lundi 19 février 2007
Paulhan sur le canal
Par Berlol, lundi 19 février 2007 à 23:41 :: General
Très tôt dans le shinkansen ce matin, un voisin éternue
à en freiner le train. Ce qui m'oblige à mettre un
masque. Je me souviens qu'avant, ça ne me faisait pas grand-chose,
que quelqu'un éternue. Plus ou moins propre, mais bon... Un jour, j'ai vu un reportage qui
montrait le nuage de plusieurs millions de particules de tout éternuement.
Depuis, c'est comme une panique rentrée, j'arrête de respirer,
je change de wagon ou... je mets un masque.
Après la réunion qui m'a fait venir, et durant laquelle je relisais la page Zoom du Matricule des anges 78 sur Le Livre des hontes (Jean-Pierre Martin, Seuil, 2006) qu'il faut que je commande, je déjeune avec le 20-Heures de France 2 dans lequel je trouve deux choses honteuses : 1. le risque que Maurice Papon emporte sa légion d'honneur dans la tombe (ce qui achèverait cette distinction...), 2. le premier reportage sur le site des essais nucléaires souterrains français des années 60, au Sahara, le gouvernement algérien ayant autorisé des journalistes à y pénétrer.
De 13 heures à 17 heures, aujourd'hui, et une à deux fois par jour pendant une semaine (voir programme), diffusion d'entretiens avec Jean Paulhan sur le canal des Chemins de la connaissance. Merveille ! Attention, pas de stockage sur site, comme toutes les séries INA...
Dans le train (avec le masque), puis au sport (à vélo), j'avance et double le milieu de Pique-nique dans ma tête. L'autre jour, il était question des trois plans — ou pans — narratifs, « et ça tourne ». Je ne croyais pas si bien dire. L'aspect poussif et un peu forcé des enchaînements du début, correspondant aux phases erratiques d'un projet naissant, a laissé place à de rapides glissements isotopiques (à base lexicale, un peu comme dans Les Corps conducteurs de Claude Simon) entre la réalité du narrateur et sa création littéraire enfin libérée, création dans laquelle les plans passé et futur se sont amalgamés dans une société imaginaire dont on espère qu'elle le restera même si l'emprise technologique et la tentation hypersécuritaire nous font penser à ce qui est en train d'exister déjà... (Ou comment toute écriture un peu sérieuse fait de la politique avec sa poétique et son éthique, pour le dire en termes meschonniciens et reprendre un sujet si naïvement présenté dans le Buzz...)
Comme sur un disque de trois couleurs qu'on ferait tourner, l'accélération des passages isotopiques produit le mélange — ou plutôt l'illusion du mélange dans l'esprit du lecteur, et sans doute un mélange différent dans l'esprit de chaque lecteur.
Demain peut-être, ou après-demain, j'en viendrai au topos familial, avec ce problème de l'enfant perdu (avortement, abandon dans le ghetto, etc.). Thème délicat pour le narrateur comme pour le photographe imaginaire du camp et avec lequel, même sans faire d'identification narrateur / auteur, il vaut mieux être prudent.
Ce soir ou Jamais de mercredi dernier, jour de la Saint-Valentin... La discussion sur les sexualités, les lois et les relations entre les sexes n'arrive pas à impliquer tout le monde, tourne même assez en rond entre Michel Schneider dans ses positions un peu confuses et Éric Fassin qui est la vraie découverte de ce débat, dont les avis me paraissent à la fois respecter ceux des autres et les réinscrire dans des perspectives sociales efficaces.
