Dans le shinkansen, la dynamique vieille dame qui s'est assise à côté de moi juge nécessaire de me réveiller pour que je voie le Mont Fuji. Qu'elle me nomme en anglais, par politesse. À quoi, sortant de ce léger sommeil que nous adoptons dans un train pour ne pas nous affaler complètement, je lui réponds poliment en japonais qu'en effet il est bien dégagé aujourd'hui, parce qu'il fait très beau. Souriant, j'ajoute, pour faire comprendre qu'il y a tout de même un peu d'abus à me réveiller pour ça, que je le vois chaque semaine. Et je referme les yeux quand elle dit, un peu gênée, que chaque semaine, elle, elle ne le voit pas si souvent...

« Plusieurs nuits filèrent. La lune se dégrada jusqu'à n'être plus qu'un fin croissant, puis des nuages de neige hurlèrent au ras de la steppe, sans chute de neige, et des journées très courtes survinrent, en alternance avec des nuits où la terre se contractait de froid et frissonnait. Dans le crépuscule, les touffes de boudargane violette s'émiettèrent. Brûlée par le givre, la boudargane blanche n'était plus qu'un paillasson noir. Le soleil ensuite refusa de réchauffer le paysage. Les étoiles s'acidifiaient, pâlissaient, renaissaient sur le velours ténébreux du monde, recroquevillées sur des scintillements méchants. Les images diurnes et nocturnes se succédaient comme des diapositives dans un passe-vues déréglé.» (Antoine Volodine, Des Anges mineurs, p. 155)

2011. Étrange qu'il en soit question deux fois dans la même journée. D'abord cet après-midi quand je lisais sur le document attenant à ma nouvelle carte d'étranger, que je venais de retirer à la mairie d'arrondissement, qu'elle devrait être renouvelée fin 2011 (si je suis encore en vie — ça, c'est moi qui l'ajoute). Et puis ce soir, regardant des infos télévisées où l'on annonce que toutes les chaînes seront intégralement numériques en 2011. Peut-être qu'on les aura toutes, ces chaînes, par le réseau, aussi. Pour l'instant, c'est loin d'être le cas.
Pas de Ce soir ou Jamais depuis celui du mardi 23 (Taddeï s'est-il appliqué à lui-même le titre de Fred Vargas dont il était question ce soir-là, Pars vite et reviens tard ? — livre que j'avais bien apprécié, j'attends le film...).
Après j'entends qu'il est question d'une fiction ce soir sur France 2, Les Camarades. Je vais voir sur le site de quoi il retourne et il y a un petit écran qui m'invite à « Voir les épisodes en intégralité ». Cooool ! me dis-je. Et là, quand je clique, j'obtiens l'écran suivant : « En fonction des accords négociés avec nos partenaires, ce service est exclusivement ouvert aux résidents de la France Métropolitaine et des DOM TOM. / Nous nous excusons pour le désagrément engendré par ces restrictions. / France Télévisions.»
N'étant pas résident en France métropolitaine et le Japon n'étant ni un DOM ni un TOM de la France, je suis donc un citoyen de seconde catégorie, qui n'a pas le droit de savoir comment six « camarades » passent de la jeunesse à l'âge mûr après la Seconde guerre mondiale (je serais d'ailleurs tout aussi intéressé de savoir comment ils passeraient aujourd'hui de la jeunesse à l'âge mûr, justement parce que j'y arrive aussi et sans avoir les cinq camarades requis — un qui a eu du mal à passer de la jeunesse à l'âge mûr, c'est Glucksmann !).
En tant que citoyen de seconde catégorie (supposons qu'il n'y en a pas d'autre), je suis d'ailleurs un beau salaud puisque j'achète tous mes livres par Amazon et que j'occis la petite librairie et par suite la petite édition, que je soutenais pourtant il y a trois ans avec Zazieweb. Je comprends donc bien que les « partenaires » de France Télévisions ne veuillent pas de moi. Et je n'ai même pas la parole puisqu'ils ne me demandent pas de les excuser, ce qui serait condescendre, non, ils s'excusent eux-mêmes.
Si j'étais un poil plus vulgaire, je pourrais leur répondre par le dernier billet de Charles Pennequin, sorte d'écho trash à La Télévision de Jean-Philippe Toussaint (qu'on me permette de préférer encore un peu l'élégance de JPT avant d'être emmené au peloton d'exécution — moi, pas lui).

« Vous voulez des idées pour que ça aille mieux ? Faites tout péter, et tout ira mieux.
Vous voulez des idées ? Faites les vous-mêmes.
Et commencez par plus faire confiance au patron-télé et au patronage médiatique, patron-matraque, patron avec la matraque médiatique et la casquette de plomb médiatique, la casquette à carreau de la connerie qu’on vous branche chaque jour, tous les jours les gens ont mis leur casquette à carreaux de la connerie pour avancer dans la vie, et ils rentrent le soir épuisés de leur journée de con encasquettés de labeur pour se regarder les programmes, la télé putain, télé-pute ils regardent, mais c’est eux les putes à télé, les seules putes de télé-pute sont les téléspectateurs, les spectateurs de télé-pute c’est vous, c’est moi, c’est vous les putains de votre télé, vous prenez votre vie pour une télé, ou vous prenez la télé pour votre vie, ou vous prenez votre cul pour la température de votre pensée, mais jamais on n’a pensé avec son cul jamais, jamais on prend la température de sa pensée en se plongeant les doigt dans le cul, sauf à la télé, sauf chez vous c’est-à-dire chez moi à la télé. Alors faites tout péter, faites péter les scores de la pensée, éveillez vos concepts personnels, soyez vos génies et arrêtez d’appuyer sur la télécommande, faites la grève de la télécommande et de la pensée télécommandée, de la pensée digérée dans les tubes, pensée en tube, pensée labellisée connerie mais soyez bio, soyez tout bio de votre pensée, soyez bio-gars et bio-filles de vos pensées, soyez les agriculteurs bio de votre tête et faites votre pain de neurones vous-mêmes, faites votre job culturel vous-mêmes, ne soyez plus culturisés, ne soyez plus colonisés, ne soyez plus lobotomisés par la télé.»
(Charles Pennequin, Nous sommes la lessive de la télé, extrait du blog du 29 janvier 2007)

Quelqu'un sait pour la boudargane ?