samedi 14 avril 2007
L'équilibre de n'en dire pas trop mais juste assez
Par Berlol, samedi 14 avril 2007 à 23:59 :: General
[Canapé
flaubertible]
Je dois à Flaubert d'avoir ce matin une salle de classe plus grande. Et déjà, dès la deuxième séance, pris une heure de retard sur ce que je croyais être mon programme !... C'est qu'il y a toujours tant à dire.
Je reprends d'abord ce que j'avais laissé confus la semaine dernière, car il ne suffit pas d'expliquer des questions de langue, d'éclairer les figures de style, les thèmes, les personnages. Encore faut-il essayer de dire, de s'approcher du projet de pouvoir dire... pourquoi Madame Bovary commence comme cela (et pas par la biographie des parents de Charles, qui arrive 4 pages plus loin, par exemple). L'épisode symbolique monté en exergue, le nous qui ostracise le nouveau, certes. Mais c'est bien la médiocrité, telle que décrite dans la citation d'hier, qui me paraît être au cœur du projet flaubertien. Elle rompt avec la tradition édificatrice du roman pour tenter d'approcher une certaine réalité, une certaine banalité du monde, une certaine bêtise banale et médiocre qui se trouve partout dans le monde. Car aucun personnage du roman n'en réchappe...
Ainsi puis-je reprendre, toujours déjà dans l'après-coup moi aussi, l'explication du premier chapitre, de sa construction, de la présence d'un nous qui disparaît dès qu'il a fini de servir, pour laisser place à une narration sans narrateur dans laquelle des poussées de discours indirect libre entreront tantôt dans la pensée de tel ou tel personnage, tantôt donneront peut-être — indécidablement — l'avis de l'auteur.
Et passer au chapitre 2 pour un zoom génétique sur la première étincelle entre Charles et Emma, soit l'épisode de la cravache.
« Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentra dans la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la fenêtre, et qui regardait dans le jardin, où les échalas des haricots avaient été renversés par le vent. Elle se retourna.
— Cherchez-vous quelque chose ? demanda-t-elle.
— Ma cravache, s'il vous plaît, répondit-il.
Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous les chaises ; elle était tombée à terre, entre les sacs et la muraille. Mademoiselle Emma l'aperçut ; elle se pencha sur les sacs de blé. Charles, par galanterie, se précipita et, comme il allongeait aussi son bras dans le même mouvement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute rouge et le regarda par-dessus l'épaule, en lui tendant son nerf de bœuf.» (I, 2)
Dans ce paragraphe dont on admire la vitesse, la précision sans lourdeur avec laquelle sont tracés le double geste de se pencher, l'équilibre, le frottement, la gêne. La sensation est celle de Charles. On n'écrit pas si Emma a ressenti le contact, mais sa rougeur le traduit — à moins que ce soit le sang monté à la tête dans le mouvement et l'effort. S'il y a émotion, et émotion érotique, voir plus si affinité avec le nerf de bœuf, c'est celle du lecteur, par effet du texte.
Or les brouillons attestent d'un surprenant travail pour parvenir à ce résultat. L'image d'Emma de dos. Qui se retourne et demande. La cravache localisée et le double geste, poli, précipité, pour la ramasser. Et le frottement. Tout cela est présent dès le premier brouillon. Suivi d'un ou plusieurs paragraphes de Charles chevauchant pour rentrer chez lui, cravache en main, halluciné par le souvenir d'Emma. Ce qu'ils révèlent, c'est la recherche du rythme et de l'équilibre. Un rythme qui passe entre les mots, écarte ceux qui plombent, et l'équilibre de n'en dire pas trop mais juste assez.
