Dans un canapé flaubertible (2)
Par Berlol, dimanche 1 avril 2007 à 23:16 :: General :: #594 :: rss
Si Auchan rachète POL,
il ne faudra pas attendre longtemps avant que Carrefour lance une OPA
sur Gallimard...
Voici, pour ma part, le poisson que j'ai envoyé aux 500 membres de Litor :
« Chers membres de Litor,
Nous venons de signer un pré-accord avec Google France pour une indexation des archives de Litor.
À terme, cela permettra un meilleur ranking de nos discussions et points de vue dans les recherches, notamment pour les étudiants.
Certains termes pourraient ensuite produire des revenus via les programmes AdSense et AdWords de Google. Revenus qu'Hubert de Phalèse conserverait pour de futures publications.
Y a-t-il des personnes qui ne seraient pas d'accord pour que leurs textes ou leur identité soient indexées ?
Cordialement.»
À part ça, je bosse sur Emma, qui me donne du fil
à retordre. Mais je l'aurai !
Quand je sors faire des courses (jusqu'à Korakuen, à une station de métro, pour fêter sobrement ce soir l'anniversaire de T., qui va mieux mais reste à la maison), c'est avec Gustave Flaubert, le Dada de l'écriture, série de deux émissions produite pour France Culture par Marc de Biasi en 2001...
Pierre-Marc de Biasi : « Comment t'interprètes la prédilection de Kafka pour L'Éducation sentimentale ?
Pierre Dumayet : — ...
Pierre-Marc de Biasi : — Mais toi, t'es... t'as moins d'intimité avec L'Éducation..., non ?
Pierre Dumayet : — Eh oui, j'ai pas tout à fait fini de lire Bovary, alors...»
(Rires.)
« Avec L'Éducation sentimentale, le roman flaubertien s'empare des convulsions de l'histoire. Bizarrement, on a voulu faire de Flaubert un idéologue de droite, complice de la dictature bonapartiste, hostile à la classe ouvrière, réactionnaire. Sartre, évidemment, n'est pas tout à fait pour rien dans ce procès politique. Plus je relis Flaubert, plus je crois qu'il s'agit d'une contre-vérité. Flaubert était laïc et républicain. Il a servi de boîte aux lettres à Victor Hugo en exil, ce qui était un acte de dissidence réelle. Et puis surtout ses textes, L'Éducation... notamment, prennent résolument parti, et parti à gauche, du côté des opprimés, dans le camp de la liberté. Pour s'en assurer, il suffit de relire le roman. Le texte ne fait aucun mystère du dégoût qu'inspire à Flaubert les milieux d'affaires corrompus qui ont fait le lit du coup d'état de Louis-Napoléon. Voilà par exemple comment le narrateur décrit le salon du banquier Dambreuse, qui est en train de virer au bonapartisme : "La plupart des hommes qui étaient là avaient servi, au moins, quatre gouvernements ; et ils auraient vendu la France ou le genre humain, pour garantir leur fortune, s'épargner un malaise, un embarras, ou même par simple bassesse, adoration instinctive de la force." Même le héros du roman, Frédéric Moreau, qui ne brille pas pourtant par son courage, n'était pas tendre à leur sujet. Les termes qu'il emploie sont incroyablement violents. Le texte dit, au sujet des gens du salon Dambreuse : "La pourriture de ces vieux l'exaspérait ; et, emporté par la bravoure qui saisit quelquefois les plus timides, il attaqua les financiers, les députés, le Gouvernement, le Roi, prit la défense des Arabes [...]" La défense des Arabes, là, c'est un point de vue personnel de l'auteur. En pleine campagne d'expansion coloniale en Algérie, Flaubert, en 46, n'avait pas mâché ses mots à Louise Collet qui était toute fière, elle, des succès militaires français dans le Maghreb. Voilà ce qu'il lui a écrit : "Quant à l'idée de patrie, c'est-à-dire d'une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue... Non, la patrie est pour moi le pays que j'aime, c'est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien. Et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes, parce que je m'attriste à leurs revers. J'aime ce peuple âpre, persistant, vivace qui, aux haltes de midi, couché à l'ombre, sous le ventre de ses chamelles, raille, en fumant son chibouk, notre brave civilisation qui en frémit de rage. Où suis-je ? Où vais-je ? En Orient. le Diable m'emporte. Adieu, ma sultane."
