Suite au bel article d'Amette sur le déclin de Todorov, et comme je n'ai rien de mieux à faire, je me suis rappelé que Georges Picard avait dégoté, pour la poésie, un autre cassandre : « Dans Adieux au poème (José Corti, 2005), Jean-Michel Maulpoix croit constater son agonie : "La poésie touche à sa fin. Elle s'achève à présent. [...] Les contemporains renoncent à se mesurer à l'impossible avec des mots."» (Tout le monde devrait écrire, p. 140)

Lisant Picard, j'avais fini par être énervé de ses flous artistiques. Des choses écrites pour soi, où il se comprend, sans mettre de nom ou de précision, et qui concrètement ne veulent rien dire... Au total, ça penche du côté du bon goût, d'un élitisme qui ne dit pas son nom, par bienséance et par peur des conséquences. Cela s'accorde d'ailleurs à la fois avec son peu d'intérêt, ai-je cru comprendre, pour les auteurs dits du Nouveau Roman, quelle que soit la valeur de ce terme, et avec le dénigrement du structuralisme et de la pensée de la déconstruction (que je n'amalgame pas).
De Finkielkraut à Picard (que je n'amalgame pas non plus, évidemment), se développe ces temps-ci un mouvement de dénigrement des ouvertures théoriques des années 50-70 — et un retour plus ou moins violent de la critique de bon goût, celle qui dit que quand c'est beau on le sait et qu'on n'a pas besoin d'expliquer parce que l'explication va tuer la beauté. Au diapason de ces voix ne se sont pas encore tues, on trouvera de nouveaux intellos, enseignants, auteurs, etc., qui s'estiment victimes du structuralisme, à cause de ses déclinaisons scolaires, alors qu'en fait ils n'en connaissent pas les textes canons. Faisant l'économie d'une véritable réévaluation du structuralisme (qui existe par ailleurs, et qui peut être sévère), ce dénigrement se fonde uniquement sur les effets néfastes de sa vulgarisation. C'est parce que la vulgarisation du structuralisme dans les programmes scolaires fait des ravages que le structuralisme serait mauvais. C'est parce qu'on fait faire connement des recherches de champs lexicaux ou d'isotopies en classe que champs lexicaux et isotopies seraient des conneries. C'est parce que les mauvais ersatz de chocolat pas chers font gerber et rendent obèse que le chocolat en soi devrait être proscrit...
Allez ! On mélange tout et on tire la chasse !

Soit la floue citation suivante... Qu'on me dise si j'ai tort de comprendre que Picard parle à la fois du structuralisme linguistique et littéraire, de la déconstruction et de l'ensemble de ce qui s'appelait la nouvelle critique, soudain amalgamés à la production de masse et aux avant-gardes. Un milk-shake d'un quart de siècle !
« La "déconstruction" critique a bien failli avoir sa peau [celle de la poésie], comme celle de l'imagination romanesque, de l'inspiration mélodique, comme celle d'une certaine représentation unifiée du monde. Ce travail de sape, entrepris dès les années 50 dans une fièvre générale de démystification, a servi sur un plateau les restes pantelants de la littérature et des arts à une société marchande qui les a cyniquement recyclés dans des productions d'avant-garde, dans le même temps où elle continuait à diffuser massivement les navets commerciaux habituels. [...] La vraie mort de la poésie, c'est son affadissement dans le quotidien, c'est cette poésie de prisunic et de ministère de la culture, écœurante de ridicule.» (George Picard, Tout le monde devrait écrire, p. 140-141)
L'amalgame est-il assez visible ? Vingt-cinq... Que dis-je ? Cinquante années écrasées en dix lignes, et sans bavure. Et comme on ne peut qu'être d'accord avec la fin (prisunic & ministère), si on n'y fait pas gaffe, on acquiesce à tout ce qui précède ! Efficace, hein !

