Journal LittéRéticulaire

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mercredi 28 février 2007

Pire, tout pire !

Ça y est, ça va réprimer ! Enfin, ça croit...

Les Gérard qu'elle a reçus en 2006 et 2007 lèvent tout doute sur la carrière d'Arielle Dombasle. Audrey Tautou n'est pas grandie par sa réplique à l'annonce de son origine christique. Et bien d'autres récompenses qui font sourire. Par bonheur et par distance, j'ai pu en éviter beaucoup...
On pourrait aussi en distribuer à tous les grands médias qui reprennent l'info mais ne daignent pas indiquer le site des Gérard (c'est par CommeAuCinéma.com que j'ai eu l'adresse).

Qu'est-ce qui serait le pire : ne jamais voir ce sur quoi on a divagué jeune à fond durant des soirées entières, ou découvrir des images que les yeux d'aujourd'hui trouvent ridicules ? Je prends le risque avec The Musical Box, de Genesis (Nursery Cryme, 1971)... Ouf ! Ça passe plutôt bien (mieux, même, en fait). Ceci dit, je ne prendrai pas ce risque au-delà du Lamb qui lies down on Broadway (1974). Quoique Ripples... Depuis qu'on en avait parlé avec Dom... Mais non, ça passe très mal à l'image, ça me paraît mièvre. Mieux vaut suivre Peter Gabriel (à vélo)...

Soir et lendemain matin...
Mais avant d'être à vélo en fin d'après-midi transpirant sur La Treille des négriers, je suis allé faire l'ouverture du bureau de l'immigration pour y déposer mes deux demandes de visa (renouvellement et permanent), ce qui prend moins d'une heure, puis je suis allé acheter quelques viennoiseries dans le hall de l'hôtel Hilton, à Fushimi, où on venait souvent dîner en voiture autrefois — le vieux style ! —, quand j'en avais une. Puis rentré à la maison pour déjeuner, puis monté au bureau pour travailler à du rangement, avec des pauses durant lesquelles j'ai composé les trois paragraphes précédents.
On a donc un billet comme rarement, composé en plusieurs fois, sur le fil donné en incipit, le pire (le pire fil donné en incipit, diront les mauvaises langues). Or il se trouve que dans le métro je lisais un passage de Luc Lang où l'on trouve une des pires choses de l'enseignement universitaire à l'étranger, qui m'a été à peu près épargnée jusqu'à maintenant...

« Me dirige vers le département de littérature et grimpe au troisième étage rendre visite à un coopérant français, toujours vêtu comme aux colonies d'un costume blanc avachi [...] Il aime enseigner la littérature, il est professeur associé à Missoula depuis bientôt douze ans [...] m'a déjà raconté ses déboires avec la directrice du département, qui le brime, lui fait des remarques désobligeantes devant les confrères, l'oblige à participer à d'innombrables réunions administratives, qui le prend pour son secrétaire quand elle rédige des courriers en français. Ne peut pas se rebiffer ! Doit tout accepter ! C'est sa supérieure directe ! Sa chef absolue. Et puis, c'est la présidente du mouvement féministe de l'université ; un lobby très influent sur le campus et dans la ville, tu lui tiens tête, tu lui réponds, paf ! Non respect de la hiérarchie ! Paf ! Phallocratie caractérisée envers une female chief ! Paf ! Mysoginie hystérique envers une weak woman ! [...] La porte s'ouvre sans préavis, une tête blonde, à chevelure bouclettes permanentée, surgit dans l'entrebâillement, qui lance en américain aigu nasal :
— Valentin, tu passes dans mon bureau ? [...] » (Luc Lang, 11 Septembre mon amour, p. 179-181)

J'en reviens à Tarik Noui, à vélo. Ça se lit vite. Trop. Ça file sous les yeux. Je les force à reculer souvent. Pas à ralentir mais à relire. Parce qu'en sus du rythme effréné qui appartient souvent à la littérature de gare, il y a une puissance littéraire et une qualité de langue qui sont des choses rares et qui demandent à être dégustées. J'ai passé l'inquiétude destinataire des premières pages, l'intrigue y répond en se construisant, et l'apostrophe est motrice de l'énergie textuelle. Mais la poésie m'empêche pas l'aporie au cœur du projet de Noui : la liberté des comportements que la voix critique est la même que celle prise avec la langue...

« Tu es tout ton corps rien de plus. C'est ton corps. Combien ton corps ? Et le reste ployé devant l'instant du langage. C'est ton corps employé à résister devant la possession du sens, et ta langue se tord et simule la diction fabuleuse de l'intelligence. C'est le corps, combien ton corps ? Et le nôtre remuant dans les cimenteries. Dans les mines. Dans les fonds bas-fonds de la ville.» (Tarik Noui, La Treille des négriers, p. 42)
« C'est très facile en somme. Mourir, tuer. Je sais de quoi je parle. J'étais aux premières loges lorsque les indépendantistes m'ont repris. M'ont interrogé à nouveau. Et m'ont tué dans un champ. C'est très facile en somme. Mourir. Tuer. Tout est question de méthode. Je voudrais t'attendre dans un couloir. On ne rate rien dans un couloir. C'est pour cela qu'il y en a plein les hôpitaux, plein les prisons, plein les administrations. Pour ne rater personne.» (Id., p. 45)
« Il y a des femmes qui dévorent les sexes devant une caméra. Font cailler un lait de jouvence entre leurs joues. Taches blanches éclaboussées dans le khôl noir de la nuit. Bardées de cuir, elles singent des sacrifices de music-hall. Dans des magazines sous cellophane. Ce ne sont pas les tiennes. Ces femmes en image. Les icônes de ta démocratie. Femmes nues taxidermie de cellulose et d'encre. Il y a aussi des visages de scribes. Et toutes ces voix qui déchargent leurs slogans sur toi. Bâtis à la mesure de tes phobies. Tu es un démissionnaire je le sais qui ne trouve pas le bureau des déclassements.» (Id., p. 58)

Je craignais le pire — l'ennui —  en dînant avec Serge Moatti, mais son dernier Ripostes en ligne, sur les intellectuels, avec Sollers, Finkielkraut, Stora, Minc, Kahn, Dan Franck, était tout à fait passionnant. Moatti ouvre précisément avec le passage que je citais de Sollers avant hier. Ça lance ! Finkielkraut n'est pas brillant, non, mais on a l'habitude. Le pire de tous, et de loin pour moi, c'est quand même Alain Minc.

mardi 27 février 2007

Ses aises dans l'arrière de mon crâne

En soi, c'est une mauvaise journée. Ménage et lessive me mettent en retard. Pas d'ambiance à la fac (et pour cause, presque personne). Centre de sport fermé, comme un mardi. Un vague début de rhume qui m'inquiète et qui prend ses aises dans l'arrière de mon crâne. Et cette âcre et collante sensation de m'être pris les pieds dans un tapis de courriers en intervenant pour T. dans une affaire où ça risque en fait de compliquer les choses — et se mordre les doigts ne sert vraiment à rien. Mais que faire quand on sent l'injustice et l'hypocrisie pointer le bout de leur vilain nez ? Et qu'on veut éviter cela à la personne qui nous est la plus chère ? Et qu'on croit en avoir la possibilité ? Après tout, je n'en sais rien... Dans deux jours, on me dira peut-être que j'ai bien fait... Mais ce soir, vraiment, je suis défait, déçu. Et pas possible d'en dire plus.
Je me suis rabattu sur mes papiers à remplir, avec application, pour la demande de visa. En fait, il faut que je sépare la demande de renouvellement de visa de trois ans, formalité relativement simple et qui doit être achevée avant la mi-mars, pour qu'on puisse partir en vacances, et la demande de visa permanent, dont la date d'obtention est plus aléatoire.
Même pas le temps et la tête à me mettre une heure sur le côté pour lire un livre tranquillement... Non, je reste rivé à l'écran, où il y a toujours plus à faire. Jusqu'à ce que je décroche, vers 19 heures. Et quand je veux quitter le bureau, il pleut. C'est bien ma veine.

Parfois le ton de Sollers me requinque...

« C'est là qu'on voit à quel point les intellectuels séduits par Sarkozy sont peu écrivains. Ils veulent sourdement de l'ordre, ils ont peur des rebondissements de l'intrigue, de cette odeur de femme qui met les imaginations en émoi. Ils ne croient plus à leurs discours abstraits, les pauvres. Il y a longtemps qu'ils ont abandonné la philosophie pour la morale à tout bout de champ. Remarquez, Sarkozy n'est pas n'importe qui : il court, il court, il est passé par ici, il repassera par là, il est de plus en plus fluide, poisson, insecte tenace, beaucoup plus intéressant que ses partisans qui, rassemblés, font un peu croque-morts ou syndicat des pompes funèbres. C'est un fils de père, Sarko, et il est pressé de prendre la place du bon vieux Chirac qui, lui, désormais, rêve de Ségo. L'intellectuel se voit toujours conseiller du prince, c'est-à-dire homme du cardinal, alors que l'écrivain est fondamentalement du côté de la reine, c'est plus amusant, plus mousquetaire, plus gratuit, plus insolent. Alexandre Dumas vote Ségo, aucun doute.» (Philippe Sollers, Cf. blog)

J'essaie ensuite de ne lire que de beaux textes. Des autres, je décroche tout de suite pour qu'ils ne me contaminent pas. Je lis entièrement celui de Sylvie Durbec chez Écrivains en campagne, oui, et je pense comme elle qu'il faut parfois envisager de vivre ailleurs — sauf que j'y suis déjà, c'est plus facile à dire. Je lis avec grand bonheur La Débroussailleuse de Philippe De Jonckheere, on voudrait que ce soit plus long, mais peut-être que non, c'est comme ça que c'est. Ce sera mon rayon de soleil, ce soir.

Entendu sur France Info, au sujet de la chirurgie esthétique : les « nouveaux petits désirs plastiques modernes.» Rien que quatre adjectifs ! Ce qui fait beaucoup pour des petits seins.
Allez, un petit Speculoos, pour le retour (sur soi) ? Merci d'être passé.
Après tout, on ne sait rien de l'avenir. Je vais lire, ça va aller.

lundi 26 février 2007

Possible ballot des tréfonds

Deuxième lundi de suite à me lever avec les corbeaux (pas de poules ici) et partir. J'attrape le shinkansen de 7h26, calme quoique plein (rien à voir avec les trains bibineux du soir). Un pain au chocolat, d'hier. Luc Lang (il n'y a pas marqué roman sur le livre) en est maintenant au 12 septembre. Idéaliste, il a comme un espoir après l'horreur, que l'Amérique ressente de la compassion, etc. Mais vite déçu par les discours de guerre. Et révolté qu'on parle de Pearl Harbor, jusqu'en France, plutôt que d'Hiroshima, et des civils. Avec quoi je suis d'accord, même si le dessein littéraire n'y est plus vraiment...

« Honte à nous qui, en langue française, dans Le Monde daté du 13 septembre et sorti des presses le 12, avons pu reprendre à charge dans l'éditorial et en titre général de la page 2 cette nauséabonde comparaison : « L'Amérique sous le choc d'un "Pearl Harbor" terroriste ». Est-ce à dire que nous étions déjà, nous aussi, engagés dans la même logique militaire ? Oui, déjà oublieux d'un temps de la compassion envers des victimes civiles, saisies dans leur quotidien, sans armes ni drapeau ? Dans notre révolte et notre recueillement compassionnel en langue française, si une référence à l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, et au Japon en particulier, devait s'imposer, ne fallait-il pas qu'elle invoque d'autres civils sans armes ni drapeau, d'autres civils délibérément choisis, eux aussi, comme un objectif militaire, ce que furent les habitants de Hiroshima et de Nagasaki ? En ce 12 septembre daté du 13, nous commettons — bonjour, monsieur Colombani, c'est un fidèle lecteur qui vous écrit —, un manquement grave, inacceptable, envers les Terriens sans uniforme ni bannière. Parce que nous voilà partis, tête baissée, dans le commencement d'une propagande occidentale guerrière telle que Double V Bouche et sa bande de porte-flingues choisissent de l'orchestrer. Nous sommes, quelle bonne blague, tous américains, nous souvenant de Pearl Harbor ! Le fou rire m'emporte. Jusqu'aux larmes. Des espoirs ? Désespoir.» (Luc Lang, 11 septembre mon amour, p. 155-156)

En fin d'après-midi, réunion et travail de bureau achevés, je vais pédaler et me cultiver au centre de sport en emportant le livre de Tarik Noui, La Treille des négriers, dont Chloé Delaume faisait l'éloge il y a quelques mois. Et c'est impressionnant. L'énergie, le ton et la voix sont puissants et fluides. Le geste métaphorique percutant. J'ai un peu de mal avec la destination du texte, ou sa finalité, ce qui revient presque au même. Une fiction, certes, mais durement apostrophante, maldororesque, qui construit ses personnages et leurs aventures sans quitter, dans le viseur, un destinataire, possiblement tout le monde et personne. Soit une sorte de terrorisme littéraire, tout lecteur se sentant menacé d'être le destinataire du texte...

« Dites-vous bien que tout ce qui m'angoisse ouvre la porte de vos cimetières. Dites-vous bien que je ne suis pas là par hasard. Que je suis un pur produit de vos manufactures viciées. Dites-vous bien qu'il n'y a jamais eu d'urgence pour la douleur. Nous sommes le ciment de vos premières cités. Arrivés par les ports comme la peste. La peur. L'ennemi extérieur. Légendes. Tes bêtes fantômes naissent dans les ruelles mal éclairées. Les cul-de-sac, les venelles sales. Côté entrée des artistes.
Dites-vous bien que je ne suis pas de ces jeunes gens nourris aux séries B. Les gangsters n'ont jamais rien changé au monde. Au mieux, ils laissent un nom, qui inspirera l'oisiveté de quelques-uns. Et la mort de quelques autres. Ceux-là ne font pas partie des bêtes fantômes colonel Gaspard Gruber. Ce sont juste les meilleurs rejetons du capitalisme. Plus que leurs pères, ils aiment les breloques. Les ors et le bruit des moteurs. Tiennent des armes comme un bébé un hochet. Ceux-là ne sont rien. Tu as eu si souvent peur d'eux. Tu te disais
Un jour ils se vengeront. Et ça a déjà commencé.
Et tu regardais à la télévision les voitures brûlées. Les mots hachés, pour expliquer quelque chose que tu ne comprenais pas. C'est votre cœur ramolli qui parle maintenant de pauvres et de misère. C'est votre cœur encroûté par la paix qui parle de désœuvrement. Et le tien qui a peur.
Je vous parle de ces bêtes fantômes qui meurent au grand jour. Après avoir fait tomber des tours. Droites verticales. Cordeaux de fer. Phalles apprêtées acier béton alliages. L'architecture est la mère de tous les arts. Sa méthodique destruction aussi.» (Tarik Noui, La Treille des négriers, Éd. Léo Scheer, coll. Melville, 2006, p. 13-14)

Pendant le dîner — et puisqu'il n'y a pas de Ce soir ou Jamais, ces temps-ci — je plonge dans le noir & blanc de 1958, celui de Jean-Pierre Melville à New York, avec Deux Hommes dans Manhattan. Film d'ambiance, pour faire découvrir la nuit américaine pendant l'enquête de deux journalistes français, l'homme disparu, typique Mac Guffin, n'étant qu'une occasion de tourner la clé des deux petits automates qui rejouent, de bars en voitures, le combat entre l'honnêteté et l'opportunisme (ici, journalistiques).

Ainsi, sans le faire exprès j'ai, possible ballot des tréfonds, dans la même journée trois perspectives radicalement différentes sur New York et l'Amérique.

dimanche 25 février 2007

Acheter du chagrin au détail

Pas de blogs, aujourd'hui. Pas de livres, non plus. Sauf quelques pages de Luc Lang dans le bain, ce soir (errance dans les villages de baraquements d'une réserve indienne et retour à l'opulence hôtelière et environnementale dès l'issue trouvée...).

Sortie à Ginza, du soleil mais du vent froid. Excellent restaurant de tonkatsu. Complet ratage côté chaussures : j'avais repéré la semaine dernière une solide paire marron, un modèle chic et sans lacets. Essai aujourd'hui, c'est bien mais un peu serré, la pointure au-dessus parfaite mais qu'en noir, une seule paire disponible et des défauts dans le cuir. Et plus en stock chez le fabricant. Pas le bon jour. On laisse tomber. En plus, vendeur gentil mais peu compétent.
Pas comme un chausseur pour dames, minuscule boutique, presque en face : prend le tour de pied de T., lui donne moult explications sur la fabrication, les qualités de cuir, les tarifs qui ne sont guère différents des modèles courants. T. ne cède pas tout de suite, mais affaire à suivre... On en profite pour lui demander où et comment acheter du chagrin au détail, une idée, comme ça. Il nous explique que c'est presque impossible car c'est très très solide et quasiment préempté par la maroquinerie de luxe. Et ça coûte la peau des fesses ! — Normal,  puisque c'en est.

Bon, au moins une bonne chose, T. a trouvé une nouvelle barette, solide et originale. On la baptise ushirogame (la tortue de derrière, petit jeu de mot avec 後ろ髪, ushirogami, image de l'hésitation...).
Du pain chez Dalloyau et on rentre.