Eh oui, il était anti-colonialiste, Gustave Flaubert. À peu près seul de cette espèce, à cette époque. Citoyen du monde. Anti-patriote, si la patrie veut dire l'oppression et l'impérialisme. Patriote, si le mot France veut dire culture, pensée, générosité, émancipation.
S'il est du côté des Arabes, c'est parce qu'il est fondamentalement du côté des opprimés, du côté de tous ceux qui souffrent de l'injustice. Et il n'en va pas autrement dans L'Éducation sentimentale. Le roman met en scène, on le sait, la tragédie historique centrale du XIXe siècle, une tragédie qui s'est jouée en France en quelques mois. Il y a eu en février 1848 une révolution heureuse, consensuelle et pleine d'illusion, aussi, où la classe ouvrière s'est trouvée dans le même camp que la bourgeoisie pour en finir avec la Monarchie de Juillet et pour faire la République. Et puis, quelques mois plus tard, en juin 48, tout a basculé. La jeune République met un coup d'arrêt aux revendications sociales des ouvriers. Un coup d'arrêt sanglant, un véritable massacre, pour défendre la propriété bourgeoise contre les menaces du prolétariat le plus pauvre. Pour reconstituer ce scénario historique, Flaubert s'est beaucoup documenté. Or, les dossiers et les brouillons sont très clairs : aussi longtemps que le récit porte sur la période heureuse de la Révolution de Février, il va chercher ses documents dans les sources de droite, plutôt critiques, des sources qui ridiculisent un peu les illusions populaires et l'esprit de 48, les clubs, etc., mais dès que le récit aborde les Journées de Juin, ses sources, il va les chercher chez les historiens de gauche, résolument, et même dans les témoignages d'extrême-gauche. C'est si net que tout d'un coup, le récit de Flaubert rejoint purement et simplement l'analyse que fait au même moment Karl Marx dans Les Luttes de classe en France et le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte. Il y a un personnage dans le roman qui incarne cette analyse, c'est Dussardier, le révolutionnaire au cœur pur, un personnage qui échappe totalement à la dérision, dont l'image morale reste intacte dans le roman, d'un bout à l'autre du récit. Dussardier est ouvrier, il a fait la Révolution de Février. Pour lui le mot république est un mot saint. En juin, il se range à ses côtés et c'est l'extermination. Il entrevoit que la véritable république était dans l'autre camp, chez les pauvres. Le texte dit : "[...] Il aurait dû se mettre de l'autre bord, avec les blouses ; [...] Leurs vainqueurs détestaient la République ; [...] et le brave garçon était torturé par cette idée qu'il pouvait avoir combattu la justice." Cette idée qu'il pouvait avoir combattu la justice... C'est Flaubert qui parle, quand même. L'histoire avance à grands pas, vers le coup d'état. Après avoir été dans le roman le personnage qui croyait le plus naïvement mais aussi le plus intensément à la vie, Dussardier devient un homme qui veut périr. Il y a une page bouleversante où il se confie à Frédéric. Une page écrite sans la moindre ironie. Il dit, en repensant à son erreur de juin : "Moi, je n'ai jamais fait de mal ; et, pourtant, c'est comme un poids qui me pèse sur l'estomac. J'en deviendrai fou, [...] J'ai envie de me faire tuer." Se faire tuer, Dussardier en aura l'occasion dès la fin du chapitre suivant en défendant encore une fois la République, le soir du coup d'état. Il tombe, sabré par un ancien ami, révolutionnaire doctrinaire devenu flic du prince-président, un dragon, et sa mort ouvre une sorte de béance dans le roman. Tout s'arrête, l'histoire rejoint le néant.
Le récit reprend 18 ans plus tard, sans un seul mot sur toute la période de la dictature impériale, qui est envoyée comme aux poubelles de l'Histoire. L'Éducation sentimentale se termine au présent vers 1868 ou 1869, et c'est encore un présent impérial. Mais du fait de cette ellipse de 18 ans, Dussardier, dans le récit, vient juste de mourir. Et il est mort en criant un slogan qui, en 1869, se met à résonner avec une tonalité singulièrement prophétique : "Vive la République !"
