Allons enfin au centre de sport, à Shibuya, où je pédale près de 50 minutes en exsudant les toxines et les mauvais sentiments. Pique-nique dans ma tête m'y aide efficacement. Étant arrivé dans les pa(ra)ges 90, je commence à voir en volume mental toutes ces lignes qui ont défilé comme une seule, diversement interrompue (sans parler de mes propres interruptions de lecture qui sont, disons, indépendantes de ma volonté). Ce sont les interruptions, justement, qui guident. Ici, l'unité de base n'est pas la phrase, mais le paragraphe. Et tous les paragraphes que j'ai lus s'achèvent par une phrase coupée avant sa fin grammaticale. Parfois reprise, parfois non. Parfois simple à terminer par le lecteur, juste ellipse — figure de grammaire, donc. Parfois inimaginable, suspense — figure de pensée, alors. Polysémie d'un procédé qui veut signifier l'inachèvement et la reprise, la vitesse et le sur-place, la procrastination et le désarroi d'un narrateur-auteur en qui personne ne croit (fors lui-même, et encore), et qui met formellement en abyme les propos tenus, ceux des affres de la création (à l'instar d'une Sarraute précisément Entre la vie et la mort). Jusque là, c'est du commentaire linéaire. Le volume naît des connexions effectuées par le lecteur, invité par les ouvertures que constituent les paragraphes inachevés, entre les trois plans narratifs identifiés pour l'instant (s'il y en a d'autres après, on verra) : le passé, le présent, le futur. Banal, dira-t-on de prime abord, ces trois plans sont en fait trois pans, et ne renvoient pas aux mêmes espaces, voire pas aux mêmes univers. Et comme ils ont deux par deux des rapports directs, ils se mettent en triangle, et ça bouge.

« Mais le public ne l'entendrait pas de cette oreille. Jouissant de la liberté insolente qui lui serait donnée d'applaudir librement une star mondialement connue pour sa notoriété, le public continuerait d'applaudir, jusqu'à ce que, la mesure étant à son comble, il cesserait d'applaudir sur ordre du chauffeur de salle. [...] »
« Au bout d'un moment, Christian B. a posé le verre vide sur la table basse, il a levé haut les mains et il les a claquées sur ses bonnes grosses cuisses. Il s'est levé avec difficulté, il a murmuré quelque chose, puis il s'est dirigé vers le couloir en clopinant, comme s'il allait aux Indes avec un pied gonflé. j'ai écrasé ma cigarette dans le cendrier. J'ai cuvé un moment en examinant mon verre. Brusquement, j'ai eu cette envie de tout lâcher. Et puis j'ai regardé ma femme. Ma femme assise, un peu plus loin. Devisant avec ce type, là. Ce
Alors je me suis levé d'un bond et j'ai décidé de traquer jusqu'au bout Christian B. Comme si j'avais quelque chose à lui faire payer. Quelque chose que je ne nous pardonnerais jamais. Sa démarche torve d'ours mal léché l'avait mené au bout du couloir. Il allait pénétrer dans la cuisine : Mais tu peux pas dire que je ne l'ai pas, cette histoire, Christian. Je l'ai, le lieu : cette ville dont on ne sait trop par la suite si elle est virtuelle ou » (Jean-François Paillard, Pique-nique dans ma tête, p. 66 et 70).

Le présent, c'est celui d'un narrateur qui cherche à écrire un roman en même temps qu'à le placer chez un éditeur, Christian B., comme s'il avait besoin d'être sûr de le publier pour commencer à l'écrire, comme si l'a-valoir lui conférait le grade d'écrivain... En filigrane, bien sûr, une certaine obscénité du système.
Le futur (d'une ville peut-être présente ou imaginaire où sont recyclées des images de luxe, de sécurité et de spectacularisation générale de la société) et le passé (d'un ghetto futur ou imaginaire où sont recyclées des images de camps comme celles de la Seconde Guerre mondiale) sont accessibles par le projet du romancier, par le jeu vidéo en réseau d'un adolescent ou par le thème du regroupement de population... Le chapitre 2 est d'ailleurs intitulé : « Une ville-club et une ville-ghetto » (les titres de chapitres ne sont pas tous aussi explicites).

Après le sport, T. me demande si je suis entré dans le bain d'eau froide. C'est un challenge entre nous. L'été, il est acquis que ça ne pose plus de problème (pour moi qui n'y pouvais pénétrer de peur, croyais-je, d'en mourir instantanément de catalepsie et d'hypothermie). Mais l'hiver, je n'y entrais jamais car même l'exercice débridé du squash, par exemple, ne m'échauffait pas suffisamment pour qu'il soit possible — et agréable — d'entrer dans l'eau froide.
Et oui, j'y suis entré en quatre temps (après le vélo, le mist sauna et le jacuzzi), d'abord jusqu'aux cuisses (le premier saisissement), puis jusqu'à la taille (respirant vite et fort), puis assis jusqu'à la poitrine (soufflant comme un bœuf), enfin allongé jusqu'au cou (zen, presque mort). Une minute trente en tout... Suivie de dix minutes dans le sauna — les deux premières d'insensibilité à peu près totale.
D'autres y vont comme on prend le métro. L'inégalité règne.

Après le dîner, je trouve un peu de temps pour me faire un Ce soir ou Jamais, celui de mardi, que vous disiez pénible. Et que je trouve assez comique, dans l'ensemble. Les passes — d'armes, mouchetées — entre Houria Bouteldja et Philippe Sollers. Dommage que Catherine Clément n'ait pas plus parlé — se ressent-elle encore des propos de Jean-Claude Milner chez Finkielkraut ? La rectitude de Bidar et la veine du cou d'Enthoven. Alexandre Jardin, mon dieu, est tellement enthousiaste qu'en effet si le monde est si simple pourquoi personne n'y avait pensé avant inventer l'eau chaude et le fil à couper le beurre tellement gentil et depuis une semaine ça remonte toutes les propositions de Ségolène vont être décortiquées et on saura ce qui est faisable et la où y'a d'l'abus et « quand on demande aux Français de « bosser pour leur pays », ils le font avec un sérieux impressionnant » — et gratuitement c'est cool bientôt on n'aura plus besoin des politiques ni même des administrations peut-être les Français feront tout et même le café ça s'appelle l'autogestion généralisée le monde entier a les yeux rivés sur la France ce petit pays qui vient d'inventer le régime politique du futur pour la Terre entière je m'appelle Alexandre Jardin et j'ai inventé...
Bon, je rigole, mais c'est peut-être une bonne initiative. En tout cas meilleure que se rallier au libéralisme avec des raisonnements trouvés aux magasins Houellebecq & Dantec Réunis ou de se tirer en Suisse Belgique Monaco pour garer ses gaufres des méchantes dents du fisc.