Journal LittéRéticulaire

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lundi 30 avril 2007

Les deux mamelles de la moutonnerie sociale

Ce qui est bien avec le blog hors catégories, c'est qu'il n'y a ni objectifs à atteindre ni domaine à respecter — en plus du fait plus général qui est de n'avoir ni éditeur ni chef de service à satisfaire.
Je me disais ça en voyant des blogs thématiques, bien tenus par leurs œillères. Bien auto-limités. J'imagine leurs auteurs, traquant le web et l'actu pour trouver ce qui ira dans leur créneau. Des vrais pros qui mettent dans le mille. Ah ! la pâmoison quand ils se font citer des centaines de fois par leurs pairs — ou par des médias, le nirvana !...
Au fond, le découpage et l'étiquetage du monde en catégories ne sont que les deux mamelles de la moutonnerie sociale. Et des plus sournoises parce que poussées dans l'intérieur de l'individu, brandies comme un engagement dans le cadre d'une action libre, pensez !, le blog, non rémunéré, non soumis à contrôle de chefs ou de qui que ce soit... que soi. Chacun fait le petit chef avec soi-même. Se la joue. C'est encore pire que d'avoir quelqu'un sous ses ordres...

Et ces écrivains qui ne veulent rien dire de personnel (à commencer par leur nom). Et ces inconnus qui ne veulent dire que des choses intimes (souvent sexuelles, et qui n'intéressent personne). Chacun les rails de sa médiocrité — et moi itou, sans doute, puisque je me répète cette rengaine tous les deux ou trois mois.
Et ceux qui jouent aux journalistes en ne commentant que les hauts faits de l'actualité. Ne sont-ils pas risibles ? Leur rêve de se faire remarquer, de devenir célèbres, voire indispensables, voire même ré-mu-né-rés !
Et les journalistes, les politiques qui se mettent au blog pour être dans le vent ; mais comment être dans le vent sans cracher dans la soupe ? — en espérant que le vent aille dans le bon sens, hein !
Ah, c'est que chacun a la passion de sa catégorie !...
[Canapé flaubertible]
«De toute façon, il y a une technique flaubertienne du recul, qui est généralisée dans toute l'œuvre de Flaubert. Le fait que la scène centrale, dramatique, soit vécue d'à côté, c'est typiquement flaubertien. Bon, y'a des exemples célèbres de la Révolution de 48 où le héros n'est pas. Comme par hasard, il a pris un fiacre la veille pour aller à Fontainebleau, donc il n'est pas à Paris. Et d'une façon générale, les scènes d'action sont vues à distance. Alors, ça a, très certainement, une valeur. C'est-à-dire un rôle littéraire. La distanciation, qui a fait couler tellement d'encre au XXe siècle, c'est déjà Flaubert qui l'a pratiquée par rapport à ce qu'il racontait. Il est évident que Balzac se serait mis au premier plan, qu'il serait venu dans la salle même et il aurait vu l'opération [l'amputation d'Hippolyte], il aurait été le premier, il aurait été là comme à la place du chirurgien. Tandis qu'au contraire, là, c'est d'à côté, ce qui a un double rôle. D'une part, une espèce de distance critique, et d'autre part, un renforcement du principe d'incertitude, qui est justement ce que Flaubert développe de plus en plus dans son œuvre, de manuscrit en manuscrit pour chaque œuvre, et de livre en livre pour l'ensemble de l'œuvre. Le principe d'incertitude qui consiste à renforcer le texte aux dépends de ce qu'il est convenu d'appeler la diégèse, c'est-à-dire ce que le texte est censé raconter. Ce qui permet alors cet effet dont vous parlez, qui est l'ambiguïté. Le cri [au moment de l'amputation], on ne sait plus le cri de qui il est. Et l'ambiguïté qui permet toujours le déplacement métaphorique, la coupure de la jambe qui devient la coupure de la relation amoureuse.
Et d'autre part alors, pour ce que vous disiez de la différence de qualité entre la chirurgie pratiquée par le père Flaubert et d'autre part la chirurgie pratiquée par le chirurgien qui opère dans Madame Bovary, c'est-à-dire Charles, ça aussi, c'est général dans l'œuvre de Flaubert : il y a une espèce de médiocrisation du monde, en général. [...] C'est simplement cette technique de l'anti-héros. S'il y avait un grand chirurgien, ce serait un héros, c'est-à-dire que ce serait quelqu'un qui sortirait du commun. Or, au contraire, la passion du stéréotype, la passion de la bêtise, la passion du médiocre chez Flaubert, c'est une technique romanesque qui fait que l'écrivain n'est pas censé, comme à l'époque de Balzac, mettre en scène un personnage exceptionnel, mais mettre en scène seulement son propre texte.»
(Alain Robbe-Grillet dans Un homme, une ville : "Gustave Flaubert à Rouen", émission de France Culture du 08 mai 1981, rediffusée le 25 juin 2001.)

dimanche 29 avril 2007

Qu'est-ce qu'on entend par une œuvre si pudique ?

Ce jour de 13 à 17 heures ou la nuit prochaine de 1 à 5 heures (heures de Paris), les deux dernières occurrences de la série INA L'art et la vie de Gustave Flaubert sur le canal des Chemins de la connaissance / France Culture :
« Nous écoutons une série d'émissions de 1953, commandée par le Club d'Essai de la Radiodiffusion française et produite par Marthe Robert et Arthur Adamov. Cette série n'a pas la prétention de révéler un auteur, mais simplement, par la lecture à haute voix et par le commentaire, restituer à une œuvre si pudique, la passion et la chaleur humaine qu'on lui conteste et qui pourtant la traverse de bout en bout.»
Pas de stockage sur site, comme d'habitude pour les séries INA... Dire que j'allais rater ça !

Bizarre, tout de même, cette expression... Qu'est-ce qu'on entend par une œuvre si pudique ?
Sans doute, oui, que cela relève plus de l'état des mœurs en France en 1953 que dans les années 1850... Que certains devaient avoir à l'esprit quelques œuvres du début des années 1950 qu'ils considéraient comme impudiques. Qu'alors, reprendre son bon Flaubert pouvait être une façon de montrer le bon exemple.
En tout cas, pendant que nous dînions chinois, mon Total Recorder a parfaitement réalisé l'enregistrement intégral de ces 4h15 de programme (oui, ça a débordé d'un quart d'heure...).

Après avoir passé l'aspirateur et préparé le déjeuner, j'ai sorti mon vélo pour aller chercher deux pantalons neufs auxquels j'avais demandé des ourlets, de l'autre côté de la gare d'Iidabashi, au Club Avon House. Et comme il fait très doux, j'en ai profité pour faire un tour par Suidobashi jusqu'à Korakuen pour quelques courses au Seijo Ishii (camembert, salami, thé Betjeman & Barton, etc.).

De son côté, T. reçoit des amis d'amis — c'était un rendez-vous* pris depuis quelques semaines — pour essayer de fourguer à un collectionneur deux Mac portables de plus de dix ans... Sauf qu'il y en a un qui ne démarre pas du tout. Apparemment le transformateur puisqu'il reste froid. Thé et petits gâteaux, j'arrive pile pour m'empiffrer et faire des photos.
Puis, avec les amis (les amis des amis rentrent chez eux), allons voir le nouveau building devant la gare de Tokyo, Shinmarunouchi, sortie Ouest, pendant de celui qui est ouvert depuis (déjà !) cinq ans. Comme il a été inauguré avant-hier, il y a beaucoup de curieux — comme nous. Mais on ne fait que deux étages, histoire de sentir l'ambiance architecturale, et on sort pour arpenter Naka-Dori. Selon la recette maintenant canonique en centre-ville, il y a plusieurs étages de boutiques et restaurants, l'accès souterrain à la gare et aux couloirs qui mènent à d'autres bâtiments, et des entrées sécurisées pour accéder à tout le reste, constitué d'étages de bureaux.
T. a réservé pour 4 au restaurant Ren Ren Ren, au Sud de la gare, en face du Tokyo International Forum. Et c'est aussi bon que la première fois, sinon meilleur, vu qu'on a pris notre temps pour commander, boire des bières, avoir plusieurs entrées, des légumes variés, un grand poisson grillé.
Au point qu'on décide de rentrer à pied ! La boutade devient réalité et, par cette calme et douce soirée, une petite heure de marche aide au tassage de toutes ces denrées...

* Film de Claude Lelouch, 1976, fortement déconseillé aux cardiaques.

samedi 28 avril 2007

Séances de canapé flaubertible avec Emma

Dès 6 heures, je suis avec une fillette de 13 ans, ses lectures. Il y a sûrement bien des parents d'aujourd'hui qui souhaiteraient que leur fille lise tout ce qu'Emma lit de 13 à 17 ans ! Sauf qu'elle, Emma, elle ne sait pas lire — finalement, c'est à ça que j'en viendrai en cours. Car ce qu'elle lit — une sélection gratinée qui est bellement étudiée dans le dossier en ligne de Danielle Girard (que je salue au passage) — est vite limité à ce qu'elle voit dans ce qu'elle lit. Ce qui lui reste de ses lectures, ce sont des images. Des images énumérées par un Flaubert qui s'attache souvent à en réduire la valeur, par exemple en y mettant une forme restrictive : « Ce n'étaient qu'amours, amant, amantes [...] » (I, 6, p. 49). Des images idylliques, idéales, sentimentales, bucoliques, rousseauistes, diront certains, d'Épinal, diront d'autres, en tout cas, et c'est plus grave, c'est même la base et la cause de tous ses problèmes, des images qu'elle ne creuse pas, qu'elle ne remet pas en question, qu'elle n'essaie pas de dépasser pour aller vers un sens moral, social, vers des arguments discutables ou vers des formes textuelles. Flaubert se garde bien d'évoquer la textualité des lectures d'Emma, car pour elle cette textualité, cette littérarité n'existent tout simplement pas. Elle correspond pleinement au type de lecture hystérique identifié par Roland Barthes dans Le Plaisir du texte (1973).
Et Flaubert le manifeste avec un passage à l'acte d'une grande violence mais qui est aussi d'une grande beauté lyrique, en faisant surgir un rapport vous / nous où on l'attendait le moins, produit peut-être d'une double projection intra-diégétique, celle du narrateur qui apostrophe en notre nom de lecteur les sujets des gravures, et donc les personnages de fiction, reproduisant celle d'Emma fascinée par les signes qui nagent dans les pages sans profondeur.

« Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C'était derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d'étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique, ou, souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l'horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; — le tout encadré d'une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l'eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.» (I, 6, p. 51-52, c'est moi qui souligne)

Au premier vous, on pourrait encore reconnaître le vous analogique qui implique le lecteur, comme au début du chapitre : « [...] bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers [...] » (p. 47), mais au second, on peut être sûr de ce qu'on avait senti d'abord : le narrateur parle au sultan de la gravure !... Puis aux paysages !... Et pourquoi pas ?
Et — pour compliquer l'édifice — en même temps qu'il les provoque, Flaubert dénonce ces projections en les ridiculisant : il y a à la fois des palmiers et des sapins, des tigres et un lion, etc. C'est le même composite qu'à la casquette de Charbovari. Le point d'orgue étant l'oxymorique « forêt vierge bien nettoyée », qui, quand on la regarde bien, fait tomber la pièce montée jusqu'à cette hauteur (celle du mariage — la pièce montée — était d'ailleurs du même kitsch).

Le zoom génétique est cette semaine consacré au choix d'un verbe, graisser, quand, ayant énuméré les clichés littéraires dont Emma se nourrit, Flaubert résume : « Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture (I, 6, p. 49)
Dans le premier brouillon, 163v : « elle dévora », puis dans le suivant, le 145 : « se saoula de tout son coeur dans tout ce fonds poudreux » (au-dessus et en marge, « dévora » barré), puis, dans le définitif 74 : « se graissa donc les doigts à toute cette poussière... » (« doigts » barré, « les mains » au-dessus, « se roula donc l'esprit dans tout ce fond poudreux », barré). Dévorer, se saouler, se rouler, graisser, ou le chemin d'écriture qui va de la typique métaphore morte à la métaphore vive par sa nouveauté et surprenante par la force de ses connotations.
Voilà, il y aura encore six séances de canapé flaubertible avec Emma... Rendez-vous dans deux semaines.

À la maison, repos en attendant que T. soit prête pour aller déjeuner au Saint-Martin — avons bien mérité agneau et poulet, toujours avec frites.
Plus tard, dans l'après-midi, gros orage imprévu, coups de vent, éclairs impressionnants. Et la fraîcheur, tout de suite. Je me connecte à des médias et j'apprends que le débat Royal-Bayrou aura finalement lieu à 18 heures, heure de Tokyo, sur BFM TV et je m'y rends.
La rage dans la bouche de Valérie Pécresse, invitée avant le débat. « J'ai peur que ça mette de la confusion [...] Je crains que ça ne fasse que [...] » Où j'entends l'aveu subliminal : J'ai peur... ; je crains !...
Aveu de rage devant la nouveauté et l'inconnue que représentent ce débat (dialogue au demeurant assez intéressant, surtout par son ton), relayé par le choix de Sarkozy de sortir en usine, à Valenciennes, et qui, donc, va à l'ancienne...
Oui, je sais, c'est un peu limite lacanien, tout ça.
Le pauvre petit Nicolas a identifié à son encontre un délit de faciès. Nous lui laissons ses paroles, puisque c'est à ça qu'il pense en disant que les deux autres bavassent dans un petit hôtel... Mots qui se veulent blessants de la part d'un esprit borné. Nous sommes nombreux à espérer qu'il restera ensemble... tout seul (même s'il a encore la majorité dans les sondages).

vendredi 27 avril 2007

2600 tonnes de papier

C'est le poids de l'édition du Larousse 2008, actuellement en phase de finalisation ! Se rend-on compte !? 2600 tonnes de papier ! 2.600.000 kilogrammes ! Alors qu'il y a le TLF, le Littré et les dictionnaires de l'Académie française en ligne, alors qu'il y a Wikipédia et des centaines de sites plus ou moins encyclopédiques, dont la fiabilité des informations est facilement comparable !
Je ne comprends pas l'acharnement de cette époque à détruire la planète — pour ne prendre que ce sujet — en pensant que c'est toujours aux autres industries de changer leur fonctionnement. Ce que je comprends, c'est que Larousse veut faire son fric, et puis c'est tout !

Au centre de sport, je pédale à fond mais... ne me transforme pas en loup. Tant mieux, remarquez !
« Le temps que mes yeux se réhabituent au noir, il n'y avait plus de loup. Restait un Raoul sur sa mobylette.
— Tu as vu. Tu vois pourquoi je ne peux pas le faire tous les jours. C'est très désagréable. Maintenant, je ressens des picotements dans les jambes et dans les bras, comme des millions de fourmis.
Il n'a pas tenté de redémarrer la mobylette.
— Plus jeune, j'avais l'envie, j'avais le désir souvent de me transformer. Ce que je me dis. Je ne pouvais guère aller plus loin que maintenant mais j'y allais avec élan. J'installais la bécane en haut d'une pente et je dévalais la colline. En bas, j'étais un loup.
Sur le chemin de la cabane, il s'est arrêté, s'est tourné vers moi.
— Et puis, il n'y avait pas les picotements et les petites douleurs dans les membres. À présent (il s'est assis sur la selle), outre ces petites douleurs, je connais l'appréhension de n'y trouver aucun plaisir.» (Alain Sevestre, Chez moi, p. 120-121)

Déjeuner avec David et un jeune français, étudiants de japonais venu nous saluer en voisin. Il est beaucoup question des présidentielles, de notre crainte commune de la concentration des pouvoirs et de la versatilité d'un homme irascible (François Mitterrand l'était et il a largement trahi son mandat).
À propos de mandat, je paie à la poste pour le prochain congrès de la Société japonaise de Langue et Littérature françaises. Adhésion annuelle et frais de congrès, ça fait cher, près de 130 euros !
Puis je range mes affaires, au bureau, et m'en vais prendre le train. Shinkansen qui est aussi... machine à remonter le temps. En effet, avec un dévédé dans le portable, les écouteurs sur les oreilles, la vibration du train à grande vitesse, une sensation très étrange m'enveloppe, m'isole et je suis dans Les Choristes avec un intérêt plus pointu que si j'étais à la maison. C'est certes un film agréable mais bien moins intéressant que Vipère au poing (pour rester dans les thèmes des enfants et historique).