Tout est barré sur le 26v (c'est-à-dire encadré des signes {{...}} et en jaune, code de transcription diplomatique), repris sur le 60v (où l'on voit bien les ratures, repentirs, reprises : se penchant, penché en avant, étant penché, puis : un instant rapide comme l'éclair, et les suites : Quand il remonta à cheval, Puis il remonta à cheval...), puis le 58 (où le paragraphe de la cravache a pris forme alors que les travaux continuent sur Emma au carreau et le retour à cheval), le 59v (le retour à cheval encore travaillé puis barré). Le manuscrit dit définitif 33/34/35 atteste une dernière fois de ces souvenirs de cravache retrouvée, complètement disparus des feuillets copiste 26 et 27, Flaubert s'étant peut-être rendu compte que ces émotions arrivaient trop tôt, qu'il fallait, pour son Charles, un peu de fréquentation des Bertaux avant d'avoir des émotions...
Déjeuner
au Saint-Martin. Yukie a ouvert les portes-fenêtres et c'est
comme un repas d'été. On dirait qu'il y a un peu
moins de touristes à Kagurazaka, ça nous fait des
vacances. En revanche, il y a plus de clients français,
habitants du quartier. Connaisseurs de poulet-frites...
Retour à l'Institut pour y voir un film, Dans Paris (Christophe Honoré, 2006) dont j'ai vu l'affiche ce matin, en sortant du cours. T. a été d'accord tout de suite, elle aussi, en voyant Romain Duris sur l'affiche. C'est une grosse surprise, un grand étonnement. Passées l'apostrophe d'un personnage aux spectateurs et les incompréhensibles et doillonesques disputes des vingt premières minutes, sans doute nécessaires pour créer du drame, c'est un film d'une fluidité exceptionnelle, d'une clarté émotionnelle éblouissante — bien que ce soit au sujet d'une dépression nerveuse.
Ce soir, j'ai lu plein de critiques négatives, ressassements du fait qu'il y a des citations de la Nouvelle Vague (Truffaut, Eustache, etc.). Mais pas beaucoup pour dire ce qu'il y a de beau et de nouveau dans ce film. Et personne pour dire combien cette fluidité ressemblait à celle de Woody Allen dans les années 70-80 (la présence discrète ou appuyée du jazz dans de nombreuses scènes n'y est pas pour rien...).
Sans parler de la cerise sur le gâteau, la subtile complainte à deux voix d'Alex Beaupain, Avant la haine, au téléphone...
Phénomène qui se développe depuis deux ou trois ans, grâce à l'expression directe permise par le réseau : la descente en flammes, la haine verbale, l'opinion radicalement négative et qui ne se préoccupe d'aucune justification, et qui vient se greffer systématiquement en commentaires dans les sites web de médias officiels ou de personnalités reconnues (par centaines de commentaires inutiles, comme chez Assouline ou chez Onfray) sans faire aucune référence aux arguments de l'article ou du billet, sans engager de dialogue critique. Certains accuseront l'internet — à l'instar de ceux qui regardent le doigt quand le doigt leur montre la lune. Non, c'est cette pulsion d'expression haineuse et vindicative qu'il faut regarder en face, pas le média qui lui permet de s'afficher, sinon pour en dire la facilité et, le plus souvent, l'anonymat...
J'accompagne T. à l'agence téléphonique où elle va comparer deux nouveaux modèles de téléphones portables, dans le but d'en acquérir un. Ça dure près d'une heure et demie, tant il y a de paramètres à considérer...
Elle opte finalement pour un
modèle compact, avec télé et radio.
Dîner et après en compagnie d'un autre film exceptionnel, en dévédé cette fois puisqu'il s'agit de La Règle du jeu (Renoir, 1939).
J'avoue, à ma grande honte, que je ne l'avais jamais vu. Même pas un dimanche soir au ciné-club de la 3 quand j'avais treize ans. Non, jamais. Tout est nouveau pour moi, dans ce film, alors que son titre a toujours papillonné autour de moi.
Et c'est vrai que pour un film de 39, il est monté sans longueurs. Il y a beaucoup de clins d'yeux aux spectateurs, bribes de morale sur la vie, de Renoir sur son métier, etc., mais pris dans un tourbillon, une mécanique de relations inévitable (à l'instar des automates musicaux que collectionne Robert). Je suis juste un peu déçu que ce soit l'aviateur, l'étranger aux corps constitués que sont le beau monde et la domesticité, qui doive mourir, finalement.