Alors, réactionnaire, Flaubert, non, vraiment pas.
Encore un mot. Flaubert pensait que les réactionnaires de gauche ou de droite sont ceux qui veulent conclure l'Histoire, en finir avec l'Histoire. Il pensait aussi que l'Histoire, qui ne s'arrête jamais, n'est pas celle de la liberté. La liberté, en fait, est un stéréotype dont se servent tous les systèmes d'oppression. Mais celle de la libération. L'Histoire est dans le camp des opprimés. Mais qui opprime ?
Madame Bovary commence par le pronom nous. "Nous étions à l'Étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau [...]", etc. Le nouveau, c'est Charles Bovary, le petit paysan pauvre, habillé en bourgeois parce que, justement, il n'est pas bourgeois. Le nous, bah, c'est le narrateur et ses petits camarades, des enfants de familles riches et cultivées qui lisent la littérature romantique. D'où vient ce nous, ce nous qui est le premier mot du récit ? Flaubert l'a inventé en fait en finissant de rédiger la dernière page du roman, la page qui annonce le destin de la petite Berthe, fille de Charles et d'Emma, orpheline maintenant. Jusque là, dans les brouillons, le récit ne commençait pas par nous, et la petite Berthe, qui avait peut-être 8 ou 10 ans, était envoyée aux écoles gratuites. Un début pas très fameux dans la vie mais qui laissait tout de même un peu d'espoir. In extremis, dans un seul mouvement, Flaubert décide d'inscrire dans la fiction une exclusion sociale beaucoup plus violente : la petite Berthe est envoyée à l'usine, et à la première page tout commence par un nous qui rejette Charles. Un nous dans lequel le narrateur s'inclut — le narrateur reconnaît sa responsabilité —, mais un nous qui s'efface aussi pour laisser place à un je absent, impersonnel, qui a décidé d'écrire, pour constater et accuser. Les illusions romantiques et la culture sentimentale des classes dominantes ont fabriqué un monde sans pitié, qui envoie des enfants de 10 ans à l'usine, un univers où c'est la bassesse, l'argent, la bêtise qui triomphent. La victoire du commerçant Lheureux et du pharmacien Homais qui se font une clientèle d'enfer.
L'avenir : "Nous allons entrer dans une ère stupide. On sera utilitaires, militaires, américains et catholiques." [Lettre à George Sand, 27 nov. 1870.]
Flaubert n'était pas réactionnaire. Il a seulement essayé de penser l'Histoire, avec lucidité, sans illusions, sans indulgence. Une Histoire cruelle, presque sauvage encore. Mais Flaubert pensait que la planète Terre est encore bien jeune, à peine sortie du magma et que la culture politique des hommes commence tout juste à balbutier ses premiers mots. Le chemin sera long. Dans dix mille ans, peut-être...» (Pierre-Marc de Biasi, texte lu lors de l'émission Radio Libre intitulée Le Dada de Flaubert du 23 juin 2001.)
Allez ! demain, j'arrête le blog.
Voici, pour ma part, le poisson que j'ai envoyé aux 500 membres de Litor :
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Nous venons de signer un pré-accord avec Google France pour une indexation des archives de Litor.
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Y a-t-il des personnes qui ne seraient pas d'accord pour que leurs textes ou leur identité soient indexées ?
Cordialement.»
À part ça, je bosse sur Emma, qui me donne du fil
à retordre. Mais je l'aurai !Quand je sors faire des courses (jusqu'à Korakuen, à une station de métro, pour fêter sobrement ce soir l'anniversaire de T., qui va mieux mais reste à la maison), c'est avec Gustave Flaubert, le Dada de l'écriture, série de deux émissions produite pour France Culture par Marc de Biasi en 2001...
Pierre-Marc de Biasi : « Comment t'interprètes la prédilection de Kafka pour L'Éducation sentimentale ?
Pierre Dumayet : — ...
Pierre-Marc de Biasi : — Mais toi, t'es... t'as moins d'intimité avec L'Éducation..., non ?
Pierre Dumayet : — Eh oui, j'ai pas tout à fait fini de lire Bovary, alors...»