Dans la soirée, livraison d'un paquet contenant notamment le livre de Jacques Rancière, Politique de la littérature, commandé samedi dernier. Amazon a bien travaillé : 57 euros d'articles et 24,55 euros de frais de port en express, total dans les 82 euros. Moins de 50 % de majoration pour 11.000 km en 7 jours.
Et comme il y a Spiderman à la télé, j'entame illico la lecture. Et ça ne tarde pas à être à la hauteur de l'attente. Même si ça ne fait pas avancer tout de suite mon cours de demain...

« Cela veut dire, plus radicalement, qu'il n'y a pas de sujet du tout, que la combinaison des actions et l'expression des pensées et sentiments, qui faisaient le cœur de la composition poétique, sont en elles-mêmes indifférentes. Ce qui fait la texture de l'œuvre, c'est le style, qui est « une manière absolue de voir les choses ». Les critiques de l'âge de Sartre ont voulu identifier cette « absolutisation du style » à un esthétisme aristocratique. Mais les contemporains de Flaubert ne se trompaient pas à cet « absolu » : il ne voulait pas dire élévation sublime mais dissolution de tout ordre. L'absoluité du style, c'était d'abord la ruine de toutes les hiérarchies qui avaient gouverné l'invention des sujets, la composition des actions et la convenance des expressions. Dans les déclarations mêmes de l'art pour l'art, il fallait lire la formule d'un égalitarisme radical. Cette formule ne renversait pas seulement les règles des arts poétiques mais tout un ordre du monde, tout un système de rapports entre des manières d'être, des manières de faire et des manières de dire. L'absolutisation du style était la formule littéraire du principe démocratique d'égalité. Elle s'accordait avec la destruction de la vieille supériorité de l'action sur la vie, avec la promotion sociale et politique des êtres quelconques, des êtres voués à la répétition et à la reproduction de la vie nue.» (Jacques Rancière, Politique de la littérature, Paris : Éd. Galilée, 2007, p. 19)

jeudi 26 avril 2007

Azalées qui flambèrent tout de suite

Nous n'avions presque plus rien à perdre. Nous étions à la veille d'un vote qui plongerait notre pays dans un destin minable. Nous partîmes avec aux rétines l'image d'une dernière clairière, d'azalées qui flambèrent tout de suite. Des populations de richesses aveuglées voulaient s'agrandir sans vergogne, les politiciens trahissaient tout pour un maroquin et les imbéciles qui allaient pâtir par millions, courber l'échine et donner leur dernière once de dignité avaient, pour élire leur bourreau, été savamment drogués de mots de sécurité et de chansons nationalistes. Sortis de la stratosphère, nous commencions à respirer en silence. Nous savions que nous regretterions les terrasses des cafés quand passent les étudiantes, les tours en bus sans la violence des brigades, les dîners de cuisine étrangère, quand nous logions tous les horizons, les épices et les nuances. Les vallées de larmes s'écouleraient tardivement, sans nous. Nous passions Saturne puis Jupiter et les nouvelles de la Terre n'étaient pas très bonnes. La gangrène des finances avait alors gagné tous les peuples. Ils s'entretueraient forcément. La liaison radio se brouilla et nous perdîmes le contact. Nous étions moins de cinquante dans l'astronef...

J'avais cette idée d'ambiance, ce matin. Pas écrite avant 23 heures, mais très chronophage. Je suis donc allé me coucher en laissant inachevé.

Le jeudi est toujours fatigant. Et aujourd'hui, pas de déjeuner pour cause de dévédé à truffer de signets. Une trentaine de points d'accès rapide dans Vipère au poing permettra d'expliciter au choix les étapes de la relation fils-mère, l'enquête sur le petit frère né au Vietnam, l'évolution de la maladie de Folcoche ou la raison pour laquelle on découpe les crucifix du journal La Croix (c'est parce qu'il sert de papier-toilette...).

En fin d'après-midi, j'ai le temps de regarder deux tiers d'À vous de juger d'hier soir, avec Ségolène Royal. Il y a certes un peu de la langue de bois mais les réponses sont franches, les sujets maîtrisés. Un peu de tension passe quand elle est trop interrompue mais elle gère. Et des emportements concernant la dignitié humaine — elle emploie précisément l'expression — qui ne peuvent exister chez l'adversaire...
Je finirai demain, et le match retour.

Dîner chinois avec David et sa fille, que nous allons chercher à la crêche vers 20 heures. Un peu intimidée bien que son père lui ait parlé de moi, elle commencera à me sourire en cours de repas et flashera totalement, au dessert, sur ma couverture redécorée de Madame Bovary (voir photo de lundi), voulant absolument de ces boutons de téléphone pour en coller elle aussi sur ses dessins... Il faudrait selon elle en demander au cuisinier, aller en acheter tout de suite au magasin, etc.
Euh... Ne t'inquiète pas, David, je vais te ramener un vieux téléphone portable que tu pourras dépouiller !

mercredi 25 avril 2007

Délit de lecture en réunion

Avant que le mois ne finisse, signaler que Julien Kirch a re-posté sur Remue.net l'étonnante page du 1er avril 2007, avec explication et maquette spip. Il y a forcément des lecteurs qui ont cru à la flickérisation de Remue.
Comme il y en a aujourd'hui — pardon de changer abruptement de sujet — qui croient à la gauchisation de l'UDF, devenu à l'instant PD (même si ça n'a strictement rien à voir).
À l'instant parce qu'il est 23h20 (heure japonaise) et que j'écoute François Bayrou en direct sur France Info... Pour qui il ne se prend pas, celui-là ! « Je serai le garant, etc., etc. », alors qu'il vient d'être éliminé et que ses troupes, etc., etc.

Revigorante excitation sur Litor, quoiqu'un tantinet suicidaire...

Au programme du jour, un cours et deux réunions. Pendant mon délit de lecture en réunion, j'apprends des choses sur Fred Vargas. C'est toujours avec un intérêt mêlé de désapprobation que je reçois le dévoilement du vrai nom d'un écrivain que j'apprécie et dont j'aime le nom de plume, dévoilement souvent accompagné d'autres informations biographiques. Je me dis que bien évidemment, sa carrière en étant au point où elle en est et l'information ayant peut-être déjà circulé (je ne lis pas toutes les gazettes), Fred Vargas a dû autoriser le magazine Lire à révéler qu'elle se nomme Frédérique Audoin-Rouzeau, à évoquer le passé culturel de ses parents et bien d'autres détails très intéressants pour les amis du commissaire Adamsberg. Le chercheur en moi s'intéresse à ces données qu'il pourrait faire fructifier un jour dans une étude ou un article, ou simple curiosité satisfaite, tandis que le dilettante littéraire s'en lamente comme d'un mystère perdu.

Au sport, reprise du vélo et de Chez moi. Quarante minutes passent comme rien dans des descriptions de numéro de cirque par quelqu'un qui dit ne pas aimer ça — le texte en proposant l'antiphrase.
Après, quand je lis entre deux séries d'abdos, je tombe sur une expression expliquée en cours samedi dernier : se faire des niches — dans le dos, chez Flaub.

« Le chimpanzé se laisse faire, reproduit des gestes humains dans les intervalles, index sur la tempe pour mimer la folie : il n'est pas dénué d'humour. Ils se l'envoient ainsi plusieurs minutes puis, sautillant, rigolant, saut périlleux, saut de mains, se faisant des niches, installent une planche sur un rondin décoré d'étoiles, le placent à une extrémité. Gracieusement, Bela tombe de tout son poids à l'autre extrémité de la bascule. Le singe, propulsé dans les airs, looping carpé, retombe pile sur une chaise métallique tenue au bout d'une tige en équilibre sur le front de Luc. Musique enlevée.» (Alain Sevestre, Chez moi, p. 98)

mardi 24 avril 2007

Statistiquement, le pire est à venir

Bien qu'il fasse gris et que le Mont Fuji s'y cache, tout m'est coloré par telle bonne nouvelle, où s'orientent — s'occidentent — août et septembre. On n'en dira pas plus, sinon que l'Île de Beauté est doublement impliquée.

Après le cours, étudiante sérieuse comme une papesse. Me questionne sur ce qu'est l'infinitif et à quoi ça sert. Forme neutre, verbe au repos, entrée de dictionnaire, équivalent en anglais. Mais to, ça sert à quoi ? ça veut dire quoi ? Après explication, elle en comprend au moins l'utilité pour elle, pragmatique. Manger, to eat, taberu. Équivalent en japonais, qui ne l'était pas historiquement, je pense, mais l'est devenu par grammaticalisation de la langue, les premiers étrangers à avoir voulu apprendre le japonais et faire un dictionnaire ayant identifié une forme verbale infinitive qui n'était pas originellement dans la conscience linguistique des Japonais. À vérifier, tout de même. Les éminents japonisants qui passent par ici ont le droit de me contredire — et surtout celui de m'instruire.

Avec David au ping-pong. Tranquilles : pas d'entraînement de pom pom girls, aujourd'hui. On tape les balles en commentant les résultats électoraux et il y en a qui s'en prennent pour leur grade. Fou-rire (ou four-ire) à l'heure — vers 17h55. Pourtant, on est d'accord pour constater que, statistiquement, le pire est à venir (chaque clic fait monter la cote).
Après ça et le dîner, suis tellement crevé que je me couche tôt sans rien lire, rien voir, rien écrire.

lundi 23 avril 2007

Dans la fente, on fait pied de biche

Lever une dizaine de minutes vers 3 heures du matin, juste pour savoir...
Ouf ! Avant tout, c'est le (mon) corps électoral qui s'est exorcisé des fantômes de 2002 !

Je me recouche. Pas de grand lobe du PS par dessus un UMP très en jambe, très présent sur le terrain. Le Front National qui batifolait dans la campagne a mis son passing shot dans le filet pendant que l'UDF marque des points en fond de court après avoir bien couru de droite à gauche.
Pour la finale, il faudra des services gagnants et venir à la volée.
Qui l'emportera ? Celui qui frappe plus fort ou celle qui sert de plus haut ?

T. veut savoir ce que son précédent téléphone portable a dans le ventre. De toute façon, la batterie était morte et toutes les données ont été transférées dans le nouveau. Pour l'ouvrir, il faut un tournevis avec une tête à trois branches, pas cruciforme mais Y-forme — je ne sais même pas comment ça s'appelle ! On glisse un tournevis dans la fente, on fait pied de biche et ça se finit à la pince, avec des petits morceaux qui sautent partout. Je recycle des touches sur la Berthe Morisot de Manet que Gallimard veut faire passer pour la Bovary...

Réunion générale à l'Institut.
Où l'on apprend que l'établissement se porte bien. Que les bâtiments font actuellement l'objet d'une étude en vue d'une redéfinition globale des missions et des fonctionnements (après des travaux dans divers coins, depuis quinze ans, qui ont dispersé les services administratifs). Que chaque fête organisée, avec musique dans le jardin, est précédée de plusieurs centaines de lettres envoyées au voisinage, qui proteste par téléphone à 20h02 si la lettre indique 20 heures. Que la venue de Sylvie Germain est au calendrier (juillet). Que la semaine des Cahiers du cinéma passe de janvier à octobre...
Voilà, juste pour mémoire, que beaucoup de profs sont venus et que l'ambiance était bonne.

Ce soir, sur TV5 Monde, les Filles du calendrier, amusante comédie dans laquelle des dames d'un village posent nues dans un calendrier local et pour une bonne cause. Regarder un film monopolise l'ordinateur, au détriment d'autres choses à faire. À moins de les faire en même temps. Mais alors, je perds l'impression — passive — de regarder un film. La convergence informatique arrive là à ses limites. Beaucoup de tâches peuvent tourner en même temps, mais la considération d'une œuvre, si modeste qu'elle soit, a besoin d'un statut d'exclusivité.

dimanche 22 avril 2007

Si l'isoloir n'est pas déjà l'abattoir

En métro à l'ambassade, avec l'Histoire de Monelle dans les oreilles — pour un décalage total, et masquer l'effroi de ce qui risque d'arriver demain, dans mon lointain pays. La petite voix enfantine qui dit, dans l'ombre brumeuse et imaginaire : « Un royaume blanc ! Un royaume blanc ! Je connais un royaume blanc !...»

Je vote comme prévu, mais après avoir fait la queue pendant plus de vingt minutes. Surprise : mon ex fait partie des assesseurs. Dehors, la file s'est allongée, jusqu'à la grille d'entrée de l'ambassade. Il est midi. J'ai entendu qu'à l'ouverture, à huit heures, il y avait déjà dix personnes qui attendaient...
Je retrouve deux camarades. Nous allons prendre un café au Segafredo de Hiroo, d'où je vois passer nombre de connaissances qui vont à l'isoloir. À entendre mes deux pessimistes acolytes, je me demande si l'isoloir n'est pas déjà l'abattoir. Pour nous fouetter les sangs, nous parions — de l'argent — sur les deux du second tour, et dans quel ordre. Je suis seul à voir une femme en tête. (Je posterai ça avant les premières estimations.)

Après-midi de lecture en ligne pendant que T. se repose de sa semaine un peu lourde.
Campagne en ville, un beau reportage photographique de Dominique Hasselmann.
Ardente Patience, cette inconnue que je suis par son fil.
Le blog LL sur Littell sur le tueur de Virginia Tech.
Pas mal de temps passé avec La Plume francophone, blog récemment découvert et très prometteur.
Oui, et ce n'est pas nouveau, Colombani est un homme vil, un con, pourrait-on dire, si ce mot n'était banalisé.

Bon, je vous laisse, Thalassa commence...

