Au bureau, pour charger un disque dur externe (le nouvel ordinateur est arrivé, il va falloir l'apprêter).
Au sport pour atteindre, pédalant et transpirant, le cœur des anges (mineurs). L'impression encore — tarkovskienne et toujours aussi dépaysante, et ontologiquement libératrice — d'être en spéléo avec une lampe sur le front dans un lointain futur très glauque. Terrible sensation alors de la vanité de nos importances et de nos engagements. Ensuite, une demi-heure sur la machine de marche en montagne, ce qui me remet in corpore dans l'espace-temps 2007.

« Or déjà Sabiha Pellegrini avait introduit sa main droite dans ma cage thoracique, à la manière des Mongols quand ils veulent qu'une bête cesse de vivre et devienne de la nourriture, et sa main rampait ; elle avait enfoncé ses ongles dans les parages de ma mort et elle explorait habilement les obstacles les plus noirs, et ses doigts crochus s'approchaient pour pincer férocement ma mort et la supprimer. Soudain, et sur cela s'acheva mon séjour dans la ténèbre où j'avais jusque-là gési sans dommages, des lumières ont fulguré sous mon crâne, tandis que je sentais l'inadmissible brûlure de mon premier soupir.» (Antoine Volodine, Des Anges mineurs, p. 111)

Après le déjeuner, que nous prenons au Downey en face de deux jeunes étudiantes américaines déjà fort enrobées, j'accompagne David à la mairie de son arrondissement. Il a reçu son dossier pour les impôts, dans lequel on demande — c'est nouveau — un document récapitulatif de sa situation depuis 10 ans. On se sent vraiment de plus en plus fliqués, dans ce pays. Un fascisme gris, celui des bureaux sans tête, étend son emprise...
Mais d'un autre côté, lui fais-je valoir, si l'administration des impôts n'est pas capable d'obtenir elle-même ces informations des mairies, c'est que ces différents se(r)vices ne s'entendent pas si bien que ça... Ce qui est peut-être encore une bonne nouvelle pour la liberté et le respect de la vie privée.
Après quoi nous revenons à nos bureaux, où j'en finis avec le disque dur externe pour le prendre avec moi dans le train qui m'emporte...

Certes, il y a encore des chapeliers. Indépendants. Qui vendent des chapeaux. Qui ne vendent que des chapeaux. Mais il faut reconnaître que la grande majorité des chapeaux, ainsi que toutes sortes de coiffes, sont achetés en grande surface. Ou en magasin de marque. Voire en bazar de plage, à côté des crèmes solaires. Ou sur un marché, un jour de pluie. Bref, un peu partout, mais plus tellement chez les chapeliers, en vérité. On peut le regretter, dans un sens. Mais on ne voit pas bien comment revenir en arrière...
Autrefois, c'était des notables, les chapeliers. Ils avaient du luxe et du tout venant, de la plume de paon et de la queue de castor. Ils conseillaient le colporteur comme le ministre. Ils promouvaient les articles de saison en vitrine mais ils savaient dénicher le galurin qui ne seyait qu'à vous, et ils vous le vantaient, vous le bichonnaient — tandis qu'aujourd'hui un étudiant à roulette vous désigne du menton la gondole où tout est là, Monsieur.
Alors, ces chapeliers ? N'ont-ils pas vu venir la grande distribution, après-guerre, qui a passé des accords directs avec des usines textiles et cuirs pour une gamme étroite de millions d'unités ? Ou sont-ce les populations elles-mêmes qui ont souhaité trouver ces articles devenus secondaires dans les lieux où elles faisaient leurs courses de première nécessité ? Ou d'autres raisons... Toujours est-il que les changements ont eu lieu sans que personne ne s'émeuve vraiment ni du drame du petit commerce ou de la modiste aux doigts de fée, ni surtout d'un risque majeur pour les chefs à couvrir.
Ah, certes, mon Capitaine, il y aurait encore bien des choses à dire sur les chapeliers et sur la ruine de leur chapelle...