(Rires.)
« Avec L'Éducation sentimentale, le roman flaubertien s'empare des convulsions de l'histoire. Bizarrement, on a voulu faire de Flaubert un idéologue de droite, complice de la dictature bonapartiste, hostile à la classe ouvrière, réactionnaire. Sartre, évidemment, n'est pas tout à fait pour rien dans ce procès politique. Plus je relis Flaubert, plus je crois qu'il s'agit d'une contre-vérité. Flaubert était laïc et républicain. Il a servi de boîte aux lettres à Victor Hugo en exil, ce qui était un acte de dissidence réelle. Et puis surtout ses textes, L'Éducation... notamment, prennent résolument parti, et parti à gauche, du côté des opprimés, dans le camp de la liberté. Pour s'en assurer, il suffit de relire le roman. Le texte ne fait aucun mystère du dégoût qu'inspire à Flaubert les milieux d'affaires corrompus qui ont fait le lit du coup d'état de Louis-Napoléon. Voilà par exemple comment le narrateur décrit le salon du banquier Dambreuse, qui est en train de virer au bonapartisme : "La plupart des hommes qui étaient là avaient servi, au moins, quatre gouvernements ; et ils auraient vendu la France ou le genre humain, pour garantir leur fortune, s'épargner un malaise, un embarras, ou même par simple bassesse, adoration instinctive de la force." Même le héros du roman, Frédéric Moreau, qui ne brille pas pourtant par son courage, n'était pas tendre à leur sujet. Les termes qu'il emploie sont incroyablement violents. Le texte dit, au sujet des gens du salon Dambreuse : "La pourriture de ces vieux l'exaspérait ; et, emporté par la bravoure qui saisit quelquefois les plus timides, il attaqua les financiers, les députés, le Gouvernement, le Roi, prit la défense des Arabes [...]" La défense des Arabes, là, c'est un point de vue personnel de l'auteur. En pleine campagne d'expansion coloniale en Algérie, Flaubert, en 46, n'avait pas mâché ses mots à Louise Collet qui était toute fière, elle, des succès militaires français dans le Maghreb. Voilà ce qu'il lui a écrit : "Quant à l'idée de patrie, c'est-à-dire d'une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue... Non, la patrie est pour moi le pays que j'aime, c'est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien. Et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes, parce que je m'attriste à leurs revers. J'aime ce peuple âpre, persistant, vivace qui, aux haltes de midi, couché à l'ombre, sous le ventre de ses chamelles, raille, en fumant son chibouk, notre brave civilisation qui en frémit de rage. Où suis-je ? Où vais-je ? En Orient. le Diable m'emporte. Adieu, ma sultane."
Eh oui, il était anti-colonialiste, Gustave Flaubert. À peu près seul de cette espèce, à cette époque. Citoyen du monde. Anti-patriote, si la patrie veut dire l'oppression et l'impérialisme. Patriote, si le mot France veut dire culture, pensée, générosité, émancipation.