« Dans le cas des sciences humaines, faut-il fermer, ou affaiblir, les licences et les masters de philosophie, d’histoire ou de littérature, pour ouvrir des licences et des masters de « métiers de la culture », de « médiation culturelle » ou de « négociation interculturelle » ? En quoi consiste une nouvelle formation de ce genre ? En un patchwork de cours de sociologie, de psychologie, d’histoire, de droit, de langues et civilisations étrangères. Chacun de ces cours, s’adressant à un public non spécialisé, est nécessairement de niveau élémentaire, et la somme de plusieurs initiations ne sera jamais une spécialisation. Cela soit dit sans aucun mépris pour les collègues qui, de bonne foi, ont dépensé leurs énergies à créer ces filières : sommes-nous sûr de ne pas détourner ainsi l’Université de sa mission, qui est de former des adultes capables de vivre et de travailler dans la société ? Sommes-nous sûrs de ne pas présenter aux yeux de nos étudiants des miroirs aux alouettes ?» [...]
« On peut également s’interroger sur l’attitude des chefs d’entreprises, qui cherchent à se délester sur l’institution publique de la formation qu’ils pourraient assurer à leur personnel à l’intérieur de l’entreprise elle-même. Il ne faut pas rêver, d’un système où l’État fournirait aux entreprises des employés exactement formés pour leurs tâches les plus précises. Une telle perfection tient d’une double utopie, celle d’un marché transparent à la Adam Smith, et celle d’un État omniscient à la George Orwell.» [...]
« Les étudiants issus des grandes écoles trouvent tous du travail, non pas parce qu’ils sont mieux formés, ou d’une façon plus professionnelle, mais parce qu’ils sont sélectionnés à l’entrée de leur formation, ce qui permet aux employeurs de ne courir aucun risque en les embauchant. Alors qu’aucun employeur ne peut accorder crédit à un diplôme universitaire, derrière lequel peuvent se cacher aussi bien un excellent candidat qu’un médiocre ayant profité de l’indulgence à laquelle le ministère a systématiquement poussé le système scolaire et universitaire, sommé de produire le plus grand nombre possible de diplômés. Le chantage a été pratiqué par le pouvoir politique à l’égard des universités, à travers le système de la contractualisation : les universités doivent brader les diplômes, au risque de perdre leurs financements.» [...]
« Nous vivons dans une société où les rapports entre instruction et culture sont déformés. On veut transformer la transmission du savoir en pur et simple apprentissage d’un travail, tandis qu’on transforme la culture en pure et simple consommation du week-end. L’Université, qui a le malheur de se situer dans l’entre-deux, risque de paraître inutile. Elle doit se battre contre ces deux tendances, et montrer que dans sa perspective l’instruction et la culture, sans se séparer, prennent sens pour la vie entière. Personne n’oserait, aujourd’hui, affirmer que les musées ou les théâtres lyriques sont inutiles, et pourtant ils coûtent beaucoup à l’État. On ne se gêne pas, en revanche, pour condamner des facultés où l’on enseigne l’art, la littérature, l’histoire, et toutes ces choses inutiles.»
Extraits de l'extrait Fabula de : « Contre la professionnalisation de l'université » de Paolo Tortonèse, in Université : la grande illusion, sous la direction de Pierre Jourde, publié à L'Esprit des péninsules.

samedi 21 avril 2007

Comme les œillères le cheval

[Canapé flaubertible]
Lever à six heures pour finir de mettre mes notes en musique.
Parler du mariage d'Emma et de Charles comme d'une des scènes réalistes, voire documentaires du roman est un contresens total. C'est ce que je vais essayer gentiment de montrer ce matin, parmi divers propos. J'attaque ainsi parce que ne pas dénoncer une grille de lecture invalide tout regard personnel, parce que ce pli profond de la culture scolaire aveugle le texte comme les œillères le cheval. Tout comme les Emma des couvertures rétrécissent regrettablement l'effet des mots de Flaubert — JCB tombe à pic pour le rappeler. « Comment se défaire maintenant de ces images qui annexent la moindre pensée ? », nous questionnions-nous avant-hier avec Alain Sevestre, au sujet des êtres hybrides de sa géniale fantaisie.
L'arrivée des conviés. Qui la raconte ? On ! C'est le début de la fortune du on — qu'on interdit, d'habitude. On, c'est n'importe qui, n'importe quel groupe, de n'importe quelle taille, et ça change à vue, d'une occurrence à l'autre. Les trois premiers on du chapitre 4, « on avait invité »« on s'était raccommodé », « on avait écrit », désignent d'évidence les parents et les futur mariés, avec une volonté narrative de ne pas entrer dans le détail. Puis, dans les lignes suivantes, « on entendait des coups de fouet », « on voyait », « on était rasé de près », qui désignent une collectivité plus large, celle des conviés, précédemment distincte du premier on... Et ça va durer tout le long du chapitre, le on groupe de 20, groupe de 4, ou de 12, je nombre au hasard dans la hiérarchie des vêtements nommés (et à quoi se réduisent les invités), un peu comme une caméra portée à l'épaule et qui irait filmer un peu au hasard, tout sauf les têtes, pour finir sur des balafres de « ces grosses faces » en gros plan (offert par le sponsor adjectif démonstratif).
En deux lignes, Flaubert se débarrasse de la mairie et de l'église. Le réalisme de ces cérémonies ne passera pas par moi, nous dit Flaubert en tirant la langue. Et après, c'est trente lignes de petits groupes s'égaillant au son du violon sur le chemin du retour. Une des plus belles scènes, champêtre, sandienne, de Madame Bovary.
Et ça continue comme ça une bonne heure...
Le zoom génétique porte sur l'évitement des plaisanteries nocturnes. En comparant les brouillons 109, 110, 111 et le définitif 59 avec le texte final, s'impose le constat que ces mariés rompent avec les traditions de leur région, fussent-elles désagréables comme ces gauloiseries de la nuit de noce, et coupent les liens ancestraux (pour se retrouver bientôt seuls). Cette pruderie d'embourgeoisés devant les gaudrioles traditionnelles, très XIXe, en effet, s'accorde d'ailleurs avec la réduction du temps de la noce, qui passe d'une semaine, sur le brouillon 113, à deux jours, pour échapper aux fêtards et aller au boulot. C'est la mort des fêtes paillardes héritées de Rabelais, des rites païens qui survivaient au christianisme, l'avènement de la gestion entièrement bourgeoise de la vie de province, dès qu'on est un petit notable.

Déjeuner au Saint-Martin. Il fait très beau, les frites sont toujours aussi bonnes. Pas de film à l'Institut.
Dans l'après-midi, en vélo à Korakuen, pour des courses au Seijo-Ishii. Fromages surtout. Jeux d'eaux au passage.

Au retour, j'avais un courriel d'Amazon qui m'expédie en express le dernier livre de Jacques Rancière, Politique de la littérature, dont je me suis, malgré une recommandation récente, avisé abruptement hier soir du besoin urgent, rapport à Emma B. (après avoir réécouté dans le train un Tout arrive de janvier au sujet de ce Rancière et du Todorov — Todorov que j'avais vu ce soir-là chez Taddeï, alors que j'avais enregistré l'émission de radio, sans l'occasion de l'écouter jusqu'à hier...).

Une dizaine de minutes avec Zoé Valdès dans l'émission SODA, sur TV5 (maintenant que ça marche), et l'occasion pour elle de redire que Cuba est une dictature, et combien par ailleurs elle regrette le prestige dont jouit un peu partout le criminel nommé Che Guevara.
L'ayant écoutée cette semaine dans À Voix nue, je suis content de cette aubaine de la voir, de voir sa table de travail, ses piles de livres qui font ressembler son bureau à mon bureau.
Dans le même SODA, plus spécifiquement pour T., l'interview avec Lorant Deutsch, pour son rôle dans Jean de La Fontaine, le défi. À voir quand ça sortira par ici — même si nombre de critiques sont plutôt dures avec le film.
Et finir la journée sur Virginie Ledoyen, voilà qui n'est pas si mal... Et qui fait oublier la tristesse, ce matin, d'apprendre la disparition de Jean-Pierre Cassel, acteur dont j'ai toujours apprécié la retenue et l'aisance joyeuse.

vendredi 20 avril 2007

Touffu, peu intuitif

Savoir pour qui v.o.t.e.r dimanche...

Temps de saison. Monté au bureau, il faut impérativement compléter aujourd'hui les données relatives à mes activités d'enseignant-chercheur dans la base universitaire en ligne. Sauf que le système est touffu, peu intuitif et qu'il ne dit pas qu'il n'enregistre rien quand il y a une erreur de saisie (ou ce qu'il prend pour tel) dans l'un des champs d'une page. Du coup, il faut recommencer plusieurs fois et quand ça marche, je ne sais pas plus pourquoi que quand ça ne marche pas. Ceci dit, pour 2006, je n'avais pas grand-chose à taper. Va falloir que je me remette à publier... (Comme si je ne publiais pas déjà tous les jours...)

Shinkansen avec Emma, quand je ne dors pas. Pour sa fête, je l'avais encore achevée. Et là, je me la reprends à l'époque de son mariage.

À Tokyo, T. est contente de me voir. Elle était fatiguée. Deux de ses cours ont vu leur effectif passer de 4 ou 8 étudiants, les années précédentes, à plus de quarante. Surcroît de pression mais surtout inadéquation du programme donné et de sa proxémique de classe.
Il y a ainsi, dans les universités, de ces gestionnaires diplômés qui seraient aussi bien dans une fabrique de conserve ou une centrale électrique. Ils appuient sur un bouton pour augmenter la production et automatiquement la chaîne se met au rendement. L'université, pareil. (Croient-ils.)
— Prévenir le prof ? Pour quoi faire ? (Sous-entendu que pour un prof, faire cours à 8 ou à 40, c'est la même chose...)

Dans la soirée, j'installe sur le récent ordinateur d'ici le programme pour recevoir TV5 Monde via le site japonais ouvert depuis avant hier. On se rappelle de la soirée d'essais infructueux sur trois ordinateurs. Il y eut aussi, le lendemain, l'essai à la fac, qui buta sur le système de sécurité : page d'erreur, sans même que le programme essaie de charger le flux. Mais il va falloir passer par le service informatique pour essayer de faire fonctionner ça sur le campus parce que, pédagogiquement, ce serait quand même utile !
Eh bien ici, ce soir, ça marche tout de suite, et impeccablement ! Belle image, plein écran si je veux. L'heure de voir Plus belle la vie, en dînant... (C'est dire si ça sert !)

Navet à navette, à la télévision japonaise, The Core. Un crétin méchant a réussi à stopper le mouvement de la lave autour du noyau terrestre. Il faut que des gentils, profitant d'un nouveau matériau qui résiste aux fortes températures, descendent mettre des bombes pour que ça tourne rond (une idée pour se débarrasser du stock, à l'avenir...). Avec des problèmes en cours de route, on s'en doute. Moins imaginatif que le Voyage au centre de la Terre, livre ou film. La seule scène d'extérieurs dans l'intérieur nous propose des longs cristaux tout moches et de la lave en lac comme on voit à la télé chaque fois qu'un volcan pète un câble.
Et bravo à William Hopkins qui, alors qu'Emma au couvent était à lire ce qui allait lui pourrir le cerveau, émit le premier (1839) l'hypothèse d'un noyau solide (la graine) séparé du manteau terrestre par une couche liquide...

jeudi 19 avril 2007

Du kaléidoscope à vous bouziller un paquet d'heures

La puce des machines à voter démange un peu. Un peu trop tard pour amener le véto..

Trois cours, aujourd'hui. À la pause déjeuner, rencontre cruciale avec mes collègues (dans quelques semaines, je ne pourrais plus y aller à cause des conseils à donner aux étudiants de séminaire). L'un qui m'autorise à garder son dévédé de La Fracture du myocarde jusqu'à la fin du semestre pour l'utiliser au séminaire. Un autre qui me fait la surprise d'un disque gravé le matin-même et contenant Pierre Vaneck lisant Vipère au poing (je ne dis pas son nom pour qu'il n'ait pas d'ennuis...).

Ça y est ! Pour les étudiants de 1ère année, la distinction voyelle / consonne semble acquise. Du coup, on peut envisager des phénomènes comme l'apostrophe, la liaison et l'enchaînement. Et — qui n'a rien à voir — ça rigole bien quand une étudiante épelle vêtement bêtement.

Au centre de sport, je dissous le stress dans la sueur et le temps dans la lecture. Encore Chez moi, les Êtres hybrides. Sans commentaire, c'est déjà fait dedans.
« Les vulgarisateurs, toujours en veine de représentation, ont poussé le zèle jusqu'à vouloir donner une idée concrète de ces êtres ; ils ont schématisé leurs déplacements et dessiné leurs formes. Ils se sont bornés, ce faisant, tout en le signalant dans leurs légendes, à montrer des insectes, des cellules ou des électrons. Comment se défaire maintenant de ces images qui annexent la moindre pensée ? À l'inverse, comment rendre compte d'êtres qui existent — personne ne le conteste — sans s'en rapporter à des formes connues ? Cependant, ils sont à côtés, en bordure, à la lisière, agités ou tranquilles, c'est question d'interprétation. Tout ce qu'on écrit sur les êtres hybrides tape nécessairement à côté, en marge, dans les blancs. On les oublie souvent. Qui y pense ? Penser quoi, au reste ? Tout le monde s'en fout.» (Alain Sevestre, Chez moi, Éd. Gallimard, 2006, p. 75)

Nouvelle direction expérimentale : interroger YouTube uniquement sur une année. Incroyable panorama historique !, restitué par la mosaïque aléatoire des dépôts. Par exemple pour 1965 : Cambodge, Vietnam et Cuba, jazz, opéra et guitare classique, les Beatles et les Byrds, France Gall et Françoise Hardy, et des centaines d'inconnus (de moi) à découvrir pour essayer de comprendre et d'accompagner la connaissance factuelle, qu'elle soit politique, artistique, technique ou sportive. En tout cas, cette année-là, ça chauffait ; par exemple quand Buddy Rich & Jerry Lewis s'affrontent à la batterie. À moins qu'on veuille faire de la sociologie du Japon au travers de la pop naissante de la kawaii Hirota Mieko...
Deux problèmes de fiabilité : 1. beaucoup de documents déposés dans YouTube étant non datés, ils ne seront pas pris en compte, 2. la date inscrite par la personne qui a fait le dépôt n'est pas nécessairement la bonne. On peut penser cependant que pour des documents anciens, on a affaire à des amateurs, des personnes averties, peut-être plus soucieuses de la précision des informations que pour les dépôts relatifs à ces dix ou quinze dernières années. Mais même avec 10 % de documents perdus et 10 % d'erreurs, on a quand même du kaléidoscope à vous bouziller un paquet d'heures...

mercredi 18 avril 2007

Porter haut le pied de nez

Au petit matin, un billet de JCB, 22 jours plus tard... En forme, et après d'admirables lectures, même si plus très intéressé par le diarisme réticulaire.

TV5 la mesquinerie.
Je dis la mesquinerie parce qu'alors que l'on reçoit France 24 par l'internet en permanence depuis son lancement (sans installation spéciale, et même si ce n'est pas génial), TV5 Monde va nous proposer pour le Japon une diffusion gratuite d'aujourd'hui jusqu'au mois de... mai !
— Pour l'instant, il est 13h30, soit 6h30 heure française, et il n'y a rien sur le site...
— À 17 heures, 10 heures heure française, toujours rien...
Sœur Anne, ne vois-tu pas TV5 venir ? (D'autant que TV5 au Japon, c'est une longue route semée d'incompétences et de mauvaises volontés depuis l'an 2000.)
— Enfin, vers 22 heures, 15 heures heure française, une page remplace la mire, propose l'installation d'un logiciel pour recevoir TV5 Monde exclusivement via Internet Explorer — et surtout pas pour « Macintoshe » (sic). J'installe. C'est hyper sécurisé. Au bout d'un quart d'heure et de multiples essais de connexion et de chargement de la page, j'obtiens de l'image (Sarkozy !) mais pas de son, ou haché. C'est galère ! Je recommence tout sur un autre ordinateur, qui pourrait par exemple ne servir qu'à ça... C'est pire...
Bon, on verra demain. Faut pas (encore) trop taper dessus, non plus. Un lancement, c'est pas évident...
(En tout cas, chez moi, ça a plutôt l'air mal barré. Et j'imagine qu'au bureau, il y aura un autre problème. D'ailleurs, je ne suis pas censé regarder la télé au bureau, serait-ce TV5 Monde !)

Sarkozy à Meaux. Une intervenante du quartier : « J'aime la France... qui m'aime.»
Car, oui, c'est bien beau de demander aux gens d'aimer la France (ou de la quitter). Mais quand ils n'ont pas de travail alors qu'ils sont diplômés, c'est-à-dire victimes de discrimination à l'embauche, ils sont en droit de se demander si la France les aime. Et de lui rendre sa suspicion, pour rester poli.
J'allais finir là ce paragraphe mais... Que viens-je d'entendre sur France Info !? Que deux cars d'employés d'entreprises qui souhaitaient aller au meeting de Nicolas Sarkozy à Meaux ont été stoppés par des motards de la Police Nationale, pour contrôles d'identité — pendant près de trois heures et relâchés sommés de circuler à la minute même du départ de Nicolas Sarkozy (une employé coincée dans un des autocars venait de recevoir un coup de téléphone de quelqu'un qui était au meeting et qui lui disait que c'était fini, quand les policiers ont autorisé le car à... rentrer à la maison puisque le meeting était terminé).
Il y a de ces coïncidences, parfois, hein !

Pour porter haut le pied de nez, écouter les Mardis littéraires sur Jean Paulhan à Madagascar et Perspectives contemporaines avec Charles Pennequin lisant Dichte. Et bien sûr, pour ne pas avoir le cul bas, la traitresse Zoé Valdès À Voix nue.

Buridanesque Saint Emma.
Demain, pour sa fête, vous pouvez passer la soirée avec Emma Bovary ou avec Emma Peel. Laquelle choisissez-vous ?

Minutes Blondie. Pendant que je triturais le tube, je suis tombé sur trois documents étonnants, qui n'y étaient pas il y a quelques mois. Blondie a capella, avec un clone de Delon dans le fauteuil d'Emmanuelle, Blondie comme à Bilbao, et Blondie pré-punk en 1975 !