Le temps de prendre le thé et je file à l'Institut pour voir Adieu, plancher des vaches ! (Otar Iosseliani, 1999). Ça m'époustoufle littéralement. Un film haletant de mouvements, de rencontres, de vies qui se construisent...
Les résumés ici ou ne disent absolument rien de ce qui est merveilleux dans ce film : son essence burlesque qui se passe quasiment de paroles pertinentes, quelque chose entre le muet et Tati, la tête qui tourne de beaucoup de bouteilles en plus. Sauf chez Fluctuat, peut-être, mais où l'on n'a pas compris que le film ne se cherche pas de propos, il reste dans une absurdité de la vie qui se fait et se défait, au gré des chocs de particules que sont les uns et les autres, qu'ils soient femme d'affaire ou clochard chanteur. Apparemment d'autres critiques sont allés dans le même sens que moi, puisqu'il a reçu le Prix Louis-Delluc.

samedi 24 février 2007

Son ambiance, ses plantes, son odeur aussi

Le cours de l'Institut est allongé d'une demi-heure, jusqu'à la fin du trimestre, pour récupérer la séance d'il y a deux semaines. C'est ce qui va nous permettre d'étudier deux larges plages de La Télévision (p. 122-136 & 144-158) qui, bout à bout, forment un ensemble composé comme un mobile jusqu'à sa chute, comique, forcément. On pourrait appeler ça « la fougère des Drescher », du nom des voisins du dessus qui ont demandé au narrateur de soigner les plantes pendant leurs vacances au Zoute. Knokke, oui (p. 148).
Mobile parce qu'il faut des pièces, rattachées par des fils, liées et indépendantes à la fois, et qui forment un ensemble imprévisible. D'abord le laisser-aller du narrateur, sa nonchalance en général, qui a pour excuse l'investissement dans sa recherche, mais qui vient s'opposer à l'esprit méthodique des voisins, à leur situation bourgeoise (clairement établie, p. 125, par une adresse directe au lecteur). Deuxièmement, la chaleur de l'été (à Berlin, mais pas au Zoute) — et donc que des fenêtres sont ouvertes (p. 122 et 155-156). Viennent ensuite des objets, l'arrosoir, bien sûr, mais aussi le réfrigérateur, la télévision — on n'y coupe pas —, le lit conjugal (hum...). Ensuite l'appartement lui-même, son ambiance, ses plantes, son odeur aussi (p. 122-123), et même sa configuration (la cuisine à côté des toilettes, surtout, p. 155-156). Enfin, des choses aussi immatérielles qu'un petit béguin pour Inge, un esprit un peu salace, parfois, et jusqu'à une allusion à Batman (p.146), super-héros sans super-pouvoirs...
Voilà, il reste à attacher délicatement les éléments par du texte léger, avec quelques nœuds de signifiance retorse (Kienholz, p. 123 ou un suicide, p. 135), faire jouer entre eux des forces contradictoires ou complémentaires, jusqu'à ce que tout s'évanouisse dans un éclat de rire, et vous aurez « la fougère des Drescher ».

En totale improvisation, mais je trouve que ça fait sens dans ce cours, je rapproche l'interrogation sur la télévision chez Toussaint en 1997 (« où vont toutes ces images une fois qu'elles  ont été émises et que personne ne les a regardées [...] », p. 132) de belles pages sur CNN dans le livre de Luc Lang en 2003 :
« Des communiqués défilent à nouveau en bas de l'image, la dernière boucle new-yorkaise n'a pas le temps de se dérouler, le pompier de dire bonjour, paf ! un insert vidéo surgit sur le premier quart haut de l'écran, le Pentagone est en feu, une partie de l'aile ouest s'est effondrée, une nouvelle boucle s'ouvre, l'écran CNN se dilate, les images de New York sont presque inaudibles, l'image du Pentagone peu visible, les premiers commentaires de Washington dominent le niveau sonore, oh ! by jove ! un chroniqueur se dresse soudain dans une étroite fenêtre en haut à droite, le texte présidentiel défile en bas, in extenso, imperturbable, il faudrait multiplier les écrans, se greffer des paires d'yeux, des conduits d'oreilles, on ne sait plus où donner de sa tête. Sommes anatomiquement peu armés pour réceptionner la multiplication des temps réels. L'écran enfle, boursoufle, prolifère, se multiplie, le regard erre, les tympans saturent, le cerveau s'absente [...]
J'aperçois un nouveau nuage blanc qui se précipite vers le sol, la boucle CNN se recompose sous nos yeux, un organisme vivant qui se coupe et se recolle sans cesse, presque deux heures d'événements se déroulent à présent en huit minutes.» (Luc Lang, 11 Septembre mon amour, p. 105-106 & 110)

Une surprise, pour le déjeuner : T. me dit que notre collègue Kazuo Kiriu est à l'Hôtel Agnès, tout près d'ici, pour arranger les termes d'une réception à venir, et qu'il nous propose de déjeuner ensemble, avec son assistante pour l'occasion, Keiko. Justement, une table pour quatre est libre au Saint-Martin ! Encore une occasion de faire apprécier les frites... Et de picoler un peu (après ces heures de concentration pédagogique...).
On revient à la maison, puisqu'ils le souhaitent, pour un diaporama de notre colloque de Cerisy 2005. Une bonne occasion de se redire tous les noms, les noms de ceux avec qui nous avons aimé être, une semaine dans notre vie, pour une vraie vie de château, d'étude et d'amitié, une semaine qui ne s'oublie pas. Et pourtant, parfois, sur une photo, déjà, un nom manque, il faut creuser la mémoire pour le remettre.
Ce qui impressionne Keiko, outre les sommités, comme Étienne Brunet qu'elle connaît bien, c'est l'omelette norvégienne du jeudi soir...

Après leur départ, il ne me reste plus qu'à faire la sieste pour calmer toutes ces eaux remuées.

vendredi 23 février 2007

Petites mains la quatrième spire

En 2002, c'était l'enlèvement d'Ingrid Bétancourt. Cinq ans ! Cinq ans prisonnière... Je les mesure à tout ce que je sens avoir fait, tous les déplacements, toutes les rencontres, pendant qu'elle...
Je recherche. En 2006, je courais Orléans pour des chats ; en 2005, j'explorais une île de mots ; en 2004, je protestais contre la télé au sauna... Et avant ? Avant, je n'en sais rien. Maintenant que je tourne de mes petites mains la quatrième spire, il deviendrait intéressant (je parle pour moi) d'avoir dans le blog une fonction de sélection automatique d'un jour particulier de toutes les années, qui générerait donc une page de tous mes 23 février, ou tous mes 14 juillet, tous mes 27 décembre... À chercher dans les plugins.
Pour cette année, il y aura ce reliquat de crédits de recherche à dépenser avant le 27, m'a-t-on dit hier. Et donc, ce matin, un enregistreur un peu plus sérieux dont voici le premier enregistrement, en basse qualité pour occuper moins de place. Mais tout de même, ceux qui ont déjà pris le JR vont s'y retrouver...

J'ai attendu jusqu'à 15h30, comme deux de mes collègues, mais le candidat à l'entrée en 3e année n'est pas venu. Je suis donc resté ici depuis lundi pour... rien ? Non, on ne peut pas dire. J'ai fait beaucoup de choses. Mais tout de même...

Dans des métros, dans des trains, j'ai beaucoup avancé le 11 septembre mon amour de Luc Lang. Autant le dire tout de suite, ce n'est pas pour moi aussi entraînant que Paillard ou Limongi, côté écriture — c'est-à-dire côté « aventure de l'écriture », comme disait Ricardou à la grande époque. Même s'il y a des tentatives, on le sent dans le ton, quelques envolées, liées à un sentiment de révolte, une belle entreprise de reconstitution du 11 septembre d'un quidam explorant une réserve indienne, juste avant pendant et après les attentats.

« L'édifice ne chavire ni ne bascule, c'est debout, solide sur ses fondations, qu'il s'effondre dans son enveloppe et son périmètre, l'ossature d'acier devenue cartilage informe sous des températures de 1000 à 2000 degrés, plafond sur plancher sur plafond, deux mille cinq cents tonnes sur deux mille cinq cents tonnes sur deux mille cinq cents tonnes, cent dix fois, un empilement parfait, où l'effondrement puise son inéluctable mouvement dans la masse cyclopéenne de l'édifice. Rien ne peut plus arrêter l'inconcevable addition des forces de la gravité.
[...]
Je pense aux vingt-cinq mille personnes travaillant dans la tour sud, aux équipes de pompiers et de policiers qui assuraient l'évacuation du bâtiment... en fait, ne pense à rien, suis juste traversé d'images et de mots qui impriment en moi le sentiment du désastre en un temps et surtout un lieu, l'Occident-New York-USA, tout à fait inexpugnable. Même si l'obsessionnel désir de la catastrophe hante si fortement la pensée américaine. À force de désirer vivre l'épopée métaphysique qui emporterait la société au lendemain d'une catastrophe, celle-ci finit sans doute par éclore comme une fleur vénéneuse... Un peu court, soit ! Mais, enfin, pourquoi ce désir du désastre ? Est-ce pour s'arracher à cette culpabilité originelle, à ce temps premier où des hommes fondèrent une nation sur le socle d'un génocide, le génocide indien, s'entend... S'agirait de souffrir à son tour pour se débarrasser de ces cohortes de spectres emplumés qui hantent notre conscience d'hommes libres ? Ou est-ce pour réaliser, à la faveur de cet élan épique, la fusion d'un alliage national d'une absolue perfection, irréversiblement indécomposable ? Quelque chose comme l'essence d'une osmose de toutes nos communautés, régions, provinces. Nous ne serions plus les États-Unis, mais les Étazunis. Ce ne sont que des questions.» (Luc Lang, 11 septembre mon amour, p. 107-109.)

jeudi 22 février 2007

Ce pli n'était pas innocent...

Thé au jasmin contre léger mal de tête. Ça passe.

Au centre de sport pour remettre ça à sa place. Et finir en beauté en quarante transpirantes minutes le roman de Jean-François Paillard.
« Mort-né ? Je considère ce pli sur le drap du lit. Je pense à cette ville. À cette ville entière qui a fini par pousser dans ma tête. Une ville monstre. Une ville quadrillée de parois de cinq mètres de haut qui jaillissaient sans cesse du sol pour me couper en deux : s'acharner ou laisser tomber ? révéler ou enfouir ? dire ou ne pas dire ? Soudain, j'ai comme un déclic. Je dis : D'accord. Je dis : Tu as raison, j'arrête. Je dis : Je laisse tomber. Et une grande sérénité se fait en moi. Ma femme se lève : Allez viens. Viens, me dit-elle. Elle pose sa main sur ma main : Viens te préparer. On va finir par être en retard chez Christian et Sophie » (Pique-nique dans ma tête, p. 218-219)
C'est marrant mais il y a deux semaines j'avais tout de suite pensé que ce pli n'était pas innocent... Qu'il était même structurant. Or le fait d'avoir repéré cela n'a pas enrayé mon plaisir de lire, ne m'a aucunement privé des surprises de l'intrigue. Bien au contraire, ayant pris ce pli pour ce qu'il était, une mise en abyme des possibles narratifs, j'étais en éveil pour les voir advenir, ces possibles.
Et maintenant désolé — tant c'était bien — que ce soit fini.

Après déjeuner, soleil et plus de 15 °C, je vais en (vrai) vélo à la mairie d'arrondissement pour des pièces à apporter au dossier de visa permanent (certificat de résidence et relevés d'imposition) — obtenues en moins de dix minutes.
Retour et affaires courantes jusqu'au soir.

Bonne nouvelle par courriel, de source officielle, aujourd'hui, pour les Français travaillant au Japon :
« La prise en compte coordonnée des périodes d'assurance effectuées dans les deux Etats est l’une des principales avancées de l’accord en ce qui concerne l’assurance vieillesse. En effet, alors que le droit à pension est acquis auprès du régime français dès le premier trimestre cotisé, il suppose au Japon une durée de cotisation minimale de 25 ans, à défaut de laquelle l’intéressé ne perçoit qu’un capital forfaitaire de montant réduit. L'accord permettra donc aux ressortissants français de réunir plus facilement la condition de durée d'assurance de 25 ans exigée par le régime japonais, grâce à la comptabilisation des périodes d'assurance effectuées en France pour l'ouverture des droits, la prestation versée par le régime japonais, selon les règles de la législation japonaise, étant ensuite ramenée à une prestation prorata temporis correspondant aux périodes prises en compte et rémunérées par le seul régime japonais. Ce droit à une pension de retraite à la charge d'un régime japonais ne privera d’ailleurs pas l'assuré de ses droits à pension de retraite à la charge d'un régime français. Les périodes d'assurance seront de la même façon totalisée par le régime français, le montant de la pension lui-même ne correspondant qu’aux seules périodes validées par le régime français.»
Ce qui signifie que les années durant lesquelles j'ai travaillé et cotisé en France avant de venir au Japon pourront compter dans mon total de 25 ans, ce qui réduit d'autant les années qui me restent à faire pour avoir simplement, au Japon, le droit à une retraite (dont le montant dépendra ensuite de ce que j'aurai cotisé au total, si je comprends bien).
Il avait déjà été question de cette convention, quand elle était en préparation, le 4 février 2004 (c'est sur la longueur qu'on voit l'intérêt de tenir un journal).

mercredi 21 février 2007

Les isotopies perforent les diégèses

Commençons par nous amuser avec quelques brèves de campagne de l'Acrimed (c'est pas tous les jours qu'on y rigole...).

Méthodologie èmpétroite.
Parmi les propositions du Web 2.0, je viens d'établir à mon usage une nouvelle chaîne de récupération d'émissions radio, plus rapide. On sait (ou pas, peu importe) que j'enregistre depuis des années des émissions de France Culture à partir du site internet de la station avec le logiciel Total Recorder, ce qui me permet d'obtenir par exemple une version mp3 d'un Du Jour au lendemain qui pèse dans les 9 Mo. J'ai récemment testé le site Podemus, auquel je me suis inscrit. Il me signale les nouveaux podcasts des émissions sélectionnées dans mon profil (paramétrable un peu comme Netvibes), dont Du Jour au lendemain (DJAL), via le fil RSS que récupère ma page Bloglines. Cela m'évite en particulier d'utiliser l'usine I-Tunes... Cliquant donc de la page Bloglines pour ouvrir la page Podemus, je peux télécharger directement, en une trentaine de secondes, le DJAL d'hier soir, avec Jean-Luc Nancy, qui pèse quand même 37 Mo (en stéréo, 128 kBit/s, 48000 Hz — de la folie, des conditions de grande musique en auditorium, qu'aucun de nos appareils courants ne restitue). Il ne me reste ensuite qu'à ouvrir ce document avec Total Recorder, à vérifier que c'est ce qui est prévu, que c'est audible et à le sauver avec un nom bien de chez moi en descendant ces paramètres à mono, 32 kBit/s et 24000 Hz, ce qui est amplement suffisant pour une excellente qualité sonore. Après trente secondes de conversion, je récupère un DJAL de 9 Mo. J'ai gagné plus de 30 minutes et je peux l'écouter quand je veux, le copier dans mon baladeur, etc. Voili voilou...

Et après ça, j'ai tout mon temps pour écouter — au casque, s'il vous plaît — l'Autofictionnons de Radio Campus Paris. Ça fait trois semaines que je l'ai trouvée, cette radio, et ça me ramène au temps des radios libres, quand des gens proposaient de la vraie musique nouvelle, et pas un bombardement promotionnel. Une ambiance Voix du lézard, pour ceux à qui ça dit quelque chose. C'est peut-être pour ça que je me suis fait couper les cheveux plus courts... Va savoir.

Quelqu'un du service du personnel, un fonctionnaire des impôts, un employé de la mairie d'arrondissement, un collègue qui se porte garant, mon épouse, et des agents municipaux de l'immigration, c'est tous ces gens-là qu'il faut que je dérange ces jours-ci pour établir mon dossier de renouvellement de visa, avec demande de conversion en visa permanent.
Retourné vers onze heures au bâtiment où j'avais fait établir mon précédent visa, il y a trois ans, je me suis retrouvé le bec dans l'eau. Ils ont déménagé depuis deux ans et demi ! On me donne un plan, on m'explique gentiment. Comme il y a du soleil, j'y vais à pied, longeant le parc du château. Je suis obligé de retirer mon écharpe. Puis, deux cents mètres plus loin, d'ouvrir ma veste. J'arrive au nouvel Immigration Bureau vers 11h40, chaleur torride dans le hall d'attente, bondé. Je demande les documents dont j'ai besoin — pas besoin de faire la queue pour cela — et je m'éclipse. Je reviendrai déposer mon dossier un autre jour, quand j'aurai les pièces fournies par les personnes à déranger...
Jusque là tout va bien.

Dans le métro, j'avance considérablement Pique-nique dans ma tête. Ne suis pas loin du dessert... Cependant, je ne peux plus décemment expliquer ce qui s'y passe. Les lecteurs que mes commentaires et les réactions de JFP attireront seraient privés du plaisir de la découverte par soi-même. Tout ce que je peux dire, c'est que le soleil, il a tapé, que les isotopies perforent les diégèses... Et que ça vaut vraiment le coup.
J'y reviendrai peut-être, mais sans rien dévoiler.

De retour au bureau après quelques courses en ville et un rapide déjeuner, ayant expédié quelques tâches courantes, j'ai pu rouvrir le livre entamé hier. (Je lis souvent plusieurs livres, très différents, qui n'avancent pas au même rythme, pour des raisons que j'ignore.)
Je ne sais rien d'un homme quand je sais qu'il s'appelle jacques, que Laure Limongi a publié en 2004 chez Al Dante est un livre étrange, sans doute du genre que MM. Todorov & Picard ne voient pas dans le paysage littéraire. Leurs yeux ne discriminent pas cela parmi les forêts environnantes. Mais d'autres yeux l'ont vu et bien vu, déjà longtemps avant moi.
Ce qui tout de suite m'entraîne, c'est la brillance excitante du mot constellation. Mot que j'ai aimé en étudiant un peu de sciences, que j'ai retrouvé chez des poètes, puis passionnément dans des peintures de Joan Miró que Claude Simon couronnait du texte Femmes (alias La Chevelure de Bérénice), mot que je me plais encore à employer pour qualifier nos réticulations conniventes, à quelques-uns.

« Une constellation est un système. Une constellation est un groupe. La cohérence n'y est pas une notion majeure. D'ailleurs ni majeur ni mineur. Juste des tonalités intermédiaires. Composition à aggraver. Une constellation est un système. Parfois dilatoire. Elle peut s'inscrire dans un alphabet ou un bestiaire. Peu importe le conditionnement, le flacon. Ce qui compte, c'est l'incrustation.

Une constellation est une mélodie. Fragmentée. Démembrée. Sans accords évidents. Aux refrains incertains. Chaque espace en mesure cadencée par ses lois propres. Au total, ça fera bien une symphonie. Un alphabet ou un bestiaire. Une palette retranchée. Ou comment travailler avec et contre le fil de l'eau, le vent, le bleu du ciel. [...] »

(Laure Limongi, Je ne sais rien d'un homme quand je sais qu'il s'appelle jacques, Éd. Al Dante, 2004, p. 5)

Et aujourd'hui même, dans son blog, elle écrit :
« Les Babyloniens décrivaient la constellation comme composée de deux poissons poussant un œuf géant.»

mardi 20 février 2007

Un milk-shake d'un quart de siècle !

