lundi 26 février 2007
Possible ballot des tréfonds
Par Berlol, lundi 26 février 2007 à 23:59 :: General
Deuxième lundi de suite à me lever avec les
corbeaux (pas de poules ici) et partir. J'attrape le shinkansen de
7h26, calme quoique plein (rien à voir avec les
trains bibineux du soir). Un pain au chocolat, d'hier. Luc Lang (il n'y
a pas marqué roman sur le livre) en est maintenant au 12
septembre. Idéaliste, il a comme un espoir après
l'horreur, que
l'Amérique ressente de la compassion, etc.
Mais vite déçu par les discours de guerre. Et
révolté qu'on parle de Pearl
Harbor, jusqu'en France, plutôt que d'Hiroshima, et des
civils. Avec quoi je suis d'accord, même si le dessein
littéraire n'y est plus vraiment...
« Honte à nous qui, en langue française, dans Le Monde daté du 13 septembre et sorti des presses le 12, avons pu reprendre à charge dans l'éditorial et en titre général de la page 2 cette nauséabonde comparaison : « L'Amérique sous le choc d'un "Pearl Harbor" terroriste ». Est-ce à dire que nous étions déjà, nous aussi, engagés dans la même logique militaire ? Oui, déjà oublieux d'un temps de la compassion envers des victimes civiles, saisies dans leur quotidien, sans armes ni drapeau ? Dans notre révolte et notre recueillement compassionnel en langue française, si une référence à l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, et au Japon en particulier, devait s'imposer, ne fallait-il pas qu'elle invoque d'autres civils sans armes ni drapeau, d'autres civils délibérément choisis, eux aussi, comme un objectif militaire, ce que furent les habitants de Hiroshima et de Nagasaki ? En ce 12 septembre daté du 13, nous commettons — bonjour, monsieur Colombani, c'est un fidèle lecteur qui vous écrit —, un manquement grave, inacceptable, envers les Terriens sans uniforme ni bannière. Parce que nous voilà partis, tête baissée, dans le commencement d'une propagande occidentale guerrière telle que Double V Bouche et sa bande de porte-flingues choisissent de l'orchestrer. Nous sommes, quelle bonne blague, tous américains, nous souvenant de Pearl Harbor ! Le fou rire m'emporte. Jusqu'aux larmes. Des espoirs ? Désespoir.» (Luc Lang, 11 septembre mon amour, p. 155-156)
En fin d'après-midi, réunion et travail de bureau achevés, je vais pédaler et me cultiver au centre de sport en emportant le livre de Tarik Noui, La Treille des négriers, dont Chloé Delaume faisait l'éloge il y a quelques mois. Et c'est impressionnant. L'énergie, le ton et la voix sont puissants et fluides. Le geste métaphorique percutant. J'ai un peu de mal avec la destination du texte, ou sa finalité, ce qui revient presque au même. Une fiction, certes, mais durement apostrophante, maldororesque, qui construit ses personnages et leurs aventures sans quitter, dans le viseur, un destinataire, possiblement tout le monde et personne. Soit une sorte de terrorisme littéraire, tout lecteur se sentant menacé d'être le destinataire du texte...
« Dites-vous bien que tout ce qui m'angoisse ouvre la porte de vos cimetières. Dites-vous bien que je ne suis pas là par hasard. Que je suis un pur produit de vos manufactures viciées. Dites-vous bien qu'il n'y a jamais eu d'urgence pour la douleur. Nous sommes le ciment de vos premières cités. Arrivés par les ports comme la peste. La peur. L'ennemi extérieur. Légendes. Tes bêtes fantômes naissent dans les ruelles mal éclairées. Les cul-de-sac, les venelles sales. Côté entrée des artistes.
Dites-vous bien que je ne suis pas de ces jeunes gens nourris aux séries B. Les gangsters n'ont jamais rien changé au monde. Au mieux, ils laissent un nom, qui inspirera l'oisiveté de quelques-uns. Et la mort de quelques autres. Ceux-là ne font pas partie des bêtes fantômes colonel Gaspard Gruber. Ce sont juste les meilleurs rejetons du capitalisme. Plus que leurs pères, ils aiment les breloques. Les ors et le bruit des moteurs. Tiennent des armes comme un bébé un hochet. Ceux-là ne sont rien. Tu as eu si souvent peur d'eux. Tu te disais
Un jour ils se vengeront. Et ça a déjà commencé.
Et tu regardais à la télévision les voitures brûlées. Les mots hachés, pour expliquer quelque chose que tu ne comprenais pas. C'est votre cœur ramolli qui parle maintenant de pauvres et de misère. C'est votre cœur encroûté par la paix qui parle de désœuvrement. Et le tien qui a peur.
Je vous parle de ces bêtes fantômes qui meurent au grand jour. Après avoir fait tomber des tours. Droites verticales. Cordeaux de fer. Phalles apprêtées acier béton alliages. L'architecture est la mère de tous les arts. Sa méthodique destruction aussi.» (Tarik Noui, La Treille des négriers, Éd. Léo Scheer, coll. Melville, 2006, p. 13-14)
Pendant le dîner — et puisqu'il n'y a pas de Ce soir ou Jamais, ces temps-ci — je plonge dans le noir & blanc de 1958, celui de Jean-Pierre Melville à New York, avec Deux Hommes dans Manhattan. Film d'ambiance, pour faire découvrir la nuit américaine pendant l'enquête de deux journalistes français, l'homme disparu, typique Mac Guffin, n'étant qu'une occasion de tourner la clé des deux petits automates qui rejouent, de bars en voitures, le combat entre l'honnêteté et l'opportunisme (ici, journalistiques).