Il pleut comme en mars, ce qui nous rapproche d'avril. J'irai au sport demain ; ce soir, repos.

mardi 17 avril 2007

Soi si on ne l'était pas

Non seulement les saisons se déconstruisent, mais en plus elles se chevauchent. Ainsi ce matin, c'était décembre à Tokyo mais mai à Nagoya ! J'en bafouille...
Dans le train, j'écoutais mon cours de samedi pour savoir comment améliorer mon élocution. Il y a beaucoup trop de euh... à la fin des groupes de mots, de toussotements en partie nerveux, d'emplois de mots impropres, comme classique pour dire conventionnel. Ce qui me fait penser que je tiquerais, si j'étais étudiant dans mon cours...
Qu'est-ce qu'on penserait de soi si on ne l'était pas ?

Pour expliquer aux débutants de français pourquoi il faut virer le e et mettre une apostrophe entre je et aime, dans j'aime, il faut essayer de faire admettre la convention issue d'un processus euphonique, reposant lui-même sur une faible compatibilité entre voyelle finale et voyelle initiale de deux mots qui se suivent — vous suivez ? —, surtout quand la voyelle finale est ce minable petit e. En gros, que je aime est moins facile à prononcer que j'aime.
Mais face à des étudiants de 18 ans qui ont fait 6 ans d'anglais et qui ne savent pas qu'il y a des consonnes et des voyelles, force est de s'avouer qu'il faut reprendre de plus loin... (Et de se poser des questions sur les cours d'anglais qu'ils ont reçus...)
L'avantage, c'est qu'à cet âge-là et avec leur intelligence, ils comprennent très vite (ou alors, j'explique bien).
Le piège, c'est qu'il y en a toujours deux ou trois (sur 20) qui font semblant d'avoir compris...

Au bureau, dépouillant le courriel puis dans le canapé, j'écoute Masse critique de samedi sur Google, avec Mats Carduner. Eh bien, finalement, je me suis... endormi. J'aurai une bonne demie-heure à réécouter mais c'est fou ce que c'est soporifique, la langue de bois ! Ça fait plusieurs fois que j'écoute Masse critique et que je me fais la même réflexion : à quoi sert d'inviter des gens si on les laisse débiter leur salade sans jamais leur casser les pattes. Je suis sûr que ces gens rentrent chez eux contents, après l'émission, en se disant qu'ils nous ont bien roulés dans la farine — et qu'ils vont pouvoir se targuer de transparence et d'ouverture. À part ça, il y a de bonnes chroniques, dans l'émission. C'est juste qu'il faudrait interroger les invités sérieusement.
Demain, je vais commencer la série d'À Voix nue avec Zoé Valdès ; j'aurai peut-être droit à plus de franchise.

Dînant et après...
Arrêt sur Images de dimanche avec ce déprimant constat : non seulement on peut traverser le Golfe d'Aden de Somalie au Yémen dans une barque de réfugiés, comme Daniel Grandclément, et survivre pour montrer ces horreurs mais 1. tout le monde est trop occupé par la présidentielle pour en parler ; 2. les téléspectateurs consternés ne peuvent qu'écrire à d'improbables administrations de l'ONU ou de l'UE pour demander que ça cesse alors que c'est déjà interdit ; 3. personne ne voit (ou ne veut) d'issue politique dans aucun de ces pays sinistrés (et dont le sinistre remonte principalement aux brillants calculs géostratégiques des grandes puissances au XXe siècle).
Si informer n'aboutit qu'à plus d'impuissance, je me demande si c'est bien utile qu'on sache. Ou bien faut-il sacrifier consacrer sa vie à une cause pendant que les marchands d'armes et les politiciens véreux se gobergent ?

lundi 16 avril 2007

Sans aménité sur la fausse bonté

Les saisons se déconstruisent : hier c'était juin, aujourd'hui, c'est novembre (et demain sera pire, décembre, avec 15 ° de variation en deux jours...). Qu'à cela ne tienne, on va au centre de sport, derrière Shibuya. T. essaie la cabine de bronzage, pour entretenir son teint de Balinaise. Moi je vais directement lire et suer pendant qu'un loup devient une vache, développant mon intuition sur le rapport habitus / habitat...

« Un soir, brusquement vidée de toute volonté, la vache mourut et il lâcha son étreinte. Il commença par le ventre, plus tendre, entra, se fit un chemin, fouilla les viscères, mangea, mangea. La vache était copieuse. Il mangeait, engloutissait mais il y en avait encore tant que, assommé par son plantureux repas, il s'endormit entre les estomacs.
Il habita tout de suite dans les chairs. Parfois un bourrelet d'organe lui tombait sur le râble qu'il repoussait du museau ou mangeait, s'endormait encore sans finir sa bouchée, gueule ouverte sur une grappe de tripes qui partait je ne sais où, dans le tréfonds mouillé du ventre. Après quelques jours, il s'installa plus à son aise dans sa carcasse tendue de peau coriace. Sous le soleil, seule s'allongeait sur le pré, l'ombre de la vache où il résidait. Il était en elle, ses côtes et sa peau lui faisaient comme un abri, une tente, le protégeait de la pluie et du soleil, et ni lui ni les ombres n'apparaissaient plus.» (Alain Sevestre, Chez moi, p. 44-45)

Après avoir essayé depuis des semaines de trouer des mocassins solides pour remplacer ceux qui commencent à se trouver de la semelle, j'arrive à mes fins au grand magasin Tokyu Honten, très calme un lundi après-midi. J'opte pour un modèle hybride de la nouvelle collection Cole Haan, dessus cuir, ligne chic, avec semelles sport, moins cher et plus confortable que les modèles classiques.

Film du soir, dévédé prêté par un collègue pour éventuellement illustrer le thème de l'enfance difficile dans le séminaire de cinéma : La Fracture du myocarde (Jacques Fansten, 1990). On rechigne un peu sur le pas à franchir au début (attitude d'enfants vis-à-vis d'un cadavre) mais on entre ensuite complètement dans la logique du groupe d'enfants, du secret, de la lutte contre le monde des adultes (plutôt évitement du monde des adultes, d'ailleurs, que lutte à proprement parler). Nombre de micro-situations offrent un regard sans aménité sur la fausse bonté et la fausse honnêteté de ceux qui s'érigent en modèles pour leur progéniture...

dimanche 15 avril 2007

Avec pas mal de salades et de viandes grillées

Naaa ! Na na na naaa, na na na naaa, na na naaa, na na naaa ! Europeanaaaa !
(Balade hyper fun dans la nouvelle usinagaz... Grand merci à Nicolas Morin ! Et à La Feuille qui relayait.)

Le billet d'hier traînera jusqu'à ce soir.
C'est qu'il y a du courrier urgent (avec les étudiants qui commencent à se mettre au travail). Et en début d'après-midi, la fête des vingt ans au Japon d'Étienne Barral, dont il a déjà été question.
À la différence de moi, qui n'organise jamais de fête, Étienne aime bien mettre ça en scène et voir les interactions qui se produisent entre ses amis et connaissances. Il n'en fait pas à tout bout de champ, non plus. Mais toujours avec des gens intéressants (pour celles où je suis allé, même si je n'ai pas abordé tout le monde). Bonne chance pour les vingt prochaines années !
T. est partie en avance pour passer au cimetière, qui se trouve dans le même quartier que le restaurant de la fête. Quand je sors de la maison, je suis déjà en retard. J'essaie de prendre le métro mais il faudrait que je prenne cette ligne complètement naze, la Oedo, qui me ferait passer par Shinjuku, à cinq kilomètres à l'Ouest, pour aller quatre kilomètres au Sud d'ici ! Finalement, je prends un taxi. Ce qui me permet aussi de revenir à une température normale (il fait près de 25 °, aujourd'hui).
À la fête, je revois pas mal de gens que je connais, depuis plus de dix ans, pour certains. Mais pas envie de parler à chacun. Il y en a sur qui j'ai déjà fait une croix. Gentiment, mais fermement. (Et sans doute des qui ont fait une croix sur moi.) Et puis il y a des gens que je suis triste de ne pas voir (comme Corinne ou Lionel, sans doute pas disponibles).
Comme c'est un restaurant brésilien, le buffet est varié, original, avec pas mal de salades et de viandes grillées. Je retrouve T. et nous nous installons à une table où nous invitons notre collègue H., de Keio, et son ami qui est notamment critique aux Cahiers du Cinéma Japon. Conversation bilingue, un bon moment. La chanteuse Sublime et le clown Mimosa assurent l'animation. Nos voisins de la table à côté, que je ne connais pas, amènent s'asseoir, à côté de T., Pierre Barouh, ami d'Étienne et invité d'honneur, avant que ce soit son tour de pousser la chansonnette. Ce qu'il fait fort bien, paroles toujours finement ciselées, même quand l'accompagnement musical n'est guère à la hauteur — ce qui est d'autant mieux que son intervention est improvisée.

Un peu après 15h30, nous partons comme des voleurs (pour ne pas déranger le spectacle) parce que j'aimerais bien voir La Baie des anges à l'Institut, film qui clora la rétrospective Jacques Demy. Nous rentrons moitié à pied (le vent se lève), moitié en taxi.
Mais hélas, une heure avant, la séance est déjà complète !...
Alors tea time et... au boulot (même pas le temps de lire les blogs amis, ça sera pour demain).

samedi 14 avril 2007

L'équilibre de n'en dire pas trop mais juste assez

[Canapé flaubertible]
Je dois à Flaubert d'avoir ce matin une salle de classe plus grande. Et déjà, dès la deuxième séance, pris une heure de retard sur ce que je croyais être mon programme !... C'est qu'il y a toujours tant à dire.
Je reprends d'abord ce que j'avais laissé confus la semaine dernière, car il ne suffit pas d'expliquer des questions de langue, d'éclairer les figures de style, les thèmes, les personnages. Encore faut-il essayer de dire, de s'approcher du projet de pouvoir dire... pourquoi Madame Bovary commence comme cela (et pas par la biographie des parents de Charles, qui arrive 4 pages plus loin, par exemple). L'épisode symbolique monté en exergue, le nous qui ostracise le nouveau, certes. Mais c'est bien la médiocrité, telle que décrite dans la citation d'hier, qui me paraît être au cœur du projet flaubertien. Elle rompt avec la tradition édificatrice du roman pour tenter d'approcher une certaine réalité, une certaine banalité du monde, une certaine bêtise banale et médiocre qui se trouve partout dans le monde. Car aucun personnage du roman n'en réchappe...
Ainsi puis-je reprendre, toujours déjà dans l'après-coup moi aussi, l'explication du premier chapitre, de sa construction, de la présence d'un nous qui disparaît dès qu'il a fini de servir, pour laisser place à une narration sans narrateur dans laquelle des poussées de discours indirect libre entreront tantôt dans la pensée de tel ou tel personnage, tantôt donneront peut-être — indécidablement —  l'avis de l'auteur.
Et passer au chapitre 2 pour un zoom génétique sur la première étincelle entre Charles et Emma, soit l'épisode de la cravache.

« Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentra dans la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la fenêtre, et qui regardait dans le jardin, où les échalas des haricots avaient été renversés par le vent. Elle se retourna.
— Cherchez-vous quelque chose ? demanda-t-elle.
— Ma cravache, s'il vous plaît, répondit-il.
Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous les chaises ; elle était tombée à terre, entre les sacs et la muraille. Mademoiselle Emma l'aperçut ; elle se pencha sur les sacs de blé. Charles, par galanterie, se précipita et, comme il allongeait aussi son bras dans le même mouvement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute rouge et le regarda par-dessus l'épaule, en lui tendant son nerf de bœuf.» (I, 2)

Dans ce paragraphe dont on admire la vitesse, la précision sans lourdeur avec laquelle sont tracés le double geste de se pencher, l'équilibre, le frottement, la gêne. La sensation est celle de Charles. On n'écrit pas si Emma a ressenti le contact, mais sa rougeur le traduit — à moins que ce soit le sang monté à la tête dans le mouvement et l'effort. S'il y a émotion, et émotion érotique, voir plus si affinité avec le nerf de bœuf, c'est celle du lecteur, par effet du texte.
Or les brouillons attestent d'un surprenant travail pour parvenir à ce résultat. L'image d'Emma de dos. Qui se retourne et demande. La cravache localisée et le double geste, poli, précipité, pour la ramasser. Et le frottement. Tout cela est présent dès le premier brouillon. Suivi d'un ou plusieurs paragraphes de Charles chevauchant pour rentrer chez lui, cravache en main, halluciné par le souvenir d'Emma. Ce qu'ils révèlent, c'est la recherche du rythme et de l'équilibre. Un rythme qui passe entre les mots, écarte ceux qui plombent, et l'équilibre de n'en dire pas trop mais juste assez.
Tout est barré sur le 26v (c'est-à-dire encadré des signes {{...}} et en jaune, code de transcription diplomatique), repris sur le 60v (où l'on voit bien les ratures, repentirs, reprises : se penchant, penché en avant, étant penché, puis : un instant rapide comme l'éclair, et les suites : Quand il remonta à cheval, Puis il remonta à cheval...), puis le 58 (où le paragraphe de la cravache a pris forme alors que les travaux continuent sur Emma au carreau et le retour à cheval), le 59v (le retour à cheval encore travaillé puis barré). Le manuscrit dit définitif 33/34/35 atteste une dernière fois de ces souvenirs de cravache retrouvée, complètement disparus des feuillets copiste 26 et 27, Flaubert s'étant peut-être rendu compte que ces émotions arrivaient trop tôt, qu'il fallait, pour son Charles, un peu de fréquentation des Bertaux avant d'avoir des émotions...

Déjeuner au Saint-Martin. Yukie a ouvert les portes-fenêtres et c'est comme un repas d'été. On dirait qu'il y a un peu moins de touristes à Kagurazaka, ça nous fait des vacances. En revanche, il y a plus de clients français, habitants du quartier. Connaisseurs de poulet-frites...

Retour à l'Institut pour y voir un film, Dans Paris (Christophe Honoré, 2006) dont j'ai vu l'affiche ce matin, en sortant du cours. T. a été d'accord tout de suite, elle aussi, en voyant Romain Duris sur l'affiche. C'est une grosse surprise, un grand étonnement. Passées l'apostrophe d'un personnage aux spectateurs et les incompréhensibles et doillonesques disputes des vingt premières minutes, sans doute nécessaires pour créer du drame, c'est un film d'une fluidité exceptionnelle, d'une clarté émotionnelle éblouissante — bien que ce soit au sujet d'une dépression nerveuse.
Ce soir, j'ai lu plein de critiques négatives, ressassements du fait qu'il y a des citations de la Nouvelle Vague (Truffaut, Eustache, etc.). Mais pas beaucoup pour dire ce qu'il y a de beau et de nouveau dans ce film. Et personne pour dire combien cette fluidité ressemblait à celle de Woody Allen dans les années 70-80 (la présence discrète ou appuyée du jazz dans de nombreuses scènes n'y est pas pour rien...).
Sans parler de la cerise sur le gâteau, la subtile complainte à deux voix d'Alex Beaupain, Avant la haine, au téléphone...

Phénomène qui se développe depuis deux ou trois ans, grâce à l'expression directe permise par le réseau : la descente en flammes, la haine verbale, l'opinion radicalement négative et qui ne se préoccupe d'aucune justification, et qui vient se greffer systématiquement en commentaires dans les sites web de médias officiels ou de personnalités reconnues (par centaines de commentaires inutiles, comme chez Assouline ou chez Onfray) sans faire aucune référence aux arguments de l'article ou du billet, sans engager de dialogue critique. Certains accuseront l'internet — à l'instar de ceux qui regardent le doigt quand le doigt leur montre la lune. Non, c'est cette pulsion d'expression haineuse et vindicative qu'il faut regarder en face, pas le média qui lui permet de s'afficher, sinon pour en dire la facilité et, le plus souvent, l'anonymat...