Suite au bel article d'Amette sur le déclin de Todorov, et comme je n'ai rien de mieux à faire, je me suis rappelé que Georges Picard avait dégoté, pour la poésie, un autre cassandre : « Dans Adieux au poème (José Corti, 2005), Jean-Michel Maulpoix croit constater son agonie : "La poésie touche à sa fin. Elle s'achève à présent. [...] Les contemporains renoncent à se mesurer à l'impossible avec des mots."» (Tout le monde devrait écrire, p. 140)

Lisant Picard, j'avais fini par être énervé de ses flous artistiques. Des choses écrites pour soi, où il se comprend, sans mettre de nom ou de précision, et qui concrètement ne veulent rien dire... Au total, ça penche du côté du bon goût, d'un élitisme qui ne dit pas son nom, par bienséance et par peur des conséquences. Cela s'accorde d'ailleurs à la fois avec son peu d'intérêt, ai-je cru comprendre, pour les auteurs dits du Nouveau Roman, quelle que soit la valeur de ce terme, et avec le dénigrement du structuralisme et de la pensée de la déconstruction (que je n'amalgame pas).
De Finkielkraut à Picard (que je n'amalgame pas non plus, évidemment), se développe ces temps-ci un mouvement de dénigrement des ouvertures théoriques des années 50-70 — et un retour plus ou moins violent de la critique de bon goût, celle qui dit que quand c'est beau on le sait et qu'on n'a pas besoin d'expliquer parce que l'explication va tuer la beauté. Au diapason de ces voix ne se sont pas encore tues, on trouvera de nouveaux intellos, enseignants, auteurs, etc., qui s'estiment victimes du structuralisme, à cause de ses déclinaisons scolaires, alors qu'en fait ils n'en connaissent pas les textes canons. Faisant l'économie d'une véritable réévaluation du structuralisme (qui existe par ailleurs, et qui peut être sévère), ce dénigrement se fonde uniquement sur les effets néfastes de sa vulgarisation. C'est parce que la vulgarisation du structuralisme dans les programmes scolaires fait des ravages que le structuralisme serait mauvais. C'est parce qu'on fait faire connement des recherches de champs lexicaux ou d'isotopies en classe que champs lexicaux et isotopies seraient des conneries. C'est parce que les mauvais ersatz de chocolat pas chers font gerber et rendent obèse que le chocolat en soi devrait être proscrit...
Allez ! On mélange tout et on tire la chasse !

Soit la floue citation suivante... Qu'on me dise si j'ai tort de comprendre que Picard parle à la fois du structuralisme linguistique et littéraire, de la déconstruction et de l'ensemble de ce qui s'appelait la nouvelle critique, soudain amalgamés à la production de masse et aux avant-gardes. Un milk-shake d'un quart de siècle !
« La "déconstruction" critique a bien failli avoir sa peau [celle de la poésie], comme celle de l'imagination romanesque, de l'inspiration mélodique, comme celle d'une certaine représentation unifiée du monde. Ce travail de sape, entrepris dès les années 50 dans une fièvre générale de démystification, a servi sur un plateau les restes pantelants de la littérature et des arts à une société marchande qui les a cyniquement recyclés dans des productions d'avant-garde, dans le même temps où elle continuait à diffuser massivement les navets commerciaux habituels. [...] La vraie mort de la poésie, c'est son affadissement dans le quotidien, c'est cette poésie de prisunic et de ministère de la culture, écœurante de ridicule.» (George Picard, Tout le monde devrait écrire, p. 140-141)
L'amalgame est-il assez visible ? Vingt-cinq... Que dis-je ? Cinquante années écrasées en dix lignes, et sans bavure. Et comme on ne peut qu'être d'accord avec la fin (prisunic & ministère), si on n'y fait pas gaffe, on acquiesce à tout ce qui précède ! Efficace, hein !

« Mais le gamin s'agitait comme un ludion. Aïe ! Tu me fais mal. je dois y aller. Ils sont là-bas. Il faut que j'y aille. Il y a ma mère et mon frère, là-bas. Tu ne bouges pas d'ici, répétait Joe Heydecker, ses doigts s'enfonçant posément dans la peau du gamin. Tu restes avec moi. Mais l'enfant se tortillait comme un asticot : Ils m'ont vu. Je dois y aller. Non tu n'iras pas, s'entêtait Joe Heydecker. C'est trop risqué. Ce risque, tu ne le prendras pas. Mais ma femme me disait tout le contraire. Il n'est même pas question de ne pas le prendre, ce risque, disait-elle. Il est là. L'enfant est là. Il bouge, disait-elle. Saisissant ma main et la posant d'autorité sur son énorme ventre : Sens-le bouger. Essayant de me regarder dans les yeux : Tu l'as senti bouger ? Insistant pour que je garde longtemps ma main sur son ventre : Tu le sens bouger ? Oui, oui. Je sentais bien quelque chose sous ma main. Quelque chose de dur. Mais j'étais un bloc. Je ne voulais pas le prendre, ce risque. Je n'en démordais pas. Je répétais sans cesse : Il n'a pas dit un certain risque ; il a dit un risque certain. Alors tu restes ici. J'ai dit tu restes ici. Ce risque, tu ne le prendras pas. Mais l'enfant s'accroupissait, puis il se détendait comme un ressort. Laisse-moi. Tu me fais mal, protestait-il. Je veux pas le savoir. Tu restes ici. J'ai dit tu restes ici, répétait Joe Heydecker. Le tirant en arrière, parvenant tant bien quel mal à l'entraîner vers la rue Lubecklego. Et puis tout à coup sous ma main, ce coup net. Et puis ce deuxième coup, et ce troisième coup sous ma main. Plus net encore. Alors tu vois ! a triomphé ma femme. Tu vois bien qu'il » (Jean-François Paillard, Pique-nique dans ma tête, 143-144)
Ainsi, je devrais dire que j'aime bien le texte de Paillard, point barre. Mais pas essayer de m'expliquer, pas parler d'isotopies, etc. Mais bon, j'en parle quand même. Et je n'en parle pas juste pour poser qu'il y a une isotopie de la perte d'enfant et en donner des preuves, mais pour dire qu'elle sert à quelque chose et que sa réception a une efficacité (illocutoire) sur le lecteur.
Il y avait donc depuis le début du livre l'enfant du ghetto, « ludion », « asticot », un gavroche polonais (et un de plus !), dans le projet de roman. Et il y avait, dans la vie du narrateur-romancier (fictif), un avortement médicalement provoqué, qui semble être un profond regret en même temps qu'un moteur d'écriture. Voilà que les deux se rejoignent au mot « risque », au moment du risque de perdre le gavroche, alors même que le narrateur est paralysé dans un jardin par la montée en puissance de son projet... Rapprochement progressif et « translocation » textuelle montrent ainsi à l'œuvre la puissance du vécu traumatique sur la création de fiction. (Et je n'implique pas l'auteur véritable, qui n'est pas sommé de nous dire s'il y a du biographique dans tout cela.)

Non, les contemporains ne renoncent pas à se mesurer à l'impossible avec des mots, c'est juste que leur façon de faire n'est plus visible de MM. Maulpoix & Todorov. Et je dis Maulpoix & Todorov comme je pourrais dire Picard & Finkielkraut... Ou d'autres. Là, j'ai essayé de montrer cela avec Jean-François Paillard (qu'il m'excuse de l'avoir un poil instrumentalisé...). Demain je le montrerai avec Laure Limongi, puisque j'ai enfin eu le temps de passer à la bibliothèque universitaire et de sortir quelques-uns des livres d'Al Dante que j'avais commandés, et qui sont tous là, maintenant, bien rangés...

En attendant, deux choses. L'une est la mise en ligne de Mon Corps et moi, de René Crevel (1925), par le groupe Mélusine de Paris 3. La seconde, qui n'a rien à voir, c'est une Marseillaise des visas — parce qu'il faut que je m'occupe du mien...

lundi 19 février 2007

Paulhan sur le canal

Très tôt dans le shinkansen ce matin, un voisin éternue à en freiner le train. Ce qui m'oblige à mettre un masque. Je me souviens qu'avant, ça ne me faisait pas grand-chose, que quelqu'un éternue. Plus ou moins propre, mais bon... Un jour, j'ai vu un reportage qui montrait le nuage de plusieurs millions de particules de tout éternuement. Depuis, c'est comme une panique rentrée, j'arrête de respirer, je change de wagon ou... je mets un masque.

Après la réunion qui m'a fait venir, et durant laquelle je relisais la page Zoom du Matricule des anges 78 sur Le Livre des hontes (Jean-Pierre Martin, Seuil, 2006) qu'il faut que je commande, je déjeune avec le 20-Heures de France 2 dans lequel je trouve deux choses honteuses : 1. le risque que Maurice Papon emporte sa légion d'honneur dans la tombe (ce qui achèverait cette distinction...), 2. le premier reportage sur le site des essais nucléaires souterrains français des années 60, au Sahara, le gouvernement algérien ayant autorisé des journalistes à y pénétrer.

De 13 heures à 17 heures, aujourd'hui, et une à deux fois par jour pendant une semaine (voir programme), diffusion d'entretiens avec Jean Paulhan sur le canal des Chemins de la connaissance. Merveille ! Attention, pas de stockage sur site, comme toutes les séries INA...

Dans le train (avec le masque), puis au sport (à vélo), j'avance et double le milieu de Pique-nique dans ma tête. L'autre jour, il était question des trois plans — ou pans — narratifs, « et ça tourne ». Je ne croyais pas si bien dire. L'aspect poussif et un peu forcé des enchaînements du début, correspondant aux phases erratiques d'un projet naissant, a laissé place à de rapides glissements isotopiques (à base lexicale, un peu comme dans Les Corps conducteurs de Claude Simon) entre la réalité du narrateur et sa création littéraire enfin libérée, création dans laquelle les plans passé et futur se sont amalgamés dans une société imaginaire dont on espère qu'elle le restera même si l'emprise technologique et la tentation hypersécuritaire nous font penser à ce qui est en train d'exister déjà... (Ou comment toute écriture un peu sérieuse fait de la politique avec sa poétique et son éthique, pour le dire en termes meschonniciens et reprendre un sujet si naïvement présenté dans le Buzz...)
Comme sur un disque de trois couleurs qu'on ferait tourner, l'accélération des passages isotopiques produit le mélange — ou plutôt l'illusion du mélange dans l'esprit du lecteur, et sans doute un mélange différent dans l'esprit de chaque lecteur.
Demain peut-être, ou après-demain, j'en viendrai au topos familial, avec ce problème de l'enfant perdu (avortement, abandon dans le ghetto, etc.). Thème délicat pour le narrateur comme pour le photographe imaginaire du camp et avec lequel, même sans faire d'identification narrateur / auteur, il vaut mieux être prudent.

Ce soir ou Jamais de mercredi dernier, jour de la Saint-Valentin... La discussion sur les sexualités, les lois et les relations entre les sexes n'arrive pas à impliquer tout le monde, tourne même assez en rond entre Michel Schneider dans ses positions un peu confuses et Éric Fassin qui est la vraie découverte de ce débat, dont les avis me paraissent à la fois respecter ceux des autres et les réinscrire dans des perspectives sociales efficaces.

Bernard Stiegler : « La télévision est une machine à faire du fait divers de toute chose. Moi, j'ai cessé d'avoir, non pas du respect, parce que j'en ai toujours, mais une considération particulière pour Lionel Jospin le jour où il est entré dans cette machine. Et tout à l'heure vous m'avez dit, Monsieur, "Qu'est-ce que vous foutiez à France 3, la semaine dernière sur ce plateau de télévision avec ces gens-là", euh..., [parce que] je me suis retrouvé dans une émission. Alors, c'est une question que je me pose. Mais je n'étais pas à Champs-Élysées, quand même, hein. J'étais avec un monsieur qui s'appelle Taddeï, et je crois que c'est un présentateur de télévision très sérieux, très honnête et qui lutte contre ça et c'est pour ça que j'y suis allé. Parce que je pense qu'il faut aider ces présentateurs, bien entendu qui m'aident aussi moi, mais il [ne] faut pas déserter le champ de la télévision... Il faut y aller dans des conditions, mais bon... Maintenant, c'est extrêmement risqué et on risque de se faire diversaliser, évidemment. Bon, voilà. J'y retourne mardi, [rires...] » (vers 1h20min. dans la séance du Collège international de philosophie diffusée le 8 février sur le même canal des Chemins de la connaissanceNota Bene : le « mardi » suivant est le 23 janvier, cf. Ce soir ou Jamais encore en ligne ; la première participation de Stiegler le mercredi 17, cf. encore en ligne ; la séance du Collège, beaucoup plus sérieuse et studieuse que ce petit clin d'œil ne le laisse croire, peut avec certitude être située le 20 janvier, ce qui n'est pas inscrit sur la page de FC...)

___B o n    p o u r    a r c h i v e___

Tzvetan todorov, cassandre des lettres, par Jacques-Pierre Amette, dans Le Point du 15/02/07.
Tzvetan Todorov, linguiste, historien et essayiste, vient de publier un pamphlet, La littérature en péril (Flammarion), dans lequel il annonce la mort imminente du roman et l'affadissement de notre culture littéraire. Jacques-Pierre Amette n'est pas du tout de cet avis.
« Il est doux de constater que, régulièrement, comme le froid en hiver et les feuilles mortes en automne, on annonce la mort de notre littérature française. Il y en a plein les tiroirs, de ces textes prophétiques qui mènent nos écrivains au cimetière. Cette fois-ci, c'est le sémiologue Tzvetan Todorov, historien, tout chamarré de son titre de directeur honoraire de recherche au CNRS, qui nous alerte. Notre littérature est en danger, elle s'affale, elle perd ses boulons. L'auteur n'est pas n'importe qui : il a écrit plus de trente ouvrages universitaires chez des éditeurs sérieux, dont « Poétique de la prose » en 1971, au Seuil, et un « Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage » aux mêmes éditions. On note aussi un alarmant « Nouveau désordre mondial » en 2003, chez Laffont. Avec une sérénité sévère, l'auteur a multiplié interventions, conseils, points de vue philosophiques, indignations.
Maintenant, il passe à l'insurrection. Son pamphlet de 94 petites pages sonne le tocsin. L'enseignement du français est une catastrophe. Les chefs-d'oeuvre, de Montaigne à Céline, sont en péril. Il flétrit l'enseignement tourné désormais vers la sémiotique, la poétique dont lui-même a été un des brillants avocats dans les années 70 avec sa revue Poétique. Il dénonce ces lycées, ces classes préparatoires où l'on déconstruit, avec d'effrayantes méthodes, les grandes proses classiques. On découpe des morceaux de texte, on les arrache à leur époque, on les étale sur la table à dissection, on les autopsie avec des instruments et scalpels qu'on appelle des concepts. Œuvre de mort. On tue le plaisir de lire avec un charabia de médecins moliéresques. Ce pamphlet ressemble à un remords, car, si j'ai bonne mémoire, Todorov a contribué à installer lui-même ces outils de médecin-légiste qui, aujourd'hui, lui font peur. Le risque de désamour des élèves envers nos classiques est certain avec une telle boîte à outils conceptuelle qui transforme en plomb l'or des textes... Qui ne préfère effectivement les grenouilles bavardes et rieuses de La Fontaine aux structuralistes du champ littéraire ? Qui ne préfère le bourdonnement sexuel des romans de Zola aux grilles de lecture des sémiologues réunis à Cerisy ? Qui ne préfère les jeunes filles en fleur de Proust sur la digue de Balbec aux analyses d'anacoluthes de Gérard Genette ?
Mais Todorov va plus loin. Il voit au-delà de l'école. Il marche dans nos villes et voit des « journalistes qui recensent les livres » ; il aperçoit même des écrivains (rappelons qu'il est l'époux de l'excellente romancière Nancy Huston, prix Femina 2006 pour son roman « Lignes de faille ») qui se livrent au massacre. L'auteur désigne trois responsables : le « formalisme », le « nihilisme » et le « solipsisme ». C'est donc tout le cycle littéraire qui est mis en cause. Il fustige aussi un genre qui conduit au déclin, l'« autofiction », dans lequel, selon lui, « l'auteur se consacre toujours autant à l'évocation de ses humeurs ». O anathème lancé contre une lignée française qui va de Montaigne à Léautaud et à François Nourissier... comme s'il n'était plus permis de labourer dans les terres autobiographiques !
Mais notre déclinologue, sur sa lancée, dépasse le cadre de l'autofiction. Il voit grand, large, panoramique en quelques menus paragraphes. Son diagnostic, tel un arbre généalogique, remonte aux Anciens (comme le critique Nisard, qui, en pleine génération romantique brillantissime, hurlait au déclin de la littérature au nom des Grecs et des Latins), il nous entretient de la Renaissance italienne, des mutations du XVIIIe siècle, de Lessing, de Kant, de Benjamin Constant. Survol magistral et quelques pages bizarres sur une confrontation idéologique entre Sand et Flaubert qui tourne court sous sa plume. Ce qu'il redoute le plus, Todorov ? Une « image singulièrement appauvrie de l'art et de la littérature ». Qui vise-t-il ? Angot et son autofiction ? Houellebecq et sa blafarde vision morale de la planète ? Les auteurs des Editions de Minuit et leur écriture blanche ?
Par bonheur, dans les dernières pages, une lueur. Todorov plaide pour « une compréhension élargie du monde humain ». Qui ne la souhaite ? Des chiffonniers d'Emmaüs à Ségolène Royal, qui n'appelle cette littérature de « compréhension élargie d'un monde humain » ? Une citation de l'universitaire Paul Bénichou (« C'est dans cette communication inépuisable, victorieuse des lieux et des temps, que s'affirme la portée universelle de la littérature ») nous apporte un réconfort au milieu de ces menaces. Mais, comment ne pas l'avouer, cette citation si pieuse, si splendide dans sa grandeur floue, est digne de Monsieur Perrichon. La carriole Littérature, malmenée par Dada et les surréalistes en son temps, livrée aux pires marchands du temple depuis, aux espaces culturels des grandes surfaces, corrompue par des « nègres » d'édition, perdue parmi les plateaux de télévision les plus improbables, rayonne et avance. Pauvre chose imprimée, la charrette Littérature, pleine de livres bons ou médiocres, truculents ou pâlichons, avance dans l'aube des villes, commentée par des critiques amers ou frivoles et même, parfois, intelligents, carriole traînée par des libraires eux-mêmes en péril.
Il n'empêche ! La Littérature continue son bonhomme de chemin, Mère Courage qui traite de tout, de Littell à Le Clézio, d'Angelo Rinaldi à Nina Bouraoui, d'Emmanuel Carrère à Olivier Rolin. Malgré les doctes grincheux, les faux savants, les biographes désinvoltes, les croque-morts, les infirmiers de la onzième heure, les pleureuses, les soldeurs, les plans médias, les magazines people, la carriole Littérature et son tas de romans poursuit sa route avec polars et romans historiques, ses Gracq et ses Céline, ses jeunes effrontés, ses néoféministes, ses Dantec hurleurs et ses changements de génération.
Finalement, cette Littérature, éternelle condamnée à mort, joue à cache-cache, tenace, opaque, jamais là où on l'attend (relire les féeriques erreurs de la critique de tous temps), et se porte comme un charme. Elle laisse superbement sur le côté les pleureuses professionnelles qui, depuis les frères Goncourt jusqu'à Paul Valéry, prophétisent son décès au nom de ce qui s'écrivait « avant ». Loin des bigots, des liquidateurs et des nostalgiques d'une « autre » littérature, elle garde son formidable appétit. Elle amène sa fête dans sa curieuse taverne, même si certains la sifflent. Elle reste batailleuse et tolstoïenne... Sous les coups de marteau, elle rebondit. Sous les commentaires apocalyptiques, elle reverdit. Un vrai printemps, la Littérature.»

dimanche 18 février 2007

La maîtrise et la trituration — qui ne sont pas la même chose

Pluie sur le Kanto, pluie sur le marathon de Tokyo, nous restons à la maison.

