Le plafond, peut-être...
Par Berlol, jeudi 5 avril 2007 à 23:56 :: General :: #598 :: rss
Couscous au Saint-Martin. Ça arrive de temps en temps. J'ai
remis un costume et une cravate ; c'est-à-dire
consenti à ranger les affaires de plage et résolu
de revenir dans les conventions. Il faudra après-demain,
alors autant commencer aujourd'hui.
Les objectifs de ma sortie d'aujourd'hui étaient : 1. de faire un essai de matériel avec mon ordinateur portable dans la classe que j'occuperai samedi matin, 2. de voir un film à l'Institut. Sans compter le permanent qui est d'avancer mon hydre de notes pour apprivoiser Emma.
Le premier objectif a failli tourner vinaigre. J'ai d'abord avisé le professeur qui est en même temps responsable des matériels électriques et informatiques, qui m'a emmené dans le local technique, où le technicien n'avait pas de quoi envoyer l'image d'un ordinateur sur une télévision (puisqu'il y a une télévision dans chaque classe). En revanche, on pouvait me proposer un projecteur vidéo, à réserver à l'avance. Dans une salle de 16 m², je ne sais pas sur quoi je vais projeter ! Le plafond, peut-être... Mais bon, essayons. (Ça marche.) De plus, bien que j'aie prévenu depuis plus de trois mois que je souhaitais me connecter au réseau sans fil, on m'octroie une salle tout au bout de l'Institut, où le wifi n'arrive pas. Qu'à cela ne tienne, je chargerai les pages des manuscrits de Flaubert et les pages de concordances Intratext à l'avance. Et je dirai aux étudiants d'aller protester eux-mêmes pour avoir le full course...
Le temps de ramener le projecteur dans le local technique et je monte à l'Espace Images pour voir, dans une salle quasi comble, Model Shop, un film de Jacques Demy de 1968, tourné aux États-Unis et joué en anglais, à peu près inconnu en France et projeté au Japon pour la première fois dimanche dernier ! — et donc pour la deuxième fois cet après-midi ; on comprend qu'un maximum de cinéphiles japonais fassent le déplacement. Et ça valait vraiment le coup ! On y retrouve le thème lancinant du départ d'un jeune homme à la guerre, comme dans Cléo de 5 à 7 ou dans Les Parapluies de Cherbourg, mais lui, évidemment, il est convoqué pour partir au Vietnam. Et il n'en a pas du tout envie. Il rencontre cette Française, occasionnelle poseuse, moitié fatale moitié grisette (admirablement jouée par Anouk Aimée). Du film, se dégage une ambiance douce et souple, sans doute due au port de caméra et aux moments de déplacement du héros solitaire dans Los Angeles, à moins que la musique psyché de l'époque y soit aussi pour quelque chose. Les scènes de dialogue entre Anouk Aimée et Gary Lockwood, surtout dans le troisième tiers, font vraiment penser à Cléo de 5 à 7 (film de Varda en 1961), c'est-à-dire au caressant espoir de retour de guerre que le nouvel amour suscite.
Cette parenthèse fermée, je me recale sur Madame Bovary quelques heures durant...
Sauf que plus tard, je repense à ces 40 ans. J'ai déjà parlé de cette sensation que j'éprouve et que je n'arrive pas encore à cerner précisément, à élaborer intellectuellement... Ce film, il a été tourné il y a 40 ans et on le regarde comme quelque chose qui est à l'intérieur de notre temps, même si on voit bien des différences. Si on reportait ce décalage sur Flaubert, et par exemple la date de sortie de Madame Bovary, 1857, quarante ans avant, c'est 1817. Est-ce que 1817, dans l'esprit de Flaubert, c'était quelque chose qui était de son temps ? Comme il était né en 1821, c'était avant sa naissance. Mais surtout, c'était trois régimes politiques avant ! Compte tenu d'une éducation principalement livresque (dans laquelle il n'y avait pas tant d'images, et bien sûr ni photo ni cinéma (faut-il le dire ?)), je pense que 1817, c'était pour lui la sensation d'un autre temps, d'un temps historique, qui suivait l'Empire, et donc la Révolution, et donc Louis XVI et ainsi de suite.
