Jour doux et calme avant la furie. Demain des flots de candidats envahiront le quartier et l'université. Il faudra les canaliser, les surveiller. Alors rare et apprécié, le luxe de ces heures de lecture dans un fauteuil. David pour le thé et la discussion qui glisse, vidéo à l'appui, vers des souvenirs synchrones (qui étiez-vous, que faisiez-vous au temps de Lança Perfume, d'African Reggae, de Da da da ?) — et pour moi ce thème de plus en plus important des mutants que nous sommes, vivant mêlés à notre présent, si nous le voulons et parfois sans que nous le voulions, les temps de tous types d'enregistrements sonores et filmiques — alors qu'une distance de quinze ans créait autrefois un fossé infranchissable et des générations étanches. Au point qu'à une personne de vingt ans aucun récit, texte, peinture, gravure ne pouvait montrer le temps d'avant sa naissance, et que personne n'y aurait même pensé sinon par le rêve ou le miracle. Légèreté alors, possible naïveté jadis de n'être que de son temps. Aujourd'hui, le poids de connaissances potentielles, par immersion audio-vidéo, en partage télévisé familial ou en boulimie dévédique, est proprement incommensurable, pour ceux qui veulent y aller voir, et pour le meilleur et le pire (le Moulin rouge ! vu samedi dernier étant à mes yeux un des pires exemples).

Ai signé la pétition de l'Atelier du Gué — on parlait des tarifs postaux l'an dernier et Cécile confirmait que la Poste ne ristourne que le gros. Et pire pour l'étranger, j'ajoute...

Ai décidé de diminuer l'étiage Bloglines (trop de fils RSS que je m'astreignais à lire, et dont je sais que je n'ai pas besoin, expérience faite). D'un petit nombre de billets bien ficelés, l'accès à d'autres est garanti. En revanche, trop de fils vite se croisent, mettent en boule, scotchent et anesthésient.

Vraiment pas facile, cette (re)naissance de ville. Le XIIIe arrondissement, je l'ai arpenté sans cesse de 1976 à 1992, de la classe de seconde au DEA, puis allocataire-moniteur à Paris 3, résidant à Ivry, jusqu'au départ au Japon. En 1990-91, je me souviens bien que de grands projets d'implantation des universités de Paris 3, 4, 6 et 7 sur les sites Tolbiac voisinant la Bibliothèque nationale étaient en discussion, des votes ont eu lieu (j'avais voté pour le déménagement de Paris 3) — aussi me permettrai-je de contredire M. Blisko quand il affirme, au troisième paragraphe de l'article suivant, au demeurant remarquable article, qu'en 91 les étudiants n'étaient pas prévus...

