Dans les interstices de vent et de soleil
Par Berlol, mercredi 21 mars 2007 à 23:59 :: General :: #582 :: rss
Petite aventure intercontinentale, entre ce matin et ce soir. Je
parcourais des pages du site Canal Académie, point encore
repu des programmes recommandés hier, quand je suis
tombé sur une de la journaliste Élodie Courtejoie
intitulée Ravel,
roman, pour une excellente émission
avec Jean Échenoz de près de 38 minutes, page qui
donnait en bas une adresse d'un « site
personnel de Jean Echenoz ». La mention
m'a intrigué parce que je ne voyais pas du tout Jean
Échenoz faire son site personnel. Et puis on en aurait
entendu parler. Le lien m'a mené vers une page assez fournie, fort
intéressante, déjà
référencée notamment sur Remue.net et
que l'on doit à Amancio Tenaguillo
y Cortázar. Quelle ne fut pas ma surprise,
avançant dans son site, de découvrir qu'il avait
fait des études à Paris 3 et qu'il
était né deux jours après moi... Mais
bon, là n'est pas l'aventure ! J'ai
repéré l'adresse de contact de Canal
Académie et me suis fendu d'un gentil courrier pour
prévenir qu'il y avait risque de méprise, surtout
en ces temps où des écrivains se mêlent
en effet d'avoir leur propre page web, voire leur propre blog. Pendant
que j'y étais, j'ai aussi prévenu M. Tenaguillo y
Cortázar de mon initiative.
Et puis l'eau de la journée a coulé sous des ponts de vent et de soleil.
Ce soir, de retour à la maison, j'ai trouvé un courrier d'Élodie Courtejoie qui avait modifié en conséquence la page échenozienne, et un courrier d'Amancio Tenaguillo y Cortázar, surpris — parce qu'il n'avait rien demandé.
Je leur ai répondu. On ne sait où iront ces contacts. S'ils seront oubliés demain ou s'ils ouvriront des lectures croisées, plus si affinités. L'avenir nous le dira ; ne le précipitons pas.
Mais il me plaît de croire que même à ce stade, ce n'est pas inutile. Que chaque petit fil de travers ou coupé que nous avons l'occasion de remettre en place contribue. Emploi absolu. Pas besoin de dire à quoi. Ça contribue, c'est tout. Idéalisme naïf, dira-t-on peut-être. Peu m'importe car à la base, pour moi, rien ne sert à rien, le monde n'a pas de sens et je n'ai ni raison de vivre ni mission. Ça contribue, c'est mon plaisir.
L'eau
de la journée, ce fut d'abord un déjeuner
de piperade, pour finir la ratatouille. Puis rejoindre T. en fin
d'après-midi près du cimetière
d'Aoyama, après une cérémonie annuelle
à la mémoire des morts à laquelle je
n'assistais pas. Puis de me promener avec elle dans des rues qui nous
menèrent au magasin BoConcept — magasin qui
existe aussi en France et où nous
avons trouvé tout de suite (alors qu'on cherche depuis des
semaines) les chaises que nous voulions, avec choix du bois et du
tissu, à un prix plus qu'intéressant.
Après cette bonne surprise, nous avons
dîné dans un petit restaurant chinois,
près du carrefour d'Omote-Sando, avant de nous rendre en
métro au grand magasin Seibu de Shibuya où T.
voulait acheter des crèmes solaires. Ce qui fut fait.
Et de retour à la maison, deux épisodes très moyens, très sitcom, de 4400... Avant que je me mette au courrier et à ce billet du jour.
Un peu partout, dans les interstices de vent et de soleil, je lisais Madame Bovary en prenant des notes serrées dans la marge. Sans relire aucune critique, comme d'habitude, dans une confrontation directe avec le texte. Sauf que ce matin, j'ai un peu décortiqué l'avis de Baudelaire. Qui, il y a 150 ans, ne s'y était pas trompé. Extrait :
« "Quel est le terrain de sottise, le milieu le plus stupide, le plus productif en absurdités, le plus abondant en imbéciles intolérants ?
"La province.
"Quels y sont les acteurs les plus insupportables ?