Bernard Stiegler : « La télévision est une machine à faire du fait divers de toute chose. Moi, j'ai cessé d'avoir, non pas du respect, parce que j'en ai toujours, mais une considération particulière pour Lionel Jospin le jour où il est entré dans cette machine. Et tout à l'heure vous m'avez dit, Monsieur, "Qu'est-ce que vous foutiez à France 3, la semaine dernière sur ce plateau de télévision avec ces gens-là", euh..., [parce que] je me suis retrouvé dans une émission. Alors, c'est une question que je me pose. Mais je n'étais pas à Champs-Élysées, quand même, hein. J'étais avec un monsieur qui s'appelle Taddeï, et je crois que c'est un présentateur de télévision très sérieux, très honnête et qui lutte contre ça et c'est pour ça que j'y suis allé. Parce que je pense qu'il faut aider ces présentateurs, bien entendu qui m'aident aussi moi, mais il [ne] faut pas déserter le champ de la télévision... Il faut y aller dans des conditions, mais bon... Maintenant, c'est extrêmement risqué et on risque de se faire diversaliser, évidemment. Bon, voilà. J'y retourne mardi, [rires...] » (vers 1h20min. dans la séance du Collège international de philosophie diffusée le 8 février sur le même canal des Chemins de la connaissance — Nota Bene : le « mardi » suivant est le 23 janvier, cf. Ce soir ou Jamais encore en ligne ; la première participation de Stiegler le mercredi 17, cf. encore en ligne ; la séance du Collège, beaucoup plus sérieuse et studieuse que ce petit clin d'œil ne le laisse croire, peut avec certitude être située le 20 janvier, ce qui n'est pas inscrit sur la page de FC...)
___B o n p o u r a r c h i v e___
Tzvetan todorov, cassandre des lettres, par Jacques-Pierre Amette, dans Le Point du 15/02/07.
Tzvetan Todorov, linguiste, historien et essayiste, vient de publier un pamphlet, La littérature en péril (Flammarion), dans lequel il annonce la mort imminente du roman et l'affadissement de notre culture littéraire. Jacques-Pierre Amette n'est pas du tout de cet avis.
« Il est doux de constater que, régulièrement, comme le froid en hiver et les feuilles mortes en automne, on annonce la mort de notre littérature française. Il y en a plein les tiroirs, de ces textes prophétiques qui mènent nos écrivains au cimetière. Cette fois-ci, c'est le sémiologue Tzvetan Todorov, historien, tout chamarré de son titre de directeur honoraire de recherche au CNRS, qui nous alerte. Notre littérature est en danger, elle s'affale, elle perd ses boulons. L'auteur n'est pas n'importe qui : il a écrit plus de trente ouvrages universitaires chez des éditeurs sérieux, dont « Poétique de la prose » en 1971, au Seuil, et un « Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage » aux mêmes éditions. On note aussi un alarmant « Nouveau désordre mondial » en 2003, chez Laffont. Avec une sérénité sévère, l'auteur a multiplié interventions, conseils, points de vue philosophiques, indignations.
Maintenant, il passe à l'insurrection. Son pamphlet de 94 petites pages sonne le tocsin. L'enseignement du français est une catastrophe. Les chefs-d'oeuvre, de Montaigne à Céline, sont en péril. Il flétrit l'enseignement tourné désormais vers la sémiotique, la poétique dont lui-même a été un des brillants avocats dans les années 70 avec sa revue Poétique. Il dénonce ces lycées, ces classes préparatoires où l'on déconstruit, avec d'effrayantes méthodes, les grandes proses classiques. On découpe des morceaux de texte, on les arrache à leur époque, on les étale sur la table à dissection, on les autopsie avec des instruments et scalpels qu'on appelle des concepts. Œuvre de mort. On tue le plaisir de lire avec un charabia de médecins moliéresques. Ce pamphlet ressemble à un remords, car, si j'ai bonne mémoire, Todorov a contribué à installer lui-même ces outils de médecin-légiste qui, aujourd'hui, lui font peur. Le risque de désamour des élèves envers nos classiques est certain avec une telle boîte à outils conceptuelle qui transforme en plomb l'or des textes... Qui ne préfère effectivement les grenouilles bavardes et rieuses de La Fontaine aux structuralistes du champ littéraire ? Qui ne préfère le bourdonnement sexuel des romans de Zola aux grilles de lecture des sémiologues réunis à Cerisy ? Qui ne préfère les jeunes filles en fleur de Proust sur la digue de Balbec aux analyses d'anacoluthes de Gérard Genette ?
