lundi 19 mars 2007
C'est la puce qui fait le pigeon voyageur
Par Berlol, lundi 19 mars 2007 à 23:59 :: General
Depuis hier, on peut utiliser une carte unique, PASMO,
pour prendre métro, JR (équivalent du RER) et bus
dans la zone métropolitaine de Tokyo. S'il s'agit du dernier
progrès en matière de transports urbains, il ne
faut pas croire qu'on accède ainsi, même avec
trente ans de retard, au coup de génie — j'en ai
déjà parlé, je crois — que
fut pour le jeune parisien que j'étais alors la carte orange
sur Paris (1975). Car cette nouvelle carte
n'est pas un forfait hebdomadaire ou mensuel, mais une carte
à débit, rechargeable. Le prix de chaque passage
sera donc exactement le même ; le seul avantage
étant de n'avoir qu'une carte au lieu de deux ou trois.
Comme le permettait déjà la carte SUICA, valable
pour le JR, il est également possible de se servir du PASMO
comme d'un porte-monnaie électronique dans un certain nombre
de commerces.
Et pour peu qu'on achète et recharge son PASMO avec une carte de crédit, on devient entièrement traçable, commercialement ciblable. C'est la puce qui fait le pigeon voyageur.
Évidemment, rien de tout cela n'existait en 1992. Durant mes premières semaines au Japon, je découvris ce que je pouvais appeler des avances et des retards de cette société par rapport à celle que je venais de quitter. On a d'abord besoin de comparer pour se construire de nouveaux repères. Et même un nouveau repaire...
Il fallut plusieurs années — et la rencontre de T. — pour que je comprenne que c'était seulement des différences. La situation du paiement dans les transports en commun était tout de même réellement en retard : plusieurs compagnies, chacune avec ses lignes, obligeant les voyageurs à acheter un billet à chaque voyage et à chaque changement. Des abonnements, mais seulement d'un point à un autre (du domicile au lieu de travail, évidemment). Des carnets de tickets, aussi, mais pas de cartes et encore moins de forfaits.
Nous
venions de trouver trois places au Saint-Martin pour
déjeuner, T., sa copine Miyuki et moi, quand un premier
véhicule de pompiers passa dans la rue. Pendant la commande
de notre déjeuner, deux autres
sirènes retentissaient dans la rue. Un ou deux
autres camions passèrent, rugissant. Tout le monde
commençait à regarder dehors. On voyait les
badauds ébahis qui s'orientaient tous dans une
même direction. En attendant mon plat, je suis sorti dans la
rue déjà barrée des deux
côtés, les camions de pompiers ayant sorti des
tuyaux pour les brancher sur des arrivées d'eau.
À moins de cent mètres, en direction d'Iidabashi,
une foule était massée mais je ne voyais rien de
ce que les gens regardaient. Ce n'était pas dans la rue
même, mais dans le pâté de maison,
c'est-à-dire dans le réseau d'anciennes ruelles
qui sépare la Kagurazaka de la parallèle
où je me trouvais. Je pouvais voir également deux
personnes sur un balcon, qui avaient l'air de photographier ou de
filmer, ce qui voulait dire qu'il n'y avait pas de danger mais que le
sinistre était visible. Cela m'indiquait à peu
près son emplacement. Je suis rentré dans le
restaurant pour donner ces quelques informations
à Yukie et à T. qui traduisit pour
Miyuki.
Une minute après,
c'était le patron du Clos Montmartre, un autre restaurant
français du quartier, qui passait boire un coup et dire
qu'au moins cinq maisons brûlaient, dont un
célèbre restaurant d'onigiris. Nous avons
déjeuné mi-discutant mi-regardant dehors les
mouvements de personnes et de véhicules.
Après être sortis du restaurant, nous avons essayé d'en savoir plus mais toutes les ruelles étaient barrées. Par certaines d'entre elles, on voyait de la fumée...
Il a fallu attendre de voir la télévision pour connaître l'ampleur de la catastrophe : sans doute une douzaine de maisons traditionnelles, parmi les dernières du quartier — des restaurants traditionnels, pour la plupart — ont brûlé, le feu s'étant propagé de l'une à l'autre du fait de leur contiguïté.
Étonnante coïncidence : un épisode des 4400, hier soir, et un épisode de Lost, ce soir, présentent le même procédé de déstabilisation psychologique, avec, à chaque fois, un personnage persuadé d'avoir vécu en rêve ce que le spectateur prenait pour sa vraie vie. On n'y croit pas, mais le vertige produit quand même son petit effet.