Je dois à Flaubert d'avoir ce matin une salle de classe plus grande. Et déjà, dès la deuxième séance, pris une heure de retard sur ce que je croyais être mon programme !... C'est qu'il y a toujours tant à dire.
Je reprends d'abord ce que j'avais laissé confus la semaine dernière, car il ne suffit pas d'expliquer des questions de langue, d'éclairer les figures de style, les thèmes, les personnages. Encore faut-il essayer de dire, de s'approcher du projet de pouvoir dire... pourquoi Madame Bovary commence comme cela (et pas par la biographie des parents de Charles, qui arrive 4 pages plus loin, par exemple). L'épisode symbolique monté en exergue, le nous qui ostracise le nouveau, certes. Mais c'est bien la médiocrité, telle que décrite dans la citation d'hier, qui me paraît être au cœur du projet flaubertien. Elle rompt avec la tradition édificatrice du roman pour tenter d'approcher une certaine réalité, une certaine banalité du monde, une certaine bêtise banale et médiocre qui se trouve partout dans le monde. Car aucun personnage du roman n'en réchappe...
Ainsi puis-je reprendre, toujours déjà dans l'après-coup moi aussi, l'explication du premier chapitre, de sa construction, de la présence d'un nous qui disparaît dès qu'il a fini de servir, pour laisser place à une narration sans narrateur dans laquelle des poussées de discours indirect libre entreront tantôt dans la pensée de tel ou tel personnage, tantôt donneront peut-être — indécidablement — l'avis de l'auteur.
Et passer au chapitre 2 pour un zoom génétique sur la première étincelle entre Charles et Emma, soit l'épisode de la cravache.
« Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentra dans la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la fenêtre, et qui regardait dans le jardin, où les échalas des haricots avaient été renversés par le vent. Elle se retourna.
— Cherchez-vous quelque chose ? demanda-t-elle.
— Ma cravache, s'il vous plaît, répondit-il.
Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous les chaises ; elle était tombée à terre, entre les sacs et la muraille. Mademoiselle Emma l'aperçut ; elle se pencha sur les sacs de blé. Charles, par galanterie, se précipita et, comme il allongeait aussi son bras dans le même mouvement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute rouge et le regarda par-dessus l'épaule, en lui tendant son nerf de bœuf.» (I, 2)
Dans ce paragraphe dont on admire la vitesse, la précision sans lourdeur avec laquelle sont tracés le double geste de se pencher, l'équilibre, le frottement, la gêne. La sensation est celle de Charles. On n'écrit pas si Emma a ressenti le contact, mais sa rougeur le traduit — à moins que ce soit le sang monté à la tête dans le mouvement et l'effort. S'il y a émotion, et émotion érotique, voir plus si affinité avec le nerf de bœuf, c'est celle du lecteur, par effet du texte.
Or les brouillons attestent d'un surprenant travail pour parvenir à ce résultat. L'image d'Emma de dos. Qui se retourne et demande. La cravache localisée et le double geste, poli, précipité, pour la ramasser. Et le frottement. Tout cela est présent dès le premier brouillon. Suivi d'un ou plusieurs paragraphes de Charles chevauchant pour rentrer chez lui, cravache en main, halluciné par le souvenir d'Emma. Ce qu'ils révèlent, c'est la recherche du rythme et de l'équilibre. Un rythme qui passe entre les mots, écarte ceux qui plombent, et l'équilibre de n'en dire pas trop mais juste assez.
Tout est barré sur le 26v (c'est-à-dire encadré des signes {{...}} et en jaune, code de transcription diplomatique), repris sur le 60v (où l'on voit bien les ratures, repentirs, reprises : se penchant, penché en avant, étant penché, puis : un instant rapide comme l'éclair, et les suites : Quand il remonta à cheval, Puis il remonta à cheval...), puis le 58 (où le paragraphe de la cravache a pris forme alors que les travaux continuent sur Emma au carreau et le retour à cheval), le 59v (le retour à cheval encore travaillé puis barré). Le manuscrit dit définitif 33/34/35 atteste une dernière fois de ces souvenirs de cravache retrouvée, complètement disparus des feuillets copiste 26 et 27, Flaubert s'étant peut-être rendu compte que ces émotions arrivaient trop tôt, qu'il fallait, pour son Charles, un peu de fréquentation des Bertaux avant d'avoir des émotions...