Mais Todorov va plus loin. Il voit au-delà de l'école. Il marche dans nos villes et voit des « journalistes qui recensent les livres » ; il aperçoit même des écrivains (rappelons qu'il est l'époux de l'excellente romancière Nancy Huston, prix Femina 2006 pour son roman « Lignes de faille ») qui se livrent au massacre. L'auteur désigne trois responsables : le « formalisme », le « nihilisme » et le « solipsisme ». C'est donc tout le cycle littéraire qui est mis en cause. Il fustige aussi un genre qui conduit au déclin, l'« autofiction », dans lequel, selon lui, « l'auteur se consacre toujours autant à l'évocation de ses humeurs ». O anathème lancé contre une lignée française qui va de Montaigne à Léautaud et à François Nourissier... comme s'il n'était plus permis de labourer dans les terres autobiographiques !
Mais notre déclinologue, sur sa lancée, dépasse le cadre de l'autofiction. Il voit grand, large, panoramique en quelques menus paragraphes. Son diagnostic, tel un arbre généalogique, remonte aux Anciens (comme le critique Nisard, qui, en pleine génération romantique brillantissime, hurlait au déclin de la littérature au nom des Grecs et des Latins), il nous entretient de la Renaissance italienne, des mutations du XVIIIe siècle, de Lessing, de Kant, de Benjamin Constant. Survol magistral et quelques pages bizarres sur une confrontation idéologique entre Sand et Flaubert qui tourne court sous sa plume. Ce qu'il redoute le plus, Todorov ? Une « image singulièrement appauvrie de l'art et de la littérature ». Qui vise-t-il ? Angot et son autofiction ? Houellebecq et sa blafarde vision morale de la planète ? Les auteurs des Editions de Minuit et leur écriture blanche ?
Par bonheur, dans les dernières pages, une lueur. Todorov plaide pour « une compréhension élargie du monde humain ». Qui ne la souhaite ? Des chiffonniers d'Emmaüs à Ségolène Royal, qui n'appelle cette littérature de « compréhension élargie d'un monde humain » ? Une citation de l'universitaire Paul Bénichou (« C'est dans cette communication inépuisable, victorieuse des lieux et des temps, que s'affirme la portée universelle de la littérature ») nous apporte un réconfort au milieu de ces menaces. Mais, comment ne pas l'avouer, cette citation si pieuse, si splendide dans sa grandeur floue, est digne de Monsieur Perrichon. La carriole Littérature, malmenée par Dada et les surréalistes en son temps, livrée aux pires marchands du temple depuis, aux espaces culturels des grandes surfaces, corrompue par des « nègres » d'édition, perdue parmi les plateaux de télévision les plus improbables, rayonne et avance. Pauvre chose imprimée, la charrette Littérature, pleine de livres bons ou médiocres, truculents ou pâlichons, avance dans l'aube des villes, commentée par des critiques amers ou frivoles et même, parfois, intelligents, carriole traînée par des libraires eux-mêmes en péril.
Il n'empêche ! La Littérature continue son bonhomme de chemin, Mère Courage qui traite de tout, de Littell à Le Clézio, d'Angelo Rinaldi à Nina Bouraoui, d'Emmanuel Carrère à Olivier Rolin. Malgré les doctes grincheux, les faux savants, les biographes désinvoltes, les croque-morts, les infirmiers de la onzième heure, les pleureuses, les soldeurs, les plans médias, les magazines people, la carriole Littérature et son tas de romans poursuit sa route avec polars et romans historiques, ses Gracq et ses Céline, ses jeunes effrontés, ses néoféministes, ses Dantec hurleurs et ses changements de génération.
Finalement, cette Littérature, éternelle condamnée à mort, joue à cache-cache, tenace, opaque, jamais là où on l'attend (relire les féeriques erreurs de la critique de tous temps), et se porte comme un charme. Elle laisse superbement sur le côté les pleureuses professionnelles qui, depuis les frères Goncourt jusqu'à Paul Valéry, prophétisent son décès au nom de ce qui s'écrivait « avant ». Loin des bigots, des liquidateurs et des nostalgiques d'une « autre » littérature, elle garde son formidable appétit. Elle amène sa fête dans sa curieuse taverne, même si certains la sifflent. Elle reste batailleuse et tolstoïenne... Sous les coups de marteau, elle rebondit. Sous les commentaires apocalyptiques, elle reverdit. Un vrai printemps, la Littérature.»
