mercredi 4 avril 2007
Elle écrirait ? Elle vengerait ? Elle sublimerait ?
Par Berlol, mercredi 4 avril 2007 à 23:23 :: General
Journée sans nom. Je vois ce soir que c'est un mercredi... Rien fait que lire et
prendre des notes, réfléchir à ma vie
d'Emma. Je dis bien.
Si ! Vers 11h30, je suis sorti faire quelques courses pour le déjeuner. En passant par l'Institut où je suis allé voir si j'avais des inscrits. Or, déjà deux fois plus que d'habitude dans la semaine qui précède le premier cours (il y a généralement d'autres personnes qui viennent au premier cours et s'inscrivent après si ça leur convient).
Et puis vers midi et quart, les livreurs de nos chaises commandées il y a deux semaines sont arrivés. Ils ont monté les tissus sur les cadres et ont assemblé pieds, sièges et dossiers. Dix minutes chrono. Quand T. est rentrée, elle a pu déjeuner assise dessus.
Dans l'après-midi, il y a eu un gros orage, avec éclairs et fortes pluies pendant près de deux heures. Mais ça ne nous a pas détournés de notre travail. Au journal télé du soir, on a montré qu'il avait neigé dans Tokyo et que la température avait baissé de 10 degrés en moins d'une heure. Rien n'a paru de tout cela dans notre milieu tropical.
[Canapé flaubertible]
Le dernier personnage de Madame Bovary ? S'en soucie-t-on ? C'est Berthe, la fille d'Emma et de Charles. La seule qui reste du carnage, et qui n'a sans doute rien vu, rien su, rien compris. Elle est envoyée à l'usine, elle a 10 ans. Elle est polie et bien élevée. Elle ne criera pas contre les bourgeois. Et il n'est pas sûr qu'elle trouvera jamais, telle Cosette, un Jean Valjean pour la sortir de là... Quelqu'un a-t-il écrit une vie de Berthe ? Ce serait intéressant... Elle chercherait à savoir qui étaient ses parents... Elle découvrirait. Elle écrirait ? Elle vengerait ? Elle sublimerait ?
Une femme adultère, c'est terrible. On peut lui faire un procès, moral. C'est le côté mœurs de province. Mais une femme qui n'aime pas son enfant. N'est-ce pas pire ? Et plus ontologique que moral ?
Même si je ne suis pas une femme, l'une de mes raisons pour ne pas avoir d'enfants, c'est bien la crainte de ne pas les aimer. Pourquoi Madame Bovary n'aime pas sa fille ? Moi, ce soir, relisant, entre sa « haine nombreuse » et la « manière de brouillard qu'elle avait dans la tête » (II, 5), j'ai vu passer le spectre de... Lol V. Stein.
« Le jour blanchâtre des carreaux s'abaissait doucement avec des ondulations. Les meubles à leur place semblaient devenus plus immobiles et se perdre dans l'ombre comme dans un océan ténébreux. La cheminée était éteinte, la pendule battait toujours, et Emma vaguement s'ébahissait à ce calme des choses, tandis qu'il y avait en elle-même tant de bouleversements. Mais, entre la fenêtre et la table à ouvrage, la petite Berthe était là, qui chancelait sur ses bottines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mère, pour lui saisir, par le bout, les rubans de son tablier.
— Laisse-moi ! dit celle-ci en l'écartant avec la main. La petite fille bientôt revint plus près encore contre ses genoux ; et, s'y appuyant des bras, elle levait vers elle son gros œil bleu, pendant qu'un filet de salive pure découlait de sa lèvre sur la soie du tablier.
— Laisse-moi ! répéta la jeune femme tout irritée.
Sa figure épouvanta l'enfant, qui se mit à crier.
— Eh ! laisse-moi donc ! fit-elle en la repoussant du coude.
Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patère de cuivre ; elle s'y coupa la joue, le sang sortit. Madame Bovary se précipita pour la relever, cassa le cordon de la sonnette, appela la servante de toutes ses forces, et elle allait commencer à se maudire, lorsque Charles parut. C'était l'heure du dîner, il rentrait.
— Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d'une voix tranquille : voilà la petite qui, en jouant, vient de se blesser par terre.
Charles la rassura, le cas n'était point grave, et il alla chercher du diachylum.
Madame Bovary ne descendit pas dans la salle ; elle voulut demeurer seule à garder son enfant. Alors, en la contemplant dormir, ce qu'elle conservait d'inquiétude se dissipa par degrés, et elle se parut à elle-même bien sotte et bien bonne de s'être troublée tout à l'heure pour si peu de chose. Berthe, en effet, ne sanglotait plus. Sa respiration, maintenant, soulevait insensiblement la couverture de coton. De grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières à demi closes, qui laissaient voir entre les cils deux prunelles pâles, enfoncées ; le sparadrap, collé sur sa joue, en tirait obliquement la peau tendue.