Lecture au bain. (On devrait toujours contextualiser sa lecture avant d'en parler...)
« Comment ça rien ? On n'écrit jamais sur rien, s'exclame Damiana Legowisko. C'est drôle, mais sur ce banc, je ne me sens plus du tout ivre. Peut-être un peu fatigué. Peut-être un peu assoiffé. Peut-être un peu émoustillé, aussi. Écoutez, si un jour je devais vraiment m'y mettre. Je veux dire écrire vraiment, souligné-je d'une voix qui s'égare dans les aigus, ce serait comment dire sur le mode d'un long... D'un long ? demande Damiana, qui me regarde comme le cheval regarde le caillou. Et son pied droit, nu, chaussé d'une tong, commence de s'agiter, faisant claquer en trilles mates sa face plantaire contre la semelle de cuir souple, au gré des contractions convulsives des muscles pédieux et des tendons extenseurs de ses orteils. Malgré cela, je sens qu'une manière d'allégresse monte en moi : ... D'un long dérapage, finis-je par émettre entre mes dents. Vous plaisantez ? suggère Damiana. Non, non : Ce serait une histoire qui déraperait constamment, dis-je. Vous vous fichez de moi, persiste Damiana. Une histoire qui sauterait comme un vieux disque rayé, si vous voulez. Avec des va-et-vient, des hauts et des bas, qui reflèteraient en quelque sorte l'état d'esprit du. Tout à coup, j'ai comme un doute. Des hauts et des bas qui refléteraient l'état d'esprit du. Des hauts et des bas qui reflèteraient » (Jean-François Paillard, Pique-nique dans ma tête, p. 102-103)

Le concept de dérapage, appliqué à l'histoire, est séduisant. Et c'est en partie ce que Paillard met en œuvre dans les échanges entre les trois plans signalés avant-hier. L'analogie avec le disque rayé n'est qu'une des possibilités du dérapage mais voilà que le narrateur se met à bégayer d'un doute dont on ne voit pas l'objet, précisément comme un disque rayé... C'est qu'il ne porte pas sur la narration mais sur l'orthographe, sur l'emploi d'un accent aigu ou d'un accent grave.
Or toute personne qui écrit le sait, nous rappelle ainsi JFP : si hautes que soient les ambitions thématiques, narratives, conceptuelles, elles sont le plus souvent tributaires du matériau de base, la langue, dont la maîtrise et la trituration — qui ne sont pas la même chose — conditionnent, voire produisent véritablement l'œuvre, parfois au détriment des ambitions de départ...

Dès soleil, nous sortons. Marche, métro, quelques magasins. Déclin du jour sur Ginza. Découverte d'un café nommé "Le Temps", décoré à l'ancienne et regorgeant de toutes sortes de pendules, tableaux... J'y reviendrai (nous y reviendrons).

samedi 17 février 2007

Un autochtone, comble amusant

Retour à l'Institut ce matin pour commenter les pages 75-82 de La Télévision de Jean-Philippe Toussaint. Le narrateur y développe son idée de recherches, à savoir que l'important n'est pas de savoir pourquoi et comment Charles Quint aurait ramassé le pinceau du Titien, ce qui semblait occuper Alfred de Musset, ou si c'était à Bologne en 1530 ou en 1550 à Augsbourg, mais bien de savoir pourquoi le pinceau du Titien était tombé, et si ce ne serait pas un geste quasiment volontaire d'un artiste indépendantiste avant le mot, qui aurait ainsi voulu protester contre le joug impérial. Thèse séduisante mais, on le voit par les trous que Toussaint laisse dans le raisonnement de son narrateur, fumeuse. Et pour l'étayer, il va jusqu'à reconstituer la scène au ralenti (79-81) en parodiant a minima le luxe de détails et de fragmentation panoramique de la célèbre scène de l'attentat dans Le Palace de Claude Simon.
La seconde reconstitution (82) est du domaine du théâtre burlesque, le narrateur chronométrant l'action — dix secondes — dans laquelle il joue lui-même Charles Quint avec son fils de cinq ans qui fait le Titien, occasion de placer un « Alstublieft » en rendant le pinceau au peintre (ici, équivalent de « Je vous en prie »). Ce qui pourrait bien être la seule parole véridique, en flamand, puisque Charles Quint était de Gand (il aurait un jour déclaré, à une époque où Gand était la seconde grande ville d'Europe après Paris,  qu'il allait mettre « Paris dans son Gand »...).

Déjeuner au Saint-Martin avec T., merguez-frites pour elle, choucroute pour moi. Non seulement le restaurant est plein dès 12h45, comme souvent, mais on voit aussi de nombreux touristes japonais arpenter la rue, phénomène qui se développe depuis un mois environ, depuis qu'un feuilleton dont l'action se passe à Kagurazaka est tourné dans des rues, restaurants, magasins environnants et diffusé tous les jeudis soirs.
Je passe ainsi pour un autochtone, comble amusant. On en vient même à craindre que les prix de nos magasins et supermarchés n'augmentent, ma bonne dame, avec tous ces gogos...
La fatigue consécutive au cours passe, aidée par un verre de bordeaux rouge. Puis on marche. D'abord jusqu'à un marchand de thé vert chez qui, constatant pour la énième fois le mystère des quinze sachets différents qui sont alignés dans un ordre croissant de prix, je demande à T. pourquoi le plus cher est le plus cher — question qu'elle répète au patron, soudain heureux de pouvoir sortir sa science. Suivent en effet 7 à 8 minutes d'un véritable cours sur les coteaux théiers de la région de Shizuoka, sur le kanji du thé, dont la composition permet de lire 8-10-8 (八十八), soit le 88e jour, justement celui de la première récolte, la meilleure des quatre de l'année... On s'instruit à tout instant.
On monte la rue jusqu'au temple, pour digérer et voir les premières fleurs...
On passe chez mon coiffeur pour réserver (Combien d'années qu'il voit ma couleur naturelle changer, lui ?)
On achète des gâteaux japonais pour le thé de l'après-midi.
On rentre faire la sieste, après quoi je finis le JLR d'hier.
Vers 5 heures, après le thé et le gâteau, je vais chez le coiffeur pour lui demander un peu plus court que d'habitude, histoire d'avoir l'air plus jeune, quelques jours.
Peut-on rester 6000 ans ensemble (avant que quelqu'un ne nous découvre) ?
T. et moi nous questionnons pour participer à ce concours d'un nouveau type...

vendredi 16 février 2007

Lignes qui ont défilé comme une seule

Allons enfin au centre de sport, à Shibuya, où je pédale près de 50 minutes en exsudant les toxines et les mauvais sentiments. Pique-nique dans ma tête m'y aide efficacement. Étant arrivé dans les pa(ra)ges 90, je commence à voir en volume mental toutes ces lignes qui ont défilé comme une seule, diversement interrompue (sans parler de mes propres interruptions de lecture qui sont, disons, indépendantes de ma volonté). Ce sont les interruptions, justement, qui guident. Ici, l'unité de base n'est pas la phrase, mais le paragraphe. Et tous les paragraphes que j'ai lus s'achèvent par une phrase coupée avant sa fin grammaticale. Parfois reprise, parfois non. Parfois simple à terminer par le lecteur, juste ellipse — figure de grammaire, donc. Parfois inimaginable, suspense — figure de pensée, alors. Polysémie d'un procédé qui veut signifier l'inachèvement et la reprise, la vitesse et le sur-place, la procrastination et le désarroi d'un narrateur-auteur en qui personne ne croit (fors lui-même, et encore), et qui met formellement en abyme les propos tenus, ceux des affres de la création (à l'instar d'une Sarraute précisément Entre la vie et la mort). Jusque là, c'est du commentaire linéaire. Le volume naît des connexions effectuées par le lecteur, invité par les ouvertures que constituent les paragraphes inachevés, entre les trois plans narratifs identifiés pour l'instant (s'il y en a d'autres après, on verra) : le passé, le présent, le futur. Banal, dira-t-on de prime abord, ces trois plans sont en fait trois pans, et ne renvoient pas aux mêmes espaces, voire pas aux mêmes univers. Et comme ils ont deux par deux des rapports directs, ils se mettent en triangle, et ça bouge.

« Mais le public ne l'entendrait pas de cette oreille. Jouissant de la liberté insolente qui lui serait donnée d'applaudir librement une star mondialement connue pour sa notoriété, le public continuerait d'applaudir, jusqu'à ce que, la mesure étant à son comble, il cesserait d'applaudir sur ordre du chauffeur de salle. [...] »
« Au bout d'un moment, Christian B. a posé le verre vide sur la table basse, il a levé haut les mains et il les a claquées sur ses bonnes grosses cuisses. Il s'est levé avec difficulté, il a murmuré quelque chose, puis il s'est dirigé vers le couloir en clopinant, comme s'il allait aux Indes avec un pied gonflé. j'ai écrasé ma cigarette dans le cendrier. J'ai cuvé un moment en examinant mon verre. Brusquement, j'ai eu cette envie de tout lâcher. Et puis j'ai regardé ma femme. Ma femme assise, un peu plus loin. Devisant avec ce type, là. Ce
Alors je me suis levé d'un bond et j'ai décidé de traquer jusqu'au bout Christian B. Comme si j'avais quelque chose à lui faire payer. Quelque chose que je ne nous pardonnerais jamais. Sa démarche torve d'ours mal léché l'avait mené au bout du couloir. Il allait pénétrer dans la cuisine : Mais tu peux pas dire que je ne l'ai pas, cette histoire, Christian. Je l'ai, le lieu : cette ville dont on ne sait trop par la suite si elle est virtuelle ou » (Jean-François Paillard, Pique-nique dans ma tête, p. 66 et 70).

Le présent, c'est celui d'un narrateur qui cherche à écrire un roman en même temps qu'à le placer chez un éditeur, Christian B., comme s'il avait besoin d'être sûr de le publier pour commencer à l'écrire, comme si l'a-valoir lui conférait le grade d'écrivain... En filigrane, bien sûr, une certaine obscénité du système.
Le futur (d'une ville peut-être présente ou imaginaire où sont recyclées des images de luxe, de sécurité et de spectacularisation générale de la société) et le passé (d'un ghetto futur ou imaginaire où sont recyclées des images de camps comme celles de la Seconde Guerre mondiale) sont accessibles par le projet du romancier, par le jeu vidéo en réseau d'un adolescent ou par le thème du regroupement de population... Le chapitre 2 est d'ailleurs intitulé : « Une ville-club et une ville-ghetto » (les titres de chapitres ne sont pas tous aussi explicites).

Après le sport, T. me demande si je suis entré dans le bain d'eau froide. C'est un challenge entre nous. L'été, il est acquis que ça ne pose plus de problème (pour moi qui n'y pouvais pénétrer de peur, croyais-je, d'en mourir instantanément de catalepsie et d'hypothermie). Mais l'hiver, je n'y entrais jamais car même l'exercice débridé du squash, par exemple, ne m'échauffait pas suffisamment pour qu'il soit possible — et agréable — d'entrer dans l'eau froide.
Et oui, j'y suis entré en quatre temps (après le vélo, le mist sauna et le jacuzzi), d'abord jusqu'aux cuisses (le premier saisissement), puis jusqu'à la taille (respirant vite et fort), puis assis jusqu'à la poitrine (soufflant comme un bœuf), enfin allongé jusqu'au cou (zen, presque mort). Une minute trente en tout... Suivie de dix minutes dans le sauna — les deux premières d'insensibilité à peu près totale.
D'autres y vont comme on prend le métro. L'inégalité règne.

Après le dîner, je trouve un peu de temps pour me faire un Ce soir ou Jamais, celui de mardi, que vous disiez pénible. Et que je trouve assez comique, dans l'ensemble. Les passes — d'armes, mouchetées — entre Houria Bouteldja et Philippe Sollers. Dommage que Catherine Clément n'ait pas plus parlé — se ressent-elle encore des propos de Jean-Claude Milner chez Finkielkraut ? La rectitude de Bidar et la veine du cou d'Enthoven. Alexandre Jardin, mon dieu, est tellement enthousiaste qu'en effet si le monde est si simple pourquoi personne n'y avait pensé avant inventer l'eau chaude et le fil à couper le beurre tellement gentil et depuis une semaine ça remonte toutes les propositions de Ségolène vont être décortiquées et on saura ce qui est faisable et la où y'a d'l'abus et « quand on demande aux Français de « bosser pour leur pays », ils le font avec un sérieux impressionnant » — et gratuitement c'est cool bientôt on n'aura plus besoin des politiques ni même des administrations peut-être les Français feront tout et même le café ça s'appelle l'autogestion généralisée le monde entier a les yeux rivés sur la France ce petit pays qui vient d'inventer le régime politique du futur pour la Terre entière je m'appelle Alexandre Jardin et j'ai inventé...
Bon, je rigole, mais c'est peut-être une bonne initiative. En tout cas meilleure que se rallier au libéralisme avec des raisonnements trouvés aux magasins Houellebecq & Dantec Réunis ou de se tirer en Suisse Belgique Monaco pour garer ses gaufres des méchantes dents du fisc.

jeudi 15 février 2007

Mon doigt dans l'engrenage du ressentiment

Matinée calme ici tandis que sur un minuscule îlot artificiel deux collègues et trente étudiants galèrent pour quitter terre quand les vents ne leur sont pas propices. Ainsi le départ du groupe pour Orléans est passé de 10 heures à 19 heures, pour revenir à 17h45 — heure à laquelle, je crois, ils ont finalement décollé. Les attendra-t-on encore à Roissy pour les emporter jusqu'à la Loire et leurs familles d'accueil ?
[Oui, puis-je répondre le lendemain, en ajoutant cette spéciale dédicace pour David qui vient de voir Aznavour dans sa dernière tournée au Japon...]

Je voulais mettre en ligne la conférence de Benjamin Stora d'hier soir mais un bruit parasite rend l'enregistrement pénible à écouter — alors que le propos est de très grande qualité. En effet, j'avais posé l'appareil sur une partie de mon manteau alors qu'il était attaché autour de mon cou. Et le minuscule déplacement de l'appareil sur le tissu, quand je respirais, a été enregistré sous forme d'un craquement régulier. J'ai joint Manu pour lui demander s'il connaissait un logiciel capable de nettoyer cela — un peu comme pour numériser les vieux vynils... Il m'a conseillé Audacity, que j'ai téléchargé et installé. Mais pas encore eu le temps de voir si ce que je veux faire est possible... Si j'arrive à quelque chose d'audible, je le mettrai en ligne ultérieurement.

On s'est d'ailleurs retrouvé au restaurant de Kanda, exceptionnellement un jeudi (sortie d'où j'ai ramené quelques photos), pour continuer sur ce sujet. Et d'autres, plus personnels.
Ou sur l'explosion de la haine dans les commentaires...
Au fond, ce sont des gens qui veulent nuire parce qu'ils souffrent, sans s'en rendre compte, car trop fiers ou trop malades pour se l'avouer. Mais leur propre temps de vie passé à insulter, attaquer, s'inventer des positions qui ne tiennent pas debout, leur constance dans une haine qu'ils ont fixée sur des riens, ainsi que les ressources langagières et technologiques qu'ils sont capables de mettre en œuvre, tout cela est plus parlant que leur prétendue défense d'une absolue liberté d'expression. Le plus pathétique, c'est, je crois, leur tentative réitérée d'attirer d'autres lecteurs dans leur camp. Et puis, comme ça ne marche pas, de se mettre à impliquer tout le monde dans leurs invectives — comme dans deux commentaires que j'ai retirés, copie de mémoire l'un de l'autre à plus d'une heure de distance (ce qui en dit long aussi...).

Mais d'où vient toute cette haine ? D'où tout ce discord ?
D'en bas, toujours d'en bas, comme je le suggérais déjà dans Je rentre à la meschon. De broutilles, de ressentiments malsains, de minuscules vexations, probablement pas originaires de mes pages, d'ailleurs (ce serait me donner beaucoup d'importance que de le croire), mais qui y trouvent un terreau, un cocon, nonobstant le fait que le même haineux peut aller semer ses graines dans différents lieux virtuels, et ainsi se vautrer, se repaître de sa fange multilocale.
M'a fait repenser à cette chanson des Rita Mitsouko qui disait, à propos de la haine, « Faut bien qu'on la mette quelque part ! » ou « Faut qu'elle se répande »...
Terreau, cocon, disais-je, parce qu'ici Y'a d'la joie ?... Pas si sûr.
Voilà en tout cas l'image que je me fais de ces personnes qui réclament la tolérance maximale alors que leur parole véhicule une forme de terreur visant à faire taire — ce dont ils se défendent en répondant qu'il est possible de leur répondre sur le même ton, à la même hauteur... Or c'est justement ce que je ne veux pas. Je n'entre pas dans le jeu de la haine... parce que je n'en ressens pas, que je ne veux pas mettre mon doigt dans l'engrenage du ressentiment.
« Promène-toi comme un jasmin au milieu de tous ! » (Giono) n'est pas ma devise par hasard !

