Certes, il y a encore des chapeliers
Par Berlol, vendredi 26 janvier 2007 à 23:59 :: General :: #527 :: rss
Au bureau, pour charger un disque
dur externe (le nouvel ordinateur est arrivé, il va falloir l'apprêter).
Au sport pour atteindre, pédalant et transpirant, le cœur des anges (mineurs).
L'impression encore —
tarkovskienne et toujours aussi dépaysante, et ontologiquement libératrice
— d'être en spéléo avec une lampe sur le front dans un lointain
futur très glauque. Terrible sensation alors de la vanité de nos importances et de
nos engagements. Ensuite, une demi-heure sur la machine de marche en
montagne, ce qui me remet in corpore dans l'espace-temps 2007.
« Or déjà Sabiha Pellegrini avait introduit sa main droite dans ma cage thoracique, à la manière des Mongols quand ils veulent qu'une bête cesse de vivre et devienne de la nourriture, et sa main rampait ; elle avait enfoncé ses ongles dans les parages de ma mort et elle explorait habilement les obstacles les plus noirs, et ses doigts crochus s'approchaient pour pincer férocement ma mort et la supprimer. Soudain, et sur cela s'acheva mon séjour dans la ténèbre où j'avais jusque-là gési sans dommages, des lumières ont fulguré sous mon crâne, tandis que je sentais l'inadmissible brûlure de mon premier soupir.» (Antoine Volodine, Des Anges mineurs, p. 111)
Après le déjeuner, que nous prenons au Downey en face de deux jeunes
étudiantes américaines déjà fort enrobées, j'accompagne David à la mairie de
son arrondissement. Il a reçu son dossier pour les impôts, dans lequel on
demande — c'est nouveau — un document récapitulatif de sa situation depuis 10
ans. On se sent vraiment de plus en plus fliqués, dans ce pays. Un fascisme
gris, celui des bureaux sans tête, étend son emprise...
Mais d'un autre côté, lui fais-je valoir, si l'administration des impôts n'est pas capable
d'obtenir elle-même ces informations des mairies, c'est que ces différents
se(r)vices ne s'entendent
pas si bien que ça... Ce qui est peut-être encore une bonne nouvelle pour la
liberté et le respect de la vie privée.
Après quoi nous revenons à nos bureaux, où j'en finis avec le disque dur
externe pour le prendre avec moi dans le
train
qui m'emporte...
Certes, il y a encore des chapeliers. Indépendants. Qui vendent des
chapeaux. Qui ne vendent que des chapeaux. Mais il faut reconnaître que la
grande majorité des chapeaux, ainsi que toutes sortes de coiffes, sont achetés
en grande surface. Ou en magasin de marque. Voire en bazar de plage, à côté des
crèmes solaires. Ou sur un marché, un jour de pluie. Bref, un peu partout, mais
plus tellement chez les chapeliers, en vérité. On peut le regretter, dans un
sens. Mais on ne voit pas bien comment revenir en arrière...
Autrefois, c'était des notables, les chapeliers. Ils avaient du luxe et du tout
venant, de la plume de paon et de la queue de castor. Ils conseillaient le
colporteur comme le ministre. Ils promouvaient les articles de saison en
vitrine mais ils savaient dénicher le galurin qui ne seyait qu'à vous, et ils
vous le vantaient, vous le bichonnaient — tandis qu'aujourd'hui un étudiant à
roulette vous désigne du menton la gondole où tout est là, Monsieur.
Alors, ces chapeliers ? N'ont-ils pas vu venir la grande distribution,
après-guerre, qui a passé des accords directs avec des usines textiles et cuirs
pour une gamme étroite de millions d'unités ? Ou sont-ce les populations
elles-mêmes qui ont souhaité trouver ces articles devenus secondaires dans les
lieux où elles faisaient leurs courses de première nécessité ? Ou d'autres
raisons... Toujours est-il que les changements ont eu lieu sans que personne ne
s'émeuve vraiment ni du drame du petit commerce ou de la modiste aux doigts de
fée, ni surtout d'un risque majeur pour les chefs à couvrir.
Ah, certes, mon Capitaine, il y aurait encore bien des choses à dire sur les
chapeliers et sur la ruine de leur chapelle...
Commentaires
1. Le samedi 27 janvier 2007 à 02:25, par vinteix :
cette histoire de chapeaux, ça me rappelle toujours un peu les personnages du théâtre de Beckett... et aussi ce que dit Schehadé dans "Monsieur Bob'le" : "Les voyages forment la jeunesse, mais déforment les chapeaux"...
ou encore, à l'époque où tous les hommes en portaient, ceci, plus désobligeant, de Breton : "Bête comme un homme qui porte un chapeau".
Sinon, concernant le flicage de la société japonaise... suis bien d'accord... en parlais encore hier soir avec deux collègues de notre université, où il est question que les étudiants comme les profs soient à court terme obligatoirement munis d'un badge indiquant leur nom et fonction et d'une carte magnétique pour pointer aux cours et dans nos bureaux personnels ! Elargissement de la société de contrôle !
2. Le samedi 27 janvier 2007 à 03:43, par christine :
le japon n'est hélas pas en pointe sur ce point : tout le personnel de mon établissement culturel est muni depuis plusieurs années d'un très joli petit morceau de plastique à puce (avec sa photo moche et son nom en gros caractères) qu'il est sommé de porter bien en évidence (des contrôles sont organisés) et de présenter à de multiples pointeuses et portes (ouvertes ou bleues)
ce qui me plaît particulièrement est le nom du logiciel afférent : d'abord affecté du petit nom de GTA ("gestion des temps et activités"!) il a ensuite été rebaptisé du doux nom très sf de "Chronogestor" (sic) ... mais je m'énerve et c'est inutile (ce que tu ne peux changer ignore le a dit je ne sais plus quel sage)
très jolie aussi la fable des chapeliers, berlol, et merci pour les citations, Vinteix
3. Le samedi 27 janvier 2007 à 04:18, par Berlol :
Ça y est, j'ai réussi à me connecter avec le nouvel ordin'... Suis bien content de vous lire (ça m'a stressé pendant trois heures...)
4. Le samedi 27 janvier 2007 à 04:19, par vinteix :
"Chronogestor" !!!!!
C'est de la science fiction !!!
5. Le dimanche 28 janvier 2007 à 01:35, par brigetoun :
pour les chapeliers, comme les bottiers et les gantiers, entre autres, aussi on peut dire "ce que tu ne peux changer.." : c'est ce qu'on appelle la démocratisation - nous voulons tous porter chapeau, etc.. et ne pouvons nous payer le luxe de l'objet sur-mesure ou personnalisé (mais il existe encore des modistes et chapeliers dans certains quartiers "créatifs" et ên relation avec le haut prêt à porter)
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