Où se situerait pour chacun ce qu'on ressent être le temps historique et ce qu'on dirait être de son temps ? Pour moi, ce serait 1944-1945. Mais peut-être que pour quelqu'un qui a vingt ans aujourd'hui, ce serait justement 1968.
Bref, tout cela est très confus... Pas encore démêlé... Et pas le temps... Retour à Yonville.
Les objectifs de ma sortie d'aujourd'hui étaient : 1. de faire un essai de matériel avec mon ordinateur portable dans la classe que j'occuperai samedi matin, 2. de voir un film à l'Institut. Sans compter le permanent qui est d'avancer mon hydre de notes pour apprivoiser Emma.
Le premier objectif a failli tourner vinaigre. J'ai d'abord avisé le professeur qui est en même temps responsable des matériels électriques et informatiques, qui m'a emmené dans le local technique, où le technicien n'avait pas de quoi envoyer l'image d'un ordinateur sur une télévision (puisqu'il y a une télévision dans chaque classe). En revanche, on pouvait me proposer un projecteur vidéo, à réserver à l'avance. Dans une salle de 16 m², je ne sais pas sur quoi je vais projeter ! Le plafond, peut-être... Mais bon, essayons. (Ça marche.) De plus, bien que j'aie prévenu depuis plus de trois mois que je souhaitais me connecter au réseau sans fil, on m'octroie une salle tout au bout de l'Institut, où le wifi n'arrive pas. Qu'à cela ne tienne, je chargerai les pages des manuscrits de Flaubert et les pages de concordances Intratext à l'avance. Et je dirai aux étudiants d'aller protester eux-mêmes pour avoir le full course...
Le temps de ramener le projecteur dans le local technique et je monte à l'Espace Images pour voir, dans une salle quasi comble, Model Shop, un film de Jacques Demy de 1968, tourné aux États-Unis et joué en anglais, à peu près inconnu en France et projeté au Japon pour la première fois dimanche dernier ! — et donc pour la deuxième fois cet après-midi ; on comprend qu'un maximum de cinéphiles japonais fassent le déplacement. Et ça valait vraiment le coup ! On y retrouve le thème lancinant du départ d'un jeune homme à la guerre, comme dans Cléo de 5 à 7 ou dans Les Parapluies de Cherbourg, mais lui, évidemment, il est convoqué pour partir au Vietnam. Et il n'en a pas du tout envie. Il rencontre cette Française, occasionnelle poseuse, moitié fatale moitié grisette (admirablement jouée par Anouk Aimée). Du film, se dégage une ambiance douce et souple, sans doute due au port de caméra et aux moments de déplacement du héros solitaire dans Los Angeles, à moins que la musique psyché de l'époque y soit aussi pour quelque chose. Les scènes de dialogue entre Anouk Aimée et Gary Lockwood, surtout dans le troisième tiers, font vraiment penser à Cléo de 5 à 7 (film de Varda en 1961), c'est-à-dire au caressant espoir de retour de guerre que le nouvel amour suscite.
Cette parenthèse fermée, je me recale sur Madame Bovary quelques heures durant...
Sauf que plus tard, je repense à ces 40 ans. J'ai déjà parlé de cette sensation que j'éprouve et que je n'arrive pas encore à cerner précisément, à élaborer intellectuellement... Ce film, il a été tourné il y a 40 ans et on le regarde comme quelque chose qui est à l'intérieur de notre temps, même si on voit bien des différences. Si on reportait ce décalage sur Flaubert, et par exemple la date de sortie de Madame Bovary, 1857, quarante ans avant, c'est 1817. Est-ce que 1817, dans l'esprit de Flaubert, c'était quelque chose qui était de son temps ? Comme il était né en 1821, c'était avant sa naissance. Mais surtout, c'était trois régimes politiques avant ! Compte tenu d'une éducation principalement livresque (dans laquelle il n'y avait pas tant d'images, et bien sûr ni photo ni cinéma (faut-il le dire ?)), je pense que 1817, c'était pour lui la sensation d'un autre temps, d'un temps historique, qui suivait l'Empire, et donc la Révolution, et donc Louis XVI et ainsi de suite.