Ainsi, sans le faire exprès j'ai, possible ballot des tréfonds, dans la même journée trois perspectives radicalement différentes sur New York et l'Amérique.
« Honte à nous qui, en langue française, dans Le Monde daté du 13 septembre et sorti des presses le 12, avons pu reprendre à charge dans l'éditorial et en titre général de la page 2 cette nauséabonde comparaison : « L'Amérique sous le choc d'un "Pearl Harbor" terroriste ». Est-ce à dire que nous étions déjà, nous aussi, engagés dans la même logique militaire ? Oui, déjà oublieux d'un temps de la compassion envers des victimes civiles, saisies dans leur quotidien, sans armes ni drapeau ? Dans notre révolte et notre recueillement compassionnel en langue française, si une référence à l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, et au Japon en particulier, devait s'imposer, ne fallait-il pas qu'elle invoque d'autres civils sans armes ni drapeau, d'autres civils délibérément choisis, eux aussi, comme un objectif militaire, ce que furent les habitants de Hiroshima et de Nagasaki ? En ce 12 septembre daté du 13, nous commettons — bonjour, monsieur Colombani, c'est un fidèle lecteur qui vous écrit —, un manquement grave, inacceptable, envers les Terriens sans uniforme ni bannière. Parce que nous voilà partis, tête baissée, dans le commencement d'une propagande occidentale guerrière telle que Double V Bouche et sa bande de porte-flingues choisissent de l'orchestrer. Nous sommes, quelle bonne blague, tous américains, nous souvenant de Pearl Harbor ! Le fou rire m'emporte. Jusqu'aux larmes. Des espoirs ? Désespoir.» (Luc Lang, 11 septembre mon amour, p. 155-156)
En fin d'après-midi, réunion et travail de bureau achevés, je vais pédaler et me cultiver au centre de sport en emportant le livre de Tarik Noui, La Treille des négriers, dont Chloé Delaume faisait l'éloge il y a quelques mois. Et c'est impressionnant. L'énergie, le ton et la voix sont puissants et fluides. Le geste métaphorique percutant. J'ai un peu de mal avec la destination du texte, ou sa finalité, ce qui revient presque au même. Une fiction, certes, mais durement apostrophante, maldororesque, qui construit ses personnages et leurs aventures sans quitter, dans le viseur, un destinataire, possiblement tout le monde et personne. Soit une sorte de terrorisme littéraire, tout lecteur se sentant menacé d'être le destinataire du texte...
« Dites-vous bien que tout ce qui m'angoisse ouvre la porte de vos cimetières. Dites-vous bien que je ne suis pas là par hasard. Que je suis un pur produit de vos manufactures viciées. Dites-vous bien qu'il n'y a jamais eu d'urgence pour la douleur. Nous sommes le ciment de vos premières cités. Arrivés par les ports comme la peste. La peur. L'ennemi extérieur. Légendes. Tes bêtes fantômes naissent dans les ruelles mal éclairées. Les cul-de-sac, les venelles sales. Côté entrée des artistes.
Dites-vous bien que je ne suis pas de ces jeunes gens nourris aux séries B. Les gangsters n'ont jamais rien changé au monde. Au mieux, ils laissent un nom, qui inspirera l'oisiveté de quelques-uns. Et la mort de quelques autres. Ceux-là ne font pas partie des bêtes fantômes colonel Gaspard Gruber. Ce sont juste les meilleurs rejetons du capitalisme. Plus que leurs pères, ils aiment les breloques. Les ors et le bruit des moteurs. Tiennent des armes comme un bébé un hochet. Ceux-là ne sont rien. Tu as eu si souvent peur d'eux. Tu te disais
Un jour ils se vengeront. Et ça a déjà commencé.
Et tu regardais à la télévision les voitures brûlées. Les mots hachés, pour expliquer quelque chose que tu ne comprenais pas. C'est votre cœur ramolli qui parle maintenant de pauvres et de misère. C'est votre cœur encroûté par la paix qui parle de désœuvrement. Et le tien qui a peur.
Je vous parle de ces bêtes fantômes qui meurent au grand jour. Après avoir fait tomber des tours. Droites verticales. Cordeaux de fer. Phalles apprêtées acier béton alliages. L'architecture est la mère de tous les arts. Sa méthodique destruction aussi.» (Tarik Noui, La Treille des négriers, Éd. Léo Scheer, coll. Melville, 2006, p. 13-14)
Pendant le dîner — et puisqu'il n'y a pas de Ce soir ou Jamais, ces temps-ci — je plonge dans le noir & blanc de 1958, celui de Jean-Pierre Melville à New York, avec Deux Hommes dans Manhattan. Film d'ambiance, pour faire découvrir la nuit américaine pendant l'enquête de deux journalistes français, l'homme disparu, typique Mac Guffin, n'étant qu'une occasion de tourner la clé des deux petits automates qui rejouent, de bars en voitures, le combat entre l'honnêteté et l'opportunisme (ici, journalistiques).
Ainsi, sans le faire exprès j'ai, possible ballot des tréfonds, dans la même journée trois perspectives radicalement différentes sur New York et l'Amérique.