Enfin, marche forcée Dans les bois éternels. Jusqu'à l'oméga, vers une heure du matin.
Il y avait d'abord une coupable évidente. Puis deux coupables possibles. Choisir passait par la façon de comprendre deux vers de Corneille. Au XXIe siècle ! Faut du culot, tout de même !
« Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !» (Pierre Corneille, Horace, acte IV, scène V)
Fallait-il y voir une analogie ou fallait-il les lire littéralement ? Faire dans le symbole ou dans le détail ? Assurément, une très belle figure de discours proposée par Fred Vargas !
Et pour peu qu'on achète et recharge son PASMO avec une carte de crédit, on devient entièrement traçable, commercialement ciblable. C'est la puce qui fait le pigeon voyageur.
Évidemment, rien de tout cela n'existait en 1992. Durant mes premières semaines au Japon, je découvris ce que je pouvais appeler des avances et des retards de cette société par rapport à celle que je venais de quitter. On a d'abord besoin de comparer pour se construire de nouveaux repères. Et même un nouveau repaire...
Il fallut plusieurs années — et la rencontre de T. — pour que je comprenne que c'était seulement des différences. La situation du paiement dans les transports en commun était tout de même réellement en retard : plusieurs compagnies, chacune avec ses lignes, obligeant les voyageurs à acheter un billet à chaque voyage et à chaque changement. Des abonnements, mais seulement d'un point à un autre (du domicile au lieu de travail, évidemment). Des carnets de tickets, aussi, mais pas de cartes et encore moins de forfaits.
Nous
venions de trouver trois places au Saint-Martin pour
déjeuner, T., sa copine Miyuki et moi, quand un premier
véhicule de pompiers passa dans la rue. Pendant la commande
de notre déjeuner, deux autres
sirènes retentissaient dans la rue. Un ou deux
autres camions passèrent, rugissant. Tout le monde
commençait à regarder dehors. On voyait les
badauds ébahis qui s'orientaient tous dans une
même direction. En attendant mon plat, je suis sorti dans la
rue déjà barrée des deux
côtés, les camions de pompiers ayant sorti des
tuyaux pour les brancher sur des arrivées d'eau.
À moins de cent mètres, en direction d'Iidabashi,
une foule était massée mais je ne voyais rien de
ce que les gens regardaient. Ce n'était pas dans la rue
même, mais dans le pâté de maison,
c'est-à-dire dans le réseau d'anciennes ruelles
qui sépare la Kagurazaka de la parallèle
où je me trouvais. Je pouvais voir également deux
personnes sur un balcon, qui avaient l'air de photographier ou de
filmer, ce qui voulait dire qu'il n'y avait pas de danger mais que le
sinistre était visible. Cela m'indiquait à peu
près son emplacement. Je suis rentré dans le
restaurant pour donner ces quelques informations
à Yukie et à T. qui traduisit pour
Miyuki.
Une minute après,
c'était le patron du Clos Montmartre, un autre restaurant
français du quartier, qui passait boire un coup et dire
qu'au moins cinq maisons brûlaient, dont un
célèbre restaurant d'onigiris. Nous avons
déjeuné mi-discutant mi-regardant dehors les
mouvements de personnes et de véhicules.Après être sortis du restaurant, nous avons essayé d'en savoir plus mais toutes les ruelles étaient barrées. Par certaines d'entre elles, on voyait de la fumée...
Il a fallu attendre de voir la télévision pour connaître l'ampleur de la catastrophe : sans doute une douzaine de maisons traditionnelles, parmi les dernières du quartier — des restaurants traditionnels, pour la plupart — ont brûlé, le feu s'étant propagé de l'une à l'autre du fait de leur contiguïté.
Étonnante coïncidence : un épisode des 4400, hier soir, et un épisode de Lost, ce soir, présentent le même procédé de déstabilisation psychologique, avec, à chaque fois, un personnage persuadé d'avoir vécu en rêve ce que le spectateur prenait pour sa vraie vie. On n'y croit pas, mais le vertige produit quand même son petit effet.
Enfin, marche forcée Dans les bois éternels. Jusqu'à l'oméga, vers une heure du matin.
Il y avait d'abord une coupable évidente. Puis deux coupables possibles. Choisir passait par la façon de comprendre deux vers de Corneille. Au XXIe siècle ! Faut du culot, tout de même !
« Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !» (Pierre Corneille, Horace, acte IV, scène V)
Fallait-il y voir une analogie ou fallait-il les lire littéralement ? Faire dans le symbole ou dans le détail ? Assurément, une très belle figure de discours proposée par Fred Vargas !