Où se situerait pour chacun ce qu'on ressent être le temps historique et ce qu'on dirait être de son temps ? Pour moi, ce serait 1944-1945. Mais peut-être que pour quelqu'un qui a vingt ans aujourd'hui, ce serait justement 1968.
Bref, tout cela est très confus... Pas encore démêlé... Et pas le temps... Retour à Yonville.
Commentaires
1. Le vendredi 6 avril 2007 à 00:44, par brigetoun ou brigitte célérier :
Demy "une ambiance douce et souple", n'est ce pas toujours le cas de son cinéma et la raison pour laquelle on l'aime ?
2. Le vendredi 6 avril 2007 à 02:53, par Berlol :
Oui, en effet. Mais dans le cadre américain, même côte ouest des années 60, c'est tout à fait étonnant. D'ailleurs, le film n'a pas eu de succès aux Etats-Unis. Le héros est habillé en T-shirt et pantalon en jean, et habite une minuscule maison tout près de machines qui pompent du pétrole : dès les premières secondes, il y a comme une sorte de clin d'œil au mythe de James Dean. Mais dix ans plus tard que ce dernier, le jeune homme de Demy est plus paumé que rebelle, et plus intrigué par une étrangère que plongé dans une histoire de famille...
3. Le vendredi 6 avril 2007 à 03:13, par Lionel Dersot :
"Compte tenu d'une éducation principalement livresque (dans laquelle il n'y avait pas tant d'images, et bien sûr ni photo ni cinéma (faut-il le dire ?)), je pense que 1817, c'était pour lui la sensation d'un autre temps, d'un temps historique, qui suivait l'Empire, et donc la Révolution, et donc Louis XVI et ainsi de suite."
Mais combien le paysage, les moeurs, les vêtements, l'architecture des villes auront évolué pendant ces 40 ans? Peut–être pas tant que cela. Il suffit de penser, à une époque plus proche, au Paris hausmanien, pour l'architecture, qui reste un élément visuel essentiel de la ville contemporaine. J'ai un album d'une expo de photos de Paris avant la guerre (la der des der) avec des éléments du mobilier urbain que l'on retrouvait 20 ans plus tard, et ils n'étaient déjà pas nouveaux: les pissotières publics, les kiosques de police (briser la glace), les plans giratoires sur les murs. Le paysage des manifs de 1968 est le même que celui de la libération de Paris. Vu d'ici où les immeubles ont en moyenne 30 ans d'âge, on oublie à quel point l'environnement construit, même sans images ou écrans, relie au passé qui est visible devant soi. On peut même lui toucher les murs.
4. Le vendredi 6 avril 2007 à 04:55, par Cédric :
Bon, je vois que cela t'a plu! C'est bien.
J'étais aussi très content de le voir dimanche dernier, pour cette première japonaise. Vraiment, j'ignorais tout de ce film... j'aime pourtant beaucoup Jacques Demy, en voyant Model shop, je me suis résolu à me dire que je ne le connais pas assez. Même si j'ai vu un film en-dehors du trio Cherbourg-Rochefort-Peau d'âne l'excellent La baie des anges avec la grande Moreau!
' vais peut-être même me le refaire la semaine prochaine...
A très bientôt dans les couloirs de notre haut lieu technologique! ^_^
5. Le vendredi 6 avril 2007 à 05:10, par Berlol :
D'accord avec toi, Lionel. Et on ne peut dire cela que parce que nous disposons de documents visuels suffisamment nombreux et disponibles pour que toute une population ait cette même conscience de ce qu'était une époque. Je pense cependant qu'à l'époque de Flaubert (de Balzac plus encore, puisque Flaubert est déjà dans l'époque du train et de la photo), on avait moins recours à des documents graphiques concernant l'Histoire pour l'instruction générale. Or, peut-être plus que les discours et les explications, les images nous font appartenir à une communauté d'époque sans qu'il y ait besoin d'expliciter... Nous sommes donc familiers, sans bien nous en rendre compte, avec des époques déjà lointaines (plus d'un siècle, voire un siècle et demi) alors que ceux de cette époque ne pouvaient avoir une telle familiarité qu'avec l'époque de leurs parents ou de leur propre enfance... Enfin, tout cela est très subjectif, j'en conviens.
Salut, Cédric, moi aussi j'irai sans doute voir "La Baie des anges"...
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