J'accompagne T. à l'agence téléphonique où elle va comparer deux nouveaux modèles de téléphones portables, dans le but d'en acquérir un. Ça dure près d'une heure et demie, tant il y a de paramètres à considérer...
Elle opte finalement pour un modèle compact, avec télé et radio.
Dîner et après en compagnie d'un autre film exceptionnel, en dévédé cette fois puisqu'il s'agit de La Règle du jeu (Renoir, 1939).
J'avoue, à ma grande honte, que je ne l'avais jamais vu. Même pas un dimanche soir au ciné-club de la 3 quand j'avais treize ans. Non, jamais. Tout est nouveau pour moi, dans ce film, alors que son titre a toujours papillonné autour de moi.
Et c'est vrai que pour un film de 39, il est monté sans longueurs. Il y a beaucoup de clins d'yeux aux spectateurs, bribes de morale sur la vie, de Renoir sur son métier, etc., mais pris dans un tourbillon, une mécanique de relations inévitable (à l'instar des automates musicaux que collectionne Robert). Je suis juste un peu déçu que ce soit l'aviateur, l'étranger aux corps constitués que sont le beau monde et la domesticité, qui doive mourir, finalement.

vendredi 13 avril 2007

De plomb en récit d'or

Matinée de rangement, avec tri de factures et bazardement de vieilles fringues. De toutes façons, il va falloir que je me débarrasse d'un certain nombre de choses. Je viens en effet de signer mon dernier bail dans cet appartement du parc immobilier de l'université. Quand j'y suis entré, en 2002, on m'avait dit que ce serait pour dix ans, qu'ensuite on démolirait et qu'il n'y aurait plus de ces logements à coût modique pour le personnel. Mais voilà, ce sera pour 2009 ! Il est fort probable que le prochain appartement soit plus petit que celui-ci...
J'interromps ces élucubrations pour aller déjeuner avec David au Downey, où je retrouve avec plaisir une cuisine un peu meilleure que celle du restaurant des profs. Puis préparer mes affaires au bureau et me mettre en route pour Tokyo. 

De temps en temps — j'en ai déjà parlé, je crois —, je vois dans les statistiques du JLR des requêtes de traduction. Je ne sais pourquoi. Mais c'est une étrange sensation que de se lire dans une autre langue. Ayant ouvert de temps en temps ces liens de traduction de Google, j'ai pu constater une nette amélioration depuis deux ans dans la qualité de mon anglais...

À l'Institut, visio-conférence avec, de Censier, Henri Rey, directeur de recherches au CEVIPOF, pour évoquer la campagne présidentielle qui, pour une fois, intéresse passablement les Japonais, dont Tadashi Tominaga, du journal Asahi, avec nous à Tokyo.
Compte tenu de tout ce que j'écoute, lis et vois déjà au sujet de cette campagne, cette soirée ne m'apprend rien, sinon que la distance japonaise n'apporte pas de jour neuf à ce paysage sinistré. Il en va à peu près de même pour T. qui renonce au confort d'écouter cela en japonais tant elle trouve navrante la traduction.

Préparation du cours pour demain matin...
[Extrait de mes notes :] [Canapé flaubertible]
« Le roman devient ainsi la triste biographie d'un personnage d'avance défavorisé par ses manques : manque de classe, manque d'assurance, manque de sociabilité, manque d'enthousiasme, manque d'intelligence, manque d'amour, etc. Ce que l'on peut résumer d'un mot : médiocrité. Or, cette médiocrité est loin d'être exceptionnelle, elle doit même être la règle pour des millions de personnes qui ne sont pas, habituellement, des héros de roman. Flaubert prend donc le contre-pied de la convention littéraire qui veut que les héros soient des personnages hors du commun, des exemples édifiants pour l'éducation, la formation du jugement ou pour servir de modèles.
C'est principalement pour cette raison que Flaubert est parfois perçu comme un auteur réaliste : il est inutile d'y chercher un modèle de vie bonne, ou mauvaise, une leçon de morale ou de vice — il n'y a qu'un tableau de médiocre réalité. À l'instar de Charles, on verra que les autres personnages, y compris Emma, malgré leur caractère propre, ont des destins déterminés par leur médiocrité.
La leçon de Flaubert, c'est de transformer, par le style, un ensemble de médiocrités en un récit passionnant. Alchimie littéraire qui transmute les personnages de plomb en récit d'or. [...] »


Et comme au Lion d'or, j'y vais !...

jeudi 12 avril 2007

L'absence de trous dans le plein

Ai vu (hier soir, après le billet) Arrêt sur images du 8, principalement sur les événements de la Gare du Nord. De « face-à-face tendu » à « émeutes », comment évolue l'image que donnent des événements les journalistes. Intéressant pour les propos sur le temps réel (long) des événements, mais pas mal redondant dans les propos sur la police et les journalistes. On dirait parfois que Daniel Schneidermann sait des choses qu'il voudrait faire dire par d'autres...

Lecture du matin. Faut-il faire annuler les machines à voter ?
En tant que citoyen, on ne m'a jamais demandé mon avis pour en installer et je n'ai pas entendu que les représentants du peuple avaient légiféré pour les autoriser... Par conséquent j'ai un a priori négatif, à la fois sur l'honnêteté des intentions relatives à l'automatisation et sur la sécurité des informations dans toutes les phases de son traitement (collecte, acheminement, dépouillement, restitution de résultats). Je ne sais pas non plus s'il existe des instances de contrôle et, le cas échéant, si elles sont réellement indépendantes et exemptes de toute manipulation possible.
Dans ces conditions, aucun citoyen ne devrait pouvoir accepter ces machines puisqu'elles risquent de falsifier le peu de démocratie qui reste, celui du scrutin (dont l'étymologie rappelle l'attention portée par un regard direct).

Début du séminaire de cinéma, ce trimestre sur le thème de l'enfance difficile, en commençant par Vipère au poing (de Broca, 2004)...

Après la fatigue de mes trois cours, j'ai regardé en dînant l'émission C dans l'air d'avant-hier, consacrée au stress et au suicide liés aux conditions de travail. C'était très impressionnant et je recommande fortement d'écouter cela pour sortir de l'étroit contexte de la campagne présidentielle et réfléchir au monde du travail. Au monde comme monde de travail. Au monde de travail comme option de monde qui a été faite pour nous.
Et je m'interroge, quant à moi, sur ce point. S'il est vrai que ma fatigue est réelle après trois cours, vu ce que ça représente de représentation, justement, comme un acteur sur scène trois fois de suite une heure trente, un acteur improvisant en partie, selon l'interaction avec son public, un public d'apprenants exigeants et dépendants et non pas un public se donnant du loisir. Fatigue réelle, donc, et ce qu'il faut de stress pour se dépasser, ou se refaire, pour ne pas refaire le même cours que l'an dernier à pareille étape. Mais pas de surstress (ou sur-stress, j'ai entendu le mot ce soir pour la première fois), pas de harcèlement de cadres ou de collègues, pas de pression mise par la hiérarchie pour faire du chiffre.
Je n'ai donc pas à me plaindre — d'ailleurs je ne me plains pas.
Mais je mesure mieux à quels moments de mon parcours j'ai été dans le risque d'un métier à possible sur-stress, quand j'ai travaillé dans une compagnie d'assurances, quand j'ai travaillé dans un hôtel trois étoiles, quand j'ai postulé pour un poste dans une université dont l'ambiance passe pour être terrible, etc. Et c'est tout de même un peu par hasard que je suis où je suis. Eh bien, je le remercie, ce hasard !
C'est Alain Sevestre qui me donne le mot juste, quand il parle d'un loup, certes un peu bizarre, qui traîne sa condition (dans Chez moi, p. 36). En effet, chacun de nous traîne sa condition, amalgame de sa condition humaine, sa condition sociale et sa condition intérieure (for), qui sont trois choses distinctes.
Aussi, quand je vois un film — allez ! on va dire... commercial — comme Belly of the Beast qui passe ce soir à la télé japonaise, je ne peux pas m'empêcher de me dire que ce film est fait pour me détendre, me distraire, ce à quoi il réussit un peu par la combinaison d'une quête (enjeu), d'une sagesse du héros (ressources) et de combats bien orchestrés (péripéties), et qu'il doit détendre et aider mieux encore des personnes sur-stressées, non seulement grâce au défoulement par intérim que propose la violence mais surtout peut-être par la capacité qu'a un héros de régler lui-même et définitivement ses problèmes. Car ce qui nous pèse, dans notre condition, c'est bien qu'on la traîne, c'est-à-dire qu'elle ne nous lâche pas, que les problèmes sont résiduels et ne se résorbent pas. J'imagine par exemple qu'un suicide peut ne pas dépendre seulement de la gravité d'une situation, mais aussi, et plus peut-être, de l'absence de répit, de l'absence de trous dans le plein saturé d'une condition mal foutue.

mercredi 11 avril 2007

Dol de la tare

Ça y est, Ségolène m'a écrit !
En fait, c'est un message destiné à tous les Français résidant hors de France. J'ai déjà signalé que j'avais reçu ceux de Sarkozy dol de la tare et de Bayrou le centre vide, mais celui d'aujourd'hui commence par une démarche honnête qui manquait aux deux premiers, je ne l'invente pas :
« C’est pourquoi j’ai décidé de m’adresser à vous, grâce aux adresses électroniques que vous avez communiquées lors de vos démarches consulaires récentes. Elles ont été transmises, avec la liste des électeurs, à tous les candidats. Je ne le ferai qu’une fois avant le premier tour, et une fois entre les deux tours. Ensuite je demanderai à mon équipe de campagne la destruction de cette base de données. [...] »

Un cours, un déjeuner et deux réunions. Sans bavure. Au restaurant des profs, pas mieux pas pire. En revanche, après les réunions, David et moi nous rendons au convenience store qui se trouve sur le campus, où il y avait auparavant une boutique gérée par l'université, plus ou moins bien achalandée. Il y a maintenant un choix plus large et l'ouverture jusqu'à 20 heures — de quoi se sustenter quand on est charrette...

Et retour au centre de sport, après cinq semaines d'absence. Pour le vélo, pas de problème, ça pédale et ça sue. Mais pour les steps, là, le souffle a comme du mal à venir. Après 500 marches, l'énergie semble s'être régulée, le souffle et le cœur reviennent à des rythmes raisonnables. Je peux continuer.
Pédalant, qu'ai-je pris à lire ? Chez moi, bien sûr !
Merveilleuse souplesse de la langue. Comme de la dentelle, mais nerveuse, tendue. Un sujet en apparence loufoque pour la première nouvelle intitulée comme le recueil. Et puis l'idée vient au lecteur qu'éviter chaque jour le même crocodile, c'est un peu comme le mythe de Sisyphe, ce qui nous pèse et qu'on recommence quand même. Pas sans rapport avec des fabulistes classiques (Ésope, La Fontaine) ou des prestidigitateurs littéraires contemporains (Chevillard, ou le Volodine de Nos animaux préférés, alors que la nouvelle de Sevestre date de 1994).
Et ce thème récurrent, du Double Suicide Villa Godin (1987), aux Tristes (2005), en passant par Entrées en matière (1999), qui est de questionner l'habitus en déconstruisant l'habitat.

« Une fois chez moi, pour passer d'une maison à l'autre, je suis condamné à emprunter des passerelles, qu'il hante par-dessous sans en tirer aucun profit, et que je renforce chaque jour et sans cesse. J'y apporte tant de soin qu'elles semblent plus solides que les maisons qu'elles relient, et qu'il m'a fallu renforcer chaque palier des escaliers détruits, d'où s'élancent maintenant les passerelles. Les premières (je n'étais pas naïf, je croyais la situation provisoire) posées simplement, étayées par en dessous de tréteaux, le crocodile les dégommait d'une pichenette ; il attendait que je passe, masqué parmi la végétation, balançait sa queue et le tréteau valdinguait.» (Alain Sevestre, Chez moi, Éd. Gallimard, 2007, p. 16)

mardi 10 avril 2007

L'entrelacs de deux rhétoriques

Lever aux poules pour paquetage et départ. Un mois que je n'avais pas pris le shinkansen. Il était plein comme un œuf. Et vas-y que je t'éternue à bouche grande ouverte !, au moins deux dans mon entourage proche. M'en fous, j'ai mon masque...
Suis de nouveau dans les comices agricoles de Bovary... Prise de notes sur l'entrelacs de deux rhétoriques.

À l'appartement comme au bureau, il y a un gros paquet de courrier à trier — la plupart est à jeter, c'est heureux. Oh, attention ! Une forte enveloppe... Et marqué Gallimard dessus... J'ouvre... Et ouiiiiiii ! C'est le dernier livre d'Alain Sevestre ! Il est arrivé chez moi ! Il s'intitule Chez moi, sobrement, sous-titré nouvelles. La journée commençait très moyennement — quitter T. n'est jamais une joie —, mais voilà un cadeau, une attention qui la remet dans le bon sens, la journée. Merci, Alain.

Dans un document du Théâtre de l'Iris, je découvre qu'il y a, outre celles rassemblées dans Chez moi, d'autres nouvelles d'Alain Sevestre, dont j'ignorais encore l'existence. J'ai lu les romans et j'étais en rade. Voilà maintenant les nouvelles... La vie est belle.

Cependant, il faut aller en cours — remplir l'agenda (grand merci aussi à Bernard Cerquiglini pour toutes ces belles chroniques lexicales sur le site de TV5Monde).
Premier contact avec les étudiants de 1ère année, toujours déterminant, même la façon dont on entre en classe... (Ça se passe bien, ils ont du répondant.) Puis cours de 3e année, où je retrouve des étudiantes avec qui j'étais à Orléans en mars 2006. Ça va comme sur des roulettes, avec elles. Les ordinateurs fonctionnent impeccablement, le projecteur sur le poste enseignant aussi. Là, je dis : Bravo, l'équipe technique ! (Pas comme samedi dernier...) Du coup, on fait tout le programme du jour, jusqu'au visionnement du document pdf en japonais, scanné du journal Asahi, que je leur demande d'étudier chez elles pour me l'expliquer la semaine prochaine. Pas traduire, expliquer.

Deuxième grande bonne nouvelle de la journée : David et moi retournons au ping-pong. On n'est pas pros comme deux étudiants d'une table à côté, on est bien dérangés par les cris des quarante cheerleaders à l'entraînement qui occupent la moitié de la salle, mais ça n'empêche pas la distraction. Et David a son fou-rire à l'heure.
Après, c'est la soirée un peu tristoune, mais on n'y peut rien. Et même pas de Ce soir ou Jamais à me mettre sous la dent... Dans le 20 Heures de France 2 d'hier soir, David Pujadas (encore un David) informe de l'agrandissement de l'île de La Réunion du fait des coulées de lave qui prennent sur la mer. Gain de 30 hectares. Il précise : soit « l'équivalent de 60 terrains de football », histoire que tout le monde comprenne... Il ne précise pas si les buts et les gradins sont déjà moulés dans la lave.

lundi 9 avril 2007

Corde raide d'avant l'œuvre achevée

Tiens ! Je ne savais pas qu'on avait une télé libre ! En voyant les images filmées rue Rampal, j'ai vraiment compris quelqu'un qui crie : « Mais désobéissez ! »

Belle fournaise ! Qui pourrait-on y précipiter ?

Blague à part, c'est quand même une journée de travail (courrier, lectures, notes).

À l'ère du blog, Emmanuelle Pagano revisite le rapport maçonnerie / écriture, trente ans après la Leçon de choses de Claude Simon — tout l'intérêt étant maintenant l'effet de direct, d'immersion dans le travail en cours. Alors qu'on parlait du work in progress quand on en voyait des traces publiées après coup, il y a maintenant possibilité pour des écrivains de montrer leur work in progress, in progress, précisément. Ce qu'on pourrait appeler, en français, le fil du travail, ou la corde raide (de la création). Bien sûr, elle ne livre qu'une partie des choses, il y a un jeu de chat et de souris, il ne faut pas être dupe. Mais c'est une nouvelle expérience, et qui aura plusieurs effets retards, notamment quand il sera possible de confronter ceci, d'aujourd'hui, donc, qui nous laisse en réalité imaginer ce que l'on veut, à ce qui paraîtra, quand ça paraîtra, et, autre effet retard, quand la critique voudra présenter l'œuvre, s'en emparer et qu'elle devra aussi passer par cette corde raide d'avant l'œuvre achevée. Il se pourrait même que la recherche universitaire, si elle veut bien lever son nez du XIXe et du XXe siècles, puisse s'atteler à décrire et analyser ces nouvelles pistes avant même que les œuvres paraissent, de sorte qu'elle pourrait confronter, avec le plaisir du risque, ses hypothèses et ses investigations avec les textes au moment de leur parution.
Encore faudrait-il qu'il n'y ait pas qu'un auteur qui s'y colle pendant que la plupart des autres réservent leur blog (quand ils en ont un, ce qui est encore la minorité) à des opérations de promotion ou de distraction...

