une bonne chose. Il y a sans doute des personnes pour lesquelles il était inconnu. Quelques-uns de ses mots leur auront peut-être mis la puce à l'oreille...
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