"Les petites gens qui s'agitent dans de petites fonctions dont l'exercice fausse leurs idées.
"Quelle est la donnée la plus usée, la plus prostituée, l'orgue de Barbarie le plus éreinté ?
"L'Adultère.
"Je n'ai pas besoin, s'est dit le poète, que mon héroïne soit une héroïne. Pourvu qu'elle soit suffisamment jolie, qu'elle ait des nerfs, de l'ambition, une aspiration irréfrénable vers un monde supérieur, elle sera intéressante. Le tour de force, d'ailleurs, sera plus noble, et notre pécheresse aura au moins ce mérite, — comparativement fort rare, — de se distinguer des fastueuses bavardes de l'époque qui nous a précédés.
"Je n'ai pas besoin de me préoccuper du style, de l'arrangement pittoresque, de la description des milieux ; je possède toutes ces qualités à une puissance surabondante ; je marcherai appuyé sur l'analyse et la logique, et je prouverai ainsi que tous les sujets sont indifféremment bons ou mauvais, selon la manière dont ils sont traités, et que les plus vulgaires peuvent devenir les meilleurs".
Dès lors, Madame Bovary — une gageure, une vraie gageure, un pari, comme toutes les œuvres d'art — était créée.» (Charles Baudelaire, « Madame Bovary par Gustave Flaubert », in L'Artiste, 18 octobre 1857.)
Et puis l'eau de la journée a coulé sous des ponts de vent et de soleil.
Ce soir, de retour à la maison, j'ai trouvé un courrier d'Élodie Courtejoie qui avait modifié en conséquence la page échenozienne, et un courrier d'Amancio Tenaguillo y Cortázar, surpris — parce qu'il n'avait rien demandé.
Je leur ai répondu. On ne sait où iront ces contacts. S'ils seront oubliés demain ou s'ils ouvriront des lectures croisées, plus si affinités. L'avenir nous le dira ; ne le précipitons pas.
Mais il me plaît de croire que même à ce stade, ce n'est pas inutile. Que chaque petit fil de travers ou coupé que nous avons l'occasion de remettre en place contribue. Emploi absolu. Pas besoin de dire à quoi. Ça contribue, c'est tout. Idéalisme naïf, dira-t-on peut-être. Peu m'importe car à la base, pour moi, rien ne sert à rien, le monde n'a pas de sens et je n'ai ni raison de vivre ni mission. Ça contribue, c'est mon plaisir.
L'eau
de la journée, ce fut d'abord un déjeuner
de piperade, pour finir la ratatouille. Puis rejoindre T. en fin
d'après-midi près du cimetière
d'Aoyama, après une cérémonie annuelle
à la mémoire des morts à laquelle je
n'assistais pas. Puis de me promener avec elle dans des rues qui nous
menèrent au magasin BoConcept — magasin qui
existe aussi en France et où nous
avons trouvé tout de suite (alors qu'on cherche depuis des
semaines) les chaises que nous voulions, avec choix du bois et du
tissu, à un prix plus qu'intéressant.
Après cette bonne surprise, nous avons
dîné dans un petit restaurant chinois,
près du carrefour d'Omote-Sando, avant de nous rendre en
métro au grand magasin Seibu de Shibuya où T.
voulait acheter des crèmes solaires. Ce qui fut fait.Et de retour à la maison, deux épisodes très moyens, très sitcom, de 4400... Avant que je me mette au courrier et à ce billet du jour.
Un peu partout, dans les interstices de vent et de soleil, je lisais Madame Bovary en prenant des notes serrées dans la marge. Sans relire aucune critique, comme d'habitude, dans une confrontation directe avec le texte. Sauf que ce matin, j'ai un peu décortiqué l'avis de Baudelaire. Qui, il y a 150 ans, ne s'y était pas trompé. Extrait :
« "Quel est le terrain de sottise, le milieu le plus stupide, le plus productif en absurdités, le plus abondant en imbéciles intolérants ?
"La province.
"Quels y sont les acteurs les plus insupportables ?
"Les petites gens qui s'agitent dans de petites fonctions dont l'exercice fausse leurs idées.