En fin d'après-midi, T. et moi, sur notre trente et un, partons rejoindre à Ebisu notre collègue et ami Kazuo Kiriu. Puis en taxi jusqu'à la résidence de l'ambassade de France où nous sommes reçus, chez le conseiller culturel, avec une quinzaine d'autres personnes, des collègues japonais, pour la remise des palmes académiques à M. Kiriu, pour service rendu à la France — en l'espèce la numérisation des œuvres de Balzac dont il a fait don au CNRS et à la Maison de Balzac, ce qui a permis l'élaboration de la concordance en ligne d'Étienne Brunet, en sus de la mise à disposition gratuite d'une édition critique de La Comédie humaine à tous les lecteurs connectés, à tous les apprenants de français dans le monde, à tous les insomniaques désargentés, etc. (Ce pourquoi nous l'avions invité au colloque ILF 2005 à Cerisy.)
Le conseiller, Alexis Lamek, rappelle l'origine et la fonction des palmes avant d'en faire la remise solennelle. Puis c'est un cocktail informel avec d'excellents toasts. Et les discussions qui vont avec, comme d'habitude inrendables. Sûr qu'une distinction qui remonte à Napoléon Bonaparte, pour un éminent balzacien, c'est quelque chose qui va droit a cœur !
Prochain rendez-vous (avec Kiriu, c'est une longue suite de rendez-vous réussis), dans un peu plus de trois semaines, pour la méga réception qui réunira plus de cent cinquante personnes. Et après ? Ce serait fini ? Hum..., pas sûr... Il se chuchote ici et là qu'il numériserait en ce moment tout Sand...
Pendant qu'une dizaine de fêtards se dirigent vers un restaurant, T. et moi rentrons sagement à la maison en taxi parce qu'il pleut. C'est que je me lève très tôt demain matin.

dimanche 8 avril 2007

C'est pas que je recule devant l'obstacle mais

Dernier dimanche avant la nouvelle année universitaire. C'est pas que je recule devant l'obstacle mais, par exemple, je ne vais pas au sport, comme pour capitaliser du repos. Alors que j'aurais pu, pendant que T. va chez le coiffeur. Mais non, je reste à la maison, plus précisément devant l'ordinateur, conscient des masses de boulot en retard (un peu comme Laure). Pendant que je colle dans le JLR mensuel de février et mars les commentaires déposés dans la version dynamique, j'écoute ou regarde, selon les moments, trois des derniers Ce soir ou Jamais. Après, c'est en faisant avancer l'index, dans lequel j'ai pris un retard substantiel puisque j'en suis encore à entrer les noms propres d'août 2006...
Indiscutablement, des gens sont plus intéressants que d'autres. C'est le cas dans le Ce soir ou Jamais du 4, avec Yvan Attal, Niels Arestrup, John Paul Lepers (alors que ça ne le fait pas dans le fade débat du lendemain, sur la police). Mais ça devient carrément passionnant, la dernière demi-heure, avec Axiom et Stora. Frédéric Taddeï explique que le rappeur Axiom (voir Lille ma Médina) voulait rencontrer Benjamin Stora, après l'avoir entendu tenir récemment sur Canal + des propos qui lui paraissaient plus que sensés. Si je résume, c'est qu'on ne peut pas nier qu'il y ait du racisme. Et ce, de tous les côtés. Mais ce qui cause ce racisme, dans la plupart des cas, c'est la pauvreté et le désœuvrement — et l'acculturation, j'ajoute ce dernier terme parce que Georges-Marc Benamou le rappelle dans l'émission du 3 (vers 45 minutes). Or cette pauvreté, ce désœuvrement et cette acculturation ne sont pas des fatalités mais le résultat de politiques qui n'ont pas fonctionné, ou pas existé depuis plus de trente ans.
Que Benjamin Stora le sache et le montre par le détail dans ses recherches et publications n'étonnera personne, mais qu'un rappeur — avec la réputation de ratés scolaires ou de traîne-savate qu'ont souvent les rappeurs — en soit conscient et le mette en scène dans ses clips et ses paroles en surprendra plus d'un. Pas moi, qui écoutais I Am, MC Solaar et pas mal d'autres depuis le début des années 90 (j'ai fait des cours de français avec des chansons de Prose Combat).
I Am remet d'ailleurs le couvert avec une étonnante maturité musicale et, par exemple dans Ça vient de la rue, en prenant le contre-pied des considérations de sous-culture souvent attachées au rap.

Des pédophiles, des suicidaires et des cancéreux de naissance... Comme il avait déjà imaginé des bébés pré-délinquants... On en parlait avant-hier, j'en entends reparler brièvement dans deux ou trois émissions de France Culture et France Info. Ce sont bien les convictions profondes de Nicolas Sarkozy, et les catégories mentales d'après lesquelles il segmentera ensuite les problèmes de la France — sans qu'il soit utile d'aller demander l'avis de spécialistes.
C'est étonnant de voir comme dans son propre camp on se refuse à commenter. Vous, je ne sais pas, mais moi, je n'ai entendu aucun des ténors, des conseillers, des défenseurs, des militants défendre ce qu'avait soutenu leur leader.
Ici, c'est le populiste d'extrême-droite Ishihara Shintaro qui vient d'être réélu haut la main dans la circonscription de Tokyo... (Si, si, il y a un rapport...)

Nous allons à l'Institut pour nous laver le cerveau et voir deux films de Jacques Demy : Ars (1959, 18 minutes, documentaire retraçant la vie du curé d'Ars, avec quelques mouvements de caméra très étonnants) et Le Joueur de flûte (1971, 90 minutes, en anglais et avec Donovan !, belle mise en image de la légende).
Ah, si un joueur de flûte pouvait mener à la noyade 5 ou 6 des candidats aux présidentielles !... Avant la peste.

samedi 7 avril 2007

Le texte ne transporte pas l'image de ses référents

Tendu à bloc, des notes de cours comme pour assurer un siège d'une dizaine d'heures, je suis allé à l'Institut vers 9h30, pour installer le matériel informatique. Mais la priorité fut rapidement de m'occuper de ranger correctement les tables et les chaises dans la classe (avant de commencer à 10 heures). Et bien m'en prit parce qu'il vint plus de personnes que de places. À la réception, on disait aux surnuméraires que c'était complet, qu'ils ne pouvaient plus s'inscrire. Moi, je leur disais de rester, qu'on prendrait des chaises dans le couloir et qu'on réglerait ça après. Ce qui fut fait, la direction des cours s'étant avisée que je pourrai permuter la semaine prochaine avec une salle plus grande où il y avait ce trimestre un cours avec moins d'étudiants.
Côté informatique, ça n'a pas marché du tout ! Le vidéo-projecteur s'est mis à communiquer avec l'ordinateur, au lieu de nous restituer son image. Du coup, l'ordinateur s'est mis à redémarrer comme un fou, trois quatre fois de suite, si bien que j'ai dû retirer la batterie pour l'éteindre... Habitué à ne pas paniquer quand la manip ne fonctionne pas, je me suis servi au moment opportun des tirages papier que j'avais préparé hier. Les redémarrages ont même détendu l'atmosphère, un peu froissée par les problèmes de places et d'inscriptions.
[Canapé flaubertible]
Quant au contenu, c'était assez simple : commencer un cours conventionnel d'explication de texte par les premiers paragraphes de Madame Bovary, en expliquant qu'il y aurait chaque semaine un quart d'heure de zoom génétique sur un mot ou une expression, à l'aide des transcriptions des manuscrits disponibles sur le site de l'université de Rouen.
Soit d'abord le système verbal imparfait / passé simple, assumé par un nous rétrospectif, soit le topos de l'école vers 1830-1850, nouvellement réglementée par la Loi Guizot (1833), et avant la Loi Falloux (1850), ici avec son personnel et ses horaires. Soit une approche descriptive du nouveau faussement réaliste — et montrer tout de suite que Flaubert n'est pas un écrivain réaliste, par exemple en faisant comprendre que la focalisation sur la casquette « composite » n'est pas réaliste, mais discursivement préalable au ridicule du nom énoncé (Charbovari, qui provoque un charivari), au double ridicule du campagnard déguisé en bourgeois.
Le zoom génétique est consacré au premier mot, « Nous ». Du premier au deuxième brouillon, puis au définitif, le pronom personnel n'apparaît qu'après quelques lignes, un peu noyé, en concurrence avec « on » ou avec « tout le monde ». Il faut attendre la correction sur le folio nommé copiste, c'est-à-dire quatre ou cinq ans après avoir commencé la rédaction, pour que le mot devienne le premier, donnant le ton, radicalisant le ridicule et l'exclusion de Charles, peut-être en rapport avec l'exclusion dont Berthe sera victime en clausule, comme l'expliquait de Biasi dans le texte transcrit la semaine dernière.
À suivre, la semaine prochaine : rapide résumé des chapitres 1 à 3, avant étude du chapitre 4.

Après le déjeuner au Saint-Martin et le dépôt d'une bonne quantité de chemises à la teinturerie, y compris celle mouillée ce matin, je retourne à l'Institut pour voir deux films, Le bel Indifférent (Demy, 1957, 29 minutes), à quoi je m'ennuie beaucoup, et Les Demoiselles ont eu 25 ans (Varda, 1992, 63 minutes), documentaire passionnant et émouvant au possible (j'ai reniflé plus d'une fois), sur le tournage des Demoiselles de Rochefort en 1966, sur la renaissance de la ville après le succès du film et sur une fête organisée 25 ans après, en mémoire de Jacques Demy et de Françoise Dorléac.
Au-delà de l'émotion propre à ce film, la problématique de ces images qui ont aujourd'hui 25 + 15 = 40 ans me ramène à ma fixette, reprise d'avant-hier, celle d'être dans les premières générations humaines dont le sentiment d'appartenance à une époque peut s'élargir considérablement par rapport à celui que pouvaient avoir les générations précédentes, par exemple celles de nos grands-parents ou arrières-grands-parents, qui étaient contemporains de la naissance puis de l'expansion du cinéma, certes, mais sans recul historique ni réelle disponibilité de quantités de films.
Il est fort possible, m'avisé-je, que la vogue récente de commémorations — le commémorativisme ou le commémorationnisme, comme diront ceux qui n'aiment pas cela — ne soit pas liée qu'à la marchandisation et à la vulgarisation culturelles, voire à une fourbe volonté d'occulter des problématiques ultra-contemporaines en se focalisant sur de vieilles lunes qui font recette. Pas qu'à... Je dis bien : à mais pas qu'à. Et donc aussi à la satisfaction intellectuelle, et peut-être ontologique, que procure une conscience élargie de notre appartenance historique. Les voyant, les comprenant, dans un certain sens du verbe comprendre, je peux dire que je suis contemporain de tous les films (émotions à voir les Chaplin, les Méliès, etc.). Alors que je ne peux pas le dire avec les textes, qui passent par un autre sens du verbe comprendre. Ainsi, pour voir ce que me propose Flaubert, qui refusait farouchement toute illustration dans ses livres, je dois construire par moi-même des représentations, des images, et je ne reçois rien de ce qu'étaient (visuellement, auditivement, olfactivement, etc.) les réalités de l'époque. Parce que le texte ne transporte pas l'image de ses référents. À suivre...

vendredi 6 avril 2007

Quand arriveront les lois martiales

Comme il y a pour nous, lundi, réception officielle, T. a décrété qu'elle avait besoin d'une robe. Me prêtant au jeu, je l'accompagne avec plaisir à Isetan, dans le quartier de Shinjuku. J'ai toujours aimé ce quartier, le premier que j'aie vraiment connu, à Tokyo, quand je travaillais à l'université de Waseda et que j'y allais en vélo, au lieu d'écrire ma thèse. Mon dernier passage du côté Est, celui des grands magasins et donc d'Isetan, date des premiers jours de l'année, en voiture, brièvement, de nuit, quand nous revenions de Kamakura avec ma sœur et son compagnon. J'avais ressenti un pincement comme à Paris, celui du lieu familier. Je ne crois pas que Shibuya ou Akihabara me feraient cet effet-là.
La décoration intérieure d'Isetan a été complètement refaite, perspectives dégagées, éclairage uniformisé et adouci, moins d'étagères en hauteur, moins de couleurs, plus de boiseries dans les tons sombres. La classe, quoi. Bien sûr, T. sait qu'elle va trouver ce qu'elle cherche chez Max Mara. C'est ce qui arrive. Entre une veste et une robe, je conseille la robe, beige à motifs noirs. Avec le bronzage, c'est parfait. Les bretelles ont un ou deux centimètres de trop, on les reprendra à la maison.

Le journal Asahi nous arrive dans sa nouvelle formule d'avril et — parmi de nombreux changements — deux nouveaux chroniqueurs hebdomadaires, dans le supplément du soir : Dora Tauzin le jeudi (un pont entre France et Japon) et Étienne Barral le vendredi (ce qu'il y a de cool au Japon). Nous verrons sur la durée les styles et intérêts de chacun mais ce qui étonne, pour aujourd'hui, c'est le choix de deux collaborateurs français alors qu'il y a tant d'étrangers de talent (je suppose) disponibles dans la capitale japonaise...
En attendant de demander leur avis aux intéressés, je leur adresse mes félicitations — et tous mes encouragements pour essayer de ne pas donner dans les stéréotypes de la chronique de l'étranger.
Étienne, qui va bientôt fêter ses vingt ans au Japon, fait sa première chronique sur des chemises traditionnelles dont il affectionne le tissu de soie grossière, le tsumugi ().

Courriers électoraux. On ne sait jamais comment nos adresses parviennent aux partis politiques. Quelles collusions deviner. En deux semaines, j'ai reçu par courriel deux appels à voter, vaguement professions de foi, l'un de François Bayrou et l'autre de Nicolas Sarkozy, ce dernier faisant suivre son envoi électronique quelques jours plus tard par un courrier postal en quadrichromie cartonné. Deux insipides textes en langue de bois où il serait bien difficile d'entrevoir un quelconque programme.
On en apprendra beaucoup plus sur Sarkozy dans Philosophie Magazine, ou directement avec le blog de Michel Onfray. Quand arriveront les lois martiales et les mesures d'exception, il sera bon d'en revenir à ces pages pour se dire qu'on aurait pu le savoir.

Finalement, un spectacle (pas un film), Carmen, d'Antonio Gades, sur NHK 3, de très loin ce qu'il y a eu de mieux à la télévision japonaise depuis des semaines ! Du flamenco, les rythmes et les voix rauques entrent dans mes doigts au clavier, et mettent du Mérimée dans le Flaubert... Je ne sais pas ce que ça va donner demain matin, quand je commenterai l'entrée en classe de Charboravi...

jeudi 5 avril 2007

Le plafond, peut-être...

Couscous au Saint-Martin. Ça arrive de temps en temps. J'ai remis un costume et une cravate ; c'est-à-dire consenti à ranger les affaires de plage et résolu de revenir dans les conventions. Il faudra après-demain, alors autant commencer aujourd'hui.
Les objectifs de ma sortie d'aujourd'hui étaient : 1. de faire un essai de matériel avec mon ordinateur portable dans la classe que j'occuperai samedi matin, 2. de voir un film à l'Institut. Sans compter le permanent qui est d'avancer mon hydre de notes pour apprivoiser Emma.