S'il est du côté des Arabes, c'est parce qu'il est fondamentalement du côté des opprimés, du côté de tous ceux qui souffrent de l'injustice. Et il n'en va pas autrement dans L'Éducation sentimentale. Le roman met en scène, on le sait, la tragédie historique centrale du XIXe siècle, une tragédie qui s'est jouée en France en quelques mois. Il y a eu en février 1848 une révolution heureuse, consensuelle et pleine d'illusion, aussi, où la classe ouvrière s'est trouvée dans le même camp que la bourgeoisie pour en finir avec la Monarchie de Juillet et pour faire la République. Et puis, quelques mois plus tard, en juin 48, tout a basculé. La jeune République met un coup d'arrêt aux revendications sociales des ouvriers. Un coup d'arrêt sanglant, un véritable massacre, pour défendre la propriété bourgeoise contre les menaces du prolétariat le plus pauvre. Pour reconstituer ce scénario historique, Flaubert s'est beaucoup documenté. Or, les dossiers et les brouillons sont très clairs : aussi longtemps que le récit porte sur la période heureuse de la Révolution de Février, il va chercher ses documents dans les sources de droite, plutôt critiques, des sources qui ridiculisent un peu les illusions populaires et l'esprit de 48, les clubs, etc., mais dès que le récit aborde les Journées de Juin, ses sources, il va les chercher chez les historiens de gauche, résolument, et même dans les témoignages d'extrême-gauche. C'est si net que tout d'un coup, le récit de Flaubert rejoint purement et simplement l'analyse que fait au même moment Karl Marx dans Les Luttes de classe en France et le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte. Il y a un personnage dans le roman qui incarne cette analyse, c'est Dussardier, le révolutionnaire au cœur pur, un personnage qui échappe totalement à la dérision, dont l'image morale reste intacte dans le roman, d'un bout à l'autre du récit. Dussardier est ouvrier, il a fait la Révolution de Février. Pour lui le mot république est un mot saint. En juin, il se range à ses côtés et c'est l'extermination. Il entrevoit que la véritable république était dans l'autre camp, chez les pauvres. Le texte dit : "[...] Il aurait dû se mettre de l'autre bord, avec les blouses ; [...] Leurs vainqueurs détestaient la République ; [...] et le brave garçon était torturé par cette idée qu'il pouvait avoir combattu la justice." Cette idée qu'il pouvait avoir combattu la justice... C'est Flaubert qui parle, quand même. L'histoire avance à grands pas, vers le coup d'état. Après avoir été dans le roman le personnage qui croyait le plus naïvement mais aussi le plus intensément à la vie, Dussardier devient un homme qui veut périr. Il y a une page bouleversante où il se confie à Frédéric. Une page écrite sans la moindre ironie. Il dit, en repensant à son erreur de juin : "Moi, je n'ai jamais fait de mal ; et, pourtant, c'est comme un poids qui me pèse sur l'estomac. J'en deviendrai fou, [...] J'ai envie de me faire tuer." Se faire tuer, Dussardier en aura l'occasion dès la fin du chapitre suivant en défendant encore une fois la République, le soir du coup d'état. Il tombe, sabré par un ancien ami, révolutionnaire doctrinaire devenu flic du prince-président, un dragon, et sa mort ouvre une sorte de béance dans le roman. Tout s'arrête, l'histoire rejoint le néant.
Le récit reprend 18 ans plus tard, sans un seul mot sur toute la période de la dictature impériale, qui est envoyée comme aux poubelles de l'Histoire. L'Éducation sentimentale se termine au présent vers 1868 ou 1869, et c'est encore un présent impérial. Mais du fait de cette ellipse de 18 ans, Dussardier, dans le récit, vient juste de mourir. Et il est mort en criant un slogan qui, en 1869, se met à résonner avec une tonalité singulièrement prophétique : "Vive la République !"
Alors, réactionnaire, Flaubert, non, vraiment pas.
Encore un mot. Flaubert pensait que les réactionnaires de gauche ou de droite sont ceux qui veulent conclure l'Histoire, en finir avec l'Histoire. Il pensait aussi que l'Histoire, qui ne s'arrête jamais, n'est pas celle de la liberté. La liberté, en fait, est un stéréotype dont se servent tous les systèmes d'oppression. Mais celle de la libération. L'Histoire est dans le camp des opprimés. Mais qui opprime ?
Madame Bovary commence par le pronom nous. "Nous étions à l'Étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau [...]", etc. Le nouveau, c'est Charles Bovary, le petit paysan pauvre, habillé en bourgeois parce que, justement, il n'est pas bourgeois. Le nous, bah, c'est le narrateur et ses petits camarades, des enfants de familles riches et cultivées qui lisent la littérature romantique. D'où vient ce nous, ce nous qui est le premier mot du récit ? Flaubert l'a inventé en fait en finissant de rédiger la dernière page du roman, la page qui annonce le destin de la petite Berthe, fille de Charles et d'Emma, orpheline maintenant. Jusque là, dans les brouillons, le récit ne commençait pas par nous, et la petite Berthe, qui avait peut-être 8 ou 10 ans, était envoyée aux écoles gratuites. Un début pas très fameux dans la vie mais qui laissait tout de même un peu d'espoir. In extremis, dans un seul mouvement, Flaubert décide d'inscrire dans la fiction une exclusion sociale beaucoup plus violente : la petite Berthe est envoyée à l'usine, et à la première page tout commence par un nous qui rejette Charles. Un nous dans lequel le narrateur s'inclut — le narrateur reconnaît sa responsabilité —, mais un nous qui s'efface aussi pour laisser place à un je absent, impersonnel, qui a décidé d'écrire, pour constater et accuser. Les illusions romantiques et la culture sentimentale des classes dominantes ont fabriqué un monde sans pitié, qui envoie des enfants de 10 ans à l'usine, un univers où c'est la bassesse, l'argent, la bêtise qui triomphent. La victoire du commerçant Lheureux et du pharmacien Homais qui se font une clientèle d'enfer.