Après la réunion qui m'a fait venir, et durant laquelle je relisais la page Zoom du Matricule des anges 78 sur Le Livre des hontes (Jean-Pierre Martin, Seuil, 2006) qu'il faut que je commande, je déjeune avec le 20-Heures de France 2 dans lequel je trouve deux choses honteuses : 1. le risque que Maurice Papon emporte sa légion d'honneur dans la tombe (ce qui achèverait cette distinction...), 2. le premier reportage sur le site des essais nucléaires souterrains français des années 60, au Sahara, le gouvernement algérien ayant autorisé des journalistes à y pénétrer.
De 13 heures à 17 heures, aujourd'hui, et une à deux fois par jour pendant une semaine (voir programme), diffusion d'entretiens avec Jean Paulhan sur le canal des Chemins de la connaissance. Merveille ! Attention, pas de stockage sur site, comme toutes les séries INA...
Dans le train (avec le masque), puis au sport (à vélo), j'avance et double le milieu de Pique-nique dans ma tête. L'autre jour, il était question des trois plans — ou pans — narratifs, « et ça tourne ». Je ne croyais pas si bien dire. L'aspect poussif et un peu forcé des enchaînements du début, correspondant aux phases erratiques d'un projet naissant, a laissé place à de rapides glissements isotopiques (à base lexicale, un peu comme dans Les Corps conducteurs de Claude Simon) entre la réalité du narrateur et sa création littéraire enfin libérée, création dans laquelle les plans passé et futur se sont amalgamés dans une société imaginaire dont on espère qu'elle le restera même si l'emprise technologique et la tentation hypersécuritaire nous font penser à ce qui est en train d'exister déjà... (Ou comment toute écriture un peu sérieuse fait de la politique avec sa poétique et son éthique, pour le dire en termes meschonniciens et reprendre un sujet si naïvement présenté dans le Buzz...)
Comme sur un disque de trois couleurs qu'on ferait tourner, l'accélération des passages isotopiques produit le mélange — ou plutôt l'illusion du mélange dans l'esprit du lecteur, et sans doute un mélange différent dans l'esprit de chaque lecteur.
Demain peut-être, ou après-demain, j'en viendrai au topos familial, avec ce problème de l'enfant perdu (avortement, abandon dans le ghetto, etc.). Thème délicat pour le narrateur comme pour le photographe imaginaire du camp et avec lequel, même sans faire d'identification narrateur / auteur, il vaut mieux être prudent.
Ce soir ou Jamais de mercredi dernier, jour de la Saint-Valentin... La discussion sur les sexualités, les lois et les relations entre les sexes n'arrive pas à impliquer tout le monde, tourne même assez en rond entre Michel Schneider dans ses positions un peu confuses et Éric Fassin qui est la vraie découverte de ce débat, dont les avis me paraissent à la fois respecter ceux des autres et les réinscrire dans des perspectives sociales efficaces.
Bernard Stiegler : « La télévision est une machine à faire du fait divers de toute chose. Moi, j'ai cessé d'avoir, non pas du respect, parce que j'en ai toujours, mais une considération particulière pour Lionel Jospin le jour où il est entré dans cette machine. Et tout à l'heure vous m'avez dit, Monsieur, "Qu'est-ce que vous foutiez à France 3, la semaine dernière sur ce plateau de télévision avec ces gens-là", euh..., [parce que] je me suis retrouvé dans une émission. Alors, c'est une question que je me pose. Mais je n'étais pas à Champs-Élysées, quand même, hein. J'étais avec un monsieur qui s'appelle Taddeï, et je crois que c'est un présentateur de télévision très sérieux, très honnête et qui lutte contre ça et c'est pour ça que j'y suis allé. Parce que je pense qu'il faut aider ces présentateurs, bien entendu qui m'aident aussi moi, mais il [ne] faut pas déserter le champ de la télévision... Il faut y aller dans des conditions, mais bon... Maintenant, c'est extrêmement risqué et on risque de se faire diversaliser, évidemment. Bon, voilà. J'y retourne mardi, [rires...] » (vers 1h20min. dans la séance du Collège international de philosophie diffusée le 8 février sur le même canal des Chemins de la connaissance — Nota Bene : le « mardi » suivant est le 23 janvier, cf. Ce soir ou Jamais encore en ligne ; la première participation de Stiegler le mercredi 17, cf. encore en ligne ; la séance du Collège, beaucoup plus sérieuse et studieuse que ce petit clin d'œil ne le laisse croire, peut avec certitude être située le 20 janvier, ce qui n'est pas inscrit sur la page de FC...)