Étant en retard d'une demi-heure, nous renonçons, T. et moi, à voir La Bataille d'Alger (Pontecorvo, 1966) à l'Institut. Rentrés à la maison, nous partons à l'aventure, en dévédés mais comme des lecteurs du XIXe siècle qui auraient accumulé plusieurs semaines de journaux pour lire d'un coup tout le feuilleton...
Pendant que les nouveaux maîtres de l'abri devenaient esclaves d'un ordinateur vieux de près de trente ans sur lequel il fallait appuyer toutes les 108 minutes, j'appuyais moi aussi, durant six épisodes, sur les touches d'un ordinateur pour contrôler les remontées de bile de la Rome antique. Le parallèle m'a beaucoup amusé et j'ai ramassé pas mal d'informations sur le forcené.

Allez ! — (pendant ce temps) — Le Tigre, un nouveau tour de piste !

mercredi 14 février 2007

Lapsus qui suffit

Dans son coming-out sarkozant par Rebonds, Marc Weitzmann commet un lapsus qui suffit amplement : « Sur la crise et les blocages français, au moins a-t-il le mérite de poser ouvertement un certain nombre de problèmes [...] »
Or, à ma connaissance, on pose des questions et on résout des problèmes. Sinon...

Cinq heures plus tard.
Je découvre les commentaires... d'une personne "bornée" ou "butée" (c'est la traduction de son pseudo). Et je découvre surtout que cette personne semblait m'attendre au coin du bois depuis des lustres, sautant sur ce qu'elle croit être une occasion de révéler ma vraie nature. La mauvaise foi à l'état pur, d'ailleurs plus pure quand elle vient de derrière un masque, m'a toujours étonné. C'est peut-être aussi à cela qu'on peut mesurer qu'on entre en campagne...

Et si le lapsus ne suffit pas, on lira attentivement les réactions. Elles tracent en creux, étonnamment, les contours idéologiques de la prise de position d'un écrivain pris dans les phares d'un hélicoptère de police.

Pour ma part, je sais pour qui je voterai. C'est d'ailleurs étonnant, ce jeu de cache-cache, chacun hésitant, se faisant prier, se contorsionnant dans des propos creux, ou d'un seul coup sortant du bois, voulant alors que tous les micros se tendent pour recueillir ses paroles d'or. Ça semble toujours entrer dans une stratégie pour capter, fidéliser. Ou bien des gens qui ont une clientèle, qui la bichonnent et puis qui lui désignent le bulletin à mettre dans l'urne, comme on ferait faire à des chiens savants. Pour moi, je le dis simplement, sans intention de convaincre quiconque. Parce que la conviction intime n'est pas une affaire de quelques mots posés ici ou là.

Mais revenons à ces cinq heures...
Pendant ce temps, que d'émotions ! Et à des milliers de kilomètres de la bassesse qui m'attendait déjà au pied de cette page...
En effet, T. et moi sommes allés à l'Institut franco-japonais, dans une salle comble, voir le film Indigènes (Bouchareb, 2006), présenté pour la première fois au Japon, et assister ensuite à une présentation approfondie du film par Benjamin Stora.

Mais il se fait tard, je crois que j'en parlerai mieux demain...

mardi 13 février 2007

L'envie intacte de n'avoir rien (d'autre) à faire

Je fais court.
Expérience avec une machine qui, pour la première fois, me permet de renouveler mon carnet de banque sans aller à l'agence ni rien demander à personne. J'ai juste à appuyer sur un bouton et à enfiler le carnet achevé. La dernière fois que j'ai changé de carnet, il y a peut-être un an et demi, ça m'avait pris plus d'une heure, vélo + attente + guichet...
Doit-on se plaindre de toutes les améliorations techniques, au prétexte qu'elle font perdre des emplois ? Ou se concentrer sur le meilleur moyen d'accompagner les changements en créant de l'emploi dans de nouveaux secteurs ?
Ou bien cela nous échappe-t-il toujours ? — Alors que l'on prétend maîtriser et modeler la société...

Dans le train, reprise des découpages d'émissions de France Culture (des centaines d'émissions enregistrées sur MD jusqu'en 2002 ou 2003, récemment repiquées des minidiscs dans l'ordinateur et qui doivent être découpées en documents distinctifs...). Des jours sur Rimbaud tout début 2001, et moins d'une semaine après, hélas, une nuit entière en hommage à Louis-René des Forêts. À ce stade du travail, je ne réécoute pas intégralement, bien sûr, mais ça me redonne l'envie intacte de n'avoir rien (d'autre) à faire. Je suis content que cet enthousiasme littéraire, qui fait le sel de ma vie, soit compris et accepté par quelques personnes.

Plus tard. Pour la grâce absolue de quelques secondes a capella... j'ai renoncé à aller écouter une conférence à l'autre bout de la ville (alors que tout était prêt). Les voix me retournent, me rétament. Certaines voix. Et je me dis que ce n'est plus la peine de sortir. Que personne n'arrivera plus à rien avec moi après ça.

Sauf Taddeï (d'hier soir), bien sûr ! Une première partie sur Molière point trop polémique, axée sur la jubilation théâtrale et les messages pour aujourd'hui. Une deuxième partie sur le (dé)couplage génie et folie, assez intéressante (Van Gogh, Artaud, Camille Claudel, un peu toujours les mêmes, mais qui, justement, n'étaient pas si fous — ils souffraient surtout). Accueillant surtout — il faut voir l'émission au moins pour cela — un Mathieu Dessertine jouant en profondeur quelques minutes d'Une Saison en enfer... (Que je regrette bien de ne pas pouvoir voir.)
Proposer cela, thèmes, performances, discussions longues et argumentées à la télévision française il y a encore six mois, on aurait dit que c'était impossible. Il y a trois mois, on pronostiquait la disparition de Ce soir ou Jamais avant les fêtes de fin d'année. Et aujourd'hui ? Ça roule plus que jamais ! On dirait même que Frédéric Taddeï lit le JLR ! (Si c'est le cas, je le salue !) En effet, il a réintroduit les différents formats de discussion (à 4, à 9, à 2) en se déplaçant sur le plateau...
Je salue également la justesse de tout le billet de Patrick Bazin, qui a vu comme moi l'émission de mercredi dernier, celle que j'appelais la nullissime. Et pas seulement parce qu'il y avait Sollers... C'est surtout ce qu'il dit tranquillement du livre, de l'âge du livre, que je trouve juste, à envisager calmement.

lundi 12 février 2007

Dans un canapé flaubertible

Dernière journée de surveillances des concours d'entrée, aucun problème à signaler. La prise de notes m'a mené dans une direction imprévue — attention. Dans un moment où je somnolais, j'ai eu clairement la sensation d'être traversé par des images d'œuvres littéraires qui devenaient des personnages de langage... Pas les vraies figures des auteurs aperçues ici ou là, non, vraiment des images d'œuvres dans mon souvenir, faites de ton, de rythme, de poids de personnages, de thématiques, d'époques, le tout en bouillie fulgurante sans queue ni tête, du Deguy, du Sollers et du Butor, de l'Angot aussi, et d'autres inidentifiables — en quelques secondes... Du coup, halluciné, j'ai dégainé mon carnet et gratté.
Puis revu, remixé durant des cents pas. Et mis au net dans cette combinatoire maintenant. Attention, il est encore temps de quitter cette page...

Je somnolais tout deguysé
Ma tête bergounioulée s'emmichonnait
Dans l'émazure gracquée d'une porte-fenêtre
J'avais maldorormi dans un canapé flaubertible
Rimbaudant un verre de simonade
Mon bon esprit s'échenozait
Je me sentais parti en volodinade
Je faillis bien m'eschonnicquer salvayrement
Plus d'air dans les jarrynes — c'était cendrarsant
Des idées beckettes se vestraient dans le chevillardage
Méensi, massérament désarrauté, j'étais au paillardi
De durassiques angotements me robbegrillaient
Beau de l'air de rien, vers une fin butorable
Sur des pentes moïées...

J'avais prévenu...

Pour Cendrars, c'était — Merci à Grapheus Tis qui le notulait... — ce matin la dernière diffusion, par le canal des Sentiers de la création, des 13 entretiens de 1950 compilés en 4h30 ! Et j'ai bien réussi, de justesse, l'enregistrement (sur deux ordinateurs pour plus de sûreté). Je viens de m'en écouter 1h30 exquise de liberté de ton, de pieds de nez institutionnels, de refus des castes et des recettes, et de petits et grands règlements de comptes.
(Si quelqu'un est intéressé, qu'il le dise, je mets en ligne temporairement avec un lien, on télécharge et puis c'est marre...) Tiens ! Quand j'irai pas bien, je mettrai ça !
Bizarrement, je retrouve un peu de ce ton drôle, dilettante et désabusé dans les billets de David Foenkinos... On va me dire que je suis fou.

Dans le Mariem's blog, Un j'aime / j'aime pas bien sympathique — et tellement vrai !

dimanche 11 février 2007

Juste avant, dans la virgule

Ah ! les marmandiennes certitudes ! comme elles sont douces, et simples !... Ceux qui les ont n'eurent d'abord que mépris pour la toile, il est vrai, à quoi ils n'accordaient même pas de mot, d'ailleurs, et ils ricanaient, ricanaient de toute leur hauteur à d'autres qui tentaient de les prévenir. Vous ne vous en souvenez pas ? Ça aussi depuis dix ans, oui, hélas, pareil, l'époque est la même pour tous — Reprendre la presse de 1995-1998, de très belles recherches en perspectives. Aujourd'hui, c'est la haine. Mince, quoi faire ? Attention aux ulcères ? Mais... soudain je me demande, cette haine... Ne devrait-elle pas logiquement se tourner contre eux-mêmes ? Car c'est tout de même du fait de leur négligence et de leur mépris qu'ils sont les artisans de leur déconfiture actuelle... S'ils avaient accordé ne serait-ce qu'un peu de crédit, de leur temps très très précieux de poètes et d'éditeurs, un petit peu de leur puissance créatrice à ces espaces alors naissants, tout petits, oui, qui leur tendaient leurs petits bras, eh bien peut-être qu'ils en seraient les maîtres aujourd'hui ? En tout cas, ils avaient toutes les qualités intellectuelles et littéraires pour cela. Apprendre un petit peu d'html n'aurait occupé qu'une faible partie de leur vaste matière grise. Alors maintenant bien sûr, c'est plié. Non seulement c'est trop tard pour apprendre, pensent-ils peut-être — d'autant que tout s'est bien complexifié, même pour ceux qui suivaient, alors c'est dire. Mais en plus, la publicité qu'ils ont bêtement donnée à leur positions retranchées leur interdit tout changement stratégique. Ils n'ont plus que le jusqu'au-boutisme empanaché d'invective. Se draper dans sa bure et prendre le chemin du désert...

« Cette mort promise du livre, de la littérature [...] » — Voyez l'amalgame ici en plein travail ! Juste avant que n'arrive le beau mot de « barbare », celui qui va bien focaliser l'attention. Eh bien, le problème, il est tapi juste avant, dans la virgule. Il est que cet amalgame parataxique est mensonger : la mort du livre (c'est lui qui l'a nommée) n'a rien à voir avec celle (fortement improbable) de la littérature. D'ailleurs, l'œuvre de Hugo n'a jamais été ni témoignage ni documentaire. Hugo n'a pas vécu au Moyen-Âge, faut-il le rappeler ? Invoquer « Ceci tuera cela », c'est prendre le risque de passer pour un imbécile (un peu comme les religions faites de farine, d'ailleurs...). Mais j'imagine que les marmandiennes certitudes sont à ce prix, élevé, forcément.

Allez, je sors m'aérer les neurones ! Suis coincé ici un dimanche, loin de T., entre samedi et lundi de surveillances. Je vais déjeuner avec David, qui officie, lui, aujourd'hui, et pour ça je me tape le menu infâme de la cantine. Et puis je vais faire deux heures de vélo (du vrai, donc sans lecture) sans que cela ne m'apporte aucune satisfaction parce que je pense aux opérations de transfert mises en route. En effet, ayant récemment acheté un disque dur externe de 300 gigas, je regroupe des documents éparpillés dans mes différents ordinateurs (trois, principalement). Textes, photos, enregistrements d'émissions de radio, pages web, forment de longues listes que je compare entre elles pour essayer d'avoir une version exhaustive, que je pourrais ensuite dupliquer. Heureusement, je ne m'étais pas lancé dans du gravage de dévédés-roms comme c'était un peu la mode il y a deux ans. C'est toujours ça de moins à détruire...

Je range aussi des films (vidéos et dévédés), ce qui m'oblige à mettre des disques pour les essayer. Un de ceux que JFM m'avait donnés et qui ne marchait pas avec le portable fonctionne, d'un seul coup, sur un autre ordinateur et avec un autre logiciel... Et me voilà parti pour deux heures trente de Merry-Go-Round (Rivette, 1978), film que je n'avais pas vu et dont je n'avais presque jamais entendu parler. Un choc !... Non, pas un choc... Un envoûtement progressif. Le premier quart d'heure presque gonflant, fade, surtout quand on pense à autre chose. Et puis la captation se fait, je ne sais pas comment... Parce qu'on ne comprend rien, parce qu'on ne sait pas où ils vont, pourquoi, ni qui ils sont d'ailleurs, ce jeune homme et cette jeune femme qui ne se connaissent pas et ne parlent pas la même langue... Mais après une demi-heure, je suis collé à l'écran, je tamise la lumière, je ne fais plus rien d'autre. C'est superbe.
Et comme en matinée j'avais regardé Vipère au poing (de Broca, 1994), sans doute pour une série d'enfance rebelle au séminaire de cinéma, ça me fait un beau diptyque dominical, plutôt contrastif, mais sans regretter le temps passé avec l'un ou l'autre. Catherine Frot est étonnante en Folcoche, mais en plus elle n'écrase pas les autres acteurs, elle laisse de l'épaisseur, celle du récit d'Hervé Bazin (1948), au père et au fils-narrateur. Plus proche de mon souvenir de lecture (il y a une trentaine d'années...) que la version télévisée avec Alice Sapritch.

Pour ceux que le 13e arrondissement intéresse... Je croyais que tout allait bien mais je découvre que non (là non plus, rien ne va plus).