— C'est une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfant est laide ! » (Madame Bovary, II, 6)
Si ! Vers 11h30, je suis sorti faire quelques courses pour le déjeuner. En passant par l'Institut où je suis allé voir si j'avais des inscrits. Or, déjà deux fois plus que d'habitude dans la semaine qui précède le premier cours (il y a généralement d'autres personnes qui viennent au premier cours et s'inscrivent après si ça leur convient).
Et puis vers midi et quart, les livreurs de nos chaises commandées il y a deux semaines sont arrivés. Ils ont monté les tissus sur les cadres et ont assemblé pieds, sièges et dossiers. Dix minutes chrono. Quand T. est rentrée, elle a pu déjeuner assise dessus.
Dans l'après-midi, il y a eu un gros orage, avec éclairs et fortes pluies pendant près de deux heures. Mais ça ne nous a pas détournés de notre travail. Au journal télé du soir, on a montré qu'il avait neigé dans Tokyo et que la température avait baissé de 10 degrés en moins d'une heure. Rien n'a paru de tout cela dans notre milieu tropical.
[Canapé flaubertible]
Le dernier personnage de Madame Bovary ? S'en soucie-t-on ? C'est Berthe, la fille d'Emma et de Charles. La seule qui reste du carnage, et qui n'a sans doute rien vu, rien su, rien compris. Elle est envoyée à l'usine, elle a 10 ans. Elle est polie et bien élevée. Elle ne criera pas contre les bourgeois. Et il n'est pas sûr qu'elle trouvera jamais, telle Cosette, un Jean Valjean pour la sortir de là... Quelqu'un a-t-il écrit une vie de Berthe ? Ce serait intéressant... Elle chercherait à savoir qui étaient ses parents... Elle découvrirait. Elle écrirait ? Elle vengerait ? Elle sublimerait ?
Une femme adultère, c'est terrible. On peut lui faire un procès, moral. C'est le côté mœurs de province. Mais une femme qui n'aime pas son enfant. N'est-ce pas pire ? Et plus ontologique que moral ?
Même si je ne suis pas une femme, l'une de mes raisons pour ne pas avoir d'enfants, c'est bien la crainte de ne pas les aimer. Pourquoi Madame Bovary n'aime pas sa fille ? Moi, ce soir, relisant, entre sa « haine nombreuse » et la « manière de brouillard qu'elle avait dans la tête » (II, 5), j'ai vu passer le spectre de... Lol V. Stein.
« Le jour blanchâtre des carreaux s'abaissait doucement avec des ondulations. Les meubles à leur place semblaient devenus plus immobiles et se perdre dans l'ombre comme dans un océan ténébreux. La cheminée était éteinte, la pendule battait toujours, et Emma vaguement s'ébahissait à ce calme des choses, tandis qu'il y avait en elle-même tant de bouleversements. Mais, entre la fenêtre et la table à ouvrage, la petite Berthe était là, qui chancelait sur ses bottines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mère, pour lui saisir, par le bout, les rubans de son tablier.
— Laisse-moi ! dit celle-ci en l'écartant avec la main. La petite fille bientôt revint plus près encore contre ses genoux ; et, s'y appuyant des bras, elle levait vers elle son gros œil bleu, pendant qu'un filet de salive pure découlait de sa lèvre sur la soie du tablier.
— Laisse-moi ! répéta la jeune femme tout irritée.
Sa figure épouvanta l'enfant, qui se mit à crier.
— Eh ! laisse-moi donc ! fit-elle en la repoussant du coude.
Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patère de cuivre ; elle s'y coupa la joue, le sang sortit. Madame Bovary se précipita pour la relever, cassa le cordon de la sonnette, appela la servante de toutes ses forces, et elle allait commencer à se maudire, lorsque Charles parut. C'était l'heure du dîner, il rentrait.
— Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d'une voix tranquille : voilà la petite qui, en jouant, vient de se blesser par terre.
Charles la rassura, le cas n'était point grave, et il alla chercher du diachylum.
Madame Bovary ne descendit pas dans la salle ; elle voulut demeurer seule à garder son enfant. Alors, en la contemplant dormir, ce qu'elle conservait d'inquiétude se dissipa par degrés, et elle se parut à elle-même bien sotte et bien bonne de s'être troublée tout à l'heure pour si peu de chose. Berthe, en effet, ne sanglotait plus. Sa respiration, maintenant, soulevait insensiblement la couverture de coton. De grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières à demi closes, qui laissaient voir entre les cils deux prunelles pâles, enfoncées ; le sparadrap, collé sur sa joue, en tirait obliquement la peau tendue.
— C'est une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfant est laide ! » (Madame Bovary, II, 6)