___B o n p o u r a r c h i v e___
Tzvetan todorov, cassandre des lettres, par Jacques-Pierre Amette, dans Le Point du 15/02/07.
Tzvetan Todorov, linguiste, historien et essayiste, vient de publier un pamphlet, La littérature en péril (Flammarion), dans lequel il annonce la mort imminente du roman et l'affadissement de notre culture littéraire. Jacques-Pierre Amette n'est pas du tout de cet avis.
« Il est doux de constater que, régulièrement, comme le froid en hiver et les feuilles mortes en automne, on annonce la mort de notre littérature française. Il y en a plein les tiroirs, de ces textes prophétiques qui mènent nos écrivains au cimetière. Cette fois-ci, c'est le sémiologue Tzvetan Todorov, historien, tout chamarré de son titre de directeur honoraire de recherche au CNRS, qui nous alerte. Notre littérature est en danger, elle s'affale, elle perd ses boulons. L'auteur n'est pas n'importe qui : il a écrit plus de trente ouvrages universitaires chez des éditeurs sérieux, dont « Poétique de la prose » en 1971, au Seuil, et un « Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage » aux mêmes éditions. On note aussi un alarmant « Nouveau désordre mondial » en 2003, chez Laffont. Avec une sérénité sévère, l'auteur a multiplié interventions, conseils, points de vue philosophiques, indignations.
Maintenant, il passe à l'insurrection. Son pamphlet de 94 petites pages sonne le tocsin. L'enseignement du français est une catastrophe. Les chefs-d'oeuvre, de Montaigne à Céline, sont en péril. Il flétrit l'enseignement tourné désormais vers la sémiotique, la poétique dont lui-même a été un des brillants avocats dans les années 70 avec sa revue Poétique. Il dénonce ces lycées, ces classes préparatoires où l'on déconstruit, avec d'effrayantes méthodes, les grandes proses classiques. On découpe des morceaux de texte, on les arrache à leur époque, on les étale sur la table à dissection, on les autopsie avec des instruments et scalpels qu'on appelle des concepts. Œuvre de mort. On tue le plaisir de lire avec un charabia de médecins moliéresques. Ce pamphlet ressemble à un remords, car, si j'ai bonne mémoire, Todorov a contribué à installer lui-même ces outils de médecin-légiste qui, aujourd'hui, lui font peur. Le risque de désamour des élèves envers nos classiques est certain avec une telle boîte à outils conceptuelle qui transforme en plomb l'or des textes... Qui ne préfère effectivement les grenouilles bavardes et rieuses de La Fontaine aux structuralistes du champ littéraire ? Qui ne préfère le bourdonnement sexuel des romans de Zola aux grilles de lecture des sémiologues réunis à Cerisy ? Qui ne préfère les jeunes filles en fleur de Proust sur la digue de Balbec aux analyses d'anacoluthes de Gérard Genette ?