De Jussieu aux Grands Moulins, longue vie à l'Université du pauvre, par Julia Kristeva (Le Monde du 9 février 2007)
« La promesse et ses ratés
Ne gâchons pas la fête : le nouveau quartier Paris-Rive gauche, sur les bords de Seine, s'honore de l'arrivée prochaine de joyeuses et bruyantes foules d'étudiants, qui peupleront les courants d'airs des Grands Moulins naguère abandonnés, et empliront de matière grise leurs espaces hier encore désertés. Qui s'en plaindrait ? Qui n'apprécierait ces paysages : constructivisme soviétique des années 20 et 30 du siècle passé, ou, moins totalitaire, docks des rives de l'Hudson ou de l'East River à Manhattan, où Ubu aurait délocalisé Columbia ou Harvard ?
Arrêtons de rêver ! Entrons dans le bâtiment des Grands Moulins réservés aux lettres et sciences humaines. Ascenseurs aléatoires, escaliers "bruts de décoffrage", copier-coller de béton ancien et nouveau : l'art moderne au secours de la pénurie. Les "finitions tardent". Traduction : ni eau ni toilettes, ni ménage ni chauffage. Deux techniciens s'affairent, de préférence au bâtiment "Condorcet", celui des physiciens, ces scientifiques "durs" qui ont "la préférence", disent les mauvaises langues. Vieilles querelles ou vraies difficultés ?
Il manque 400 prises informatiques. On a oublié de sécuriser les portes de la superbe Bibliothèque de sciences humaines, fleuron du projet. 10 000 m², 12 000 places assises, 900 postes électroniques ! Du jamais vu à Paris ! L'Amérique ! Ou quelque autre grand pays européen ! Ou le Japon ! Ou l'Inde peut-être ? Et bientôt la Chine. Encore un effort ! Mais on ferme avant 20 heures : ni personnel ni sécurité.
Les cours ? Prévus dans la Halle aux farines qui, elle aussi, "manque de finition" : euphémisme pour des locaux "frustes", "inhospitaliers", "désolants", "pauvres". Projet "économique" oblige : Paris-Rive gauche souffre de "sous-financement". 1 500 euros le m² en... 1997. Depuis, le m² rénové à Jussieu, que Paris-VII "libère", a été multiplié par trois. C'est ça l'"université de l'avenir". 45 000 m² amputés du projet initial. Ils seront rétablis en 2008-2010. La période préélectorale est propice aux promesses.
Détails secondaires ? Le nouveau site universitaire est privé d'un espace équivalent à "l'amphi 24" de Jussieu (cabine de projection, 220 places, abritant les activités prestigieuses du Centre du vivant, du Centre Roland-Barthes, de l'Université européenne d'été, et autres colloques). On le construira. Encore une promesse. En attendant, 250 personnes ne viendraient-elles pas participer à un "événement" à Paris-Rive gauche ? Vous n'y pensez pas ! Dans ces moulins à vent, à paroles, à idées ?
"On" se renvoie la balle de la présidence de Paris-VII au rectorat, via l'Etablissement public de maîtrise d'ouvrage des travaux de la culture (EMOC). A droite et à gauche, on n'a pas lésiné sur les effets d'annonce. Mais on a sous-estimé les usagers : étudiants, enseignants, personnels.
Deux conclusions s'imposent : 1. L'autonomie des universités doit enfin devenir une réalité – chaque université responsable de ses projets et de ses résultats, plus une politique volontariste de l'Etat et des collectivités locales, plus des fonds privés. 2. L'Université reste l'enfant pauvre de l'éducation et de la recherche, dans notre France focalisée sur ses grandes écoles. La palme des pauvres parmi les pauvres va aux lettres et sciences humaines. Depuis Mai 68, "on" les traite avec les égards dus à un corps malade – de quoi calmer, mais jamais réorganiser, valoriser, stimuler. Sous-estimation ou mépris ? L'Université, et les sciences humaines et sociales en particulier, est un"sas", une "salle d'attente" pour de futurs chômeurs.
La vie de l'esprit
Or les "humanités" ont produit des pensées prestigieuses, gloire de notre pays à l'étranger. La communauté scientifique mondiale se dispute les philosophes, linguistes, littéraires, historiens, géographes, sociologues, psychanalystes… français. Or, avec et mieux que d'autres, Paris-VII - Denis-Diderot reste fidèle au projet interdisciplinaire de sa fondation. Impensable ailleurs, l'Institut de la pensée contemporaine – que j'ai créé avec Pierre Fedida (psychanalyste), François Jullien (philosophe) et Dominique Lecourt (épistémologue des sciences) – a sa place au dernier étage des Grands Moulins. Dans le même esprit, avec Danièle Brun, psychanalyste et professeur à l'UFR "Sciences humaines cliniques", nous constituons un "Groupe d'intérêt scientifique" (GIF), où linguistes, littéraires, philosophes, psychanalystes et médecins travailleront à de "nouvelles approches de la maladie et du handicap". Ce souci de la personne n'est pas oublié aux Grands Moulins : 250 m² au Relais Handicap. L'afflux d'étudiants étrangers, férus de sciences humaines, s'accompagne d'un effort louable en faveur des thèses en codirection avec des institutions étrangères.
Mais la pauvreté décrite plus haut pointe les défaillances de l'enseignement et de la recherche en France. Après le mouvement "Sauver la recherche", après la crise du CPE, faut-il une nouvelle crise des universités ? L'enseignement supérieur reste négligé dans l'attente d'une loi d'orientation et de programmation : le budget par étudiant est inférieur d'un tiers au budget par lycéen. La valorisation et l'attractivité des carrières scientifiques des docteurs s'imposent aussi et surtout dans les sciences humaines et sociales. Le pilotage et l'évaluation des activités de l'enseignement supérieur doivent tenir compte de la spécificité épistémologique des disciplines en sciences humaines, auxquelles les normes d'évaluation des sciences dures ne sauraient être appliquées.
L'enseignant-chercheur au centre
Le pragmatisme du monde moderne exige la préparation des étudiants en "lettres et sciences humaines" au marché du travail. Au-delà des quelques "postes dans l'enseignement", les métiers de la communication, de l'édition, des médias, de l'image, des ressources humaines, de la culture, de la solidarité, etc., requièrent l'apprentissage de modalités de penser qui diffèrent de la pensée-calcul. Notre vocation, indispensable à la vie de la civilisation, est d'ouvrir les portes à ce que l'esprit humain a de plus précieux, énigmatique et fragile : la pensée innovante, qui trouve sa source dans l'acte de pensée lui-même – acte préproductif, hasardeux, voire improductif par définition, acte fondamental d'interrogation.
Névralgique, le secteur des sciences humaines et sociales est explosif. Il ne peut plus gérer la négligence, la désorganisation, le gaspillage et la pénurie qui lui sont imposés depuis des décennies ; ni l'exception française de la misère des bibliothèques ; ni le tarissement des recrutements de jeunes chercheurs  ; ni la frontière entre sciences de l'esprit et sciences exactes ; ni la rareté des allocations de recherche et la pauvreté des salaires des chercheurs. La réorganisation globale nécessaire exige que l'enseignant-chercheur soit au centre du dispositif.
C'est en reconnaissant la spécificité de la pensée innovante préalable et sous-jacente à toute finalité productive, en optimisant les conditions d'existence et de travail des enseignants-chercheurs, en attirant l'attention de l'opinion publique sur la nécessaire solidarité nationale pour l'accomplissement de cette tâche, que la recherche française dans son ensemble sera réellement productive.
En ces temps d'attente électorale, où le pays fait le bilan de ses atouts et de ses faiblesses, il importe de transformer les ratés de ce déménagement précipité en une chance pour l'université sinistrée. Les étudiants et les enseignants-chercheurs sont prêts à faire valoir les richesses créatives réelles qui constituent l'Université du pauvre : elle sera indubitablement une expérience décisive dans les enjeux culturels et sociaux à venir.»

samedi 10 février 2007

Trilogie grand écart, triangle de compensations

Même programme horaire qu'hier, cette fois dans une petite salle d'une cinquantaine de candidats. Avantage notable, on contrôle la climatisation — pour l'éteindre (c'est d'ailleurs la première fois qu'il fait si doux en cette période, personne n'est enrhumé, la surveillance ne se transforme pas en bain viral). Carnet & crayon, très petits, pour ne pas avoir l'air de faire autre chose que surveiller. Mais aujourd'hui, c'est pour constituer un alphabet amusant à l'intention des étudiants de 1ère année (eh bien, des trucs qui se mangent ou se boivent commençant par un "i" ou un "u", c'est plutôt duraille à trouver ! Je ne vous dis que ça...).

Après ça, pour me changer les idées, radio. Un quart d'heure de France Info. Idem de Rire & Chansons. Et puis France Culture. Ma trilogie habituelle. Trilogie grand écart, triangle de compensations...

Comme il en a été question en divers endroits, sans qu'on veuille citer précisément les propos, je suis aller l'écouter par moi-même. No comment (pour l'instant).
Jean-Claude Milner : « J'ai ma thèse sur ce que veut dire "héritiers" chez Bourdieu : "héritiers", c'est les juifs...
Catherine Clément : — Ah vous croyez ?...
Jean-Claude Milner : — Je crois que c'est un livre antisémite.
Alain Finkielkraut : — Ah bon, oh la la, oh la laaa, écoutez...» (Extrait, à la fin, du Répliques du 13 janvier 2007)

Revenons à nos moutons.
Je découvre la Journée d'étude des URFIST du 31 janvier, Évaluation et validation de l'information sur Internet, avec vidéos, textes et présentations. Ce qu'on peut appeler une VRAIE mise en ligne ! Bravo !
J'écoute notamment, au sujet de Wikipédia, Laure Endrizzi. J'apprends pas mal de choses. Les anti-wikipédia devraient tout de même écouter. Quitte à reprendre leurs arguments ensuite.

Si ça intéresse quelqu'un, pendant qu'on y est, j'ai reçu hier l'annonce de mise en ligne des Actes du colloque de Rennes de 2002, sur Écritures en ligne : pratiques et communautés (l'ensemble en pdf) sous la direction de Brigitte Chapelain, qui avait été une hôtesse impeccable. C'est d'ailleurs à cette occasion que j'avais rencontré — dans la réalité — Philippe De Jonckheere. D'autres personnes aussi, mais lui notamment, quoique brièvement. J'y parlais pour la première fois anonym@t et bénévol@t...

En dînant en écoutant le Ce soir ou Jamais de jeudi, avec Ariane Mnouchkine et Régis Jauffret. Bon et bref, en effet.
Frédéric Taddeï : « Aussi bien Les Éphémères que Microfictions sont des récits qui n'ont pas de centre. Et je me dis : Internet non plus n'a pas de centre. Nous sommes tous égaux sur Internet. Est-ce que ça n'est pas pour ça, justement, que de plus en plus d'artistes pourraient être tentés de nous raconter des histoires de cette façon-là ? Comme ça, de prendre des fragments, des individus, des moments donnés, les mettre bout à bout pour raconter la foule, pour raconter l'humanité ?
Ariane Mnouchkine : — Je ne sais pas. peut-être qu'il y a influence. Moi, je n'ai pas l'impression que c'est Internet qui nous a influencés. En fait, vous savez, c'est difficile de dire honnêtement par quoi nous sommes influencés. Peut-être aussi que c'est une sorte de maturation. Peut-être que moi j'ai fait cette proposition aux comédiens parce que j'avais l'âge que j'ai maintenant et pas l'âge que j'avais il y a vingt ans. Peut-être que l'on sent aussi l'éphémère, on sent aussi ceux qui sont les instants précieux, les moments qu'il ne faut surtout pas surtout pas ne pas vivre, ou ce qu'il faut éviter dans telle petite crise [?], duel qui s'installe comme ça en quelques secondes et qui n'apportera à notre vie... rien.
Régis Jauffret : — Juste un petit mot, là-dessus. Je pense en réalité que s'il y a beaucoup de fragments à l'heure qu'il est, soit dans le théâtre, soit dans le cinéma, soit dans la littérature, je pense que c'est beaucoup plus, euh, pour le coup, dramatique qu'on ne l'imagine. C'est parce que, en réalité, le sens, on l'a perdu ; la logique, on la connaît pas. Et ça, je pense que c'est grave parce que... on est un peu comme des enfants perdus dans cette époque. C'est-à-dire qu'on voit des choses, on voit des petites scènes qui s'éclairent, des petits éclairs, des petits flashs, et on n'arrive pas vraiment à relier les choses les unes aux autres. Dans le roman, dans le théâtre, dans le cinéma, il y a quand même quelque chose qui a un rapport avec la narration globale, c'est-à-dire de tout arriver à enfiler ses perles sur une même corde, sur un même fil, et je crois qu'on l'a perdu, le fil, on n'a plus que les perles. Et ça, je crois que plus maintenant, aujourd'hui. Je ne suis pas en train de jeter un anathème, j'ai toujours un langage un peu dur, mais je veux dire aujourd'hui, presque, qu'un artiste honnête, finalement, en est réduit aux miettes et en est réduit aux fragments. C'est un peu comme si les rivières de diamants n'étaient plus à notre portée, on n'a plus qu'une volée de diamants. C'est-à-dire que vous allez voir votre fiancée, au lieu de lui offrir un écrin, bah vous lui jetez une poignée de diamants à la figure. Voilà c'est un peu l'impression que me donne l'époque, actuellement, et la situation de l'art, telle qu'elle est. Je pense que c'est une situation générale de l'art, pour moi.»

Avant préparation de ce billet, actualisation de celui d'hier en fonction des contributions aux PSIEB (propositions sur les statuts identitaires de l'écrit dans les blogs) apportées dans les commentaires. Quatrième catégorie et façonnage du HIM (halo identitaire multimédia) — et du HER (halo d'expansion réticulaire). À suivre. À votre bon cœur...

Tiens, Le Tigre est de retour...

vendredi 9 février 2007

Il y a des jours où il vaudrait mieux ne pas aller dans les médias...

Quatre heures de surveillance de concours d'entrée en trois séances, augmentées des demi-heures préparatoires pour le respect des protocoles millimétrés. Un gymnase avec 829 candidats, soit 9 blocs rectangulaires de 12 jeunes gens de large sur 7 ou 8 de profondeur, plus une table pour l'impair. Le job, c'est distribuer, surveiller en faisant les cent pas, ramasser, avec droit de s'asseoir de temps en temps...
Petit carnet et petit crayon, je prends des notes.

Propositions sur les statuts identitaires de l'écrit dans les blogs.
—— À compléter par rectifications & propositions de commentateurs (en vert) ——

Réflexions qui font suite et visent à modifier les précédentes publications.
On considère essentiellement ici le champ de la littérature et de la critique littéraire.
Sans doute d'autres champs concernés, avec aménagements.
Évidentes similitudes avec pratiques anciennes, qu'elles soient littéraires ou autres.


Il y a trois statuts identitaires possibles pour un écrit réticulaire : l'onym@t (ou véronym@t, du vrai nom), l'anonym@t (sans nom, un titre suffit mais qui n'est pas un nom) et le pseudonym@t (nom d'emprunt). Ajoutons une 4e catégorie, le paronym@t, pour des cas proches mais limites, en attente d'une meilleure compréhension.

1. Le choix de l'onym@t revient à ne pas vouloir faire de différence ou de séparation identitaire entre le soi virtuel et le soi réel (ce qui n'empêche pas des différences de style, de thème, etc.). Il consiste aussi à ne pas craindre les interférences entre virtuel et réel. Il peut être motivé par l'engagement (artistique, théorique, politique ou autre), la recherche (ou le maintien) de notoriété d'un individu ou de visibilité d'une œuvre ou d'un travail, le désir d'influence ou de pouvoir, même symbolique, à plus grande échelle par le virtuel.

2. Le choix de l'anonym@t revient à vouloir absolument une séparation entre le soi réel et une implication virtuelle privée d'identité autre que celle produite par l'écriture (choix thématiques, ton, style, à moins de tout contrefaire). Il dénote une crainte des interférences entre identité réelle et production virtuelle, ou suppose un danger, réel ou imaginaire, à ce que l'identité réelle soit connue. Mais il peut aussi s'agir de tenter un jeu, une création, un défoulement que l'individu réel ne peut assumer sous son nom ni sous un nom d'emprunt, ce qui susciterait la curiosité. Il y a également possibilité de se poser comme catégoriel dans un champ de connaissance (laissant ou ne laissant pas entendre que l'auteur est individuel ou collectif, dans lequel peuvent se mêler identités réelles ou pas). L'absence de nom a généralement des effets négatifs puisqu'il prive le commentateur d'une adresse claire. (Exemples : La Littérature, un chauffeur de limousine, etc.)

3. Le choix du pseudonym@t (souvent confondu avec l'anonym@t alors qu'il en est très différent) revient à vouloir faire une différence — mais pas toujours une séparation franche — entre sois réel et virtuel, à créer soi-même un type d'interférence entre identités réelle et virtuelle, dépendant de la relation établie entre elles, que cette relation soit donnée ou pas. Il propose une partition entre les identités qui ne peut qu'influer sur le comportement des lecteurs. Il peut également s'agir d'un nom de groupe, que les productions soient ensuite assumées individuellement ou collectivement.

4. Le paronym@t est un choix ou l'interprétation d'un choix par un tiers. « Boîte fourre-tout : autres cas, cas particuliers, bizarreries et coups tordus, cas des mal@des, des schizos ou autres délires pervers, corbe@ux et dél@teurs, humoristes distingués, chieurs professionnels, p@r@nos et autres recherchés par le FBI, fantômes, revenants et extr@terrestres...» (JCB)

Ces trois statuts quatre catégories ouvrent sur des modes de production et de communication, voire d'interaction. Dans les interactions, ils se combinent avec les choix faits par les participants de l'interaction. Ils ont également une historicité qui est fonction des expériences accumulées des personnes, positives et négatives, et des évolutions technologiques.
Sujets corollaires, à développer ultérieurement : la présentation de l'identité dans les blogs, l'évolution des présentations de "soi" ; l'ubiquité, ou multi-identité (certains personnes cumulent onymie et pseudonymies plurielles (Cf. Lucien Suel & Mauricette Beaussart), notamment dans les commentaires de blogs, jusqu'à la fantaisie) ; la mutation (essentiellement passage du pseudonym@t à l'onym@t, comme Christine l'a fait il y a quelques mois, l'inverse étant possible, comme François Bon le pratique de temps en temps) ; la disparition (causes de non-actualisation d'un blog, du ras-le-bol au décès, comment comprendre discursivement ces événements).
La multiplicité et la diversité des interventions en ligne d'un même individu crée de lui (Cf. JoseAngel) ce que j'appellerai un halo identitaire multimédia (HIM) plus ou moins large, l'individu pouvant jouer avec différents noms, avatars, styles, ainsi qu'avec des images (photo, vidéo) ou des sons — [donner ou trouver exemples, voir du côté des expériences simsiennes, chez Chloé, ou des jeux identitaires comme Dans la tête d'Émilie]. Ces catégories deviennent ainsi des repères onymographiques permettant de tracer un parcours identitaire, de donner les conditions d'une traçabilité du HIM ou dans le HIM.

Fin des notes du jour. ———

Au sport pour m'occuper de la chose qui s'appelle mon corps. Bien sûr cyclo-lecture, à citer demain.

Pendant le nullissime Ce soir ou Jamais de mercredi (sur les couples en politique, une vraie cacophonie, dépourvue de tout intérêt), je lis l'entretien Roberts-Millet dans le Figaro littéraire, et ce n'est guère mieux. Au milieu d'un minimum syndical de propos justes quoique pas très nouveaux, un florilège de conneries :
« À mon sens Barbey d'Aurevilly, Villiers de l'Isle-Adam sont bien supérieurs à Zola ou au Hugo engagé.» (Richard Millet — A-llez ! un Top 10 !...), « Quant à la thèse de François Bégaudeau, qui exhorte les écrivains à s'engager, elle sent son lycéen attardé. Un lycéen qui s'exprime mal, dit tout et son contraire. Les mauvais livres sont ceux qui justement ont une intention.» (Jean-Marc Roberts — À mort les intentions ! écrivez n'importe quoi !...), « Qui oserait écrire qu'un roman de Le Clézio ou de Kundera est faible ? » (Millet — En tout cas moi (Berlol) je le dis souvent, surtout de Kundera), « les critiques ne font plus leur travail, ils encensent trop vite ; du coup, on ne voit plus rien émerger, sauf quand apparaît un phénomène comme Houellebecq ou Jonathan Littell.» (Roberts — C'est ça, les deux grands écrivains du moment ?... Au secours !), « en fin de compte les vrais écrivains se comptent sur les doigts d'une main.» (Millet — Ça me rappelle quelque chose...), « Parmi les grands, on cite toujours Modiano en exemple. Mais est-ce que ses romans vieilliront si bien que ça ? » (Roberts — No comment...), « On survalorise la littérature anglo-saxonne : qui sont leurs grands écrivains ? Qu'on nous les cite. Qui dira que Philip Roth écrit mal ? » (Millet — Veuillez écouter plus souvent les Mardis littéraires et Jeux d'épreuves...), « Je suis optimiste pour le roman, mais pessimiste sur notre époque qui est antilittéraire. Le pire, ce sont les blogs : non seulement les gens ne lisent plus mais ils ne vivent plus. Interdisons les blogs ! » (Roberts — Point de salut hors du livre ! CQFD !), « Savez-vous que dans les banlieues, le mot « intello » est devenu une insulte.» (Millet — Il l'a toujours été, non ? depuis sa création ?).
Il y a des jours où il vaudrait mieux ne pas aller dans les médias...

jeudi 8 février 2007

Mettent en boule, scotchent et anesthésient

Jour doux et calme avant la furie. Demain des flots de candidats envahiront le quartier et l'université. Il faudra les canaliser, les surveiller. Alors rare et apprécié, le luxe de ces heures de lecture dans un fauteuil. David pour le thé et la discussion qui glisse, vidéo à l'appui, vers des souvenirs synchrones (qui étiez-vous, que faisiez-vous au temps de Lança Perfume, d'African Reggae, de Da da da ?) — et pour moi ce thème de plus en plus important des mutants que nous sommes, vivant mêlés à notre présent, si nous le voulons et parfois sans que nous le voulions, les temps de tous types d'enregistrements sonores et filmiques — alors qu'une distance de quinze ans créait autrefois un fossé infranchissable et des générations étanches. Au point qu'à une personne de vingt ans aucun récit, texte, peinture, gravure ne pouvait montrer le temps d'avant sa naissance, et que personne n'y aurait même pensé sinon par le rêve ou le miracle. Légèreté alors, possible naïveté jadis de n'être que de son temps. Aujourd'hui, le poids de connaissances potentielles, par immersion audio-vidéo, en partage télévisé familial ou en boulimie dévédique, est proprement incommensurable, pour ceux qui veulent y aller voir, et pour le meilleur et le pire (le Moulin rouge ! vu samedi dernier étant à mes yeux un des pires exemples).