« Mais le gamin s'agitait comme un ludion. Aïe ! Tu me fais mal. je dois y aller. Ils sont là-bas. Il faut que j'y aille. Il y a ma mère et mon frère, là-bas. Tu ne bouges pas d'ici, répétait Joe Heydecker, ses doigts s'enfonçant posément dans la peau du gamin. Tu restes avec moi. Mais l'enfant se tortillait comme un asticot : Ils m'ont vu. Je dois y aller. Non tu n'iras pas, s'entêtait Joe Heydecker. C'est trop risqué. Ce risque, tu ne le prendras pas. Mais ma femme me disait tout le contraire. Il n'est même pas question de ne pas le prendre, ce risque, disait-elle. Il est là. L'enfant est là. Il bouge, disait-elle. Saisissant ma main et la posant d'autorité sur son énorme ventre : Sens-le bouger. Essayant de me regarder dans les yeux : Tu l'as senti bouger ? Insistant pour que je garde longtemps ma main sur son ventre : Tu le sens bouger ? Oui, oui. Je sentais bien quelque chose sous ma main. Quelque chose de dur. Mais j'étais un bloc. Je ne voulais pas le prendre, ce risque. Je n'en démordais pas. Je répétais sans cesse : Il n'a pas dit un certain risque ; il a dit un risque certain. Alors tu restes ici. J'ai dit tu restes ici. Ce risque, tu ne le prendras pas. Mais l'enfant s'accroupissait, puis il se détendait comme un ressort. Laisse-moi. Tu me fais mal, protestait-il. Je veux pas le savoir. Tu restes ici. J'ai dit tu restes ici, répétait Joe Heydecker. Le tirant en arrière, parvenant tant bien quel mal à l'entraîner vers la rue Lubecklego. Et puis tout à coup sous ma main, ce coup net. Et puis ce deuxième coup, et ce troisième coup sous ma main. Plus net encore. Alors tu vois ! a triomphé ma femme. Tu vois bien qu'il » (Jean-François Paillard, Pique-nique dans ma tête, 143-144)
Ainsi, je devrais dire que j'aime bien le texte de Paillard, point barre. Mais pas essayer de m'expliquer, pas parler d'isotopies, etc. Mais bon, j'en parle quand même. Et je n'en parle pas juste pour poser qu'il y a une isotopie de la perte d'enfant et en donner des preuves, mais pour dire qu'elle sert à quelque chose et que sa réception a une efficacité (illocutoire) sur le lecteur.
Il y avait donc depuis le début du livre l'enfant du ghetto, « ludion », « asticot », un gavroche polonais (et un de plus !), dans le projet de roman. Et il y avait, dans la vie du narrateur-romancier (fictif), un avortement médicalement provoqué, qui semble être un profond regret en même temps qu'un moteur d'écriture. Voilà que les deux se rejoignent au mot « risque », au moment du risque de perdre le gavroche, alors même que le narrateur est paralysé dans un jardin par la montée en puissance de son projet... Rapprochement progressif et « translocation » textuelle montrent ainsi à l'œuvre la puissance du vécu traumatique sur la création de fiction. (Et je n'implique pas l'auteur véritable, qui n'est pas sommé de nous dire s'il y a du biographique dans tout cela.)

Non, les contemporains ne renoncent pas à se mesurer à l'impossible avec des mots, c'est juste que leur façon de faire n'est plus visible de MM. Maulpoix & Todorov. Et je dis Maulpoix & Todorov comme je pourrais dire Picard & Finkielkraut... Ou d'autres. Là, j'ai essayé de montrer cela avec Jean-François Paillard (qu'il m'excuse de l'avoir un poil instrumentalisé...). Demain je le montrerai avec Laure Limongi, puisque j'ai enfin eu le temps de passer à la bibliothèque universitaire et de sortir quelques-uns des livres d'Al Dante que j'avais commandés, et qui sont tous là, maintenant, bien rangés...

En attendant, deux choses. L'une est la mise en ligne de Mon Corps et moi, de René Crevel (1925), par le groupe Mélusine de Paris 3. La seconde, qui n'a rien à voir, c'est une Marseillaise des visas — parce qu'il faut que je m'occupe du mien...