Petite aventure intercontinentale, entre ce matin et ce soir. Je parcourais des pages du site Canal Académie, point encore repu des programmes recommandés hier, quand je suis tombé sur une de la journaliste Élodie Courtejoie intitulée Ravel, roman, pour une excellente émission avec Jean Échenoz de près de 38 minutes, page qui donnait en bas une adresse d'un « site personnel de Jean Echenoz ». La mention m'a intrigué parce que je ne voyais pas du tout Jean Échenoz faire son site personnel. Et puis on en aurait entendu parler. Le lien m'a mené vers une page assez fournie, fort intéressante, déjà référencée notamment sur Remue.net et que l'on doit à Amancio Tenaguillo y Cortázar. Quelle ne fut pas ma surprise, avançant dans son site, de découvrir qu'il avait fait des études à Paris 3 et qu'il était né deux jours après moi... Mais bon, là n'est pas l'aventure ! J'ai repéré l'adresse de contact de Canal Académie et me suis fendu d'un gentil courrier pour prévenir qu'il y avait risque de méprise, surtout en ces temps où des écrivains se mêlent en effet d'avoir leur propre page web, voire leur propre blog. Pendant que j'y étais, j'ai aussi prévenu M. Tenaguillo y Cortázar de mon initiative.
Et puis l'eau de la journée a coulé sous des ponts de vent et de soleil.
Ce soir, de retour à la maison, j'ai trouvé un courrier d'Élodie Courtejoie qui avait modifié en conséquence la page échenozienne, et un courrier d'Amancio Tenaguillo y Cortázar, surpris — parce qu'il n'avait rien demandé.
Je leur ai répondu. On ne sait où iront ces contacts. S'ils seront oubliés demain ou s'ils ouvriront des lectures croisées, plus si affinités. L'avenir nous le dira ; ne le précipitons pas.
Mais il me plaît de croire que même à ce stade, ce n'est pas inutile. Que chaque petit fil de travers ou coupé que nous avons l'occasion de remettre en place contribue. Emploi absolu. Pas besoin de dire à quoi. Ça contribue, c'est tout. Idéalisme naïf, dira-t-on peut-être. Peu m'importe car à la base, pour moi, rien ne sert à rien, le monde n'a pas de sens et je n'ai ni raison de vivre ni mission. Ça contribue, c'est mon plaisir.

L'eau de la journée, ce fut d'abord un déjeuner de piperade, pour finir la ratatouille. Puis rejoindre T. en fin d'après-midi près du cimetière d'Aoyama, après une cérémonie annuelle à la mémoire des morts à laquelle je n'assistais pas. Puis de me promener avec elle dans des rues qui nous menèrent au magasin BoConcept — magasin qui existe aussi en France et où nous avons trouvé tout de suite (alors qu'on cherche depuis des semaines) les chaises que nous voulions, avec choix du bois et du tissu, à un prix plus qu'intéressant. Après cette bonne surprise, nous avons dîné dans un petit restaurant chinois, près du carrefour d'Omote-Sando, avant de nous rendre en métro au grand magasin Seibu de Shibuya où T. voulait acheter des crèmes solaires. Ce qui fut fait.

Et de retour à la maison, deux épisodes très moyens, très sitcom, de 4400... Avant que je me mette au courrier et à ce billet du jour.

Un peu partout, dans les interstices de vent et de soleil, je lisais Madame Bovary en prenant des notes serrées dans la marge. Sans relire aucune critique, comme d'habitude, dans une confrontation directe avec le texte. Sauf que ce matin, j'ai un peu décortiqué l'avis de Baudelaire. Qui, il y a 150 ans, ne s'y était pas trompé. Extrait :

« "Quel est le terrain de sottise, le milieu le plus stupide, le plus productif en absurdités, le plus abondant en imbéciles intolérants ?
"La province.
"Quels y sont les acteurs les plus insupportables ?
"Les petites gens qui s'agitent dans de petites fonctions dont l'exercice fausse leurs idées.
"Quelle est la donnée la plus usée, la plus prostituée, l'orgue de Barbarie le plus éreinté ?
"L'Adultère.
"Je n'ai pas besoin, s'est dit le poète, que mon héroïne soit une héroïne. Pourvu qu'elle soit suffisamment jolie, qu'elle ait des nerfs, de l'ambition, une aspiration irréfrénable vers un monde supérieur, elle sera intéressante. Le tour de force, d'ailleurs, sera plus noble, et notre pécheresse aura au moins ce mérite, — comparativement fort rare, — de se distinguer des fastueuses bavardes de l'époque qui nous a précédés.
"Je n'ai pas besoin de me préoccuper du style, de l'arrangement pittoresque, de la description des milieux ; je possède toutes ces qualités à une puissance surabondante ; je marcherai appuyé sur l'analyse et la logique, et je prouverai ainsi que tous les sujets sont indifféremment bons ou mauvais, selon la manière dont ils sont traités, et que les plus vulgaires peuvent devenir les meilleurs".
Dès lors, Madame Bovary — une gageure, une vraie gageure, un pari, comme toutes les œuvres d'art — était créée.» (Charles Baudelaire, « Madame Bovary par Gustave Flaubert », in L'Artiste, 18 octobre 1857.)