Ai signé la pétition de l'Atelier du Gué — on parlait des tarifs postaux l'an dernier et Cécile confirmait que la Poste ne ristourne que le gros. Et pire pour l'étranger, j'ajoute...

Ai décidé de diminuer l'étiage Bloglines (trop de fils RSS que je m'astreignais à lire, et dont je sais que je n'ai pas besoin, expérience faite). D'un petit nombre de billets bien ficelés, l'accès à d'autres est garanti. En revanche, trop de fils vite se croisent, mettent en boule, scotchent et anesthésient.

Vraiment pas facile, cette (re)naissance de ville. Le XIIIe arrondissement, je l'ai arpenté sans cesse de 1976 à 1992, de la classe de seconde au DEA, puis allocataire-moniteur à Paris 3, résidant à Ivry, jusqu'au départ au Japon. En 1990-91, je me souviens bien que de grands projets d'implantation des universités de Paris 3, 4, 6 et 7 sur les sites Tolbiac voisinant la Bibliothèque nationale étaient en discussion, des votes ont eu lieu (j'avais voté pour le déménagement de Paris 3) — aussi me permettrai-je de contredire M. Blisko quand il affirme, au troisième paragraphe de l'article suivant, au demeurant remarquable article, qu'en 91 les étudiants n'étaient pas prévus...

Paris-Rive gauche : un nouveau Quartier latin
Grégoire Allix, Le Monde, le 07/02/2007
« Un nouveau Quartier latin s'éveille, à l'ombre des tours de la Très Grande Bibliothèque (TGB). Autour du haut profil des Grands-Moulins, transformés en bibliothèque, et de la Halle aux farines, devenue réservoir d'amphithéâtres, la première tranche de bâtiments de l'université Paris-VII devait être inaugurée par le premier ministre, Dominique de Villepin, mercredi 7 février, dans la gigantesque zone d'aménagement concerté (ZAC) du 13e arrondissement. Après quelques retards à l'allumage dus à des chantiers compliqués (Le Monde du 6 février), Paris-VII s'installe cette année dans près de 90 000 m².
A terme, l'université occupera 150 000 m² et dix bâtiments dans le quartier, auxquels il faut ajouter l'école d'architecture de Paris-Val-de-Seine, qui doit ouvrir au mois d'avril, et l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), attendu en 2010. En tout, 30 000 universitaires — étudiants, enseignants, chercheurs — s'ajouteront aux 60 000 salariés et aux 15 000 habitants de Paris-Rive gauche. Mais cette ville dans la ville qui sort de terre jour après jour peine à prendre vie. L'ouverture de l'université pourrait jouer le rôle d'étincelle.
Au début de la ZAC, en 1991, les étudiants ne figuraient pourtant pas dans le paysage. "Paris-Rive gauche avait été pensé comme un quartier d'affaires, le pendant de la Défense à l'est de Paris", raconte Serge Blisko, maire (PS) du 13e arrondissement et président de la Semapa, société d'économie mixte chargée de l'aménagement de la ZAC. Mais en 1996, décision est prise d'y installer l'université Paris-VII pour désengorger Jussieu. Premier bouleversement. Puis, en 2001, la gauche s'empare de Paris, 13e arrondissement compris. "Nous avons donné à la ZAC une réorientation majeure : 200 000 m² de bureaux en moins, plus d'espaces verts, plus de logements", poursuit M. Blisko.
Avant même l'alternance municipale, les dirigeants de l'université et la Semapa s'accordaient sur un point : ne pas créer une enclave universitaire dans la ZAC. Là où Jussieu avait des allures de forteresse, la future Paris-VII devait se couler dans la ville, ses bâtiments s'insérer entre bureaux et logements, commerces et services. Ce choix paraît évident aujourd'hui, mais ne l'était pas il y a dix ans.
"Ce fut un combat à l'intérieur de Paris-VII, et avec le rectorat qui aurait préféré un monument pharaonique signé par une star de l'architecture", assure François Montarras, vice-président de l'université, chargé de ce chantier. De son côté, la Semapa doit convaincre les investisseurs de s'installer entre les amphis et les laboratoires. "Il a fallu beaucoup de volontarisme : les promoteurs de logements et les commerçants craignaient que le quartier soit mort pendant les vacances et les week-ends", se souvient M. Blisko. Encore aujourd'hui, beaucoup de rez-de-chaussée sont murés, faute de commerces, et la Semapa a du mal à attirer boulangers et médecins, supermarchés et pharmacies.
Si cette mixité urbaine était possible, c'est que le dessin du quartier s'y prêtait. Pour faire surgir des morceaux de ville sur la table rase des friches industrielles du bord de Seine et d'une dalle coulée au-dessus de rails de la gare d'Austerlitz, la Semapa a divisé la ZAC en trois quartiers : Austerlitz, Tolbiac et Masséna, confiés à des architectes coordonnateurs. Pour le nord de Masséna, où s'implante l'université, c'est un habitué du 13e arrondissement, Christian de Portzamparc, futur Grand prix de l'urbanisme en 2004, qui fut chargé en 1995 de dessiner la forme de la ville et de définir les règles du jeu.
Pour la première fois, l'architecte peut donner corps au concept urbain qu'il a forgé, celui d'"îlot ouvert", synthèse souple entre la rigidité haussmannienne et les plans libres du modernisme. Paris-Rive gauche sera ainsi la première incarnation de ce qu'il nomme un "âge III de la ville". Dans un tissu urbain serré, jouant de la transparence et de l'intimité, les rues étroites séparent des îlots composites et discontinus. Les bâtiments, de style et de hauteur variables, offrent de généreuses percées.
"L'îlot haussmannien génère des cours sombres, des rues fermées. L'urbanisme d'après-guerre, au contraire, s'affranchit de la rue en posant des tours ou des barres comme au hasard. L'îlot ouvert, en assemblant des objets et des programmes différents sur un espace restreint, autorise l'aléatoire, la flexibilité, tout en produisant des rues de qualité", estime Christian de Portzamparc.
A l'intérieur de chaque îlot cohabitent deux à quatre bâtiments. Pour chacun, Christian de Portzamparc définit un ensemble de contraintes, puis anime des ateliers de coordination avec tous les architectes, zone par zone, pour que les projets ne se gênent pas. "Le but n'était pas de les uniformiser, précise-t-il. Il n'y a pas une architecture unique ou légitime. Le dessin de la rue doit tolérer une grande variété."
L'urbaniste n'a pas toujours imposé sa loi. Les règles parisiennes, qui limitaient la hauteur du quartier à 25 mètres, ont freiné ses envies d'envolées ponctuelles. Et l'appétit de certains promoteurs, gourmands en mètres carrés, a parfois alourdi des îlots qu'il avait rêvés plus légers. La Semapa elle-même, en difficulté financière et inquiète de voir ses parcelles sans acheteur, a milité pour plus de densité.
Malgré cela, Paris-Rive gauche promet de belles promenades architecturales. On y croise bon nombre des grands noms de l'architecture française — voire mondiale : Norman Foster, Jean-Michel Wilmotte, Valode et Pistre, Franck Hammoutène, Paul Chemetov, Henri Gaudin, Francis Soler et d'autres... Et si, autour de la TGB et le long de l'avenue de France, l'architecture répétitive et toute de verre vêtue a un effet glaçant, le quartier universitaire mêle dans des formes variées le bois, le cuivre, la brique, la pierre et le béton. "Nous faisons le pari d'une architecture contemporaine audacieuse, porteuse de fantaisie, autorisée par le côté apaisé, très parisien, de l'espace public", assume Serge Blisko. Ainsi des logements bruns déstructurés "à la hollandaise" par les jeunes Aldric Beckmann et Françoise N'Thépé (livraison en mai 2007) ou des silos d'habitation blancs de Frédéric Borel (octobre 2007).
Si le quartier est prometteur, c'est aussi que dans cette ville toute neuve, aux architectures sans histoire, les anciens bâtiments industriels, judicieusement réutilisés, viennent apporter une identité et une épaisseur. Figures françaises de l'architecture, Rudy Ricciotti (dans les Grands Moulins) et Nicolas Michelin (dans la Halle aux farines) ont su restaurer en finesse façades et toitures, faire entrer la lumière dans ces silos autrefois aveugles, et livrer des aménagements simples et bruts, d'un coût défiant toute concurrence et ne nécessitant que peu d'entretien.
Non loin de là, dans une architecture beaucoup plus spectaculaire, Frédéric Borel transforme ce qui restait de l'ancienne usine d'air comprimé Sudac en école d'architecture, au gré d'un projet remarquable et d'une formidable complexité. De l'autre côté de Masséna, le réservoir d'artistes des Frigos hisse son château d'eau peinturluré. Et le long des voies de chemin de fer, la triple voûte de béton de la halle Sernam attend de savoir à quelle sauce elle sera réhabilitée : le ministère de la justice souhaite y construire le futur tribunal de grande instance (TGI) de Paris alors que la municipalité défend un programme de bureaux et de logements.
Paradoxalement, cet héritage industriel qui fait la richesse de la ZAC est aussi sa limite. Le Quartier latin de Masséna reste enclavé entre les sablières et la centrale à bétons des quais de la Seine et les voies ferrées d'Austerlitz. Leur couverture partielle, par une gigantesque dalle de 26 hectares à l'origine de bien des difficultés, n'a pas beaucoup facilité la connexion avec l'"ancien" 13e arrondissement. Côté est enfin, les alentours du périphérique — bretelles, tunnels, station-service, cimenterie... — rendent presque impossible le passage à pied vers Ivry-sur-Seine. Un projet d'aménagement, conduit par l'architecte Yves Lion, n'est annoncé qu'à l'horizon 2012-2015. Il inclut un plan B pour le TGI, défendu par la Ville de Paris. Mais il est rejeté par les avocats et les magistrats, qui jugent épouvantables les alentours de ce nouveau Quartier latin...»

mercredi 7 février 2007

Comment éradiquer de la pensée humaine

Réduire voilure
Hausser lecture

Au centre de sport en matinée, quarante minutes de cyclo-lecture avec Pique-nique dans ma tête — cet art de la coupe et du mixage qui m'avait captivé il y a deux ans dans Un Monde cadeau. Non pas la reconstitution d'un flux de conscience, mais l'impression de direct, avec humeurs, sans savoir où l'on va (le côté pique-nique, sans doute).
Après, sur une autre machine où l'on ne lit pas, réflexion sur les camps dans la littérature. Longtemps un sujet éthique et philosophique, le camp. Pourquoi en existe-t-il ? Ce qui revenait à se demander comment éradiquer de la pensée humaine l'idée de camp, le recours au camp dans une gestion de société... Et là, avec Jean-François Paillard, comme récemment avec Antoine Volodine (qui est au-delà de tout, évidemment), mais aussi avec Luc Lang pas plus tard qu'avant-hier (réserves indiennes), l'idée de camp (loisir, refuge, tri, entraînement, quarantaine, concentration, extermination, avec les spécificités de chaque, à ne pas amalgamer) ne semble plus être discutée, discutable, l'idée et l'existence de camps paraît plutôt une fatalité, irréfragable — et alors comment s'en accommoder, ou pas. Je repense au parc humain, mais ce n'est déjà plus l'heure...

« Dans notre lit, bon sang. Je suis allongé sur le dos. Les paumes de mes mains collées à ma nuque. Ma femme est encore sous la douche. Elle ne m'a pas encore reproché d'avoir oublié d'étendre la serviette. Il y a ce bruit d'éclaboussure qui couvre tout. Je sors d'un rêve. Un rêve étrange. Je baisse les yeux et je vois ce pli sur le drap du lit. Au bout du pli, il y a comme une bifurcation. Je pense à un début possible de roman. Un de ceux dans lesquels je m'enlise depuis des mois. Je bascule mes pieds sur le côté. Ce roman n'est qu'un prétexte, m'avait dit un jour ma femme. C'est un cocon. J'ai tout de suite pensé que par « cocon », elle voulait dire « tombeau ». J'ai tout de suite pensé qu'elle voulait dire le compte à rebours a » (Jean-François Paillard, Pique-nique dans ma tête, Ed. du Rouergue, 2006, p. 17)

À propos de douche et de serviette...

mardi 6 février 2007

Œil œil dent dent

Il y aurait des margoulins chez les éditeurs et tout le monde les connaîtrait, écrit Joseph Vebret chez les Blogauteurs. Eh bien, non ! On ne les connaît pas. Il faudrait donner les noms.

Témoignage anonyme tiré des notes de bas de page de François Bon : « Il y a quelque temps, la Commission locale d’insertion (qui contrôle les RMIistes) m’a obligé à m’inscrire à l’ANPE où je suis donc catalogué comme "écrivain à la recherche d’un éditeur" (!). Tous les mois j’ai rendez-vous avec un type qui essaie en me harcelant de me faire partir volontairement de l’ANPE (il ne veut pas me radier car cela augmenterait ses chiffres de radiés d’office). Ce gars de l’ANPE vient de me proposer d’être payé à écrire en montant une association 1901 bidon genre "les amis de ... (moi-même)" et que cette asso m’engage comme salarié 2 ans en contrat aidé financé à 90 % par l’Etat, 800 € par mois avec sécu et cotisation retraites. Tout ça pour que je sois censé avoir retrouvé un emploi (alors que je n’ai rien à faire à l’ANPE). Ils étaient prêts à me donner 10.000 € sur deux ans en détournant l’esprit de la loi, alors que le CNL ne m’a donné il y a un an que 3.000 € comme bourse. Quand ça sort d’une poche (ministère de l’emploi) il y a plein d’argent, mais quand ça sort d’une autre poche (culture), il n’y a plus un sou. J’ai refusé, j’aurais eu l’impression de détourner de l’argent.»

Merveilleux, non !? C'est quoi, l'ANPE ? On savait qu'ils truquaient en permanence pour diminuer les chiffres et faire élire l'heureux responsable de ces baisses. Mais ce ne sont pas des baisses, ce sont des baises. Ceux qui sont radiés, ceux qui sortent volontairement, sont tout simplement baisés par l'ANPE.
Corollairement, si j'étais Nathalie Heinich, je me dépêcherai de m'expliquer clairement sur mes propos (il y a peut-être mal dit mal entendu...). Il n'est pas acceptable qu'une chercheuse du CNRS se permette les propos rapportés. C'est la porte ouverte à l'œil œil dent dent le plus vulgaire, du style : et ton statut CNRS, c'est pas une niche aristocratique ? On fait quand le bilan de la productivité des chercheurs CNRS ? Etc., voyez le genre...

Dossier télé, interview et couverture de Chronic'Art pour Frédéric Taddeï ! De quoi faire plaisir puisque j'ai soutenu son émission dès la première !
Celle d'hier soir est un excellent cru, d'historiens qui reviennent sur Jean Moulin, la Résistance, les ouvertures d'archives, les conflits entre histoire et mémoire (entre historiens et témoins), etc. On y apprend que Jean Moulin n'aurait pas été ni communiste, ni gaulliste, ni trahi, et que, pour ce dernier point, c'est seulement que les Allemands faisaient bien leur travail. On y apprend que malgré les médiatisations d'ouvertures d'archives (de la Seconde guerre mondiale), il resterait des documents interdits de consultation. On y apprend que le Débarquement s'est fait avec relativement peu de pertes humaines (Olivier Wieviorka : « le Mur de l'Atlantique a duré quatre heures »), mais que les deux mois suivants (la Bataille de Normandie) ont réellement été un enfer pour les troupes alliées.
« Mais d'où vient cette huile, Monsieur Mitterrand ? », dit Jacques Weber à Jean-François Balmer, en vedettes américaines après leurs Débats. Ce dernier répond qu'elle vient... de l'arachide.

lundi 5 février 2007

Molle du genou

De l'agrégat à l'opinion.
Train très tôt ce matin, lecture de Luc Lang, avec intérêt, et je vois le Mont Fuji.
À quelques minutes de l'arrivée, ayant regardé sur mon horaire le côté de la descente, je viens me positionner devant la porte de droite. Un Japonais est à la porte de gauche, qui sait ou ne sait pas de quel côté est la descente. Arrivent deux mamies qui regardent à gauche et à droite, et choisissent la gauche. D'autres personnes arrivent, qui s'alignent toutes dans le même sens, alors même qu'un message par haut-parleur annonce la descente à droite, peut-être pas assez fort. Quand le train entre en gare, je suis seul du bon côté, évidemment, et derrière, petit à petit, tout le monde se retourne...
Que dire de cette micro-histoire ? Sinon qu'un instinct grégaire a amené deux personnes à en suivre une première, au détriment d'un étranger, spontanément douteux. Et qu'une fois l'agrégat commencé, les nouveaux arrivants font de plus en plus — automatiquement — confiance au groupe établi, sans même voir qu'il existe une autre solution.
Bien sûr, personne n'est fautif ni coupable de quoi que ce soit. Ce n'est qu'un tropisme. Mais je peux le considérer comme un bon schéma de ce qui se produit dans un groupe quand il est question d'opinion, surtout quand ce groupe est notoirement sous-informé ou inattentif.