Le premier objectif a failli tourner vinaigre. J'ai d'abord avisé le professeur qui est en même temps responsable des matériels électriques et informatiques, qui m'a emmené dans le local technique, où le technicien n'avait pas de quoi envoyer l'image d'un ordinateur sur une télévision (puisqu'il y a une télévision dans chaque classe). En revanche, on pouvait me proposer un projecteur vidéo, à réserver à l'avance. Dans une salle de 16 m², je ne sais pas sur quoi je vais projeter ! Le plafond, peut-être... Mais bon, essayons. (Ça marche.) De plus, bien que j'aie prévenu depuis plus de trois mois que je souhaitais me connecter au réseau sans fil, on m'octroie une salle tout au bout de l'Institut, où le wifi n'arrive pas. Qu'à cela ne tienne, je chargerai les pages des manuscrits de Flaubert et les pages de concordances Intratext à l'avance. Et je dirai aux étudiants d'aller protester eux-mêmes pour avoir le full course...
Le temps de ramener le projecteur dans le local technique et je monte à l'Espace Images pour voir, dans une salle quasi comble, Model Shop, un film de Jacques Demy de 1968, tourné aux États-Unis et joué en anglais, à peu près inconnu en France et projeté au Japon pour la première fois dimanche dernier ! — et donc pour la deuxième fois cet après-midi ; on comprend qu'un maximum de cinéphiles japonais fassent le déplacement. Et ça valait vraiment le coup ! On y retrouve le thème lancinant du départ d'un jeune homme à la guerre, comme dans Cléo de 5 à 7 ou dans Les Parapluies de Cherbourg, mais lui, évidemment, il est convoqué pour partir au Vietnam. Et il n'en a pas du tout envie. Il rencontre cette Française, occasionnelle poseuse, moitié fatale moitié grisette (admirablement jouée par Anouk Aimée). Du film, se dégage une ambiance douce et souple, sans doute due au port de caméra et aux moments de déplacement du héros solitaire dans Los Angeles, à moins que la musique psyché de l'époque y soit aussi pour quelque chose. Les scènes de dialogue entre Anouk Aimée et Gary Lockwood, surtout dans le troisième tiers, font vraiment penser à Cléo de 5 à 7 (film de Varda en 1961), c'est-à-dire au caressant espoir de retour de guerre que le nouvel amour suscite.

Cette parenthèse fermée, je me recale sur Madame Bovary quelques heures durant...
Sauf que plus tard, je repense à ces 40 ans. J'ai déjà parlé de cette sensation que j'éprouve et que je n'arrive pas encore à cerner précisément, à élaborer intellectuellement... Ce film, il a été tourné il y a 40 ans et on le regarde comme quelque chose qui est à l'intérieur de notre temps, même si on voit bien des différences. Si on reportait ce décalage sur Flaubert, et par exemple la date de sortie de Madame Bovary, 1857, quarante ans avant, c'est 1817. Est-ce que 1817, dans l'esprit de Flaubert, c'était quelque chose qui était de son temps ? Comme il était né en 1821, c'était avant sa naissance. Mais surtout, c'était trois régimes politiques avant ! Compte tenu d'une éducation principalement livresque (dans laquelle il n'y avait pas tant d'images, et bien sûr ni photo ni cinéma (faut-il le dire ?)), je pense que 1817, c'était pour lui la sensation d'un autre temps, d'un temps historique, qui suivait l'Empire, et donc la Révolution, et donc Louis XVI et ainsi de suite.
Où se situerait pour chacun ce qu'on ressent être le temps historique et ce qu'on dirait être de son temps ? Pour moi, ce serait 1944-1945. Mais peut-être que pour quelqu'un qui a vingt ans aujourd'hui, ce serait justement 1968.
Bref, tout cela est très confus... Pas encore démêlé... Et pas le temps... Retour à Yonville.

mercredi 4 avril 2007

Elle écrirait ? Elle vengerait ? Elle sublimerait ?

Journée sans nom. Je vois ce soir que c'est un mercredi... Rien fait que lire et prendre des notes, réfléchir à ma vie d'Emma. Je dis bien.

Si ! Vers 11h30, je suis sorti faire quelques courses pour le déjeuner. En passant par l'Institut où je suis allé voir si j'avais des inscrits. Or, déjà deux fois plus que d'habitude dans la semaine qui précède le premier cours (il y a généralement d'autres personnes qui viennent au premier cours et s'inscrivent après si ça leur convient).
Et puis vers midi et quart, les livreurs de nos chaises commandées il y a deux semaines sont arrivés. Ils ont monté les tissus sur les cadres et ont assemblé pieds, sièges et dossiers. Dix minutes chrono. Quand T. est rentrée, elle a pu déjeuner assise dessus.

Dans l'après-midi, il y a eu un gros orage, avec éclairs et fortes pluies pendant près de deux heures. Mais ça ne nous a pas détournés de notre travail. Au journal télé du soir, on a montré qu'il avait neigé dans Tokyo et que la température avait baissé de 10 degrés en moins d'une heure. Rien n'a paru de tout cela dans notre milieu tropical.
[Canapé flaubertible]
Le dernier personnage de Madame Bovary ? S'en soucie-t-on ? C'est Berthe, la fille d'Emma et de Charles. La seule qui reste du carnage, et qui n'a sans doute rien vu, rien su, rien compris. Elle est envoyée à l'usine, elle a 10 ans. Elle est polie et bien élevée. Elle ne criera pas contre les bourgeois. Et il n'est pas sûr qu'elle trouvera jamais, telle Cosette, un Jean Valjean pour la sortir de là... Quelqu'un a-t-il écrit une vie de Berthe ? Ce serait intéressant... Elle chercherait à savoir qui étaient ses parents... Elle découvrirait. Elle écrirait ? Elle vengerait ? Elle sublimerait ?
Une femme adultère, c'est terrible. On peut lui faire un procès, moral. C'est le côté mœurs de province. Mais une femme qui n'aime pas son enfant. N'est-ce pas pire ? Et plus ontologique que moral ?
Même si je ne suis pas une femme, l'une de mes raisons pour ne pas avoir d'enfants, c'est bien la crainte de ne pas les aimer. Pourquoi Madame Bovary n'aime pas sa fille ? Moi, ce soir, relisant, entre sa « haine nombreuse » et la « manière de brouillard qu'elle avait dans la tête » (II, 5), j'ai vu passer le spectre de... Lol V. Stein.

« Le jour blanchâtre des carreaux s'abaissait doucement avec des ondulations. Les meubles à leur place semblaient devenus plus immobiles et se perdre dans l'ombre comme dans un océan ténébreux. La cheminée était éteinte, la pendule battait toujours, et Emma vaguement s'ébahissait à ce calme des choses, tandis qu'il y avait en elle-même tant de bouleversements. Mais, entre la fenêtre et la table à ouvrage, la petite Berthe était là, qui chancelait sur ses bottines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mère, pour lui saisir, par le bout, les rubans de son tablier.
— Laisse-moi ! dit celle-ci en l'écartant avec la main. La petite fille bientôt revint plus près encore contre ses genoux ; et, s'y appuyant des bras, elle levait vers elle son gros œil bleu, pendant qu'un filet de salive pure découlait de sa lèvre sur la soie du tablier.
— Laisse-moi ! répéta la jeune femme tout irritée.
Sa figure épouvanta l'enfant, qui se mit à crier.
— Eh ! laisse-moi donc ! fit-elle en la repoussant du coude.
Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patère de cuivre ; elle s'y coupa la joue, le sang sortit. Madame Bovary se précipita pour la relever, cassa le cordon de la sonnette, appela la servante de toutes ses forces, et elle allait commencer à se maudire, lorsque Charles parut. C'était l'heure du dîner, il rentrait.
— Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d'une voix tranquille : voilà la petite qui, en jouant, vient de se blesser par terre.
Charles la rassura, le cas n'était point grave, et il alla chercher du diachylum.
Madame Bovary ne descendit pas dans la salle ; elle voulut demeurer seule à garder son enfant. Alors, en la contemplant dormir, ce qu'elle conservait d'inquiétude se dissipa par degrés, et elle se parut à elle-même bien sotte et bien bonne de s'être troublée tout à l'heure pour si peu de chose. Berthe, en effet, ne sanglotait plus. Sa respiration, maintenant, soulevait insensiblement la couverture de coton. De grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières à demi closes, qui laissaient voir entre les cils deux prunelles pâles, enfoncées ; le sparadrap, collé sur sa joue, en tirait obliquement la peau tendue.
— C'est une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfant est laide ! » (Madame Bovary, II, 6)

mardi 3 avril 2007

Foudroyés en pleine extase

Bravement, dans mon rattrapage des émissions, j'ai vu ce matin Ce soir ou Jamais du 27 mars. Long sujet sur l'immigration et les quartiers populaires. Et là, faut bien le dire, Pierre Jourde s'est salement planté et, sans le pourrir trop, les autres le lui ont fait savoir. Et c'était étonnant. Je me demande s'il ne devrait pas rester au chaud dans un café littéraire cosy. Roger-Pol Droit est resté sage une bonne demi-heure puis il a essayé d'exfiltrer le propos jourdien, sans succès. En revanche, j'ai découvert Yamina Benguigui et Mehdi Ouraoui, et écouté avec plaisir Rost et Michaël Prazan que je connaissais déjà. Et Cédric Klapisch, alors ? On ne l'a presque pas entendu dans la première moitié et... il s'est mis à fustiger l'internet à la massue dans la seconde. Jusqu'à la fin, où tous se sont exclamés que c'est une situation très compliquée et qu'il faut y réfléchir... Décevant.
En revanche, l'émission du 28, que je viens de voir pendant et après dîner, est d'excellente facture. On s'y exprime posément sur les guerres irrégulières et sur la torture, on y apprend pas mal de détails relatifs aux récents conflits (que les lecteurs réguliers de la presse connaissent peut-être, mais ce n'est pas mon cas) — mais tout de même peu sur les stratégies qui les sous-tendent (mais ça, c'est peut-être déjà bien connu de tout le monde).

Il fait plus frais et il pleut. Beurk ! Par contraste, et pour maintenir une ambiance tropicale chez nous — et se trimballer en tenue légère comme à Bali —, on chauffe et on met l'humidificateur. C'est contre l'environnement, je sais, mais on s'en fout. Quand les industriels donneront l'exemple...
Quand on sort, dans l'après-midi, c'est le carnage. Des millions et des millions de pétales de cerisiers, foudroyés en pleine extase pas des gouttes de pluie snipeuses et guillotinantes, gisent sur l'asphalte, le rose baveux et déjà grisé par les passages de taxis. Et dire que c'est chaque année la même hécatombe !
On passe à la banque à Ichigaya et on se dit qu'on va rentrer par Yasukuni, où T. voudrait voir, dans le parc, le cerisier référent, celui qu'on montre à la télé chaque année pour prouver que c'est officiellement la floraison.
Et là, sur le trottoir, devant nous, Laurence et Christian ! Qui n'habitent pas du tout dans ce quartier ! Christian, qui a laissé un commentaire hier et à qui j'ai envoyé un courriel il n'y a pas trois heures ! Embrassades. Félicitades.
Comme ils ont un peu de temps et nous aussi, on va ensemble au sanctuaire de Yasukuni. T. demande à un prêtre lequel parmi les centaines de cerisiers est le référent (標本木, ようほんぼく). Il nous le désigne, près d'un pavillon de théâtre, avec sa grosse branche horizontale qu'un pilier soutient. L'ayant dûment admiré et photographié, nous allons de l'autre côté de l'avenue boire un coup (un thé, pour moi, dans une tasse Meissen dont la soucoupe est couverte de poussière — mais la maison se la pète un peu depuis qu'elle est passée dans le feuilleton de Kagurazaka ; ce feuilleton, terminé depuis deux semaines, qui continue à nous amener des centaines de touristes, mamies et jeunettes, toutes fashion victims du dorama, dans notre quartier jusqu'alors tranquille, dirais-je en vieux beauf, au risque de détruire l'écosystème de calme des rues et de modération des prix, et dont l'héroïne prenait des cours de français à l'Institut pour partir travailler en France au dernier épisode).
Poussière ou pas, on fait le ménage dans nos relations, on met à jour les activités et on prend rendez-vous pour le chalet suisse dans un petit mois...
Et vite rentrer avant qu'Emma refroidisse.

lundi 2 avril 2007

Sachons toujours qu'un poisson

Seul un être au bulbe cérébral diminué — ou n'ayant jamais vu un calendrier — pourrait croire à mon assertion finale d'hier... Sachons toujours qu'un poisson peut en cacher un autre (Cf. Remue.net, ci-dessous).
En revanche, c'était bien hier l'anniversaire de T., comme chaque année (Ah ! Ah !), chose que j'ai ajoutée au billet en y corrigeant les coquilles de transcription que tard je ne voyais plus, et en mettant de l'ordre dans la gestion un peu bordélique des codes couleur par Nvu...
Elle va mieux, d'ailleurs, T. Son rhume passe, son bronzage reste. C'est l'essentiel. Elle accueille son chiffre rond comme Jean-Philippe Toussaint m'en avait l'air il y a quelques mois : avec bonhomie et fatalisme. (C'est ça ou se flinguer, en fait.)

On déjeune au Saint-Martin, pour ne pas changer.
Et puis on travaille tous les deux, à la maison, chacun sur son bureau, son ordinateur, ses cours à préparer. Du côté chronique familiale, il n'y a rien d'autre. Sauf que ça fait un bail que je n'ai pas passé l'aspirateur...

Pédagogie, puisqu'on y était.
Cette petite nouvelle (à écouter) de France Info. Et qui fait mal : selon un rapport du sénateur Adrien Gouteyron (pas encore sur le site du Sénat), le système informatique de préinscription en ligne des étudiants étrangers dans les universités françaises, via Campus France et les CEF, est un échec énorme, du fait de frais prohibitifs pour simplement soumettre une candidature et surtout de... bugs informatiques, dit-on poliment quand on ne veut pas dire manque d'argent investi dans un système efficace. On va accuser les responsables ? La belle affaire...

« Depuis 1997, remue.net s'efforce de faire vivre un projet, de site personnel de François Bon il s'est élargi en une association dont son comité de rédaction s'est peu à peu enrichi pour donner à voir toutes les facettes de la littérature d'une manière accessible au plus grand nombre.
Aujourd'hui de nouvelles techniques permettent à des communautés d'agir ensemble de plus en plus simplement, et il est temps que remue.net, qui a toujours eu à cœur de mettre ses lecteurs au centre de ses préoccupations, se serve de ses outils pour offrir à tous de nouvelles possibilités.
Devant la complexité des moyens à mettre en œuvre et pour être certain de vous offrir ce qui se fait de mieux, nous avons choisi de faire à nouveau évoluer notre organisation en nouant un partenariat avec flickr, un site reconnu tant pour l'importance qu'il donne à la satisfaction des internautes que pour son expertise technique. Actuellement centré autour de la photo, flickr souhaitait depuis longtemps s'allier à d'autres sites pour élargir son spectre d'activité vers de nouveaux supports, la rédaction de commentaires ayant donné à de nombreux utilisateurs le goût de l'écriture, c'est tout naturellement que remue.net a été choisi.
La première étape est visible aujourd'hui : une nouvelle maquette du site qui affiche ce lien nouvellement créé. Grâce à l'équipe de flickr, elle est amenée à s'enrichir rapidement de toute une gamme d'outils : tags et commentaires seront bien sûr de la partie ainsi que de nouvelles fonctionnalités permettant une interactivité en temps réel qui feront leur apparition simultanément sur les deux sites.
L'étape suivante, d'ici à cet été, consistera à réunir les deux communautés, pour qu'en quelques clicks les remueurs soient en mesure d'afficher leurs photos sur flickr, et que chacun des 600 000 utilisateurs français de flickr puissent déposer leurs textes sur remue.net.
Les utilisateurs de flickr le savent : si la communauté francophone est bien visible, c'est en une multitude de langues que s'expriment ses utilisateurs, la deuxième partie de l'année sera donc consacrée à permettre à tous d'accéder à remue.net, et cette internationalisation ne se limitera pas à traduire la maquette mais permettra aussi de lire les meilleurs textes dans la langue de son choix !
Nous espérons que cette décision, qui fut difficile à prendre pour l'association, vous apparaisse aussi évident qu'il l'est maintenant pour nous, et que le plus grand nombre nous rejoigne bientôt pour mettre en ligne ses textes ! »
Tel est le poisson trouvé dans mon agrégateur — et qui n'est plus, hélas, sur le site de Remue.net, aujourd'hui, mais dont on peut voir l'apparence chez Libr.Critique. C'était bien réussi ! Bravo !
Et si on veut du sérieux, il y en a. Par exemple cet entretien inédit de 2005 de Frédéric-Yves Jeannet avec Hélène Cixous.

