Après un brunch tardif et la lecture de quelques courriels, c'était déjà midi. Un peu de soleil mais grand vent ; un temps de saison. Le même qu'il y a quinze ans, me dis-je depuis quelques jours... Il y a quinze ans, je m'apprêtais — nous étions deux — à partir pour le Japon. Dont je ne savais rien. Ou presque. Ma compagne d'alors avait étudié le japonais plusieurs années. Moi le chinois, deux ans, abandonnés — on ne peut pas tout faire — pour approfondir les recherches en littérature française. Ce pourquoi j'avais cette invitation japonaise pour deux ans. De ce 18 mars 1992, je ne me souviens pas du tout. Rien, aucune image, aucune émotion. C'est ma maladie, honteuse : l'oubli — moteur profond de ce journal. C'est pourtant le jour où nous avons fini nos bagages, fermé nos portes, gagné l'aéroport et décollé. Il a dû y avoir des effusions, des craintes familiales, des promesses de courrier et de téléphone dès l'arrivée à bon port.

Nous décidons d'aller marcher une heure, T. et moi, vers Edogawabashi, pour voir où en sont les cerisiers le long de la rivière. Manu doit se souvenir de la balade, il a habité tout près. On a bien fait de se couvrir parce que le vent est glacial. J'ai pris l'enregistreur numérique pour faire des essais. La meilleure prise sera dans une boutique de gâteaux japonais, bourdonnante de formules de politesse et de froissements d'emballages.
Les fleurs des cerisiers écloront d'ici trois jours, conclut T. — quant à celles des pêchers, c'est juste aujourd'hui, timidement...

Bourgeons au garde-à-vous
Pêchers, vous éclosez tout de suite
Et défendez fièrement vos couleurs
Cerisiers, vous éclorez mercredi
Soyez braves sous les intempéries

De retour, T. se remet à sa traduction. Je regarde The Brown Bunny (Vincent Gallo, 2003). J'y retrouve le plaisir de ce cinéma dépouillé, déroutant parce qu'on n'y sent pas les marqueurs habituels de la fiction cinématographique, les repères de l'histoire qu'on veut nous vendre. Au contraire, comme si on suivait ce garçon sans le connaître, comme si on pouvait l'épier sans qu'il nous voie, on regarde de tous nos yeux pour essayer de comprendre. Le sens se construit petit à petit. Motard, beau gars, des contacts faciles avec des femmes mais il laisse tomber, on se demande pourquoi. Un peu de musique mais pas trop, de longs plans de routes américaines avec le pare-brise sale, une nonchalance à perte de vue qui (me) rappelle inévitablement les premières minutes de Gerry (2002). Il cherche quelqu'un. Daisy, qu'il a perdue. On comprendra quand et comment vers la fin, après qu'elle sera venue lui rendre visite en tendre succube de sa mémoire. Et dire que d'aucuns se sont choqués d'une fellation (hélas, floutée dans le dévédé japonais), au lieu d'en voir le sens, sa beauté (c'était leurs sens contre le sens).

Comme prévu, j'ai enregistré le Surpris par la nuit de vendredi, sur la prise de son et l'audition. Puis Répliques, Concordance des temps et Jeux d'épreuves. Mais ce que j'écoutais, en allant faire des courses (dévédé à rendre, légumes pour une ratatouille), c'était une partie d'une Radio libre de 2001 sur Flaubert (Cf. L'Huma ou le Bulletin Flaubert, car FC n'a pas d'archives antérieures à 2002 !), avec Pierre-Marc de Biasi et Pierre Dumayet, puis Claudine Gothot-Mersch...