« La nuit fut froide sur le plancher de tôle du pick-up. Au petit matin, des traînées de givre annonçaient la fin de l'été. J'avale dans le premier snack un jus noir qui fume dans le verre de polystyrène compressé, ça sent l'orge grillé et l'aspartame. Je quitte le lac baigné d'une lumière blanche et coupante, je continue sur la 93 en direction de Kalispell, la dernière ville avant l'arrivée dans le glacier Waterton et la réserve blackfeet. C'est une région touristique et je croise de nombreux camping-cars. Le nom est d'ailleurs peu approprié puisque ce sont des pullmans climatisés à quatre ou six roues, conçus pour soixante-seize passagers, qui sont aménagés en résidence pour des couples voyageurs, leurs enfants et leur chien de garde. Ils sont noir et chrome, rouges, aluminium, ils transportent une antenne satellite, une salle de bains et de profonds sofas en cuir ; ils ont des baies vitrées ornées de stores vénitiens.» (Luc Lang, 11 Septembre mon amour, Ed. Stock, 2003, p. 44-45)

Ai reçu ma dernière commande d'Amazon. Des dévédés, des livres, dont le Bergounioux commandé par la très brève Librairie Tiers Livre, La Fin du monde en avançant.
Et aussi un courrier, ce matin, d'une personne, qui signe Yasmine, m'écrivant avoir également acheté des livres via cette librairie — et n'avoir pas compris les attaques ni la fermeture.
« [...] je suis tombée sur la  page du Tiers-Livre, je suis passée par le portail qui mène vers Amazon et je me suis offert avec réjouissance des livres de Bergounioux (que je ne connais pas du tout), de Echenoz, Sebald, Volodine, des livres pour la grammaire et l'orthographe — j'en étais et en suis ravie — alors qu'elle n'a pas été ma déconvenue de vaguement comprendre que cette manière de pouvoir se procurer des livres avait été abandonnée suite à je ne sais quelles pressions et vieux réflexes égoïstes qui auraient eu raison de cette entreprise. C'est regrettable, bien dommage. C'est idiot. Je ne comprends pas.»

Ici c'est jour des trois réunions. Ça prend la journée entière (et la tête). La dernière, façon O.K. Corral, où je me vois bien en Burt Lancaster... Ai réussi à enregistrer le Surpris par la nuit consacré en urgence à Philippe Lacoue-Labarthe, mais pas pu l'écouter. De même que Du Jour au lendemain du 24 janvier avec Charles Juliet (Nota Bene : ce soir, c'est Pierre Bayard).
En revanche, j'ai lu. Un Matricule des anges, le 78, de novembre-décembre 2006. En retard, je sais. Article sur Alan Pauls qui publie un essai sur Borges (Le Facteur Borges, chez Bourgois) — ça, c'est pour Vinteix. Dossier sur Arno Bertina, qui publie Anima Motrix (chez Verticales), je vais le commander. « Je voulais quelqu'un qui arrive à être plus fort que ses chiens, plus fort que sa mauvaise conscience et qui arriverait à accéder à un véritable sentiment de culpabilité, puisque la mauvaise conscience empêche de se sentir coupable. Je voulais que mon personnage bouffe ses chiens.» (A. Bertina, Matricule 78, p. 21 — ça, c'est encore pour François Bon.) Article sur L'Épave d'Yves Ravey, je viens de le recevoir. Page sur Tout le monde devrait écrire, de Georges Picard, lu avec grand profit. Article intitulé Sulfureuses confessions, sur la réédition d'Alias de Maurice Sachs (paru en 1935), pour l'histoire littéraire et « l'apprentissage de la perversion.» Très intéressant dossier sur Julien Blaine, son Bye-bye la perf (chez Al Dante, si ça se trouve encore...), occasion d'un retour sur sa carrière. Il y aurait beaucoup à citer mais je retiens seulement qu'il mentionne son travail régulier avec... Étienne Brunet ! Tiens !... m'étonné-je... Mais, vérification faite, il ne s'agit pas de notre collègue niçois, participant de l'ILF 2005 et admiré pour ses multiples études littéraires informatisées, et notamment pour sa concordance de Balzac en ligne depuis plus de dix ans... Article sur Henri Thomas, le « méconnu capital » (p. 47) — ça, c'est pour notre collègue Patrice. Éric Dussert joue la provo et l'antiphrase (p. 48) pour ne pas parler de Maurice Blanchard, car tout le monde devrait déjà connaître — autant dire que je n'aime pas ce ton qui suppose l'élitisme et rejette toute possibilité d'apprendre. Fin comique (p. 51) sur un dialogue imaginaire, On signe !, entre Alan Fink et Michael Onf, je vous laisse découvrir qui ils sont et sur quel sujet... — Bravo, Gilles Magniont.

Des films reçus, je regarde ce soir Total Khéops (A. Bévérini, 2002, d'après le roman de Jean-Claude Izzo). Une bonne distraction, sans plus. Une tension sensible quoiqu'un peu molle du genou. Un rôle de baroudeur faussement méchant pour Robin Renucci. En revanche, les acteurs ne sont pas tous bons, notamment parmi les seconds rôles marseillais...

dimanche 4 février 2007

Tranchent vite bien dans le nœud questionné

Enfin un dimanche où je n'ai rien à dire...

Sauf des trucs perso comme une promenade dans Tokyo ensoleillé, un crochet par les jardins du Palais impérial où les fleurs s'ouvrent, un déjeuner chinois près de la gare de Tokyo, un achat de quelques articles de vaisselle de Hutschenreuther au X-Factory de Ginza.

Et qu'après notre retour, j'ai regardé le Ce soir ou Jamais de jeudi dernier, intitulé « Critiques et artistes : je t'aime moi non plus ! ». On s'y amuse bien mais on n'y apprend pas grand chose. Jérôme Garcin est aussi inintéressant que d'habitude. Pierre Jourde ne me convainc pas du bien fondé éthique de sa démarche (même si ce qu'il écrit m'intéresse). Arnaud Viviant est plus précis, plus incisif et prend une position idéaliste (le critique parle d'art, ou le devrait) qu'on aimerait pouvoir croire (car qui le fait vraiment ?). Plusieurs ont l'air de dire qu'il n'y aucune émission de critique littéraire. Et c'est de cela qu'ils tirent que tout va mal. Mais c'est faux, ces hommes mentent ! Au moins sur France Culture ou à la Radio Suisse Romande, il y a de nombreuses émissions de critique littéraire qui ne sont ni de la promotion ni du cirage de pompe ! Et qui peuvent accueillir des avis contradictoires sans que ça devienne le cirque ou le massacre. Je ne saurais trop leur recommander l'écoute des remarquables Jeux d'épreuves d'hier (sur Marie N'Diaye, Emmanuelle Pagano, Maryline Desbiolles et Constance de Salm).
Mais sans doute n'ont-ils pas le temps d'écouter la radio (et ils ne savent pas qu'on peut réécouter à loisir via l'internet, car d'ailleurs de l'internet il ne sera aucunement question dans toute l'émission, comme si aucune critique littéraire n'y avait lieu, n'y concurrençait la leur — il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir).

Enfin, on pourrait penser avoir tout dit sur l'anonym@t et ne pas avoir à y revenir. Et certains ne manqueraient pas de nous reprocher d'en remettre une couche si l'on ne les exhortait ici à un peu de patience.
Car il y a le temps qui passe et les pratiques qui varient. Et nous les voyons évoluer (pour ce que nous voyons). L'anonym@t n'est donc ni un ou plusieurs statut(s), une ou plusieurs pratique(s) qui aurai(en)t une définition une fois pour toutes (à moins qu'elle ne soit sommaire, ou plus précisément générique), mais l'usage du mot concerne un ensemble de statuts et de pratiques qui interagissent avec d'autres champs d'activités et de signification, et qui sont en outre affectés par l'accumulation temporelle de ces statuts et pratiques. Autrement dit, l'anonym@t évolue.
Si je dis tout de suite, comme ça, une opinion, qu'il évolue en bien, ou en mal. C'est une connerie de plus, comme des tas de gens en sortent à la pelle. En plus, ce serait me prendre pour quelqu'un, vous voyez, de ceux qui tranchent vite bien dans le nœud questionné, ou de ceux qui pensent faire pluie & beau temps dans l'internet en disant quelles seront les tendances de l'année et de la décennie. Comme ça, dans ce genre, j'ai entendu que le livre c'était fini, que les blogs, ça y est, c'était mort, qu'à la télé y'avait jamais rien de bon, ou qu'en politique tous pourris. Voyez, tout ça, c'est du même genre, connexe par la simplification, c'est se croire capable d'une synthèse sur laquelle fonder une opinion, alors qu'en réalité ce n'est que de la vanité sur du vent.
Donc, j'en parlerai un autre jour... (Technique JPT, leçon un.)

Pierre blanche, pour avoir retrouvé ma mémoire de Bali...

samedi 3 février 2007

Un dessein plus grand derrière le narrateur

Lever à 6 heures pour finaliser les notes du cours de l'Institut sur La Télévision, principalement p. 64-73, c'est-à-dire la séquence des recherches informatiques à la BPI, dont le narrateur dit qu'elle se place 3 ou 4 ans avant le temps de référence, soit quand il a arrêté la télé, au sein du séjour à Berlin. C'est donc entre 1990 et 1992 qu'il est allé chercher le texte d'Alfred de Musset, s'adressant à des bibliothécaires qui n'ont pas vocation à connaître le contenu des œuvres, c'est vrai, mais qui avaient tendance à croire un peu trop en leurs outils informatiques (en l'occurrence, une disquette avec « tout Musset », soi-disant, ce qui n'était pas le cas, puisqu'il n'y avait pas Le Fils du Titien). Bonne occasion d'évoquer le Centre Pompidou alors qu'on fête maintenant son 30e anniversaire (j'aurais bien aimé voir le film documentaire d'Alain Fleischer, sur France 5 le 1er février...).
Dans la micro-étude textuelle, on retrouve intacte l'aptitude de Toussaint à nous faire rire avec des dialogues où seuls un ou deux mots sont répétés sur divers tons.  On s'amuse également — comique involontaire, cette fois — de l'évocation du « gros ordinateur central » de la bibliothèque, qui doit tenir dans un portable bas de gamme d'aujourd'hui. Mais derrière, c'est une interrogation sur les limites de la logique machinique et informatique de l'époque (corpus et mode de consultation de catalogue d'avant le web), sans condamnation cependant.
Au-delà, puisqu'on commence à voir un dessein plus grand derrière le narrateur, je suggère — même si je ne suis pas historien — que le choix d'un sujet impliquant Charles Quint lorsqu'on est soi-même à Berlin très peu de temps après la chute du Mur n'est peut-être pas anodin. En effet, Charles Quint (Karl V.) représente l'avènement historique, par les alliances familiales européennes puis par les guerres, d'un empire germanique, au XVIe siècle, et qui restera dans la fantasmatique allemande, se reformera dans la Prusse du XIXe siècle, jusqu'à la dernière métastase du IIIe Reich — qui voit sa fin véritable dans la chute du Mur et la réunification d'une Allemagne pacifique et pleinement désireuse de se limiter à ses frontières...
Comme dans un mobile en équilibre, le poids de sérieux de tout cela est précédé par un plus grand ridicule : ce souvenir de la BPI et cette évocation de Musset prennent place dans un parc où le narrateur s'est déshabillé parce qu'il fait très chaud et que c'est tout nu qu'il devra saluer deux personnes qui passent par là par hasard — et qui sont bien habillées : un écrivain célèbre et le président de la fondation qui lui a attribué sa bourse (p. 58-62).

Joie de retrouver Éric de Kyoto pour passer voir T. (qui arrose au champagne la bonne marche de son séminaire privé), puis aller déjeuner au Saint-Martin, qu'il découvre enfin et où nous retrouvons Laurent et Bill. Conversation assez animée puisque politique, mais inrendable à l'écrit.

Retour à l'Institut pour voir Moulin Rouge ! (B. Luhrmann, 2001). Un très mauvais film, dans lequel le grotesque et le carnavalesque rencontrent le cartoonesque et le patchwork pop sans jamais réussir à fusionner ou produire de l'émotion. Le prétexte historique est tellement malmené que le tout se traîne dans une vulgarité sans nom. Je ne comprends pas ce que ce film fait dans une sélection de films sur Paris.
Ça m'a même donné mal à la tête et il faudra un demi-litre de thé au jasmin et un nabé au dîner pour en venir à bout...

Des blogs. Une simple impulsion vers Einstürzende Neubauten, puis vers Silo, et je replonge dans YouTube une bonne heure.
Dans Motorcade, un excellent morceau du groupe Magazine, vers 2'50'', on voit la charleston de droite tomber... ce qui ne dérange absolument rien.

vendredi 2 février 2007

Le centrifuge qui pète

Matinée à finir les corrections de copies. Dont je suis débarrassé quand, au Saint-Martin, j'attaque mon jarret d'agneau...

L'après-midi, lecture de rapports.
Avec quelques pauses web et des enregistrements de radio, notamment les deux Surpris par la nuit intitulés « le torchon brûle », rassemblant des témoignages de féministes des années 60-70 et d'après.
Au Café Picouly du 26 janvier, de quoi rassurer mes commentateurs-fauteurs. J'y vois la bande-annonce du film Odette Toulemonde (d'E.-E. Schmitt, qui sortira le 7) avec Catherine Frot, dans laquelle le personnage éponyme déclare : « Je n'écris jamais. Car si j'ai de l'orthographe, je n'ai aucune poésie.» C'est le début de sa lettre à l'écrivain qu'elle adule... Après, je ne sais pas ce qui se passe, évidemment, et vous verrez peut-être le film avant moi...

D'ailleurs, entre auteur et fauteur, il n'y a qu'un courant d'air.

À ajouter au dossier |littérature —livre VS écran—|, ces extraits de Polastron trouvés chez Webobjet. Je ne les copie pas, ils ne m'apprennent rien.

Plus intéressant, à l'évidence, le billet de Jean-Claude Bourdais qui dans un ample mouvement dévoile le sens de son compte à rebours chocolaté. À méditer.
Moi je suis pour le centripète qui fuge, et refuge, et le centrifuge qui pète, et répète, le yin et le yang, quoi...

En page 10 du Monde des Livres, une très belle page sur Jean Cayrol, toujours suite à la sortie du volume de son Œuvre lazaréenne.

Après passage à la médiathèque de l'Institut franco-japonais où j'emprunte le film, qui n'y est pas souvent, dîner en regardant La Marche de l'empereur. Beau, bluffant quant à la technique d'approche des animaux et la résistance au froid de l'équipe du tournage, juste un peu lourd côté commentaires à la première personne — ça en devient presque un film angoissant.

Suis toute la soirée sur Le Fils du Titien... Quand Alfred de Musset, lui-même un peu adepte du jeu et du farniente consent à raconter la vie du fils du Titien, sa bourse magique, sa maîtresse, sa fainéantise à lui aussi et, bien sûr, quand il consent à raconter la rencontre entre son père et Charles-Quint, la fameuse histoire du pinceau pour lequel le pouvoir politique s'abaisse devant le génie artistique... On voit qu'il y a de l'emboîtement aussi chez Toussaint. Qui parlait de minimalisme baroque ?

À compléter...

jeudi 1 février 2007

Balancés dans les gémonies...

 Journée un peu morose dans le monde réel, plombée par les corrections de copies. Sauf le déjeuner avec David, bien sûr, toujours haut en couleur (il se prépare à partir pour Orléans dans une quinzaine de jours avec un collègue et la trentaine d'étudiants sélectionnés, comme il l'a déjà fait il y a deux ans et comme je l'ai fait l'an dernier...).
Heureusement qu'il y a le monde réticulaire ! Avec tous ces commentaires aux billets des trois derniers jours, comme si le sujet du livre et de la lecture revenait aux esprits (en évitant de parler des libraires et des éditeurs — maintenant que je les ai balancés dans les gémonies...). Aussi avec l'enregistrement d'un coup de six épisodes de Lord Jim sur France Culture. Une œuvre littéraire que je n'avais pas lue et que je découvre de cette façon... Est-ce nécessairement moins bien que par la lecture du livre ? Si l'on répond que non, eh bien, cela fait une voie de plus pour la littérature. Retour à l'oral, beau double bind...
Et ce soir, le diptyque formé par deux Ce soir ou Jamais : celui de mardi sur la science, l'écologie, la SF, et celui de mercredi sur les salauds de riches. Je dis diptyque parce que la complémentarité est étonnante.
Je remarque, malgré la qualité évidente de ces deux dernières éditions, que l'émission a tendance à se réduire à un unique grand débat, alors qu'il y avait dans les premiers mois une diversité de formats et de modules : entretien individuel, discussion à deux ou trois, déplacement du Taddeï vers le maquillage, etc. L'occasion de focalisations diverses qui avaient leur raison et qui étaient utiles pour maintenir l'attention, alors que le débat unique, en une seule coulée, peut vite être lassant... Et vient alors la tentation de réduire l'écran et d'aller voir dans la fenêtre de courrier ou de commentaires du blog s'il y a du nouveau...

Entre temps, nouveau saut de chat botté vers la belle T., et fin d'un livre-univers, avec toujours la tristesse de quitter, ici non pas des amis (quoique... Scheidmann, Gompo, Mardirossian...), mais un recoin où la forme de ma pensée s'était lovée... et dont elle se souviendra...
« Les vieilles rampaient en cercle dans les environs, elles étaient démantelées et amnésiques, incapables maintenant de refermer les phalanges ou la bouche sur mes peaux afin d'en ruminer le suc. Sans plus d'émotion ni de nostalgie elles tournaient lentement autour de moi, immortelles, impropres à la prolongation de leur vie mais ne sachant pas comment mourir [...] Malgré sa métamorphose et en dépit de la progression du néant autour de lui, Will Scheidmann avait continué, en effet, à dire chaque jour une histoire, sans doute parce qu'il n'avait rien d'autre à dire ni à faire [...]
Cette nuit-là, ce 16 octobre-là, je lui suggérai de baptiser son prochain tas Des anges mineurs. C'était un titre que j'avais autrefois utilisé pour un romånce, dans d'autres circonstances et dans un autre monde, mais il me semblait que cela s'accordait bien avec cette somme que Scheidmann était en train d'achever, ce dernier tas.» (Antoine Volodine, Des Anges mineurs, p. 201-202)