L'avenir : "Nous allons entrer dans une ère stupide. On sera utilitaires, militaires, américains et catholiques." [Lettre à George Sand, 27 nov. 1870.]
Flaubert n'était pas réactionnaire. Il a seulement essayé de penser l'Histoire, avec lucidité, sans illusions, sans indulgence. Une Histoire cruelle, presque sauvage encore. Mais Flaubert pensait que la planète Terre est encore bien jeune, à peine sortie du magma et que la culture politique des hommes commence tout juste à balbutier ses premiers mots. Le chemin sera long. Dans dix mille ans, peut-être...» (Pierre-Marc de Biasi, texte lu lors de l'émission Radio Libre intitulée Le Dada de Flaubert du 23 juin 2001.)
Allez ! demain, j'arrête le blog.
Commentaires
1. Le dimanche 1 avril 2007 à 08:01, par christine :
même pas vrai ! poisson d'avril ! (en revanche j'ai presque failli croire à celui de litor : dommage que tu ne délivres pas les réponses reçues, je me réjouissais d'avance de les lire)
2. Le dimanche 1 avril 2007 à 09:41, par atoyot :
c'est une bonne journée pour arrêter votre blog.
Salut.
a.
3. Le dimanche 1 avril 2007 à 11:07, par Em :
Ah cette blague elle est pas bonne, j'aime pas le 1er avril.
4. Le dimanche 1 avril 2007 à 12:52, par grapheus tis :
J'ai failli y croire, et comme je sortais de la lecture de "Google-moi", l'accord m'infligeait un vrai KO.
Aux dernières nouvelles, si Sarkozy échoue, il fait racheter La Martinière par l'UMP !
5. Le dimanche 1 avril 2007 à 20:54, par Berlol :
Ouf ! Ça y est. J'ai revérifié la transcription. Il y avait un "nousnous", une coquille dans les codes couleur et dans une référence... Me signaler autres coquilles éventuelles. Merci !
6. Le lundi 2 avril 2007 à 00:16, par brigetoun ou brigitte célérier :
pour le poisson, étonnée du manque de réaction, mais à vrai dire, pas bien, je pensais à autre chose
Pour Flaubert je crois qu'il était inclassable et se serait refusé à l'être, il aurait trouvé ça imbécile ce qu'il détestait par dessus tout. Parce que s'il était internationaliste (le contraire étant idiot) et patriote (ses lettres pendant la guerre de 70) il avait aussi une sainte horreur de ce que pouvait donner une foule déchaînée et forcément bête et la Commune l'a révulsé si on en croit sa correspondance
7. Le lundi 2 avril 2007 à 00:55, par Berlol :
Oui, moi aussi, je suis étonné, chère Brigetoun. Mais c'est comme ça, maintenant. Plus personne ne s'étonne de rien... De même que dans les blogs, on commente le moins possible, on préfère zapper, faire du chiffre dans son agrégateur... Ou alors, il faut que ça rapporte en visibilité, on va poser sa crotte dans les blogs à la mode...
Sinon, tout à fait d'accord pour l'inclassabilité de Flaubert. Ça va avec l'indécidabilité du sens des œuvres et l'inconclusion des débats.
8. Le lundi 2 avril 2007 à 07:55, par Christian :
Salut!
As-tu reçu mon courriel du 31 mars?
9. Le lundi 2 avril 2007 à 15:59, par Berlol :
Oui, bien reçu, Christian. Excuse-moi, je réponds au fur et à mesure... Aujourd'hui, tu seras dans le lot, je pense.
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