"Quelle est la donnée la plus usée, la plus prostituée, l'orgue de Barbarie le plus éreinté ?
"L'Adultère.
"Je n'ai pas besoin, s'est dit le poète, que mon héroïne soit une héroïne. Pourvu qu'elle soit suffisamment jolie, qu'elle ait des nerfs, de l'ambition, une aspiration irréfrénable vers un monde supérieur, elle sera intéressante. Le tour de force, d'ailleurs, sera plus noble, et notre pécheresse aura au moins ce mérite, — comparativement fort rare, — de se distinguer des fastueuses bavardes de l'époque qui nous a précédés.
"Je n'ai pas besoin de me préoccuper du style, de l'arrangement pittoresque, de la description des milieux ; je possède toutes ces qualités à une puissance surabondante ; je marcherai appuyé sur l'analyse et la logique, et je prouverai ainsi que tous les sujets sont indifféremment bons ou mauvais, selon la manière dont ils sont traités, et que les plus vulgaires peuvent devenir les meilleurs".
Dès lors, Madame Bovary — une gageure, une vraie gageure, un pari, comme toutes les œuvres d'art — était créée.» (Charles Baudelaire, « Madame Bovary par Gustave Flaubert », in L'Artiste, 18 octobre 1857.)
Commentaires
1. Le mercredi 21 mars 2007 à 12:48, par choupinette :
« Ce François Bon, qui plume en main ne l'est pas tant que ça, est en passe d'être le plus grand rapace de notre littérature, lançant des O. P. A. sur tout ce qui traîne la patte : chômeurs, S. D. F., illettrés, prisonniers, sans-papiers. Ses livres sont de vrais voitures-balais, avec, comme chauffeur, un fonctionnaire de la récupération.
Ce qu'il y a de béni avec les pauvres, c'est qu'ils ne présentent jamais la facture. »
André Blanchard, Contrebande
2. Le mercredi 21 mars 2007 à 16:26, par Berlol :
La dernière (et seule) fois que j'ai lu ça, c'était chez Cynthia... Mais il y a un bail, déjà ! On se demande ce que ça vient faire ici, aujourd'hui. Il faut croire que Choupinette, pressée, ne pouvait plus attendre pour déposer son étron quelque part...
À moins que, dans un étonnant recommencement des choses, ce Blanchard ne soit en train de répéter contre François Bon la sottise de tout ce qui fut écrit contre Flaubert.
En tout cas, très franchement, ce qui était cité de Blanchard dans Le Matricule des Anges m'a largement suffi pour savoir que je n'avais pas besoin de le lire.
3. Le jeudi 22 mars 2007 à 05:14, par christine :
"ça contribue, c'est mon plaisir." : je souscris ! ... et sans se laisser déprimer par les choupinettes !
pour prendre de la hauteur concernant les avis d'écrivains sur d'autres écrivains, je conseille les deux articles de Proust sur Flaubert, que l'on trouve dans Contre Sainte Beuve et en ligne chez JB Guinot :
perso.orange.fr/jb.guinot...
perso.orange.fr/jb.guinot...
Proust commence par dire qu'il n'aime pas plus que cela mais il défend ensuite (de façon précise et détaillée) les qualités stylistiques de la prose et de la syntaxe flaubertienne :
"si Flaubert faisait ses délices de telles phrases, ce n'était évidemment pas à cause de leur correction, mais parce qu'en permettant de faire jaillir du coeur d'une proposition l'arceau qui ne retombera qu'en plein milieu de la proposition suivante, elles assuraient l'étroite, l'hermétique continuité du style. Pour arriver à ce même but Flaubert se sert souvent des règles qui régissent l'emploi du pronom personnel. " (la suite peut aider à résoudre ton problème de je /nous)
4. Le jeudi 22 mars 2007 à 07:56, par Berlol :
Merci de ton aide précieuse, chère Christine. Je vais assurément utiliser ces avis sur le style (Baudelaire, Proust, etc.) pour préparer mon cours (n'ayant pas l'intention de faire de la psychologie ni de l'anthropologie des mœurs du XIXe siècle, ce qui serait un contresens, je crois).
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