Entre hier et aujourd'hui, j'ai réussi à regarder l'impressionnant Ce soir ou Jamais du lundi 26 mars, avec de nombreux étrangers parlant de la France et de la mondialisation. Un foisonnement d'avis, d'ouvertures d'esprit, de tolérances et de dénonciations fortes. Quelques délires, notamment de l'invitée turque, mais, bon... Je ne sais pas combien de temps ça va rester en ligne, mais j'aimerais bien pouvoir le faire écouter à mes étudiants de 3e et 4e année (capables de comprendre à peu près ce qui se dit)...

Dans un canapé flaubertible (3).

   C'est donc sous ce titre, inventé lors d'une surveillance d'examen, qu'on trouvera désormais, en titre de billet ou de paragraphe, les notes relatives au cours sur Madame Bovary, cours qui commence samedi prochain à l'Institut franco-japonais de Tokyo (s'il y a des inscrits...).
   Pas directement utile pour mon travail actuel mais tout de même poignant par la narration de Pierre-Marc de Biasi, voici, à écouter, l'exposé des complexes relations Flaubert-Maupassant (mêmes références radiophoniques qu'hier). À vous tirer des larmes !...

   Et aussi, transcrit aujourd'hui, ceci, d'autant plus impressionnant que ce n'est pas un texte écrit.

Pierre Bergounioux : « Le roman, alors, est un genre neuf. C'est Balzac qui lui a donné cette substance extraordinairement concentrée, commencée avec la Comédie humaine. Balzac est mort en 50. Donc, on a une idée approximative de ce que peut être la puissance de la grande narration romanesque. Flaubert, qui avait commencé par la fantasmagorie, les grandes machines mythologiques, Smar, les premières versions de la Tentation de Saint-Antoine, ou des formes courtes, expérimentalement incisives, qui tenaient de la polémique, du libelle bien plus que de la structure romanesque, découvre insensiblement que le roman serait comme le genre naturellement congru à la domination de cette classe bourgeoise dont il est issu et contre quoi simultanément il lutte. Et après avoir expérimenté l'inappropriation évidente, manifeste après coup, des diverses formes auxquelles il avait recouru pour commencer, il s'avise que c'est peut-être la grande narration, la forme romanesque qui répond le mieux au dessein essentiellement polémique qu'il a formé dès le début, mais qu'il lui a fallu ajuster par la méthode classique de l'essai et de l'erreur. Il est très manifeste que ce qu'il a fait pour commencer ne marchait pas, n'allait pas. La preuve en était l'indifférence profonde de ceux pour qui il écrit, c'est-à-dire contre qui il écrit. Mais à compter de l'instant où il passe, où il consacre, consume cinq années de sa vie à mettre au point ce roman qui s'intitule Madame Bovary, la bourgeoisie l'empoigne par le collet et le traîne devant les tribunaux pour qu'il y réponde de l'atteinte extraordinairement grave qu'il a portée, aux yeux de la bourgeoisie et de la justice bourgeoise, aux bonnes mœurs et à la morale. Et sous ce rapport, je pense que c'est juste, les bourgeois ne s'y trompent pas. Il y a mille critères pour juger de la beauté, de la bonté, de la vérité d'une œuvre littéraire. Ces critères sont historiquement changeants puisque nous sommes nous-mêmes des créatures de part en part historiques. Mais je pense qu'à un moment donné, les sanctions pénales constituent la pierre de touche la plus exacte qui se puisse concevoir de ce qu'un livre vaut. Et je me dis, rétrospectivement : les bourgeois ne s'y sont pas trompés lorsqu'ils ont successivement désigné Baudelaire et Flaubert comme deux iconoclastes. À la limite, les meilleurs critiques de l'époque, ce n'est pas ni Barbey d'Aurevilly ni d'autres qui avaient consacré des articles de journal à Gustave Flaubert. Non. À mes yeux, les meilleurs critiques des années 1850-1860, c'est les procureurs impériaux. Et la preuve en est...
Mathieu Bénézet : — Monsieur Pinard, alors...
Pierre Bergounioux : — Par exemple, Pinard. Et la preuve en est que, un siècle et demi plus tard, nous ne pouvons, vous, Mathieu Bénézet, et moi, Pierre Bergounioux, que leur donner notre assentiment : vous ne vous êtes pas trompés ; avec un sens infaillible de ce qui est acéré, cristallin, coupant, adamantin, vous avez désigné dans le paysage littéraire de votre temps les œuvres les plus éminentes, c'est-à-dire celles qui avaient vocation à survivre à l'instant, le vôtre, qui les a engendrées pour continuer de toucher nos esprits et nos cœurs.» (Pierre Bergounioux, dans Les Chemins de la connaissance, série la Bêtise Flaubert, France Culture le 24 juin 2001)

dimanche 1 avril 2007

Dans un canapé flaubertible (2)

Si Auchan rachète POL, il ne faudra pas attendre longtemps avant que Carrefour lance une OPA sur Gallimard...

Voici, pour ma part, le poisson que j'ai envoyé aux 500 membres de Litor :
« Chers membres de Litor,
Nous venons de signer un pré-accord avec Google France pour une indexation des archives de Litor.
À terme, cela permettra un meilleur ranking de nos discussions et points de vue dans les recherches, notamment pour les étudiants.
Certains termes pourraient ensuite produire des revenus via les programmes AdSense et AdWords de Google. Revenus qu'Hubert de Phalèse conserverait pour de futures publications.
Y a-t-il des personnes qui ne seraient pas d'accord pour que leurs textes ou leur identité soient indexées ?
Cordialement.»

À part ça, je bosse sur Emma, qui me donne du fil à retordre. Mais je l'aurai !
Quand je sors faire des courses (jusqu'à Korakuen, à une station de métro, pour fêter sobrement ce soir l'anniversaire de T., qui va mieux mais reste à la maison), c'est avec Gustave Flaubert, le Dada de l'écriture, série de deux émissions produite pour France Culture par Marc de Biasi en 2001...

Pierre-Marc de Biasi : « Comment t'interprètes la prédilection de Kafka pour L'Éducation sentimentale ?
Pierre Dumayet : — ...
Pierre-Marc de Biasi : — Mais toi, t'es... t'as moins d'intimité avec L'Éducation..., non ?
Pierre Dumayet : — Eh oui, j'ai pas tout à fait fini de lire Bovary, alors...»
(Rires.)

« Avec L'Éducation sentimentale, le roman flaubertien s'empare des convulsions de l'histoire. Bizarrement, on a voulu faire de Flaubert un idéologue de droite, complice de la dictature bonapartiste, hostile à la classe ouvrière, réactionnaire. Sartre, évidemment, n'est pas tout à fait pour rien dans ce procès politique. Plus je relis Flaubert, plus je crois qu'il s'agit d'une contre-vérité. Flaubert était laïc et républicain. Il a servi de boîte aux lettres à Victor Hugo en exil, ce qui était un acte de dissidence réelle. Et puis surtout ses textes, L'Éducation... notamment, prennent résolument parti, et parti à gauche, du côté des opprimés, dans le camp de la liberté. Pour s'en assurer, il suffit de relire le roman. Le texte ne fait aucun mystère du dégoût qu'inspire à Flaubert les milieux d'affaires corrompus qui ont fait le lit du coup d'état de Louis-Napoléon. Voilà par exemple comment le narrateur décrit le salon du banquier Dambreuse, qui est en train de virer au bonapartisme : "La plupart des hommes qui étaient là avaient servi, au moins, quatre gouvernements ; et ils auraient vendu la France ou le genre humain, pour garantir leur fortune, s'épargner un malaise, un embarras, ou même par simple bassesse, adoration instinctive de la force." Même le héros du roman, Frédéric Moreau, qui ne brille pas pourtant par son courage, n'était pas tendre à leur sujet. Les termes qu'il emploie sont incroyablement violents. Le texte dit, au sujet des gens du salon Dambreuse : "La pourriture de ces vieux l'exaspérait ; et, emporté par la bravoure qui saisit quelquefois les plus timides, il attaqua les financiers, les députés, le Gouvernement, le Roi, prit la défense des Arabes [...]" La défense des Arabes, là, c'est un point de vue personnel de l'auteur. En pleine campagne d'expansion coloniale en Algérie, Flaubert, en 46, n'avait pas mâché ses mots à Louise Collet qui était toute fière, elle, des succès militaires français dans le Maghreb. Voilà ce qu'il lui a écrit : "Quant à l'idée de patrie, c'est-à-dire d'une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue... Non, la patrie est pour moi le pays que j'aime, c'est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien. Et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes, parce que je m'attriste à leurs revers. J'aime ce peuple âpre, persistant, vivace qui, aux haltes de midi, couché à l'ombre, sous le ventre de ses chamelles, raille, en fumant son chibouk, notre brave civilisation qui en frémit de rage. Où suis-je ? Où vais-je ? En Orient. le Diable m'emporte. Adieu, ma sultane."
Eh oui, il était anti-colonialiste, Gustave Flaubert. À peu près seul de cette espèce, à cette époque. Citoyen du monde. Anti-patriote, si la patrie veut dire l'oppression et l'impérialisme. Patriote, si le mot France veut dire culture, pensée, générosité, émancipation.
S'il est du côté des Arabes, c'est parce qu'il est fondamentalement du côté des opprimés, du côté de tous ceux qui souffrent de l'injustice. Et il n'en va pas autrement dans L'Éducation sentimentale. Le roman met en scène, on le sait, la tragédie historique centrale du XIXe siècle, une tragédie qui s'est jouée en France en quelques mois. Il y a eu en février 1848 une révolution heureuse, consensuelle et pleine d'illusion, aussi, où la classe ouvrière s'est trouvée dans le même camp que la bourgeoisie pour en finir avec la Monarchie de Juillet et pour faire la République. Et puis, quelques mois plus tard, en juin 48, tout a basculé. La jeune République met un coup d'arrêt aux revendications sociales des ouvriers. Un coup d'arrêt sanglant, un véritable massacre, pour défendre la propriété bourgeoise contre les menaces du prolétariat le plus pauvre. Pour reconstituer ce scénario historique, Flaubert s'est beaucoup documenté. Or, les dossiers et les brouillons sont très clairs : aussi longtemps que le récit porte sur la période heureuse de la Révolution de Février, il va chercher ses documents dans les sources de droite, plutôt critiques, des sources qui ridiculisent un peu les illusions populaires et l'esprit de 48, les clubs, etc., mais dès que le récit aborde les Journées de Juin, ses sources, il va les chercher chez les historiens de gauche, résolument, et même dans les témoignages d'extrême-gauche. C'est si net que tout d'un coup, le récit de Flaubert rejoint purement et simplement l'analyse que fait au même moment Karl Marx dans Les Luttes de classe en France et le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte. Il y a un personnage dans le roman qui incarne cette analyse, c'est Dussardier, le révolutionnaire au cœur pur, un personnage qui échappe totalement à la dérision, dont l'image morale reste intacte dans le roman, d'un bout à l'autre du récit. Dussardier est ouvrier, il a fait la Révolution de Février. Pour lui le mot république est un mot saint. En juin, il se range à ses côtés et c'est l'extermination. Il entrevoit que la véritable république était dans l'autre camp, chez les pauvres. Le texte dit : "[...] Il aurait dû se mettre de l'autre bord, avec les blouses ; [...] Leurs vainqueurs détestaient la République ; [...] et le brave garçon était torturé par cette idée qu'il pouvait avoir combattu la justice." Cette idée qu'il pouvait avoir combattu la justice... C'est Flaubert qui parle, quand même. L'histoire avance à grands pas, vers le coup d'état. Après avoir été dans le roman le personnage qui croyait le plus naïvement mais aussi le plus intensément à la vie, Dussardier devient un homme qui veut périr. Il y a une page bouleversante où il se confie à Frédéric. Une page écrite sans la moindre ironie. Il dit, en repensant à son erreur de juin : "Moi, je n'ai jamais fait de mal ; et, pourtant, c'est comme un poids qui me pèse sur l'estomac. J'en deviendrai fou, [...] J'ai envie de me faire tuer." Se faire tuer, Dussardier en aura l'occasion dès la fin du chapitre suivant en défendant encore une fois la République, le soir du coup d'état. Il tombe, sabré par un ancien ami, révolutionnaire doctrinaire devenu flic du prince-président, un dragon, et sa mort ouvre une sorte de béance dans le roman. Tout s'arrête, l'histoire rejoint le néant.
Le récit reprend 18 ans plus tard, sans un seul mot sur toute la période de la dictature impériale, qui est envoyée comme aux poubelles de l'Histoire. L'Éducation sentimentale se termine au présent vers 1868 ou 1869, et c'est encore un présent impérial. Mais du fait de cette ellipse de 18 ans, Dussardier, dans le récit, vient juste de mourir. Et il est mort en criant un slogan qui, en 1869, se met à résonner avec une tonalité singulièrement prophétique : "Vive la République !"
Alors, réactionnaire, Flaubert, non, vraiment pas.
Encore un mot. Flaubert pensait que les réactionnaires de gauche ou de droite sont ceux qui veulent conclure l'Histoire, en finir avec l'Histoire. Il pensait aussi que l'Histoire, qui ne s'arrête jamais, n'est pas celle de la liberté. La liberté, en fait, est un stéréotype dont se servent tous les systèmes d'oppression. Mais celle de la libération. L'Histoire est dans le camp des opprimés. Mais qui opprime ?
Madame Bovary commence par le pronom nous. "Nous étions à l'Étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau [...]", etc. Le nouveau, c'est Charles Bovary, le petit paysan pauvre, habillé en bourgeois parce que, justement, il n'est pas bourgeois. Le nous, bah, c'est le narrateur et ses petits camarades, des enfants de familles riches et cultivées qui lisent la littérature romantique. D'où vient ce nous, ce nous qui est le premier mot du récit ? Flaubert l'a inventé en fait en finissant de rédiger la dernière page du roman, la page qui annonce le destin de la petite Berthe, fille de Charles et d'Emma, orpheline maintenant. Jusque là, dans les brouillons, le récit ne commençait pas par nous, et la petite Berthe, qui avait peut-être 8 ou 10 ans, était envoyée aux écoles gratuites. Un début pas très fameux dans la vie mais qui laissait tout de même un peu d'espoir. In extremis, dans un seul mouvement, Flaubert décide d'inscrire dans la fiction une exclusion sociale beaucoup plus violente : la petite Berthe est envoyée à l'usine, et à la première page tout commence par un nous qui rejette Charles. Un nous dans lequel le narrateur s'inclut — le narrateur reconnaît sa responsabilité —, mais un nous qui s'efface aussi pour laisser place à un je absent, impersonnel, qui a décidé d'écrire, pour constater et accuser. Les illusions romantiques et la culture sentimentale des classes dominantes ont fabriqué un monde sans pitié, qui envoie des enfants de 10 ans à l'usine, un univers où c'est la bassesse, l'argent, la bêtise qui triomphent. La victoire du commerçant Lheureux et du pharmacien Homais qui se font une clientèle d'enfer.
L'avenir : "Nous allons entrer dans une ère stupide. On sera utilitaires, militaires, américains et catholiques." [Lettre à George Sand, 27 nov. 1870.]
Flaubert n'était pas réactionnaire. Il a seulement essayé de penser l'Histoire, avec lucidité, sans illusions, sans indulgence. Une Histoire cruelle, presque sauvage encore. Mais Flaubert pensait que la planète Terre est encore bien jeune, à peine sortie du magma et que la culture politique des hommes commence tout juste à balbutier ses premiers mots. Le chemin sera long. Dans dix mille ans, peut-être...»
(Pierre-Marc de Biasi, texte lu lors de l'émission Radio Libre intitulée Le Dada de Flaubert du 23 juin 2001.)

Allez ! demain, j'arrête le blog.