Déjeuner
au Saint-Martin. Yukie a ouvert les portes-fenêtres et c'est
comme un repas d'été. On dirait qu'il y a un peu
moins de touristes à Kagurazaka, ça nous fait des
vacances. En revanche, il y a plus de clients français,
habitants du quartier. Connaisseurs de poulet-frites...Retour à l'Institut pour y voir un film, Dans Paris (Christophe Honoré, 2006) dont j'ai vu l'affiche ce matin, en sortant du cours. T. a été d'accord tout de suite, elle aussi, en voyant Romain Duris sur l'affiche. C'est une grosse surprise, un grand étonnement. Passées l'apostrophe d'un personnage aux spectateurs et les incompréhensibles et doillonesques disputes des vingt premières minutes, sans doute nécessaires pour créer du drame, c'est un film d'une fluidité exceptionnelle, d'une clarté émotionnelle éblouissante — bien que ce soit au sujet d'une dépression nerveuse.
Ce soir, j'ai lu plein de critiques négatives, ressassements du fait qu'il y a des citations de la Nouvelle Vague (Truffaut, Eustache, etc.). Mais pas beaucoup pour dire ce qu'il y a de beau et de nouveau dans ce film. Et personne pour dire combien cette fluidité ressemblait à celle de Woody Allen dans les années 70-80 (la présence discrète ou appuyée du jazz dans de nombreuses scènes n'y est pas pour rien...).
Sans parler de la cerise sur le gâteau, la subtile complainte à deux voix d'Alex Beaupain, Avant la haine, au téléphone...
Phénomène qui se développe depuis deux ou trois ans, grâce à l'expression directe permise par le réseau : la descente en flammes, la haine verbale, l'opinion radicalement négative et qui ne se préoccupe d'aucune justification, et qui vient se greffer systématiquement en commentaires dans les sites web de médias officiels ou de personnalités reconnues (par centaines de commentaires inutiles, comme chez Assouline ou chez Onfray) sans faire aucune référence aux arguments de l'article ou du billet, sans engager de dialogue critique. Certains accuseront l'internet — à l'instar de ceux qui regardent le doigt quand le doigt leur montre la lune. Non, c'est cette pulsion d'expression haineuse et vindicative qu'il faut regarder en face, pas le média qui lui permet de s'afficher, sinon pour en dire la facilité et, le plus souvent, l'anonymat...
J'accompagne T. à l'agence téléphonique où elle va comparer deux nouveaux modèles de téléphones portables, dans le but d'en acquérir un. Ça dure près d'une heure et demie, tant il y a de paramètres à considérer...
Elle opte finalement pour un
modèle compact, avec télé et radio.Dîner et après en compagnie d'un autre film exceptionnel, en dévédé cette fois puisqu'il s'agit de La Règle du jeu (Renoir, 1939).
J'avoue, à ma grande honte, que je ne l'avais jamais vu. Même pas un dimanche soir au ciné-club de la 3 quand j'avais treize ans. Non, jamais. Tout est nouveau pour moi, dans ce film, alors que son titre a toujours papillonné autour de moi.
Et c'est vrai que pour un film de 39, il est monté sans longueurs. Il y a beaucoup de clins d'yeux aux spectateurs, bribes de morale sur la vie, de Renoir sur son métier, etc., mais pris dans un tourbillon, une mécanique de relations inévitable (à l'instar des automates musicaux que collectionne Robert). Je suis juste un peu déçu que ce soit l'aviateur, l'étranger aux corps constitués que sont le beau monde et la domesticité, qui doive mourir, finalement.