Mais Todorov va plus loin. Il voit au-delà de l'école. Il marche dans nos villes et voit des « journalistes qui recensent les livres » ; il aperçoit même des écrivains (rappelons qu'il est l'époux de l'excellente romancière Nancy Huston, prix Femina 2006 pour son roman « Lignes de faille ») qui se livrent au massacre. L'auteur désigne trois responsables : le « formalisme », le « nihilisme » et le « solipsisme ». C'est donc tout le cycle littéraire qui est mis en cause. Il fustige aussi un genre qui conduit au déclin, l'« autofiction », dans lequel, selon lui, « l'auteur se consacre toujours autant à l'évocation de ses humeurs ». O anathème lancé contre une lignée française qui va de Montaigne à Léautaud et à François Nourissier... comme s'il n'était plus permis de labourer dans les terres autobiographiques !
Mais notre déclinologue, sur sa lancée, dépasse le cadre de l'autofiction. Il voit grand, large, panoramique en quelques menus paragraphes. Son diagnostic, tel un arbre généalogique, remonte aux Anciens (comme le critique Nisard, qui, en pleine génération romantique brillantissime, hurlait au déclin de la littérature au nom des Grecs et des Latins), il nous entretient de la Renaissance italienne, des mutations du XVIIIe siècle, de Lessing, de Kant, de Benjamin Constant. Survol magistral et quelques pages bizarres sur une confrontation idéologique entre Sand et Flaubert qui tourne court sous sa plume. Ce qu'il redoute le plus, Todorov ? Une « image singulièrement appauvrie de l'art et de la littérature ». Qui vise-t-il ? Angot et son autofiction ? Houellebecq et sa blafarde vision morale de la planète ? Les auteurs des Editions de Minuit et leur écriture blanche ?
Par bonheur, dans les dernières pages, une lueur. Todorov plaide pour « une compréhension élargie du monde humain ». Qui ne la souhaite ? Des chiffonniers d'Emmaüs à Ségolène Royal, qui n'appelle cette littérature de « compréhension élargie d'un monde humain » ? Une citation de l'universitaire Paul Bénichou (« C'est dans cette communication inépuisable, victorieuse des lieux et des temps, que s'affirme la portée universelle de la littérature ») nous apporte un réconfort au milieu de ces menaces. Mais, comment ne pas l'avouer, cette citation si pieuse, si splendide dans sa grandeur floue, est digne de Monsieur Perrichon. La carriole Littérature, malmenée par Dada et les surréalistes en son temps, livrée aux pires marchands du temple depuis, aux espaces culturels des grandes surfaces, corrompue par des « nègres » d'édition, perdue parmi les plateaux de télévision les plus improbables, rayonne et avance. Pauvre chose imprimée, la charrette Littérature, pleine de livres bons ou médiocres, truculents ou pâlichons, avance dans l'aube des villes, commentée par des critiques amers ou frivoles et même, parfois, intelligents, carriole traînée par des libraires eux-mêmes en péril.
Il n'empêche ! La Littérature continue son bonhomme de chemin, Mère Courage qui traite de tout, de Littell à Le Clézio, d'Angelo Rinaldi à Nina Bouraoui, d'Emmanuel Carrère à Olivier Rolin. Malgré les doctes grincheux, les faux savants, les biographes désinvoltes, les croque-morts, les infirmiers de la onzième heure, les pleureuses, les soldeurs, les plans médias, les magazines people, la carriole Littérature et son tas de romans poursuit sa route avec polars et romans historiques, ses Gracq et ses Céline, ses jeunes effrontés, ses néoféministes, ses Dantec hurleurs et ses changements de génération.
Finalement, cette Littérature, éternelle condamnée à mort, joue à cache-cache, tenace, opaque, jamais là où on l'attend (relire les féeriques erreurs de la critique de tous temps), et se porte comme un charme. Elle laisse superbement sur le côté les pleureuses professionnelles qui, depuis les frères Goncourt jusqu'à Paul Valéry, prophétisent son décès au nom de ce qui s'écrivait « avant ». Loin des bigots, des liquidateurs et des nostalgiques d'une « autre » littérature, elle garde son formidable appétit. Elle amène sa fête dans sa curieuse taverne, même si certains la sifflent. Elle reste batailleuse et tolstoïenne... Sous les coups de marteau, elle rebondit. Sous les commentaires apocalyptiques, elle reverdit. Un vrai printemps, la Littérature.»