Paris-Rive gauche : un nouveau Quartier latin
Grégoire Allix, Le Monde, le 07/02/2007
« Un nouveau Quartier latin s'éveille, à l'ombre des tours de la Très Grande Bibliothèque (TGB). Autour du haut profil des Grands-Moulins, transformés en bibliothèque, et de la Halle aux farines, devenue réservoir d'amphithéâtres, la première tranche de bâtiments de l'université Paris-VII devait être inaugurée par le premier ministre, Dominique de Villepin, mercredi 7 février, dans la gigantesque zone d'aménagement concerté (ZAC) du 13e arrondissement. Après quelques retards à l'allumage dus à des chantiers compliqués (Le Monde du 6 février), Paris-VII s'installe cette année dans près de 90 000 m².
A terme, l'université occupera 150 000 m² et dix bâtiments dans le quartier, auxquels il faut ajouter l'école d'architecture de Paris-Val-de-Seine, qui doit ouvrir au mois d'avril, et l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), attendu en 2010. En tout, 30 000 universitaires — étudiants, enseignants, chercheurs — s'ajouteront aux 60 000 salariés et aux 15 000 habitants de Paris-Rive gauche. Mais cette ville dans la ville qui sort de terre jour après jour peine à prendre vie. L'ouverture de l'université pourrait jouer le rôle d'étincelle.
Au début de la ZAC, en 1991, les étudiants ne figuraient pourtant pas dans le paysage. "Paris-Rive gauche avait été pensé comme un quartier d'affaires, le pendant de la Défense à l'est de Paris", raconte Serge Blisko, maire (PS) du 13e arrondissement et président de la Semapa, société d'économie mixte chargée de l'aménagement de la ZAC. Mais en 1996, décision est prise d'y installer l'université Paris-VII pour désengorger Jussieu. Premier bouleversement. Puis, en 2001, la gauche s'empare de Paris, 13e arrondissement compris. "Nous avons donné à la ZAC une réorientation majeure : 200 000 m² de bureaux en moins, plus d'espaces verts, plus de logements", poursuit M. Blisko.
Avant même l'alternance municipale, les dirigeants de l'université et la Semapa s'accordaient sur un point : ne pas créer une enclave universitaire dans la ZAC. Là où Jussieu avait des allures de forteresse, la future Paris-VII devait se couler dans la ville, ses bâtiments s'insérer entre bureaux et logements, commerces et services. Ce choix paraît évident aujourd'hui, mais ne l'était pas il y a dix ans.
"Ce fut un combat à l'intérieur de Paris-VII, et avec le rectorat qui aurait préféré un monument pharaonique signé par une star de l'architecture", assure François Montarras, vice-président de l'université, chargé de ce chantier. De son côté, la Semapa doit convaincre les investisseurs de s'installer entre les amphis et les laboratoires. "Il a fallu beaucoup de volontarisme : les promoteurs de logements et les commerçants craignaient que le quartier soit mort pendant les vacances et les week-ends", se souvient M. Blisko. Encore aujourd'hui, beaucoup de rez-de-chaussée sont murés, faute de commerces, et la Semapa a du mal à attirer boulangers et médecins, supermarchés et pharmacies.
Si cette mixité urbaine était possible, c'est que le dessin du quartier s'y prêtait. Pour faire surgir des morceaux de ville sur la table rase des friches industrielles du bord de Seine et d'une dalle coulée au-dessus de rails de la gare d'Austerlitz, la Semapa a divisé la ZAC en trois quartiers : Austerlitz, Tolbiac et Masséna, confiés à des architectes coordonnateurs. Pour le nord de Masséna, où s'implante l'université, c'est un habitué du 13e arrondissement, Christian de Portzamparc, futur Grand prix de l'urbanisme en 2004, qui fut chargé en 1995 de dessiner la forme de la ville et de définir les règles du jeu.
Pour la première fois, l'architecte peut donner corps au concept urbain qu'il a forgé, celui d'"îlot ouvert", synthèse souple entre la rigidité haussmannienne et les plans libres du modernisme. Paris-Rive gauche sera ainsi la première incarnation de ce qu'il nomme un "âge III de la ville". Dans un tissu urbain serré, jouant de la transparence et de l'intimité, les rues étroites séparent des îlots composites et discontinus. Les bâtiments, de style et de hauteur variables, offrent de généreuses percées.
"L'îlot haussmannien génère des cours sombres, des rues fermées. L'urbanisme d'après-guerre, au contraire, s'affranchit de la rue en posant des tours ou des barres comme au hasard. L'îlot ouvert, en assemblant des objets et des programmes différents sur un espace restreint, autorise l'aléatoire, la flexibilité, tout en produisant des rues de qualité", estime Christian de Portzamparc.
A l'intérieur de chaque îlot cohabitent deux à quatre bâtiments. Pour chacun, Christian de Portzamparc définit un ensemble de contraintes, puis anime des ateliers de coordination avec tous les architectes, zone par zone, pour que les projets ne se gênent pas. "Le but n'était pas de les uniformiser, précise-t-il. Il n'y a pas une architecture unique ou légitime. Le dessin de la rue doit tolérer une grande variété."
L'urbaniste n'a pas toujours imposé sa loi. Les règles parisiennes, qui limitaient la hauteur du quartier à 25 mètres, ont freiné ses envies d'envolées ponctuelles. Et l'appétit de certains promoteurs, gourmands en mètres carrés, a parfois alourdi des îlots qu'il avait rêvés plus légers. La Semapa elle-même, en difficulté financière et inquiète de voir ses parcelles sans acheteur, a milité pour plus de densité.
Malgré cela, Paris-Rive gauche promet de belles promenades architecturales. On y croise bon nombre des grands noms de l'architecture française — voire mondiale : Norman Foster, Jean-Michel Wilmotte, Valode et Pistre, Franck Hammoutène, Paul Chemetov, Henri Gaudin, Francis Soler et d'autres... Et si, autour de la TGB et le long de l'avenue de France, l'architecture répétitive et toute de verre vêtue a un effet glaçant, le quartier universitaire mêle dans des formes variées le bois, le cuivre, la brique, la pierre et le béton. "Nous faisons le pari d'une architecture contemporaine audacieuse, porteuse de fantaisie, autorisée par le côté apaisé, très parisien, de l'espace public", assume Serge Blisko. Ainsi des logements bruns déstructurés "à la hollandaise" par les jeunes Aldric Beckmann et Françoise N'Thépé (livraison en mai 2007) ou des silos d'habitation blancs de Frédéric Borel (octobre 2007).
Si le quartier est prometteur, c'est aussi que dans cette ville toute neuve, aux architectures sans histoire, les anciens bâtiments industriels, judicieusement réutilisés, viennent apporter une identité et une épaisseur. Figures françaises de l'architecture, Rudy Ricciotti (dans les Grands Moulins) et Nicolas Michelin (dans la Halle aux farines) ont su restaurer en finesse façades et toitures, faire entrer la lumière dans ces silos autrefois aveugles, et livrer des aménagements simples et bruts, d'un coût défiant toute concurrence et ne nécessitant que peu d'entretien.
Non loin de là, dans une architecture beaucoup plus spectaculaire, Frédéric Borel transforme ce qui restait de l'ancienne usine d'air comprimé Sudac en école d'architecture, au gré d'un projet remarquable et d'une formidable complexité. De l'autre côté de Masséna, le réservoir d'artistes des Frigos hisse son château d'eau peinturluré. Et le long des voies de chemin de fer, la triple voûte de béton de la halle Sernam attend de savoir à quelle sauce elle sera réhabilitée : le ministère de la justice souhaite y construire le futur tribunal de grande instance (TGI) de Paris alors que la municipalité défend un programme de bureaux et de logements.
Paradoxalement, cet héritage industriel qui fait la richesse de la ZAC est aussi sa limite. Le Quartier latin de Masséna reste enclavé entre les sablières et la centrale à bétons des quais de la Seine et les voies ferrées d'Austerlitz. Leur couverture partielle, par une gigantesque dalle de 26 hectares à l'origine de bien des difficultés, n'a pas beaucoup facilité la connexion avec l'"ancien" 13e arrondissement. Côté est enfin, les alentours du périphérique — bretelles, tunnels, station-service, cimenterie... — rendent presque impossible le passage à pied vers Ivry-sur-Seine. Un projet d'aménagement, conduit par l'architecte Yves Lion, n'est annoncé qu'à l'horizon 2012-2015. Il inclut un plan B pour le TGI, défendu par la Ville de Paris. Mais il est rejeté par les avocats et les magistrats, qui jugent épouvantables les alentours de ce nouveau Quartier latin...»